Couverture Préambule Livre I - Chapitres : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 Livre II Notes

Alexandre Soljénitsyne

Deux siècles ensemble 1795 - 1995

I
Juifs et Russes avant la révolution

Traduit du russe par Anne Kichilov, Georges Philippenko et Nikita Struve

Entrée en matière

Dans mon travail d'un demi-siècle sur l'histoire de la révolution russe, je me suis heurté plus d'une fois au problème des relations entre Russes et Juifs. Son dard s'enfonçait à tout bout de champ dans les événements, la psychologie des hommes, et suscitait des passions chauffées à blanc.

Je ne perdais pas espoir qu'un auteur me devancerait et saurait éclairer, avec l'amplitude et l'équilibre nécessaires, cet épieu incandescent. Mais nous avons plus souvent affaire à des reproches unilatéraux : soit les Russes sont coupables face aux Juifs, pire, le peuple russe est perverti depuis toujours, cela nous le trouvons à profusion ; soit, à l'autre pôle, les Russes qui ont traité de ce problème relationnel l'ont fait pour la plupart avec hargne, excès, sans vouloir même imputer le moindre mérite à la partie adverse.

On ne peut dire que l'on soit en manque de publicistes ; notamment chez les Juifs russes, ils sont bien plus nombreux que chez les Russes. Néanmoins, malgré l'abondance d'esprits brillants et de belles plumes, nous n'avons toujours pas de mise au jour et d'analyse de notre histoire mutuelle qui puissent satisfaire les deux parties.

Il faut apprendre à ne pas faire craquer les fils déjà si tendus de cet entrelacement.

J'aurais aimé ne pas éprouver mes forces sur un sujet aussi épineux. Mais je considère que cette histoire - à tout le moins l'effort pour y pénétrer - ne doit pas rester « interdite ».

L'histoire du « problème juif » en Russie (en Russie seulement ?) est avant tout d'une exceptionnelle richesse. En parler signifie entendre soi-même des voix nouvelles et les donner à entendre au lecteur. (Dans ce livre, les voix juives vont retentir bien plus souvent que les voix russes.)

Mais les tourbillons du climat social font que l'on se trouve communément sur le fil du rasoir. On sent peser sur soi, des deux côtes, toutes sortes de griefs et d'accusations, plausibles aussi bien qu'invraisemblables, qui vont en s'amplifiant.

Le propos qui me guide au fil de cet ouvrage sur la vie commune des peuples russe et juif consiste à chercher tous les points d'une compréhension mutuelle, toutes les voies possibles qui, débarrassées de l'amertume du passé, puissent nous conduire vers l'avenir.

Comme tout autre peuple, comme nous tous, le peuple juif est à la fois sujet actif et objet passif de l'Histoire ; plus d'une fois il a accompli, fût-ce inconsciemment, d'importants desseins que l'Histoire lui avait dévolus. Le « problème juif » a été traité sous les angles les plus divers, mais toujours avec passion et souvent dans l'auto-illusion. Pourtant, les événements qui ont affecté tel ou tel peuple au cours de l'Histoire n'ont pas toujours été, loin de là, déterminés par ce seul peuple, mais par tous ceux qui l'environnaient.

Une attitude trop passionnelle de l'une et l'autre parties est humiliante pour elles. Néanmoins, il ne saurait y avoir ici-bas de problème que les hommes ne puissent aborder raisonnablement. En parler ouvertement, amplement, est plus honnête, et, dans notre cas précis, en parler est plus que nécessaire. Hélas, des blessures mutuelles se sont accumulées dans la mémoire populaire. Mais, si l'on tait le passé, quand guérirons-nous la mémoire ? Tant que l'opinion populaire ne trouvera pas une plume pour l'éclairer, elle restera une rumeur confuse, pire : menaçante.

Nous ne pouvons nous abstraire définitivement des siècles écoulés. Notre planète s'est rétrécie, et, quelles que soient les lignes de partage, nous sommes à nouveau voisins.

Pendant de longues années, je remettais ce livre à plus tard ; j'aurais été heureux de ne pas prendre sur moi cette charge, mais les délais de ma vie étant presque épuisés, me voici contraint de l'assumer.

Jamais je n'ai pu reconnaître à personne le droit de celer quoi que ce soit de ce qui a été. Je ne peux pas non plus appeler à une entente qui serait fondée sur un éclairage fallacieux du passé. J'appelle les deux parties - russe et juive - à chercher patiemment à se comprendre, à reconnaître chacune sa part de péché, car il est si facile de s'en détourner : sûr, ce n'est pas nous...

Je m'évertue ici sincèrement à comprendre les deux parties en présence dans ce long conflit historique. Je me plonge dans les événements, non dans la polémique. Je cherche à montrer. Je n'entre dans les discussions que dans des cas limites où l'équité est recouverte par des couches successives de mensonges. J'ose espérer que ce livre ne sera pas accueilli par l'ire des extrémistes et des fanatiques, qu'au contraire il favorisera l'entente mutuelle. J'espère trouver des interlocuteurs bienveillants aussi bien parmi les Juifs que parmi les Russes.

Voici comment l'auteur a envisagé sa tâche et son but final : essayer d'entrevoir, dans l'avenir des relations russo-juives, des voies accessibles pouvant conduire au bien de tous.

1995

J'ai écrit ce livre en me pliant uniquement à ce que me dictaient les matériaux historiques et en cherchant des issues bienfaisantes pour l'avenir. Mais ne nous leurrons pas : ces dernières années, la situation de la Russie a évolué de façon si catastrophique que le problème étudié ici s'est trouvé comme relégué à l'arrière-plan et n'a pas l'acuité des autres problèmes russes d'aujourd'hui.

2000

Du Périmètre de cette étude

Quelles peuvent être les limites de ce livre ? Je me rends parfaitement compte de toute la complexité et de l'ampleur du sujet. Je comprends qu'il comporte également un aspect métaphysique. On dit même que le problème juif ne peut rigoureusement se comprendre que d'un point de vue mystique et religieux. Je reconnais bien sûr la réalité de ce point de vue, mais, bien que de nombreux livres l'aient déjà abordé, je pense qu'il reste inaccessible aux hommes, qu'il est par nature hors de portée même des experts.

Pour autant, toutes les finalités importantes de l'histoire humaine recèlent des interférences et des influences mystiques, cela ne nous empêche pas de les examiner sur un plan historique concret. Je doute qu'il faille nécessairement faire appel à des considérations supérieures pour analyser des phénomènes qui se trouvent à notre portée immédiate. Dans les limites de notre existence terrestre, nous pouvons émettre des jugements sur les Russes comme sur les Juifs à partir des critères d'ici-bas. Ceux d'en haut, laissons-les à Dieu !

Je ne veux éclairer ce problème que dans les catégories de l'Histoire, de la politique, de la vie quotidienne et de la culture, et quasi exclusivement dans les limites de deux siècles de vie commune des Russes et des Juifs en un seul État. Jamais je n'aurais osé aborder les profondeurs de l'Histoire juive, tri- ou quadri-millé-naire, suffisamment représentée dans de nombreux ouvrages et dans des encyclopédies méticuleuses. Je ne compte pas non plus examiner l'histoire des Juifs dans les pays qui nous sont les plus proches : Pologne, Allemagne, Autriche-Hongrie. Je me concentre ici sur les relations russo-juives, en insistant sur le XXe siècle, si capital et si catastrophique dans la destinée de nos deux peuples. Me fondant sur la dure expérience mutuelle de notre coexistence, je m'emploie à dissiper les erreurs dues à l'incompréhension, les accusations mensongères, tout en rappelant en revanche les griefs légitimes. Les ouvrages publiés dans les premières décennies du XXe siècle n'ont guère eu le temps d'embrasser cette expérience dans sa totalité.

Bien évidemment, un auteur contemporain ne saurait perdre de vue l'existence, depuis un demi-siècle, de l'État d'Israël, ainsi que son énorme influence sur la vie des Juifs et d'autres peuples dans le monde entier. Il ne le peut pas, ne serait-ce que s'il veut avoir une compréhension étendue sur la vie interne d'Israël et sur ses orientations spirituelles - aussi, par des reflets incidents, cela doit-il transparaître dans ce livre. Mais ce serait une prétention exorbitante de la part de l'auteur que d'introduire ici une analyse des problèmes inhérents au sionisme et à la vie d'Israël. J'accorde néanmoins une attention toute particulière aux écrits publiés de nos jours par les Juifs russes cultivés qui ont vécu des dizaines d'années en URSS avant d'émigrer en Israël, et qui ont eu ainsi l'occasion de repenser, à partir de leur propre expérience, nombre de problèmes juifs.

Mentions abrégée des principales sources citées en notes par l'auteur

  • EJ : Encyclopédie juive en 16 volumes, Saint-Pétersbourg, Société pour la promotion des éditions juives scientifiques et éd. Brokhaus et Efron, 1906-1913.
  • EJR : Rossiskaia Evreiskaïa Entsiklopedia [Encyclopédie juive russe), M.1994, 2e édition en cours de publication, corrigée et augmentée.
  • LMJR : Kriga o rousskom evreïstvc : ot 1860 godov do Rcvo-lioutsii 1917 g. [Livre sur le monde juif russe : des années 1860 à la révolution de 1917], New York, éd. de l'Union des Juifs russes, 1960.
  • MJ : Evrcïskiimir [Le Monde juif], Paris, Union des intellectuels russo-juifs.
  • PEJ : Petite encyclopédie juive, Jérusalem, 1976, éd. de la Société pour l'étude des communautés juives.
  • RHR : Istoriko-revolutsionnyi sbornik [Recueil historique révolu-tionnaire], sous la direction de V. I. Nevski, en 3 vol., M. L.. GIZ, 1924-1926.
  • RiE : Rossia i evrei [La Russie et les Juifs], Paris, YMCA Press, 1978 (éd. originale, Berlin, 1924).

Chapitre 1 er - En englobant le 18 e siècle

Cet ouvrage n'étudie pas la présence des Juifs en Russie avant 1772. Nous nous limiterons à rappeler en quelques pages les périodes antérieures.

On pourrait prendre pour point de départ des relations entre Juifs et Russes les guerres entre la Russie de Kiev et les Khazars, mais ce ne serait pas rigoureusement exact, car seule l'élite dirigeante des Khazars était d'origine juive, eux-mêmes étaient des Turcs convertis au judaïsme.

A suivre les propos d'un auteur juif bien informé du milieu de notre siècle, Julius D. Brutskus, une partie des Juifs de Perse avaient gagné par le détroit de Derbent le bassin inférieur de la Volga où, à partir de l'an 72, s'était élevée Itil, la capitale du kaganat khazar. Les chefs ethniques des Turco-khazars (idolâtres à cette époque ) ne voulaient ni de l'islam (pour n'avoir pas à se soumettre au khalife de Bagdad), ni du christianisme (pour éviter la tutelle de l'empereur de Byzance). Ainsi, près de 732 tribus adoptèrent la religion juive. Il y avait bien évidemment une colonie juive dans le royaume du Bosphore (en Crimée, dans la presqu'île de Taman) où l'empereur Hadrien transféra les prisonniers juifs en 137, après le sac de Bar-Kokhba. Par la suite, la population juive de Crimée s'y maintint durablement, aussi bien sous les Goths que sous les Huns ; Kafa (Kertch), en particulier, resta juive. En 933, le prince Igor s'empara pour un temps de Kertch ; son fils Sviatoslav reprit aux Khazars tout le bassin du Don. En 969, les Russes occupaient tout le bassin de la Volga, avec Itil, et les bateaux russes faisaient leur apparition près de Semender, sur le littoral de Drebent. Il ne restait des Khazars que les Koumiks au Caucase, tandis qu'en Crimée ils avaient constitué avec les Polovtsiens la peuplade des Tatars de Crimée. (Toutefois, les Karaïmes et les Juifs de Crimée ne passèrent pas à l'islam). C'est Tamerlan qui mit fin à l'existence des Khazars.

Cependant, certains chercheurs supposent - mais sans preuves précises - qu'un important contingent de Juifs émigra en direction de l'ouest et du nord-ouest à travers l'espace méridional russe. L'orientaliste Avrakham Garkavi affirme que la communauté juive de la future Russie « a été formée par des Juifs venus des rives de la mer Noire et du Caucase, où avaient vécu leurs ancêtres après les captivités assyrienne et babylonienne. » J. rutskus n'est pas loin de partager ce point de vue. (Une opinion voudrait que ce soient là les reliquats des dix tribus «disparues» du Royaume d'Israël.) Ce mouvement de population a pu encore continuer quelque temps après la prise de Tmoutarakan (1097) par les Polovtsiens. Garkavi pense que la langue parlée de ces Juifs, du moins depuis le 9e siècle aurait été le slave : ce n'est qu'au 17 e siècle lorsque les Juifs ukrainiens, fuyant les pogroms de Khmelnitski, ont émigré en Pologne, qu'ils ont adopté le yiddish, la langue parlée des Juifs installés dans ce pays.

Les voies par lesquelles les Juifs arrivèrent à Kiev et s'y établirent furent multiples. Du temps d'Igor, déjà, la ville basse s'appelait Kozary ; Igor y a transféré en 933 les prisonniers juifs de Kertch, en 965 sont venus des prisonniers juifs de Crimée, en 969 des Khazars d'Itil et de Semender, en 989 de Chersonèse, en 1017 de Tmoutarakan. Kiev a vu venir aussi des Juifs d'Occident : avec les caravanes commerciales d'ouest en est, peut-être même, à partir du 11e siècle, suite aux persécutions sévissant en Europe du temps de la première croisade

Des chercheurs plus récents confirment l'origine khazare des éléments juifs » dans Kiev au 11 e siècle. Voire plus tôt : au tournant des 9 et 10 e siècles, on a noté à Kiev la présence d'une « administration et d'une garnison khazares ». Et, « dès la première moitié du 11e Kiev... jouait un rôle important ». Kiev aux 9 et 10 e siècles était une ville multi-nationale, tolérante envers les différentes ethnies. Ainsi, à la fin du 10e siècle, au moment où Vladimir choisissait une foi nouvelle pour les Russes, on ne manquait pas de Juifs à Kiev, et parmi eux se trouvaient des personnes instruites qui lui avaient proposé la foi juive. Mais le choix fut différent de celui fait en Khazarie deux cent cinquante ans plus tôt. Karamzine transpose le récit de la façon suivante : « Après avoir entendu les Juifs, il demanda : Où est leur patrie ? - À Jérusalem, répondirent les prédicateurs, mais Dieu, dans sa colère, nous a dispersés sur des terres étrangères. - Punis par Dieu, vous osez enseigner autrui ? répliqua Vladimir. Nous ne voulons pas nous trouver, comme vous, privés de notre patrie. » Après le baptême de la Russie, ajoute Brutskus, une partie des Juifs kazars s'est également convertie au christianisme ; mieux, l'un des leurs, Luc Jidiata, a été à Novgorod l'un des premiers évêques russes et auteurs d'écrits spirituels.

La coexistence à Kiev des deux religions, chrétienne et juive, a amené inéluctablement les plus doctes à se livrer à un intense travail comparatif. En particulier, cela a donné naissance au fameux (dans la littérature russe) Sermon sur la Loi et la Grâce (milieu du 11 e siècle), dans lequel s'affirme pour les siècles à venir la profonde conscience chrétienne des Russes. « La polémique y est aussi fraîche, aussi vivace que dans les épîtres apostoliques. » Et ce n'était là que le premier siècle du christianisme en Russie. Les Juifs suscitaient un vif intérêt chez les Russes de ce temps de par leurs réflexions religieuses, et à Kiev les contacts étaient fréquents. Cet intérêt revêtait un caractère plus élevé que celui que fera naître la nouvelle cohabitation au 18e siècle.

Puis, pendant plus d'un siècle, les Juifs ont participé intensément à la vaste activité commerciale de Kiev. « Dans la nouvelle enceinte de la ville (achevée en 1037), il y avait des Portes juives qui donnaient sur le quartier des Juifs'. » Les Juifs de Kiev ne rencontraient aucune restriction ni agressivité de la part des princes qui les protégeaient - entre autres, Sviatopolk Iziaslavitch* - car le commerce et l'esprit d'entreprise des Juifs profitaient au Trésor.

En 1113, après la mort de Sviatopolk, quand Vladimir (dit plus tard Monomaque) hésitait encore, par scrupule, à occuper le trône de Kiev avant les enfants de Sviatoslav, « des mutins, profitant de la vacance du pouvoir, pillèrent la maison du chef de la milice (tysiatchnik) ainsi que celles de tous les Juifs qui se trouvaient dans la capitale sous la protection du cupide Sviatopolk... À l'origine de cette révolte, semble-t-il, la rapacité des prêteurs juifs : profitant sans doute de la rareté de l'argent à cette époque, ils pressuraient les débiteurs par des taux usuraires démesurés ». (On trouve par exemple, dans le règlement de Vladimir Monomaque, des indications selon lesquelles les usuriers de Kiev prenaient jusqu'à 50 % d'intérêt annuel). Karamzine fait ici référence aux chroniques et aux ajouts de V.N. Tatischev*. Tatischev nous dit : «Ensuite ils ont tué beaucoup de Juifs et pillé leurs maisons, car ceux-ci avaient commis de nombreuses exactions et avaient beaucoup nui au négoce des chrétiens. Nombre d'entre eux, réunis autour de leur synagogue, se sont retranchés et se sont défendus du mieux qu'ils purent en demandant qu'on attendît l'arrivée de Vladimir. » Une fois ce dernier arrivé, les Kiéviens « lui demandèrent ouvertement de mettre les Juifs à la raison, car ils avaient privé les chrétiens de toute possibilité de commerce alors qu'ils avaient eu sous Sviatopolk grandes liberté et autorité... En outre, ils avaient réussi à attirer beaucoup de gens à leur religion". »

De l'avis de M. N. Pokrovski, le pogrom de Kiev de 1113 revêtit un caractère social et non pas national. (Il est vrai, on ne connaît que trop l'adhésion aux interprétations sociales de cet historien des « classes ».)

Après avoir occupé le trône de Kiev, Vladimir répondit aux plaignants en ces termes : « Dans la mesure où ils [les Juifs] ont pénétré dans de nombreuses principautés et s'y sont fixés en grand nombre, il ne me convient pas, sans l'avis des princes et à rencontre du droit..., d'autoriser qu'on les pille et qu'on les tue, ce qui pourrait entraîner la mort de beaucoup d'innocents. À cet effet, je vais sans attendre convoquer les princes en conseil. » Le conseil adopta une loi limitant l'usure qui fut introduite par Vladimir dans le code de Iaroslav. Karamzine, suivant en cela Tatischev, laisse entendre que, par décision du conseil, Vladimir « a exilé tous les Juifs et que, depuis ce temps-là, il n'y en a plus eu dans notre patrie ». Mais il se corrige aussitôt : « Dans les chroniques, il est dit au contraire qu'en 1124 (quand eut lieu un grand incendie), les Juifs de Kiev en souffrirent particulièrement : c'est donc qu'ils n'avaient pas été expulsés. » Brutskus explique que « c'était tout un quartier dans la plus belle partie de la ville... près des Portes juives, à deux pas des Portes d'Or ».

Du moins, à Vladimir, un Juif avait gagné la confiance d'André Bogolioubski. «Au nombre des intimes d'André se trouvait aussi un certain Efrem Moizitch, dont le patronyme Moizitch ou Moiséevitch révèle une origine juive » - c'est lui, à en croire les chroniqueurs, qui fut l'un des instigateurs du complot qui coûta la vie à André. Mais la chronique note également que sous André Bogolioubski, « il est venu des régions de la Volga beaucoup de Bulgares et de Juifs qui recevaient le baptême », et qu'après la mort d'André, son fils Georges s'est enfui au Daghestan auprès du prince juif.

De façon générale, pour toute la période de la Russie de Souzdal, les informations sur les Juifs sont parcimonieuses, comme l'était sans doute leur nombre.

L'Encyclopédie juive note que, dans les épopées russes, le « Roi des Juifs » apparaît comme l'une des appellations préférées pour désigner l'ennemi de la foi chrétienne, tout comme le preux-juif dans les bylines sur Ilya et Dobrynia. Il se pourrait qu'il y ait là de lointaines réminiscences de la lutte avec la Khazarie. Mais on y décèle aussi le fondement religieux de l'hostilité ou de la réserve à rencontre des Juifs qui souhaitaient s'installer en Russie moscovite.

L'invasion des Tatars mit fin à l'exubérante activité commerciale en Russie de Kiev et, apparemment, de nombreux Juifs partirent alors pour la Pologne. (Toutefois, ayant peu souffert de l'invasion tatare, des peuplements juifs se sont conservés en Volhynie et en Galicie.) L'Encyclopédie précise : « Au moment de l'invasion des Tatars (1239) et de leur mise à sac de Kiev, les Juifs ont également souffert, mais, dans la seconde moitié du 13e siècle, les grands princes les invitèrent à s'installer à Kiev qui se trouvait sous l'autorité suprême des Tatars. Jouissant des privilèges réservés aux Juifs en d'autres terres tatares, les Juifs de Kiev ont de ce fait attiré sur eux la haine des citadins.» On observe le même phénomène non seulement à Kiev, mais aussi dans les villes de la Russie du Nord où la domination tatare avait frayé « un chemin à de nombreux marchands étrangers, de Kharaz ou de Khi va, de longue date rompus au commerce et aux astuces de la cupidité : ces gens-là achetaient aux Tatars le droit de prélever le tribut, ils pratiquaient une usure exorbitante à l'égard des pauvres, et, en cas de non-paiement, les déclaraient esclaves et les emmenaient en captivité. Les habitants de Vladimir, de Souzdal, de Rostov perdirent bientôt patience et se soulevèrent unanimement, au son des cloches, contre ces méchants usuriers : certains furent tués, les autres chassés ». Les révoltés devaient être réprimés par l'armée du khan, mais, grâce à l'entremise du prince Alexandre de la Neva, celle-ci ne vint pas. Enfin, « des archives du 15e siècle mentionnent des Juifs de Kiev, collecteurs d'impôts, jouissant de fortunes importantes ».

« Le mouvement des Juifs de Pologne vers l'est », entre autres pays, vers la Biélorussie, « est décelable au 15e siècle : on trouve des Juifs qui ont affermé la collecte des taxes douanières et autres à Minsk, Polotsk », Smolcnsk, mais il ne se forme encore aucune communauté sédentaire. Néanmoins, après l'éphémère exil des Juifs de Lituanie (1495), « ce mouvement vers l'est a repris avec une énergie particulière au début du 16e siècle».

La pénétration des Juifs en Moscovie a été tout à fait insignifiante, bien que la venue de « Juifs influents à Moscou ne rencontrât alors aucun obstacle». Mais, à la fin du 15e, eurent lieu au cœur même du pouvoir administratif et religieux en Russie des événements qui, sans faire, semble-t-il, grand bruit, ont pu entraîner de menaçants remous et de profondes conséquences dans le domaine spirituel. C'est ce qu'on a appelé l'« hérésie des judaïsants ». Selon l'expression de son pourfendeur, Joseph de Volokolamsk, « la pieuse terre russe n'avait pas vu pareille tentation depuis les temps d'Olga ».

Karamzine en relate les débuts en ces termes : le Juif Skharia, arrivé en 1470 de Kiev à Novgorod, « réussit à séduire deux prêtres, Denis et Alexis ; il les convainquit que la loi de Moïse est seule divine ; que l'histoire du salut est une invention ; que le Christ n'était pas encore né, qu'il ne faut pas vénérer les icônes, etc. Ainsi naquit l'hérésie judaïque ». Soloviev ajoute que Skharia dut son succès « au concours de cinq complices, tous juifs », et que cette hérésie était « apparemment un mélange de judaïsme et de rationalisme chrétien, qui niait le mystère de la Sainte Trinité et la divinité de Jésus-Christ ». A la suite de quoi, « le pope Alexis prit le nom d'Abraham, donna à sa femme celui de Sarah, et débaucha, avec Denis, de nombreux clercs et laïcs... Mais on comprend mal que Skharia ait pu si aisément multiplier le nombre de ses disciples à Novgorod si sa sagesse consistait seulement à refuser le christianisme et à exalter le judaïsme... Il est vraisemblable que Skharia ait abusé les Russes par la Kabbale, une science attrayante pour les ignorants et les curieux, fameuse au 15e siècle, quand les plus savants des hommes... cherchaient en elle réponse à tous les problèmes qui se posaient à l'intelligence humaine. Les kabbalistes se targuaient... de connaître tous les mystères de la Nature, de pouvoir expliquer les songes, de prévoir l'avenir, de commander aux esprits... ».

Inversement, J. Hessen, historien juif du 20esiècle, estime - sans citer, il est vrai, aucune source - « tout à fait établi que les Juifs n'ont pris aucune part ni à l'établissement de l'hérésie, ni à sa propagation ultérieure». Le Dictionnaire encyclopédique de Brockaus et Efron affirme que « l'élément juif proprement dit n'a joué, semble-t-il, aucun rôle notable dans cette doctrine et s'est limité à quelques rites ». Pourtant, « l'influence juive sur la secte, après la publication du Psautier des judaïsants, entre autres écrits..., doit être aujourd'hui considérée comme tranchée dans un sens affirmatif ».

« Les hérétiques de Novgorod gardaient un extérieur décent, avaient l'air d'humbles ascètes, zélés dans l'accomplissement des actes de piété », ce qui « leur attira l'attention du peuple et concourut à la rapide diffusion de l'hérésie" ». Quand Ivan III vient à Novgorod après la chute de la ville, il emmène avec lui les deux instigateurs de l'hérésie, Alexis et Denis, et, eu égard aux mérites de leur piété, les élève en 1480 au rang d'archiprêtres des cathédrales de l'Assomption et de l'Annonciation au Kremlin. « Ils y apportèrent le schisme, dont la racine resta à Novgorod. Alexis obtint les faveurs particulières du Souverain, avait entrée libre chez lui », et, par son enseignement dispensé en secret, séduisit non seulement certains hauts dignitaires de l'État et de l'Église, mais convainquit le grand-prince d'élever à la dignité de métropolite - autrement dit de placer à la tête de toute l'Église russe - l'archimandrite Zosime qu'il avait converti à son hérésie. En outre, il convertit à cette hérésie Hélène, la belle-fille du grand-prince, veuve de Jean le Jeune et mère de l'éventuel héritier du trône, « le petit-fils bien-aimé » Dimitri.

Le rapide et facile succès de ce mouvement ne laisse pas d'étonner. Il s'explique sans doute par un intérêt réciproque. « Quand furent traduits en russe le Psautier des judaïsants et d'autres œuvres qui avaient pour but de séduire le lecteur russe et étaient nettement antichrétiennes, on aurait pu croire que seuls les Juifs et le judaïsme y seraient intéressés. » Cependant, « le lecteur russe trouvait lui aussi de l'intérêt à la traduction des textes religieux juifs », d'où « le grand succès de la propagande des "judaïsants" dans les différentes couches de la société ». La vivacité et la vigueur de ces contacts rappellent ceux qui s'étaient déjà manifestés à Kiev au 11 e siècle.

Cependant, vers 1487, l'archevêque de Novgorod, Guennadius, avait dépisté l'hérésie, envoyé à Moscou des preuves irréfutables, et s'était attaché à l'investigation et à la réfutation de cette hérésie jusqu'à ce qu'un concile se réunisse en 1490 pour en débattre (sous la houlette du métropolite Zosime, récemment consacré). « Avec effroi, ils entendirent les accusations de Guennadius : ces renégats déblatèrent contre le Christ et la Mère de Dieu, crachent sur les croix, disent des icônes que ce sont des idoles, les déchiquettent avec les dents, les jettent dans des endroits impurs, ne croient ni au Royaume des cieux ni à la Résurrection des morts, et, silencieux face à des chrétiens zélés, cherchent impudemment à dévergonder les faibles. » « L'arrêt rendu par le concile montre que les "judaïsants" ne reconnaissaient pas dans le Christ le Fils de Dieu... enseignaient que le Messie n'était pas encore venu... vénéraient le sabbat vétéro-testamentaire "plus que le jour de la Résurrection du Seigneur". » Lors du concile, on avait proposé que les hérétiques fussent mis à mort - mais, de par la volonté d'Ivan III, ils ne furent condamnés qu'à la réclusion, et l'hérésie fut anathémisée. « Un tel châtiment, vu les rigueurs du temps et l'importance du méfait, était des plus clémentes. » Les historiens sont unanimes à expliquer cette mansuétude d'Ivan par le fait que l'hérésie, ayant couvé sous son propre toit, avait été adoptée par des personnalités connues, influentes, notamment par le très puissant secrétaire d'État (faisant alors fonction en quelque sorte de ministre des Affaires étrangères) Fedor Kouritsyne, « fameux par son savoir et ses capacités ». « L'étrange libéralisme de Moscou avait pour origine la brève "dictature du cœur" exercée par F. Kouritsyne. Les séductions de son cabinet secret avaient prise sur le grand-prince lui-même et sur sa belle-fille... L'hérésie non seulement ne s'étiola pas, mais fleurit de plus belle et se propagea... A la cour moscovite..., l'astrologie et la magie étaient à la mode, de même que la tentation d'une révision pseudo-scientifique de l'ancienne conception moyenâgeuse du monde » ; un ample courant « de libre-pensée soutenu par les tentations du savoir et l'ascendant de la mode ».

L'Encyclopédie juive suppose aussi qu'Ivan III « ne s'est pas opposé à l'hérésie pour des considérations politiques. Avec l'aide de Skharia, il espérait accroître son influence en Lituanie », et voulait en outre préserver les bonnes dispositions des Juifs de Crimée : « du prince-propriétaire de la presqu'île de Taman, Zacharic de Grisolfie », ainsi que du Juif de Crimée Khozi Kokos, proche du khan Mengli-Guiré.

Après le concile de 1490, Zosime entretint pendant quelques années encore une société secrète, mais il fut à son tour démasqué et, en 1494, le grand-prince lui demanda, sans jugement et sans bruit, de se retirer comme de son propre gré dans un monastère. « Néanmoins, l'hérésie ne faiblit pas : il fut même un temps (1498) où ses adeptes faillirent prendre tout le pouvoir à Moscou et où leur candidat, Dimitri, fils de la princesse Hélène, fut couronné tsar. » Mais Ivan III ne tarda pas à se réconcilier avec sa femme Sophie Paléologue, et, en 1502, son fils Basile hérita du trône (Kouritsyne, à l'époque, était déjà mort.) Pour ce qui est des hérétiques, les uns furent brûlés vifs, d'autres emprisonnés, certains s'enfuirent en Lituanie « où ils embrassèrent formellement le judaïsme ».

Notons que cette lutte contre l'hérésie des « judaïsants » donna une impulsion à la vie spirituelle de la Russie moscovite de la fin du 15e et du début du 16e siècle, à la prise de conscience de la nécessité de l'instruction religieuse et d'écoles pour le clergé ; le nom de l'évêque Guennadius est associé à la compilation et à l'édition de la première Bible slavonne, qui n'existait pas encore en tant que corpus dans l'Orient orthodoxe. Avec l'invention de l'imprimerie, «quatre-vingts ans plus tard, cette même Bible de Guennadius... fut publiée à Ostrog (1580-1582), première Bible traduite en slavon d'église, devançant par là tout l'Orient orthodoxe ». S. F. Platonov tire les conclusions générales suivantes : « Le mouvement des "judaïsants" recelait sans nul doute des éléments du rationalisme occidental... ; l'hérésie avait été condamnée, ses prédicateurs martyrisés, mais l'atmosphère de critique et de scepticisme envers le dogme et la structure de l'Église, qu'ils avaient suscitée, n'avait pas disparu. »

La récente Encyclopédie juive rappelle « les suppositions selon lesquelles une attitude très négative envers le judaïsme et les Juifs a pris naissance en Russie moscovite, où elle était inconnue jusqu'au 16e siècle », à l'occasion de cette lutte contre les «judaïsants ». Cela paraît assez vraisemblable, vu les dimensions spirituelles et politiques de cette hérésie. Mais J. Hessen s'inscrit en faux contre cette opinion : « Il est significatif que la coloration spécifique de l'hérésie en tant que "judaïsante" n'a pas empêché le succès de la secte et, de façon générale, n'a pas suscité d'attitude agressive envers les Juifs. »

Durant ces mêmes siècles, du 13e au 18e dans la Pologne voisine s'était créée, développée, affermie dans des coutumes stables une très importante communauté juive qui devait servir de base à la future population juive de Russie, jusqu'à devenir au 20e siècle la fraction la plus importante du judaïsme mondial. Au 16e siècle « se produisit une importante migration de Juifs polonais et tchèques » vers l'Ukraine, la Biélorussie et la Lituanie. Au 15e siècle, les marchands juifs de l'État polono-lituanien se rendaient encore librement à Moscou. Mais, sous Ivan le Terrible, la situation changea : l'entrée aux marchands juifs fut interdite. Et quand, en 1550, le roi polonais Sigismond-Auguste exigea que le libre accès à la Russie leur fût accordé, Ivan opposa un refus en ces termes : « Ne pas permettre aux Juifs de se rendre dans nos États, car Nous ne voulons voir dans Nos États aucun mal, Nous voulons au contraire que Dieu accorde aux hommes dans Nos États de vivre dans la paix, sans aucun trouble. Et toi, Notre frère, désormais ne Nous écris plus à propos des Juifs », car ils ont cherché à « détourner les Russes du christianisme, ont introduit dans Nos terres des drogues nuisibles, et ont fait de nombreuses misères à Nos gens ».

Une légende voudrait que lors de la prise de Polotsk en 1563, cédant aux plaintes des habitants russes « contre les mauvaises actions et oppressions » des Juifs, des fermiers et hommes de confiance des magnats polonais, Ivan IV eût enjoint à tous les Juifs de se faire baptiser sur-le-champ ; quant aux récalcitrants, au nombre exact de trois cents, il aurait ordonné de les noyer illico, en sa présence, dans la Dvina. Mais les historiens sérieux, tel J. Hessen, non seulement ne confirment pas cette version, même édulcorée, mais ne la mentionnent pas.

En revanche, Hessen écrit que, sous le faux-Dimitri (1605-1606), des Juifs firent leur apparition à Moscou « en nombre relativement important », ainsi que divers étrangers. Après la fin du Temps des Troubles, on fit savoir que le faux-Dimitri II (le « Brigand de Touchino ») était « d'origine juive ». Pour ce qui est de l'origine de ce « Brigand de Touchino », les sources divergent. Certains affirment qu'il était le fils d'un prêtre d'Ukraine et répondait au nom de Matthieu Vercvkinc ; « ou bien un Juif..., comme il est dit dans les documents officiels ; si l'on en croit un historien étranger, il connaissait l'hébreu, lisait le Talmud, les livres des rabbins... Sigismond a envoyé un Juif qui se faisait passer pour le tsarévitch Dimitri». L'Encyclopédie juive dit : «Des Juifs faisaient partie de la suite de l'imposteur et eurent à souffrir lors de sa chute. Selon certains renseignements... le faux-Dimitri II était un Juif baptisé qui avait servi dans la suite du faux-Dimitri Ier ". »

Arrivés en grand nombre en Russie pendant le Temps des Troubles, les Polono-Lituaniens ont été, à l'issue de cette période, limités dans leurs droits, et « les Juifs venus de ces pays partageaient le sort de leurs compatriotes » auxquels on avait interdit de se rendre avec leurs marchandises à Moscou et dans les villes avoisinantes. L'accord entre Moscovites et Polonais sur l'accession au trône de Vladislav* stipulait : «il ne faut pousser personne à embrasser la foi romaine ou d'autres confessions, et on ne doit pas permettre aux Juifs d'entrer dans l'État moscovite pour y faire du commerce'. » Mais d'autres sources indiquent que les marchands juifs eurent libre accès à Moscou même après le Temps des Troubles. « Des décrets contradictoires montrent que le gouvernement de Michel Feodorovitch ne poursuivait aucune politique bien définie envers les Juifs... mais qu'il était plutôt tolérant à leur égard

Sous le règne d'Alexis Mikhaïlovitch, on trouve des indices de la présence des Juifs en Russie - le Code ne contient aucune restriction concernant les Juifs... ils avaient alors accès à toutes les villes russes, y compris Moscou. » Hessen affirme que dans la population prise lors de l'offensive russe en Lituanie dans les années 30 du 17e siècle se trouvaient bon nombre de Juifs, et « à leur égard les dispositions étaient les mêmes que pour les autres ». Après les actions militaires des années 1650-1660, « des Juifs faits prisonniers se retrouvèrent à nouveau dans l'État moscovite, et le comportement à leur endroit n'était nullement pire que celui envers les autres prisonniers ». Après la signature de la paix d'Androussov en 1667, « on proposa aux Juifs de rester dans le pays. Beaucoup d'entre eux profitèrent de cette occasion, certains embrassèrent le christianisme et parmi les prisonniers quelques-uns furent les fondateurs de familles nobiliaires russes ». (Quelques Juifs baptisés se sont installés au 17e siècle sur le Don, dans le village cosaque de Starotcherkassk, et près de dix familles cosaques en descendent.) Autour de cette même année 1667, l'Anglais Collins écrit que « les Juifs se sont depuis peu multipliés à Moscou et à la cour », apparemment grâce à la protection d'un médecin juif de la cour.

Sous Féodor Alekséevitch, on essaya de décréter que, « si des Juifs se rendaient clandestinement à Moscou avec des marchandises », il ne fallait pas que la douane laissât passer leurs marchandises, car « avec ou sans marchandises il est interdit de laisser passer les Juifs en provenance de Smolensk ». Cependant, « la pratique ne correspondait guère à cette réglementation théorique ».

Dans les premières années du règne de Pierre le Grand (1702), en relation avec le Manifeste invitant les étrangers de valeur à venir en Russie, on trouve cette réserve visant les Juifs : « Je veux... voir chez moi plutôt des mahométans et des païens que des Juifs. Ce sont des filous et des dupeurs. J'extirpe le mal, je ne le propage pas ; il n'y aura pour eux en Russie ni logement ni commerce, malgré tous leurs efforts et les tentatives pour soudoyer mon entourage. »

Néanmoins, durant tout le règne de Pierre le Grand, nous ne trouvons aucune information sur des persécutions de Juifs, aucune loi n'a été promulguée qui limiterait leurs droits. Au contraire, la bienveillance générale accordée à tout étranger offrait également aux Juifs un vaste champ d'activités, y compris dans le cercle étroit des proches de l'empereur : le vice-chancelier Pierre Chafirov (homme politique important et créatif, mais enclin à l'escroquerie, ce pour quoi il fut puni par Pierre lui-même après la mort de qui l'enquête fut confiée au Sénat); ses cousins Abram Veselovski, très proche de Pierre, et Isaac Veselovski ; Antoine Devière, premier général de la police à Saint-Pétersbourg ; Vivière, chef des services secrets ; le bouffon Acosta, et d'autres encore. Dans une lettre à A. Veselovski, Pierre précise : « Il m'est tout à fait indifférent qu'untel soit baptisé ou circoncis pourvu qu'il sache son affaire et se distingue par son honnêteté. » Les maisons de commerce juives en Allemagne demandèrent que le gouvernement russe leur garantisse la sécurité du commerce avec la Perse transitant par la Russie, mais cette garantie ne leur fut pas accordée.

Au début du 18e siècle, les Juifs ont développé une activité commerciale en Petite Russie un an avant que les marchands grands-russes ne reçoivent également ce droit. Le hetman Skoropadski avait à plusieurs reprises publié des décrets expulsant les Juifs, mais ils ne furent jamais appliqués, au contraire : le nombre de Juifs en Petite Russie ne fit que croître.

En 1727, peu avant sa mort, cédant aux instances de Menchikov, Catherine Ier donna l'ordre de chasser tous les Juifs d'Ukraine (en l'occurrence, « il se peut qu'ait joué un rôle la part prise par les Juifs dans la fabrication et le commerce d'eau-de-vie ») et des villes russes. Mais cette mesure, même si elle reçut un début d'application, ne dura pas plus d'un an.

En 1728, sous Pierre II, l'autorisation «a été donnée aux Juifs de venir en Petite Russie en tant que personnes utiles au commerce du pays », d'abord « pour un séjour temporaire », lequel, arguments à l'appui, s'est « bien sûr transformé peu à peu en résidence permanente ». Sous Anne, ce droit fut étendu en 1731 à la région de Smolensk, en 1734 à l'Ukraine Slobodskaïa (au nord-est de Poltava). En outre, les Juifs furent autorisés à affermer des terres chez les propriétaires, à exercer le commerce des spiritueux, et reçurent en 1736 le droit de livrer de la vodka polonaise dans tous les débits de boissons publics, y compris en Grande Russie.

Il faut aussi mentionner ici la personnalité du financier Lévy Lipman, des pays Baltes. Alors que la future impératrice Anna Ioannovna vivait encore en Courlande, elle avait grand besoin d'argent « et il n'est pas impossible que, dès cette époque, Lipman ait eu l'occasion de lui être utile ». Sous Pierre I er, il est déjà établi à Saint-Pétersbourg. Sous Pierre II, il « devient agent de change ou joaillier à la cour russe ». A l'accession au trône d'Anna Ioannovna, il « se fait d'importantes relations à la cour » et décroche le rang de haut commissaire. « Jouissant de contacts directs avec l'impératrice, il était en relation particulièrement étroite avec son favori, Biron... Les contemporains affirmaient que... Biron lui demandait conseil sur les problèmes vitaux de l'État russe. L'un des ambassadeurs à la cour russe écrivait : "... On peut dire que c'est bien Lipman qui gouverne la Russie." Plus tard, ces appréciations de contemporains ont été nuancées. » Néanmoins, Biron « avait transmis à Lipman presque toute l'administration des finances et différents monopoles commerciaux" ». (« Lipman continua d'assurer ses fonctions à la cour même après qu'Anna Léopol-dovna... eut exilé Biron. »)

Lipman n'a pas été sans influencer Anna Ioannovna dans son attitude générale envers les Juifs. Même si, lors de son accession au trône, en 1730, elle a exprimé, dans une lettre à son ambassadeur auprès du hetman de Petite Russie, son inquiétude d'entendre « qu'une infime partie de Petits-Russiens s'adonne au commerce, et que ce sont surtout les Grecs, les Turcs et les Juifs qui font commerce, de là on peut derechef conclure que l'expulsion de 1727 ne s'était pas traduite dans les faits, tout comme ses propres décrets devaient rester lettre morte : en 1739, l'interdiction aux Juifs d'affermer des terres en Petite Russie ; en 1760, l'expulsion vers l'étranger d'environ 600 Juifs (s'y opposait également l'intérêt des propriétaires).

Un an après son accession au trône, Elisabeth publia le décret suivant (décembre 1742) : « Dans tout notre empire, les Juifs sont interdits ; mais aujourd'hui il a été porté à notre connaissance que lesdits Juifs, dans notre empire, mais principalement en Petite Russie, continuent de résider sous différents prétextes ; de cela on ne peut attendre aucun fruit, mais bien plutôt, de ces ennemis du nom du Christ, un préjudice extrême pour nos fidèles sujets, en vertu de quoi nous ordonnons que de tout notre empire tous les Juifs de sexe masculin et féminin soient immédiatement expulsés avec leurs biens à l'étranger et qu'ils n'y soient plus admis, à l'exception de ceux d'entre eux qui désireraient embrasser la foi chrétienne de confession grecque.»

Il s'agissait là de cette intolérance religieuse qui avait ébranlé l'Europe pendant plusieurs siècles d'affilée. Dans la mentalité de ce temps, il n'y avait là aucune hostilité spécifiquement russe ou dirigée exclusivement contre les Juifs. Entre chrétiens, l'intolérance se manifestait avec une non moindre cruauté, tout comme en Russie la persécution de fer et de feu qui s'était abattue sur les vieux-croyants, des coreligionnaires, quasi orthodoxes.

Ce décret d'Elisabeth « a reçu une grande publicité. Mais, aussitôt, diverses tentatives furent faites pour amener l'Impératrice à des concessions ». La chancellerie militaire de Petite Russie informa le Sénat que l'on avait déjà expulsé 140 personnes, mais que « l'interdiction faite aux Juifs d'amener leurs marchandises aurait pour conséquence de diminuer les recettes de l'Etat ». Le Sénat remit à l'impératrice un rapport disant que « le décret de l'année précédente interdisant aux Juifs l'entrée dans l'empire a porté un rude coup au commerce en Petite Russie, comme dans les pays Baltes ; parallèlement, le Trésor va souffrir de la diminution des droits de douane ». L'impératrice répondit dans sa résolution : « Des ennemis du Christ je ne veux aucun intérêt ni profit. »

Hessen en conclut que, de cette façon, « la Russie resta, sous Elisabeth, sans population juive ». L'historien juif S. Doubnov affirme que sous Elisabeth, « selon les estimations d'un historien de ce temps..., vers 1753, 35 000 Juifs avaient été chassés de Russie ». Mais ce chiffre est par trop différent de la disposition, prise trois ans auparavant par Elisabeth (et restée inappliquée), d'expulser de toute l'Ukraine environ 600 Juifs, bien trop différent aussi des 142 Juifs réellement expulsés qui figuraient dans le rapport du Sénat à Elisabeth. V. I. Telnikov suggère que l'« historien contemporain », de ces faits n'a jamais existé, que cet historien contemporain, dont Doubnov ne cite ni le nom ni le titre de l'ouvrage, n'est autre que E. Herrmann, qui a publié ce chiffre non pas à l'époque, mais exactement cent ans plus tard, en 1853, et toujours sans référence à quelque source que ce soit... De surcroît, il ajoute que « les Juifs avaient reçu l'ordre de quitter le pays sous peine de mort », ce qui montre que ledit historien (ou l'un et l'autre) ignorait même que, lors de son avènement, c'est Elisabeth qui abolit précisément toute peine de mort en Russie (à nouveau pour des raisons religieuses). Telnikov remarque que l'un des très grands historiens juifs, Heinrich Graertz, ne souffle mot de l'exécution de ces décrets d'Elisabeth. A titre de comparaison, signalons que, selon G. Sliosberg, sous le règne d'Elisabeth « des tentatives furent faites pour chasser les Juifs d'Ukraine ».

Il faut plutôt considérer comme vraisemblable qu'ayant rencontré de nombreuses oppositions chez les Juifs, les propriétaires terriens et au sein de l'appareil de l'État, le décret d'Elisabeth n'a guère été appliqué, ou aussi peu que, précédemment, divers décrets analogues.

Par ailleurs, du temps d'Elisabeth, des Juifs ont occupé des postes éminents. Le diplomate Isaac Veselovski exerça des responsabilités et fut comblé de faveurs par l'Impératrice ; lui aussi appuya la requête du chancelier A. Bestoujev-Rioumine pour qu'on n'expulsât pas les Juifs. (Plus tard, il enseigna le russe à l'héritier, au futur Pierre III ; quant à son frère Féodor, il devint, à la fin du règne d'Elisabeth, curateur de l'université de Moscou.) Signalons aussi l'ascension du marchand saxon Grùnstein, luthérien, qui se convertit à l'orthodoxie, suite à un commerce infructueux avec la Perse où il avait été retenu en captivité. Il intégra le régiment Préobrajenski, participa activement au coup d'État d'Elisabeth, reçut en récompense le grade d'aide de camp, la noblesse héréditaire, et le pactole de 927 « âmes » de serfs. (Qu'ils étaient généreux dans la distribution de ces «âmes », nos très orthodoxes souverains !) Mais, par la suite, « le succès de sa carrière brouilla son esprit ». Une fois, il menaça de tuer le procureur général, puis, de nuit, sur une route, il s'en prit à un proche parent d'Alexis Razoumovski (sans le savoir pour tel), et de surcroît son favori. « Ces coups et blessures ne restèrent pas impunis : il fut exilé à Oustioug. »

Pierre III, qui n'a régné que six mois, n'a guère eu le temps de prendre position sur le problème juif. (Bien qu'il eût peut-être gardé au coeur une blessure due à un certain « Juif Mousafai » qui, au temps de la jeunesse de Pierre en Holstein, « avait servi d'intermédiaire dans des prêts d'argent, lesquels avaient ruiné le trésor du Holstein ; Mousafai s'était éclipsé dès l'annonce de la majorité du grand-prince ».

Toujours est-il (fut-ce un hasard ?) que, lors de la première apparition au Sénat de Catherine, nouvellement intronisée, l'un des points à l'ordre du jour fut de savoir s'il fallait accorder aux Juifs le droit d'entrer en Russie. (La majorité du Sénat était déjà encline à le faire.) Manifestement pour se justifier devant l'opinion européenne, Catherine a laissé une relation sur la façon dont les choses se sont passées. L'un des sénateurs lui lut aussitôt la résolution négative d'Elisabeth. Catherine, elle, était fort bien disposée à l'égard du projet permettant aux Juifs d'entrer dans le pays, mais elle ne se sentait pas encore tout à fait d'aplomb après le coup d'État et se devait de mettre l'accent sur son orthodoxie de néophyte. « Commencer le règne par un décret accordant aux Juifs la libre entrée n'était pas le meilleur moyen d'apaiser les esprits ; admettre que la libre entrée des Juifs était nuisible était impossible. » Catherine ordonna d'ajourner l'examen du projet. Quelques mois plus tard, elle assortit son Manifeste sur la permission accordée aux étrangers de s'établir en Russie de la réserve : « à l'exclusion des Juifs ». (Dix ans plus tard, elle expliqua à Diderot que le problème des Juifs avait alors été posé inopportunément.

il n'empêche que le moment était bien choisi : les Juifs de l'étranger insistaient pour être admis en Russie, appuyés par des interventions venant de Saint-Pétersbourg même, de Riga, de Petite Russie : on faisait savoir que le commerce local «jouissait d'un grand élan du fait que, comme les autres marchands étrangers, les Juifs avaient reçu l'autorisation de pratiquer librement le commerce en Petite Russie ».

Tout à fait bien disposée envers ces démarches, mais craignant toujours pour sa réputation d'orthodoxe, l'impératrice se trouva contrainte... de recourir à la conspiration ! Pour contourner ses propres lois, elle imagina de confier à quelques marchands juifs la colonisation de la Nouvelle-Russie, récemment conquise et restée encore déserte, et de concentrer la direction de l'affaire à Riga tout en masquant soigneusement leur nationalité : dans tous les documents, ces Juifs devaient être appelés « marchands de Nouvelle Russie ». De fait, ces Juifs conviés à s'établir à Riga « pratiquèrent là leur commerce habituel ». En outre, dans les faits, « Catherine ne manqua aucune occasion d'installer des Juifs en Nouvelle-Russie, à la seule condition qu'il ne leur fût pas fait trop de publicité » ; elle y admit des Juifs de Lituanie, de Pologne, ceux qui avaient été faits prisonniers par les Turcs ou qui fuyaient les haïdamaks.

Là-dessus vint l'an 1772, le premier partage de la Pologne qui permit à la Russie de récupérer la Biélorussie avec son importante masse de cent mille habitants juifs. C'est de cette année qu'il faut dater le premier croisement important des destinées juive et russe.

L'arrivée des Juifs dans les terres polonaises s'est fait plus visible à partir du 11e siècle. Les princes, puis les rois accordent alors leur protection « à toutes sortes d'entrepreneurs actifs originaires d'Europe occidentale. Les Juifs ont plus d'une fois bénéficié du soutien royal et reçu des privilèges (au 13e siècle, de la part de Boleslav le Prude, au 14e de Casimir le Grand, au 16e de Sigismond Ier et d'Etienne Bathory), bien que, par moments, le soutien alternât avec des coercitions (au 15e siècle sous Vladislav Jagellon et sous Alexandre Kazimirovitch ; ce siècle connut aussi deux pogroms juifs à Cracovie). Au 16e siècle, le ghetto a été introduit dans toute une série de villes polonaises, prétendument pour la sécurité des Juifs eux-mêmes. Les Juifs ont constamment subi l'hostilité du clergé catholique. Mais, pour les Juifs, le bilan général de la vie en Pologne était sans nul doute plutôt positif, car « durant la première moitié du 16e siècle, la population juive de Pologne a considérablement augmenté du fait de l'immigration ». Les Juifs « ont pris alors une part importante dans l'agriculture sur les terres des propriétaires en y développant le fermage... notamment dans la production d'alcool ».

Dans la mesure où les restes de la principauté de Kiev après la dévastation tatare furent incorporés au 14e siècle à la principauté lituanienne, puis à l'État uni de Pologne et de Lituanie, « peu à peu, de Podolie et de Volhynie les Juifs commencèrent à pénétrer en Ukraine » dans les régions de Kiev, de Poltava et de Tchernigov. Ce processus s'accéléra quand, après l'Union de Lublin (1569), une vaste portion de l'Ukraine passa directement à la Pologne. La population de base y était la paysannerie orthodoxe qui jouissait depuis longtemps de franchises et était dispensée de la capitation. À cette époque commence l'intense colonisation de l'Ukraine par la noblesse polonaise, avec le concours des Juifs. « Les cosaques furent attachés à la glèbe et astreints à la corvée et au tribut... Les propriétaires catholiques accablaient d'impôts les serfs orthodoxes, et les Juifs obtinrent de leurs maîtres le droit exclusif de produire et de vendre la vodka. » « Le Juif-fermier, prenant la place du maître, recevait dans une certaine mesure le pouvoir sur le paysan qui appartenait au propriétaire, et puisque le Juif-fermier cherchait à tirer du paysan le plus grand profit, la haine du paysan était dirigée aussi bien à rencontre du maître catholique que du fermier juif. Voilà pourquoi, quand, en 1648, eut lieu le terrible soulèvement organisé par Khmelnitski, les Juifs autant que les Polonais en furent victimes » - des dizaines de milliers de Juifs périrent.

Les Juifs, « attirés en Ukraine par ses richesses naturelles, et les magnats polonais qui avaient colonisé le pays y ont occupé une place déterminante dans la vie économique... Se trouvant au service des propriétaires terriens et du gouvernement..., les Juifs sont devenus la cible de la haine de la population ». N. I. Kostomarov ajoute à cela que les Juifs « avaient affermé non seulement divers domaines des propriétaires (polonais), mais imposèrent des taxes sur le baptême des enfants ».

Après le soulèvement, aux termes du traité de Belaïa Tserkov (1651), « les Juifs furent de nouveau autorisés à s'installer partout en l'Ukraine : "Les Juifs étaient auparavant des bourgeois ou des fermiers sur les terres de Sa Majesté ainsi que sur celles de la noblesse ; ils doivent aujourd'hui le rester" ». Au 15e siècle, la production d'eau-de-vie était devenue pratiquement l'occupation principale des Juifs. « Cette activité suscitait souvent des heurts entre les Juifs et le paysan, serf privé de tous droits qui allait au cabaret non parce qu'il était aisé, mais par extrême dénuement et détresse. »

Parmi les limitations que l'on imposait de temps à autre aux Juifs à la demande instante de l'Église catholique figurait l'interdiction d'employer pour leur service personnel des chrétiens. Mais, si cela valait pour les Polonais, ce n'était pas le cas de nombreux habitants venant de la Russie voisine pour échapper à la conscription et aux impôts. En Pologne, ils ne jouissaient d'aucun droit et l'on pouvait entendre dire au cours des débats de la Commission de Catherine* (1767-1768) qu'en Pologne « les Juifs avaient à leur service jusqu'à plusieurs fugitifs russes ».

Tout en communiquant activement sur le plan économique avec la population environnante, le judaïsme polonais d'alors n'a jamais admis en son sein aucune influence extérieure. Les siècles du développement postmédiéval de l'Europe avaient beau se succéder, il restait en vase clos, de moins en moins en phase avec le monde contemporain. Le monde juif polonais n'avait rien de disparate, mais possédait une solide organisation. (Il faut dire que ses conditions de vie, qui ont perduré ensuite jusqu'au milieu du 19e siècle en Russie, étaient, dès les origines de la diaspora juive, les plus favorables à la sauvegarde de l'identité religieuse et nationale des Juifs.) Toute la vie juive était administrée par les kehalim locaux, formés à la base même de la vie juive, et par les rabbins. En Pologne, le kahal servait d'intermédiaire entre le monde juif, d'une part, et les autorités et les juges, d'autre part ; il prélevait les impôts de la Couronne et recevait en retour le soutien des autorités ; il collectait des fonds pour les besoins sociaux des Juifs, établissait les règles régissant le commerce et l'industrie ; la revente de biens, le rachat ou la prise d'un fermage ne pouvaient se faire qu'avec l'approbation du kahal. Les plus anciens parmi les kehalim avaient droit de justice sur la population juive. Les procès entre Juifs devaient obligatoirement avoir lieu dans le système des kehalim ; celui qui avait perdu dans un procès kahal ne pouvait faire appel à un tribunal d'État, sous peine d'être en butte au herem (anathème religieux et mise à l'écart de la communauté). « Les principes démocratiques qui se trouvaient à la base du kahal ont été rapidement piétines par l'oligarchie... », note l'historien libéral J. Hessen. « Le kahal se mettait souvent en travers du développement populaire. En fait, les gens du peuple n'avaient pas accès aux organes d'auto-administration de la société. Jaloux de leur autorité, les anciens, parmi les kehalim et les rabbins..., tenaient la masse des gens à l'écart. » «Indépendant dans tout ce qui concernait les problèmes religieux, le rabbin se trouvait, dans les autres affaires, dépendant du kahal qui louait ses services. » Mais, par ailleurs, « les décisions des kehalim n'entraient en vigueur qu'une fois avalisées par le rabbin ». « Les kehalim, ne jouissant pas d'une grande autorité parmi le peuple, ne maintenaient leur suprématie que grâce au soutien du gouvernement. »

A la fin du 17e siècle et au 18e, la Pologne entière fut secouée par des désordres intérieurs, la vie économique s'en trouva ruinée et l'arbitraire des magnats, que rien ne limitait, ne fit que s'accroître. « Au cours de la lente agonie de la Pologne qui s'étendit sur deux siècles..., le monde juif sombre dans la misère, se dégrade moralement, et, figé dans sa forme médiévale, accuse un important retard par rapport à l'Europe. » H. Graertz en parle ainsi : « À aucune autre époque les Juifs n'ont offert un tableau aussi affligeant que dans la période qui s'étend de la fin du 17e siècle jusqu'au milieu du 18e, comme si on avait voulu faire croire que leur ascension à partir des bas-fonds devait être considérée comme un miracle. Dans le cours tragique des siècles, les maîtres spirituels de l'Europe furent ravalés jusqu'à l'infantilisme, ou, pis, jusqu'à l'imbécillité sénile. »

« Au 16e siècle, la primauté dans le monde juif appartient au judaïsme germano-polonais... Pour prévenir la possibilité d'une assimilation totale du peuple juif au sein des autres peuples, les chefs spirituels avaient depuis longtemps instauré des règles dans le but d'isoler le peuple de tout contact avec ses voisins. Mettant à profit l'autorité du Talmud..., les rabbins avaient tissé autour de la vie sociale et quotidienne des Juifs un réseau de règles à caractère religieux et rituel qui empêchait tout rapprochement avec les hétérodoxes. » Les besoins réels ou spirituels « étaient sacrifiés au profit de formes surannées de la vie populaire », « l'accomplissement aveugle des rites se mua pour le peuple en une fin en soi pour la survie du judaïsme... Le rabbinisme, figé dans des formes sans vie, maintenait dans un carcan de fer et la pensée et la volonté du peuple ».

La conservation bimillénaire du peuple juif dans la diaspora appelle admiration et respect. Mais, à y regarder de plus près, à certaines époques, comme la période russo-polonaise s'étendant du 16e siècle jusqu'au milieu du 19e, cette intégrité s'obtint par les méthodes autoritaires des kelahim, et l'on ne sait plus s'il faut montrer du respect pour ces méthodes du seul fait qu'elles émanaient d'une tradition religieuse. Quoi qu'il en soit, même une faible dose de ce type d'isolationnisme, quand il est de notre fait, à nous autres Russes, nous est imputée comme une horrible tare.

Quand le monde juif est passé sous l'autorité du gouvernement russe, tout ce système interne auquel tenait la hiérarchie kahal a été préservé et, comme le suppose J. Hessen, non sans provoquer la même irritation que la tradition talmudique pétrifiée au milieu du 18e siècle avait suscitée chez les Juifs éclairés : « Les représentants de la classe dirigeante juive se sont efforcés de persuader le gouvernement [russe] de la nécessité de conserver une institution qui correspondait autant aux intérêts du pouvoir russe qu'à la classe dirigeante juive » ; « le kahal, allié au rabbinat, détenait la totalité du pouvoir et en abusait fréquemment : il dilapidait les fonds sociaux, lésait les droits des pauvres, infligeait des impôts injustifiés, se vengeait de ses ennemis personnels ». À la fin du 18e siècle, l'un des gouverneurs de la région annexée à la Russie écrivit dans un de ses rapports : « Le rabbin, le tribunal religieux et le kahal, "liés entre eux par des liens étroits, possédant une autorité absolue jusqu'à disposer de la conscience même des Juifs, exercent leur pouvoir sur eux de façon tout à fait indépendante, sans en référer aux autorités civiles". »

Quand, précisément au 18e siècle, au sein du judaïsme d'Europe orientale, surgirent d'un côté le puissant mouvement religieux hassidique, de l'autre celui de Moïse Mendelssohn favorable à une éducation laïque, les kehalim mirent toute leur énergie à les réprimer l'un et l'autre. En 1781, le rabbinat de Vilnius anathématisa les hassidim ; en 1784, le congrès des rabbins, réuni à Mohilev, les proclama « hors la loi », et leurs biens « en déshérence ». À la suite de quoi, dans certaines villes, « la populace se livra au pillage des maisons des hassidim, véritable pogrom intra-juif ». Les hassidim furent persécutés très cruellement, parfois aussi de façon perfide, car on n'hésitait pas à envoyer sur leur compte des dénonciations politiques calomnieuses aux autorités russes. Inversement, en 1799, sur dénonciation des hassidim, les autorités arrêtèrent les membres du kahal de Vilnius pour recel d'impôts collectés. Le hassidisme continua à se répandre dans certaines régions avec grand succès. Le rabbinat vouait les livres hassidiques à des autodafés publics, cependant que les hassidim intervenaient en faveur du peuple contre les abus des kehalim. « A cette époque, la lutte religieuse reléguait à l'arrière-plan les autres problèmes de la vie juive. »

La partie de la Biélorussie incorporée à la Russie en 1772 avait constitué les gouvernorats de Polotsk (par la suite, de Vitebsk) et de Mohilev. Dans l'adresse à ces gouvernorats, il fut annoncé au nom de Catherine que les habitants de cette région, « de quelque origine ou titre qu'ils fussent, pouvaient pratiquer publiquement leur religion et posséder des biens », qu'ils pourraient en outre jouir « de tous les droits, libertés et privilèges dont jouissent ses plus anciens sujets ». Ainsi les Juifs se virent-ils reconnaître les mêmes droits que les chrétiens, ce dont ils avaient été privés en Pologne. Avec ce codicille spécial pour les Juifs : « seront laissées et maintenues à leurs communautés toutes les libertés dont elles jouissaient déjà » autrement dit, on ne leur retirait rien des acquis polonais. Il est vrai que, par là, on pérennisait le pouvoir des kehalim, et que les Juifs, du fait de leur organisation kahale, restaient coupés de la population environnante, dans l'impossibilité de faire partie intégrante de la classe marchande et industrielle correspondant à leurs occupations privilégiées.

Dans un premier temps, Catherine redoutait aussi bien la faction hostile de l'élite polonaise, en passe de perdre son pouvoir, que l'impression fâcheuse que pouvaient éprouver ses sujets orthodoxes. Mais, bien disposée à l'égard des Juifs, et attendant d'eux un profit économique pour le pays, elle se préparait à élargir leurs droits. Dès 1778 est étendu à la région biélorusse un arrêté récent pris pour l'ensemble de la Russie : ceux qui possèdent un capital inférieur à 500 roubles constituent désormais la classe des bourgeois ; si leur capital est supérieur, ils font partie de la classe des marchands, divisée en trois guildes selon le montant de leur fortune ; dispensés de la capitation, ils paient 1 % du capital « qu'ils auront déclaré en conscience ».

Cet arrêté revêtait une signification particulièrement importante : il sapait l'isolement national des Juifs (c'est bien ce que Catherine cherchait à faire). 11 sapait le point de vue traditionnel des Polonais qui voyaient dans les Juifs un élément extérieur à l'Etat. Il sapait aussi le système des kehalim, le pouvoir contraignant du kahal. « De ce temps-là date le processus d'insertion des Juifs dans l'organisme national russe... Les Juifs profitèrent largement du droit de s'inscrire à la classe des marchands », si bien que, par exemple, dans le gouvernorat de Mohilev, 10 % de la population juive déclara appartenir à la classe des marchands (contre 5,5 % de la population chrétienne). Les marchands juifs étaient désormais dispensés de payer l'impôt au kahal ; en particulier, ils ne devaient plus s'adresser comme auparavant au kahal pour demander l'autorisation de s'absenter : à l'égal des autres citoyens, ils n'avaient plus affaire qu'aux autorités locales officielles. (En 1780, les Juifs de Mohilev et de Chklov, venus à la rencontre de Catherine, l'accueillirent avec des odes à sa gloire.)

La mention officielle « Juif » disparut avec l'absorption d'un certain nombre d'entre eux par la classe des marchands. Tous les autres Juifs devaient désormais appartenir à une classe, et, de toute évidence, exclusivement à celle des « bourgeois ». Mais, au début, les volontaires ne furent point très nombreux, car la capitation annuelle pour chaque bourgeois s'élevait à l'époque à 60 kopecks, alors que les Juifs en tant que tels n'en payaient que 50. Mais il n'y avait pas d'autre issue. Et, dès 1783, les Juifs marchands comme les Juifs bourgeois durent l'impôt non plus au kahal, mais, au même titre que les autres, au pouvoir civil ; de même, c'est à ce dernier qu'ils avaient à demander leur passeport pour sortir du pays.

Cette évolution fut confortée en 1785 par le nouveau Règlement général des villes qui ne tenait compte que des classes, et non plus des nationalités. Selon ce règlement, tous les bourgeois (c'est-à-dire tous les Juifs également) recevaient le droit de participer à l'administration locale et à occuper des fonctions publiques. « Cela signifiait, compte tenu des conditions de ce temps, que les Juifs devenaient des citoyens égaux en droits... La possibilité de faire partie de la classe des marchands ou de celle des bourgeois était un événement d'une haute importance sociale », elle devait transformer les Juifs « en une force sociale dont on ne pouvait pas ne pas tenir compte, et, par là, elle élevait leur conscience morale ». La défense de leurs intérêts vitaux s'en trouvait facilitée. « À cette époque, la classe des marchands et des industriels, de même que les associations municipales, jouissaient d'une gestion largement autonome... De ce fait, les Juifs, à l'égal des chrétiens, reçurent une part de l'autorité administrative et judiciaire, grâce à quoi la population juive acquit force et représentativité dans le domaine administratif et social. » Il y eut parmi les Juifs des maires, des conseillers municipaux, des juges. Au commencement, dans les grandes villes, des limitations furent introduites pour que, dans les fonctions électives, il n'y eût pas plus de Juifs que de chrétiens. Pourtant, en 1786, « Catherine envoya au gouverneur général de Biélorussie un ordre signé de sa propre main, exigeant que "dans l'administration des villes l'égalité des droits pour les Juifs soit introduite sur-le-champ, sans le moindre atermoiement", sous peine de "sanctions pénales pour ceux qui y contreviendraient" ».

Notons que, de ce fait, les Juifs obtinrent l'égalité des droits civiques non seulement à la différence de ce qui avait cours en Pologne, mais avant même de l'obtenir en France ou dans les terres allemandes. (Sous Frédéric II, les Juifs pâtirent de graves restrictions.) Plus important encore : les Juifs en Russie reçurent d'emblée la liberté individuelle dont les paysans russes resteront privés pendant encore quatre-vingts ans. Et, paradoxalement, aux Juifs échut même une liberté plus grande que celle des marchands et des bourgeois russes : ces derniers étaient contraints de vivre dans les villes alors que la population juive « pouvait s'établir dans les districts pour s'occuper, entre autres, de la production d'alcool ».

« Si la grande masse des Juifs résidaient non seulement dans les villes, mais aussi dans les bourgs et les villages, ils étaient néanmoins rattachés à la communauté des citadins, inclus dans les classes des bourgeois et des marchands".» Entourés par une paysannerie privée de liberté, ils jouaient un rôle économique important du fait même de leur activité : le commerce dans les campagnes se trouvait concentré entre leurs mains, ils exerçaient diverses activités rentables sur les terres des propriétaires, s'occupaient de la vente de la vodka dans les estaminets - « contribuant par là à répandre l'ivrognerie ». L'administration biélorusse notait à ce propos : « La présence des Juifs dans les campagnes a des conséquences nocives pour l'état matériel et moral de la population paysanne, car les Juifs... favorisent l'ivrognerie de la population locale. » Les rapports de l'administration laissent entendre que les Juifs, en donnant aux paysans la vodka à crédit, et [en prenant des objets gagés sur la vodka], les poussaient à la boisson, à l'oisiveté et à la misère"». Mais «la production d'eau-de-vie était une source de revenus tentante"» aussi bien pour les propriétaires polonais que pour leurs sous-traitants juifs.

Il était logique que la reconnaissance d'égalité civique dont bénéficiaient les Juifs comportât en contrepartie une menace : à l'évidence, les Juifs auraient à se plier à la directive générale exigeant d'arrêter la production d'alcool dans les villages, et donc à les quitter. En 1783, il fut décrété que « "chaque citoyen doit avoir pour règle précise de s'astreindre à un commerce ou un artisanat qui convienne à sa condition, mais non à la distillation de l'eau-de-vie, qui ne lui sied pas", et si un propriétaire soustraite... dans un village la distillation de la vodka "à un marchand, à un bourgeois ou à un Juif, qu'il soit considéré comme enfreignant la loi"». En conséquence, «les Juifs furent sommés de quitter les villages et les bourgs, en sorte de les détourner de leur occupation séculaire..., le fermage des centres de distillation et des estaminets".

Bien évidemment, la menace d'être chassés des villages apparut aux Juifs non comme une mesure gouvernementale applicable uniformément à tous, mais comme une mesure discriminatoire visant leur groupe national et religieux. Privés manifestement d'une activité fort rentable dans les campagnes, transférés dans les villes, les Juifs bourgeois s'y retrouvaient coincés par une dure concurrence intra-muros et intra-juive. Une forte agitation s'empara alors des Juifs et, en 1784, une députation des kehalim se rendit à Saint-Pétersbourg pour exiger que cette loi fût rapportée. (Les kehalim avaient également en vue de se servir du gouvernement pour recouvrer la totalité du pouvoir qu'ils avaient exercé jusqu'alors sur la population juive.) Mais, au nom de l'Impératrice, voici ce qu'il leur fut répondu : « Du moment que les gens relevant de la religion juive ont acquis une condition égale à celle des autres, il convient en toutes choses de respecter la loi décrétée par Sa Majesté, à savoir que tout individu, selon ses condition et état, est censé jouir des privilèges et des droits sans aucune distinction religieuse et ethnique". »

Il fallut cependant compter avec le pouvoir des propriétaires polonais solidaires dans leurs intérêts. Bien qu'en 1783 l'administration de la région biélorusse leur eût interdit de céder la distillation à ferme ou à bail « à ceux qui n'en ont pas le droit, "surtout aux Juifs"..., les propriétaires continuaient d'affermer aux Juifs la production d'eau-de-vie. C'était là leur prérogative », héritée de coutumes polonaises séculaires.

Le Sénat non plus n'ose les contraindre. Et, en 1786, le transfert des Juifs dans les villes est rapporté. Pour ce faire, on imagine le compromis suivant : les Juifs vont être considérés comme transférés dans les villes, mais garderont le droit de résider temporairement à la campagne. Autrement dit, que chacun reste dans le village où il habite. Le décret du Sénat de 1786 autorisait donc les Juifs à vivre dans les villages « et leur permettait de prendre à ferme la production et la vente d'alcool, alors qu'aux marchands et aux bourgeois chrétiens ce droit n'était pas accordé" ».

Les démarches de la délégation des kehalim à Pétersbourg ne restèrent pas sans remporter un certain succès. On ne donna pas suite à leur demande d'instituer des tribunaux juifs distincts pour tous les litiges entre Juifs, mais (en 1786) on rendit aux kehalim une part importante de leurs attributions administratives et de leur rôle de surveillance sur la population juive : non seulement la répartition des obligations sociales, mais aussi la collecte de la capitation, et, derechef, un droit de regard sur les éventuels départs. On peut en déduire que le gouvernement voyait un intérêt pratique à ne pas affaiblir le pouvoir du kahal.

En règle générale, dans toute la Russie, marchands et bourgeois ne jouissaient pas de la liberté de changer de résidence, mais étaient attachés au lieu de leur domicile (pour que leur départ ne diminue pas la solvabilité des communautés urbaines). Mais, pour la Biélorussie, le Sénat avait fait en 1782 une exception : les marchands pouvaient changer de ville « selon les besoins de leur commerce ». Cette disposition privilégiait de nouveau les marchands juifs.

Or ceux-ci usèrent de ce droit au-delà de ce qui avait été prévu : « Les marchands juifs s'inscrivirent à Moscou et à Smolensk". » « Les Juifs vinrent s'installer à Moscou peu de temps après l'annexion en 1772 de la région biélorusse... À la fin du 18e siècle, le nombre des Juifs présents à Moscou n'était pas négligeable. Certains Juifs, inscrits à Moscou dans la classe des marchands, possédaient des entreprises commerciales importantes... D'autres faisaient commerce de denrées étrangères dans leur appartement ou leur auberge, ou du porte à porte, ce qui, à l'époque, était en principe interdit. »

En 1790, « la société des marchands de Moscou publia un document accusateur » selon lequel « "un nombre considérable de Juifs", venus de l'étranger et de Biélorussie, ont fait leur apparition à Moscou » ; certains s'inscrivent directement dans la classe des marchands et usent de procédés prohibés dans le commerce, « y apportant un préjudice et un désordre notables » ; les prix cassés de leurs marchandises montrent qu'elles proviennent de la contrebande ; de plus, « on sait que les Juifs fabriquent des pièces de monnaie et il n'est pas exclu qu'ils fassent de même à Moscou ». En réponse à « leurs stratagèmes et à leurs ruses », les marchands moscovites exigeaient que l'on chassât les Juifs de Moscou. Les marchands juifs se plaignirent à leur tour en haut lieu de ce qu'« on ne les acceptait plus dans le corps des marchands ni à Moscou ni à Smolensk ».

L'examen des plaintes est confié au « Conseil de l'impératrice ». Conformément à la loi russe unifiée, il considère que les Juifs n'ont pas le droit « de s'inscrire en tant que marchands dans les villes et les ports de Russie», mais uniquement en Biélorussie. Que l'accès des Juifs à Moscou « n'a été d'aucune utilité ». En décembre 1779 est promulgué un décret impérial « interdisant aux Juifs de s'inscrire dans le corps des marchands dans les provinces de la Russie centrale », et ne leur autorisant l'accès à Moscou, « dans des buts commerciaux, que pour un temps limité ». Les Juifs ne peuvent jouir de leurs droits de marchands et de bourgeois que dans les limites de la Biélorussie. Mais Catherine ajoute une clause adoucissante : accorder aux Juifs le droit de résidence en qualité de bourgeois dans les territoires nouvellement rattachés de la Nouvelle Russie, soit dans le gouvernement général de Iékateri-noslav et en Tauride (qui vont bientôt constituer les provinces de Iékaterinoslav, de Kherson et de Crimée) ; autrement dit, elle ouvre aux Juifs de nouvelles et vastes régions dans lesquelles marchands et bourgeois chrétiens, conformément à la loi générale, ne peuvent s'installer s'ils viennent des provinces centrales. (En 1796, quand on sut que des groupes de Juifs s'étaient installés dans les provinces de Kiev, Tchernigov et Novgorod-Seversk, on autorisa les Juifs de ces provinces « à jouir des droits des marchands et des bourgeois ».)

L'Encyclopédie juive publiée avant la révolution commente : le décret de 1791 « posait les fondements de la Zone de résidence, de façon, il est vrai, non préméditée. Étant donné les conditions du régime social et gouvernemental de ce temps, en particulier celles de la vie juive, le gouvernement n'avait nulle intention de créer pour les Juifs une situation spécifiquement contraignante, d'introduire à leur intention des lois d'exception qui limiteraient leur droit de résidence. Dans les conditions de cette époque, ce décret ne comportait rien qui pût mettre les Juifs, sous ce rapport, dans une situation défavorable par comparaison avec les chrétiens... Le décret de 1791 n'apporta aucune limitation aux droits des Juifs en ce qui concernait le droit de résidence, il ne créait pas de "zone" particulière », au contraire, « les Juifs purent s'installer dans de nouvelles régions dont l'accès, selon le Règlement général, était interdit» ; «ce que visait le décret de 1791, ce n'étaient pas les Juifs en tant que tels, mais le fait qu'il s'agissait de gens du commerce ; le problème était envisagé non pas d'un point de vue national ou religieux, mais uniquement d'un point de vue pratique ».

Ce décret de 1791 qui avantageait plutôt les marchands juifs par rapport aux marchands chrétiens est devenu, au fil des années, le fondement de la future Zone de résidence qui a jeté son ombre sinistre sur l'existence des Juifs en Russie presque jusqu'à la révolution. Pourtant, à l'époque, le décret de 1791 n'a nullement empêché que « se constitue à Saint-Pétersbourg, dès la fin du règne de Catherine, une petite colonie [juive] : "Abram Perets, un fermier bien connu", et un certain nombre de marchands de son entourage ; au plus fort de la lutte religieuse, le rabbin Avigdor Chaïmovitch s'y est opposé au rabbin Zalman Boroukhovitch, un fameux sage hassidique ».

En 1793 et en 1795 eurent lieu le deuxième et le troisième partage de la Pologne qui incorporèrent à la Russie une population juive de près d'un million d'individus vivant en Lituanie, en Podolie et en Volhynie. Son entrée dans le corps de la Russie constitua un événement historique d'une importance capitale (dont on ne prit conscience que bien plus tard), qui, par la suite, exerça une grande influence sur les destinées de la Russie comme sur celles du judaïsme d'Europe de l'Est.

Le voilà qui se trouvait réuni, « après de longs siècles d'errance, sous un seul toit, en une seule immense communauté ». Dans ce territoire désormais très élargi de résidence des Juifs, les mêmes problèmes se posaient. Tous les Juifs bénéficièrent des droits afférents aux marchands et aux bourgeois - droits dont ils ne jouissaient pas en Pologne -, de celui de prendre une part égale à l'administration, mais ne devaient-ils pas aussi partager les limitations imposées à ces classes : ne point s'installer dans les villes des provinces de Russie centrale et consentir à être chassés des villages ?

Face à la masse désormais très importante de la population juive, l'administration russe n'avait plus moyen de masquer le maintien des Juifs dans les villages par un droit « de visite temporaire ». « Problème brûlant... la situation économique ne pouvait s'accommoder de la présence d'un nombre excessif de marchands et d'artisans parmi les paysans. »

Pour faciliter la solution de ce problème, de nombreuses petites agglomérations furent assimilées à des villes, ce qui donnait la possibilité légale aux Juifs d'y demeurer. Mais, vu les effectifs nombreux de la population juive dans les campagnes et la surpopulation des villes, ce n'était guère une issue.

On aurait pu croire que l'idée serait naturellement venue aux Juifs de s'installer désormais en Nouvelle Russie, vaste et peu peuplée, à laquelle Catherine leur avait donné accès. Les nouveaux arrivants y avaient droit à certains privilèges. Néanmoins, ces privilèges « ne provoquèrent pas de mouvement colonisateur chez les Juifs. Même le fait d'être exempté de l'impôt ne leur semblait pas assez attirant », face à un tel déplacement.
Aussi, en 1794, Catherine se résolut-elle à transplanter les Juifs par des mesures diamétralement opposées : elle commença par les expulser des campagnes pour les installer dans les villes. Parallèlement, elle décida de frapper l'ensemble de la population juive d'un impôt double de celui que payaient les chrétiens. (Depuis longtemps déjà, cet impôt double était payé par les vieux-croyants ; aux Juifs, cette loi ne fut guère appliquée et fit long feu).

Telles furent en la matière les décisions de Catherine, parmi les dernières qu'elle ait prises. A la fin de 1796, Paul Ier monta sur le trône. L'Encyclopédie juive dresse de son règne le bilan suivant : « Le règne féroce de Paul 1er se passa sans mal pour les Juifs... Toutes les actions de Paul 1er envers les Juifs témoignent d'une attitude tolérante, de bienveillance à l'égard de la population juive » ; « quand les intérêts des Juifs et des chrétiens entraient en conflit, Paul 1er ne prenait nullement la défense des chrétiens contre les Juifs ». Et si, en 1797, il ordonna « de prendre des mesures pour limiter le pouvoir des Juifs et du clergé sur les paysans », c'était « en fait une mesure qui n'était pas dirigée contre les Juifs, mais qui visait à défendre les paysans ». Paul « reconnaissait au hassidisme le droit d'exister». Il étendit à la province de Courlande le droit des Juifs d'appartenir à la classe des marchands et des bourgeois (cette province n'était pas un héritage polonais, et, par la suite, ne fit pas partie de la Zone de résidence). Il rejeta l'une après l'autre les demandes des communautés chrétiennes de Kaunas, Kamenets-Podolsk, Kiev et Vilnius (« les Juifs y ont toute liberté de dominer les chrétiens ») de les expulser de leurs villes.

Paul hérita de la résistance opiniâtre des propriétaires polonais à toute modification de leurs droits, notamment de ceux qu'ils exerçaient sur les Juifs, dont celui de les juger, qu'ils avaient exercé en Pologne et dont ils abusaient au-delà de toute limite. Ainsi, dans la plainte des Juifs de Berditchev à rencontre du prince Radziwill, on pouvait lire que « pour pratiquer nos offices, nous sommes contraints de verser de l'argent à ceux auxquels le prince a affermé notre religion » ; de l'ancien favori de Catherine, Zoritch, elle disait que, «chez lui, seul l'air n'était pas taxé». (Au temps de la Pologne, certains lieux et certaines villes étaient dits en propriété, et leur propriétaire instaurait arbitrairement des impositions supplémentaires sur les habitants.)

Dès les premières années du règne de Paul, de grandes famines frappèrent la Biélorussie, en particulier la province de Minsk. Gabriel Romanovitch Derjavine, alors sénateur, fut chargé d'aller sur place élucider les causes de cette famine pour essayer d'y remédier ; s'il ne reçut pas les moyens d'acheter des céréales, il avait en revanche le droit de priver de leurs propriétés les maîtres insouciants, et de disposer de leurs réserves pour les distribuer.

Derjavine, qui ne fut pas seulement l'un de nos éminents poètes, mais aussi un homme d'État de valeur, a laissé un témoignage unique en son genre et remarquablement écrit. Examinons-le.

La famine qu'il trouva sur place était extrême. Voici ce qu'il en écrit : « Parvenu en Biélorussie, j'ai pu constater personnellement à quel point les habitants manquaient de pain... La famine était telle que presque tous se nourrissaient d'herbes cuites avec un zeste de farine et de gruau » ; les paysans « sont exsangues et pâles comme des cadavres ». « Pour y remédier, j'ai cherché à savoir ceux qui, parmi les riches propriétaires, avaient des réserves de céréales dans leurs entrepôts, et je les ai empruntées pour les distribuer aux pauvres » ; quant à la propriété d'un comte polonais, « voyant sa rapacité inhumaine, j'ai ordonné de la placer sous tutelle ». « Ayant ouï rapporter cette sévérité, la noblesse est sortie de sa somnolence, ou, pour mieux dire, de son indifférence au prochain : elle a recouru à tous les moyens pour nourrir les paysans en se procurant du blé dans les provinces voisines. Comme..., deux mois plus tard, devait avoir lieu la moisson, la famine a été jugulée. » Par ses visites à travers la province, Derjavine « flanqua une telle frousse » aux maréchaux de noblesse et aux chefs de la police que la noblesse « ourdit un complot, et, de connivence, adressa à l'empereur une dénonciation calomnieuse à rencontre de Derjavine ».

Derjavine estimait que les distillateurs juifs abusaient de l'ivrognerie des paysans. « Ayant appris que les Juifs, par goût du lucre, soutiraient du blé lors des beuveries, puis en faisaient derechef de l'eau-de-vie, affamant ainsi les paysans, il ordonna de fermer leur distillerie dans le village de Liozno. » Dans la foulée, auprès des « gens simples mais raisonnables » comme auprès des nobles, des marchands et des villageois, il recueillit des renseignements « concernant la façon de vivre des Juifs, leurs industries, leur façon d'abuser et toutes les sortes de ruses et de subterfuges par lesquels ils réduisent à la famine les pauvres et stupides villageois, sur les moyens qui permettraient d'en préserver cette foule sans cervelle et de lui procurer une subsistance honnête et respectable afin d'en faire des citoyens utiles ».

Ces nombreux abus des propriétaires polonais et des affermataires juifs, Derjavine, durant les mois d'automne qui suivirent, les consigna dans son « Mémoire sur les moyens de prévenir la famine en Biélorussie et sur l'aménagement de la vie quotidienne des Juifs », qu'il transmit à l'attention de l'empereur et des hauts dignitaires de l'État. Ce « Mémoire », d'une grande amplitude de vues, contient une appréciation des usages hérités de la Pologne, une description des différents moyens susceptibles de juguler la misère des paysans ainsi que des particularités de la vie quotidienne juive, un projet visant à transformer cette dernière en s'inspirant de celle qu'elle menait en Prusse et en Césarie (l'Autriche) ; plus loin, une étude très fouillée des mesures envisagées présente un grand intérêt, car elle offre le premier témoignage d'un homme d'État russe éclairé sur les conditions de vie des Juifs en Russie peu d'années après que celle-ci en eut englobé une masse très importante.

Le « Mémoire » se compose de deux parties. La première est intitulée «Considérations générales sur les habitants de la Biélorussie » (dans les jugements sur le « Mémoire », on ne trouve aucune mention de cette importante partie) ; la seconde traite « Des Juifs ». Derjavine commence par noter que l'agriculture en Biélorussie a été laissée dans un état d'abandon extrême. Les paysans y sont « paresseux dans les travaux, malhabiles, ignorant toute forme d'industrie et ne se souciant guère de bien travailler la terre ». D'année en année, « ils consomment un grain non vanné, au printemps de la kololoukha ou bouillie d'orge », l'été « ils se contentent, en les saupoudrant d'une farine quelconque, d'herbes hachées et cuites à l'eau... Ils sont si flapis qu'ils ont peine à se déplacer ».

Quant aux propriétaires polonais de ces lieux, « ce ne sont pas de bons maîtres, ils n'administrent pas leurs propriétés... eux-mêmes, mais par l'intermédiaire d'affermataires » - une coutume polonaise ; or le fermage « ne connaît aucun règlement général qui permettrait d'épargner aux paysans des corvées trop lourdes et d'éviter le désordre dans l'activité économique » ; « nombre d'affermataires cupides ruinent les paysans par des travaux et des impositions écrasants, ils en font des paysans sans terre et sans famille » ; ce fermage est d'autant plus destructeur qu'il est de courte durée, d'un à trois ans, et le fermier « se hâte de tirer du profit... sans avoir cure que la propriété s'appauvrit" ».

Si les paysans sont épuisés, c'est également parce que certains «propriétaires, qui afferment aux Juifs dans leurs villages le commerce de l'eau-de-vie, s'arrangent avec eux pour que leurs paysans n'achètent rien de ce qui leur est nécessaire, ni ne fassent d'emprunts ailleurs qu'auprès de ces affermataires (trois fois plus cher), ni ne vendent leurs produits à personne d'autre qu'à ces affermataires juifs... à des prix inférieurs aux prix réels ». « Ils réduisent ainsi les villageois à la misère, en particulier lorsque ceux-ci doivent leur rendre le grain qu'ils avaient emprunté... et en rendre, bien entendu, le double. Ceux d'entre eux qui ne s'exécutent pas sont punis... On ôte ainsi toute possibilité à un villageois de vivre décemment et de se nourrir en suffisance. »

La distillation, nous dit-il plus loin, connaît un grand essor, les propriétaires distillent, la noblesse des environs en fait autant, de même que les popes, les moines et les Juifs. (La population juive avoisine le million d'âmes, dont « deux, trois cent mille » vivent à la campagne et s'adonnent principalement à la production d'eau-de-vie.) Les paysans, « une fois la récolte achevée, pèchent par excès dans leurs dépenses ; ils boivent, mangent, festoient, restituent aux Juifs leurs anciennes dettes, puis, pour payer leurs beuveries, tout ce que ces derniers leur réclament ; aussi, dès que survient l'hiver, se trouvent-ils démunis... Dans chaque village, il y a une et parfois plusieurs tavernes construites par les propriétaires, dans lesquelles, pour le profit des affermataires juifs, on vend de la vodka de nuit comme de jour... De cette façon, les Juifs arrivent à leur soutirer non seulement leur pain quotidien, mais aussi celui qui est semé en terre, ainsi que leurs outils agricoles, leurs biens, leur temps, leur santé, leur vie même ». La coutume de la koleda - un impôt particulier aux provinces occidentales - ne fait qu'aggraver la situation : « Les Juifs, parcourant les villages, surtout à l'automne, au moment des récoltes, font boire les paysans et leurs proches, collectent leurs dettes et les privent de leur dernière subsistance » ; « ils trompent les ivrognes, les dépouillent de la tête aux pieds, les plongent dans un complet dénuement139 ». Puis d'énumérer d'autres causes de la misère paysanne...

Il est incontestable que la responsabilité de ces activités dévastatrices revenait aux propriétaires polonais : les cabaretiers et les affermataires agissaient sur instructions des propriétaires et pour leur profit ; et, comme l'affirme Hessen, « parmi eux, il n'y avait pas que des Juifs, mais aussi des chrétiens », en particulier des prêtres. Mais les Juifs devinrent un maillon indispensable, actif et ingénieux, dans cette exploitation des paysans sans droits, ni instruction, ni pouvoir. Si les villages biélorusses n'avaient été infiltrés par ces cabaretiers et affermataires juifs, il eût été impossible d'organiser ce vaste système de drainage de fonds ; si le maillon juif était venu à lâcher, ce système se serait effondré.

Derjavine propose ensuite des mesures énergiques pour éradiquer ces maux de la vie paysanne. Il appartient aux propriétaires de les corriger. C'est à eux seuls, dans la mesure où ils sont responsables des paysans, qu'il convient de permettre la distillation, « sous leur surveillance... personnelle, et non dans des endroits écartés », et à la condition que le propriétaire « s'engage chaque année à garder par-devers soi et chez les paysans suffisamment de grain en réserve » pour assurer leur subsistance. « S'il y a crainte qu'ils ne s'y conforment pas, procéder à la saisie publique de leur propriété » ; ne pas commencer la distillation avant la mi-septembre, et la terminer à la mi-avril, c'est-à-dire éviter la consommation d'alcool pendant toute la saison des travaux agricoles. De même, interdire la vente d'alcool pendant la durée des offices religieux et la nuit. N'autoriser « l'ouverture d'estaminets que sur les grands-routes, dans les foires, près des moulins et aux embarcadères, là où se réunissent des gens venus d'ailleurs ». Tous les débits qui sont en trop, récemment construits hors de ces endroits, « après l'annexion de cette région [la Biélorussie], et à ce jour il en a été créé beaucoup trop », « les détruire sur-le-champ et interdire qu'on y vende de la vodka ». « Dans les villages et les endroits déserts et reculés, ne pas en ouvrir du tout afin que les paysans ne se livrent pas à l'ivrognerie. » Ne pas autoriser les Juifs « à vendre de la vodka, que ce soit par seaux ou au gobelet, ni à travailler dans les distilleries », ni à affermer non plus des débits de boissons. Interdire les koleda, de même que les baux à court terme, et, par des contrats précis, « mettre un frein à la ruine des propriétés ». Et, par la menace, supprimer « l'abus... qui s'est subrepticement introduit », à savoir l'interdiction faite par les propriétaires aux paysans d'acheter ailleurs que chez eux ce qui leur est nécessaire, et de ne vendre leurs surplus qu'aux tenanciers d'estaminets. Suit encore une série d'autres propositions concrètes, et, « de cette façon, il sera possible, dans un futur proche, d'écarter de la province biélorusse tout danger de disette ».

Dans la seconde partie de son « Mémoire », Derjavine, allant au-delà de la mission qu'il a reçue du Sénat, propose un projet de réforme globale de la vie des Juifs dans l'État russe, non pas en soi, mais en rapport avec la paupérisation de la Biélorussie et dans le but d'y remédier. Il estime utile de donner un bref aperçu de toute l'histoire juive, en insistant sur l'époque polonaise, pour mieux comprendre, à partir de là, le mode de vie juif de son temps. Il met également à profit ses conversations avec Ilya Frank, un médecin (formé à Berlin) qui lui avait également exposé sa pensée par écrit : selon lui, « les maîtres d'école juifs ont déformé le véritable esprit de la doctrine religieuse par leurs fausses interprétations mystico-talmudiques » de la Bible, ils ont introduit des lois très strictes afin d'isoler les Juifs des autres peuples, inspiré aux Juifs une profonde aversion pour toutes les autres confessions ; « au lieu de cultiver la vertu de la convivialité », ils ont institué... un rituel de prières vide de sens » ; « au cours de ces derniers siècles, le caractère moral des Juifs s'est dégradé, à la suite de quoi ils sont devenus de mauvais citoyens » ; « pour régénérer moralement et politiquement les Juifs, il faut rendre à leur foi sa pureté originelle » ; la réforme juive en Russie doit commencer par l'ouverture d'écoles publiques dans lesquelles on enseignerait les langues russe, allemande et hébraïque». C'est un préjugé de croire que l'acquisition de connaissances profanes reviendrait à trahir et sa religion et son peuple, ou que le travail agricole ne siérait pas à un Juif. Dans son « Mémoire », Derjavine s'est également servi du projet de Nota Khaïmovitch Notkine, un important marchand de Chklov avec lequel il avait lié connaissance. Notkine ne partageait pas les conclusions fondamentales ni les propositions de Derjavine, mais il jugeait néanmoins nécessaire de détourner autant que possible les Juifs de la production d'alcool, de leur dispenser de l'instruction et de les attacher à un travail productif, principalement industriel ; il admettait même qu'ils pussent être transférés « dans les steppes fertiles pour y élever des moutons et travailler la terre ».

Suivant en cela les considérations de Frank, adversaire du pouvoir des kehalim, Derjavine partait de la conclusion générale que « les fondements originels de leur religion et de leur morale » étaient aujourd'hui transformés «en conceptions fausses », à la suite de quoi le simple peuple juif « a été si aveuglé, et continue de l'être, que s'est dressé, s'est consolidé un mur pour ainsi dire indestructible, lequel, en les entourant de ténèbres, maintient fermement leur unité et les sépare de tous ceux qui cohabitent avec eux ». Telle est aussi l'éducation qu'ils dispensent à leurs enfants ; « pour leur apprendre le Talmud, ils paient cher, sans sourciller... or tant que leurs écoles continuent d'exister dans leur état actuel, il ne saurait y avoir aucun espoir de voir changer leur mode de vie... L'idée superstitieuse selon laquelle ils se considèrent comme les seuls à honorer véritablement Dieu ne fait que se renforcer, et pour tous les autres croyants qui ne partagent pas leur foi ils n'ont que mépris... Ils inculquent au peuple l'attente continue du Messie... l'idée que leur Messie, après avoir soumis tous les hommes à son autorité matérielle, sera leur maître selon la chair et leur restituera leur ancienne royauté, leur gloire, leur magnificence ». Parlant de leur jeune âge, il ajoute : « Ils se marient extrêmement jeunes, parfois même avant d'avoir 10 ans, et, s'ils sont féconds, ils restent tout faibles. » Du système des kehalim il dit que la collecte annuelle de fonds auprès des Juifs « constitue pour [eux] une source non négligeable de revenus, incomparablement plus importante que l'imposition gouvernementale de ceux qui sont soumis à la conscription. Les doyens des kehalim n'en rendent compte à personne. Le menu peuple se trouve dans un état de dénuement et de misère extrêmes dans sa très grande majorité. Par contre, les membres des kehalim sont riches et vivent dans l'abondance : manipulant les deux ressorts de l'autorité, spirituelle et civile..., ils exercent un grand pouvoir sur leur peuple. Par ce moyen, ils le maintiennent... dans une profonde servitude et dans la crainte ». Les « différents ordres que les kehalim déversent sur leur peuple... sont exécutés avec une ponctualité et une célérité telles qu'on en reste confondu ».

Voici comment Derjavine voyait le fond du problème : « Le grand nombre [de Juifs] en Biélorussie, du seul fait qu'il est sans commune mesure avec celui des cultivateurs, pèse lourdement sur cette contrée... C'est l'une de ces vastes régions qui produisent trop peu de céréales et autres denrées. » « Nul d'entre eux n'a jamais cultivé la terre, mais chacun détient et consomme plus de blé que le paysan et sa maisonnée qui, à la sueur de son front, l'a produit. » « Leur principale occupation dans les villages... consiste à prêter aux paysans le nécessaire, mais en se permettant une usure extrême ; c'est pourquoi il suffit au paysan de tomber une seule fois sous leur dépendance pour ne plus pouvoir se défaire de ses dettes. » Qui plus est, « ces naïfs propriétaires ont livré aux Juifs leurs villages... non pour un temps, mais pour toujours ». Les propriétaires à leur tour ne sont que trop contents de rejeter toutes les fautes sur les Juifs : « l'unique raison du dénuement de leurs paysans, ils l'imputent dans leurs arguties aux Juifs » ; rare est le propriétaire à reconnaître « que si on les expulsait de sa propriété, c'est lui qui subirait de grandes pertes, étant donné que le fermage lui procure des revenus substantiels ».

Derjavine, on le voit, n'a pas omis d'examiner le problème sous tous ses différents aspects : « Il faut cependant rendre justice à ces derniers [les Juifs] que, face à la disette en céréales, ils ont fourni à de nombreux villageois de quoi manger ; toutefois, chacun sait que ce n'était pas sans calcul, car une fois la moisson faite, ceux-ci auraient à leur rendre ce dû au centuple. » Dans une lettre privée au procureur général, Derjavine écrivit : « Il est difficile, sans commettre d'erreur et en restant équitable, d'accuser trop sévèrement qui que ce soit. Les paysans, par l'abus de la boisson, se privent de nourriture au profit des Juifs. Les propriétaires ne peuvent interdire l'ivrognerie, car ils tirent de la vente de l'eau-de-vie presque tous leurs revenus. Mais on ne peut non plus trop reprocher aux Juifs que, pour se nourrir eux-mêmes, ils privent les paysans de leur ultime grain. »

Derjavine confia un jour à I. Frank : « Du moment que la Providence a préservé jusqu'à nos jours ce petit peuple disséminé, nous aussi devons avoir souci de le préserver.» Mais, dans son rapport, il s'exprime avec la franchise quelque peu rude de son temps : « Si la Providence suprême, dans l'accomplissement de ses impénétrables desseins, garde ce peuple aux mœurs dangereuses sur la surface de la terre, ne l'extermine pas, il appartient aussi aux gouvernements sous le sceptre desquels il s'est placé de le souffrir... Ils se doivent d'étendre aux Juifs leur sollicitude afin qu'ils soient utiles à eux ainsi qu'à la société au milieu de laquelle ils se sont installés. »

Pour toutes ses observations sur la Biélorussie, pour ses conclusions, pour l'ensemble de son « Mémoire », en particulier pour les lignes citées plus haut, sans doute aussi pour avoir loué « la clairvoyance des grands monarques russes... qui avaient strictement interdit la venue et l'entrée sur le territoire de l'empire de ces pillards expérimentés150 », Derjavine a été estampillé « judéophobe fanatique » et antisémite à tout crin. On l'a accusé (comme nous l'avons vu : faussement) d'« imputer dans les documents officiels l'ivrognerie et la misère des paysans biélorusses aux seuls Juifs ; quant aux « mesures concrètes qu'il préconisait », on les a expliquées, sans preuve aucune, par des ambitions personnelles.

Or, il ne nourrissait en fait aucun préjugé indécrottable vis-à-vis des Juifs, tout son «Mémoire» s'est élaboré en 1800, à partir du fait que les paysans étaient ruinés et souffraient de la famine, dans le but de faire du bien aux paysans biélorusses, mais aussi aux Juifs eux-mêmes en distendant le lien économique entre les uns et les autres et en orientant les Juifs vers un travail plus productif, en premier lieu en projetant d'en installer une partie sur les terres non encore colonisées, ce qu'avait déjà proposé Catherine.

La difficulté initiale, Derjavine la voyait dans la mobilité permanente et l'absence de prise en compte de la population juive : à peine un sixième d'entre eux étaient recensés. « Sans une mesure particulière et exceptionnelle, il est difficile d'en faire un recensement équitable : car, vivant dans les villes, les bourgades, chez des propriétaires, dans les villages et les auberges, sans cesse changeant de domicile, ils ne se considèrent pas comme des résidents, mais comme des hôtes de passage venus d'un district ou de quelque autre lieu étrangers » ; au surplus, « ils sont tous semblables, portent les mêmes prénoms », n'ont pas de nom de famille, sont en outre tous vêtus uniformément d'habits noirs, si bien que, quand on cherche à les dénombrer et à les différencier, la mémoire se perd et il y a confusion ». « Les kehalim à leur tour craignent de les signaler tous pour ne pas surcharger les Juifs aisés par les impôts frappant ceux qui se feraient enregistrer. »

Derjavine essaya de trouver une solution globale au problème : comment faire pour, « sans léser les intérêts de quiconque..., réduire [le nombre des Juifs dans les villages biélorusses] et faciliter ainsi l'approvisionnement des habitants de souche ; et, quant à ceux qui resteraient, leur donner les meilleurs moyens de subsister sans porter atteinte aux intérêts des autres ». En outre : « atténuer leur fanatisme et, insensiblement, les civiliser sans toutefois s'écarter en rien des règles de tolérance envers les différentes religions ; de façon générale, tout en gommant leur haine envers les peuples hétérodoxes, réduire à néant leurs sournoises velléités de s'emparer du bien d'autrui ». De cette façon, disjoindre la liberté de conscience religieuse... de l'« impunité des méfaits ».

Suit une étude détaillée, graduelle, des mesures proposées où il fait appel à la raison d'Etat et au pragmatisme économique. En premier lieu, « afin de ne pas susciter parmi eux [les Juifs] de remous, de tentatives de fuite, ni le moindre mécontentement», les manifestes impériaux doivent leur annoncer protection et sollicitude, réaffirmer la tolérance envers leur foi et le maintien des privilèges accordés par Catherine, « moyennant cependant l'abrogation de certaines anciennes dispositions ». (Quant à ceux « qui refuseraient de se plier à cette disposition, il conviendrait de leur donner le droit de partir pour l'étranger » - par là il devançait de très loin, dans l'octroi de cette latitude, le XXe siècle soviétique...) Sitôt après, selon un calendrier très précis, interdire temporairement tout nouveau crédit, examiner, documents à l'appui, tous les griefs mutuels entre Juifs et chrétiens concernant les dettes, et leur trouver une solution, « rétablir l'ancienne confiance réciproque, mais de façon telle que ce ne soit pas désormais un empêchement ou un obstacle à la transformation du mode de vie des Juifs », « à leur transfert en d'autres régions », et, sur leurs anciens lieux de peuplement, « à ce qu'ils acceptent un nouveau mode de vie ». « Il faut au plus vite libérer les Juifs de leurs dettes et les rendre disponibles à la réforme. » Dès la promulgation du manifeste, tous les fonds recueillis par l'imposition des Juifs doivent être consacrés « à secourir les plus démunis », c'est-à-dire les Juifs miséreux, à couvrir les dettes des kehalim et à installer les émigrés. Selon les cas, les exempter d'impositions pendant trois ou six ans, mais en les orientant vers la création de fabriques et d'ateliers. Les propriétaires doivent s'engager à ce que les Juifs qui résident dans leurs domaines créent d'ici à trois ans des manufactures, des fabriques, des ateliers ; s'ils résident sur leurs terres, qu'ils s'occupent réellement de travaux agricoles « afin qu'ils se procurent leur subsistance de leurs propres mains », mais « qu'en aucun cas ils ne vendent en cachette ni ouvertement de l'eau-de-vie » sous peine, pour les propriétaires, de perdre leur privilège de bouilleurs de cru. Il est indispensable de procéder à un recensement complet et exact de la population sous la responsabilité des doyens des kelahim. À ceux qui ne pourront déclarer suffisamment de patrimoine pour appartenir à la classe des marchands ou des bourgeois de ville, il convient de donner accès à des classes nouvelles requérant une moindre fortune : bourgeois de village ou bien « propriétaires paysans » (car « le nom de krestianine [paysan], par sa similitude avec le mot khristianine [chrétien], leur est insupportable). Les résidents juifs « doivent être considérés comme des hommes libres et non des serfs » ; toutefois, ils ne doivent pas se permettre, pour quelque raison ou sous quelque forme que ce soit, d'avoir à leur service des chrétiens ou des chrétiennes, de posséder des villages chrétiens, ne serait-ce qu'une seule âme ; on ne doit pas non plus leur permettre de siéger dans les mairies et les hôtels de ville afin de ne pas leur reconnaître de droits sur les chrétiens. « Si d'aucuns manifestent leur désir de mener tel ou tel mode de vie », envoyer « un nombre convenable de ces jeunes gens à Pétersbourg, Moscou, Riga » pour « apprendre aux uns la comptabilité commerciale, aux autres tel ou tel métier d'artisan », ou former les troisièmes « dans des écoles à l'agronomie et à la construction de bâtiments agricoles ». Entre-temps, choisir « quelques-uns parmi les Juifs les plus habiles et les plus appliqués, et les envoyer en éclaireurs... partout où il y a des terres à coloniser ». (Plus loin, nous trouvons des détails sur l'élaboration des plans, du cadastre, l'édification des maisons, l'itinéraire à suivre pour les groupes de colons, leurs droits pendant le voyage, les années privilégiées où ils seront exemptés d'impôts - toutes ces études on ne peut plus fouillées, patiemment colligées par Derjavine, nous les laissons ici de côté.) « Pour ce qui est de l'organisation interne des communautés juives, et afin de soumettre [les Juifs], à l'égal des autres peuples sujets de la Russie, à un gouvernement centralisé unique, les kehalim ne doivent plus exister sous quelque forme que ce soit. » Avec la suppression de ces derniers, « toutes les impositions exorbitantes infligées antérieurement par les kehalim à la population juive seront supprimées... Celle-ci doit être soumise aux impositions gouvernementales, comme tous les autres citoyens » (c'est-à-dire deux fois moindres) ; « les écoles et les synagogues doivent être protégées par la loi ». Le mariage ne peut être contracté avant 17 ans (pour les hommes), 15 ans pour les femmes. Jusqu'à 12 ans, les enfants fréquentent les écoles juives, ensuite des écoles communes afin qu'ils se familiarisent avec les non-juifs ; « ceux qui ont atteint un haut degré de savoir doivent être admis dans les académies, les universités en tant que membres d'honneur, docteurs, professeurs », « à l'exclusion des grades d'officier et d'officier d'état-major », car, « bien qu'on puisse les admettre dans la carrière militaire », « il se peut, par exemple, que le samedi ils refusent, face à l'ennemi, de prendre les armes, ce qui est déjà arrivé à diverses reprises ». Mettre sur pied des imprimeries pour éditer les livres juifs ; auprès des synagogues, aménager des hôpitaux, des asiles pour vieillards, des orphelinats juifs.

Et Derjavine de conclure non sans aplomb : « Les Juifs sont un peuple rétif... Sorti de son triste état [de dispersion], il acquerra une forme d'aisance. » En premier lieu grâce à l'instruction : « Ce seul point, même si ce n'est pas dans l'immédiat, mais plus tard, d'ici à quelques générations, de façon insensible donnera des fruits, et les Juifs deviendront alors les sujets directs du trône russe ».

Lors de la rédaction de son « Mémoire », Derjavine s'est certes enquis de l'avis des kehalim, mais il ne les a nullement réjouis par ses propositions. Dans les réponses officielles, leur refus a été modéré : « Les Juifs, dirent-ils, n'ont ni les capacités, ni l'habitude de travailler la terre, et y trouvent dans leur religion un obstacle» ; «outre leurs occupations actuelles, ils ne prévoient pas d'autres modes de subsistance, n'en ont nul besoin et aspirent à rester dans leur condition ancienne ». Les kehalim voyaient bien que le rapport Derjavine risquait de saper tout le système du kahal et d'imposer un contrôle de leurs revenus, aussi se mirent-ils à opposer à l'ensemble du projet Derjavine une résistance sourde, mais forte et opiniâtre.

Derjavine vit une manifestation de cette hostilité dans la plainte que s'empressa de déposer à l'intention de l'Empereur une Juive de Liozno : prétendument, à la distillerie du lieu, « il l'aurait bastonnée à mort, à la suite de quoi, étant enceinte, elle aurait accouché d'un enfant mort-né ». Le Sénat ordonna une enquête. Derjavine répondit : « Je suis resté dans cette distillerie un quart d'heure ; non seulement je n'y ai bastonné aucune Juive, mais de mes yeux je n'en ai vu aucune », et il se démena pour être reçu par l'Empereur en personne. « Qu'on m'enferme dans une forteresse, moi je prouverai l'inanité de celui qui donnera cet ordre-Comment avez-vous pu vous fier à une plainte aussi saugrenue, aussi inepte ? » (Le Juif qui avait rédigé cette plainte calomnieuse au nom de la femme fut condamné à un an de prison, mais, deux ou trois mois plus tard, sous Alexandre, Derjavine, comme il l'écrit, « intervint pour obtenir son élargissement ».)

Assassiné en mars 1802, Paul n'a pas eu le temps de prendre de décision concernant le « Mémoire » de Derjavine. Le rapport « eut beaucoup moins de résultats pratiques qu'on ne pouvait en attendre, car, à la suite du changement de règne, Derjavine vit son autorité s'amoindrir ».

Ce n'est qu'à la fin de l'année 1802 que fut créé le «Comité pour l'organisation des Juifs », chargé d'examiner le « Mémoire » de Derjavine et de prendre des décisions en conséquence. En firent partie des magnats polonais amis d'Alexandre Ier, le prince Adam Czartoryski, le comte Seweryn Potocki, le comte Valérien Zoubov (de ces trois-là Derjavine note qu'ils possédaient d'importantes propriétés en Pologne ; de ce fait, dans l'hypothèse où les Juifs viendraient à quitter les villages, « ils perdraient beaucoup de leurs revenus », aussi « l'intérêt personnel de ces seigneurs l'emporta-t-il sur celui de l'État160 »), le comte Kotchoubeï, ministre de l'Intérieur, et Derjavine qui venait d'être nommé ministre de la Justice (le premier dans toute l'histoire russe) ; Michel Spéranski y fut également associé. On enjoignit au Comité d'inviter les députés juifs de tous les kehalim de province ; ils y furent donc dépêchés ; pour la plupart, il s'agissait de marchands appartenant à la première guilde. « En outre, les membres du Comité furent autorisés à coopter quelques Juifs parmi les plus éclairés et les mieux intentionnés161. » En cette qualité furent invités Nota Notkine, qui avait émigré de Biélorussie à Moscou (nous l'avons déjà rencontré) ; de Saint-Pétersbourg, le fermier Abram Perets, ami très proche de Spéranski ; les amis de Perets, Leiba Nevakhovitch et Mendel Satanover, et d'autres encore. Tous ne prirent pas directement part aux réunions, mais ils exercèrent leur influence par l'intermédiaire des membres du Comité. (Il n'est pas sans intérêt de noter ici - l'occasion ne s'en présentera plus - que le fils d'Abram Perets fut jugé et déporté dans l'affaire des décabristes, sans doute uniquement parce qu'il avait discuté avec Pestel du problème juif sans rien soupçonner de leur complot, et que son petit-fils devint secrétaire d'État, fonction très importante en Russie. Nevakhovitch était un humaniste éclairé, mais sans trace de cosmopolitisme, attaché à la vie culturelle russe, ce qui était extrêmement rare à l'époque parmi les Juifs : en 1803, il publia en russe Le Cri de la fille juive, exhortant la société russe à se souvenir que les Juifs étaient limités dans leurs droits et cherchant à convaincre les Russes de voir dans les Juifs des « compatriotes », afin que la société russe les acceptât en son sein.)

Le Comité tomba d'accord pour « faire participer les Juifs à une vie civile commune et à une éducation commune », pour « les orienter... vers un travail productif », pour leur faciliter l'accès aux activités commerciales et industrielles ; pour assouplir les contraintes entravant le droit de déplacement et de résidence ; pour les habituer à adopter le costume européen, « car l'habitude de porter un habit qui appelle nécessairement le mépris ne fait que renforcer l'accoutumance à ce mépris». Le problème le plus brûlant à se poser était celui du lieu de résidence des Juifs, lié au commerce de l'eau-de-vie. Notkine « chercha à persuader le Comité de laisser les Juifs sur place, tout en prenant des mesures contre d'éventuels abus de leur part ».

« L'institution du Comité a semé le désarroi parmi les kehalim », écrit Hessen. La réunion extraordinaire de leurs députés, à Minsk, en 1802, proclama : « Demander à notre Empereur, gloire Lui en soit rendue, que ses [dignitaires] n'introduisent chez nous aucune novation. » Il fut décidé d'envoyer des intercesseurs à Pétersbourg, on annonça une collecte de fonds à cet effet, et même trois jours de jeûne collectif ; « le trouble... s'était emparé de toute la Zone de résidence ». Sans même parler de la menace d'expulser les Juifs des villages, « les kehalim, soucieux de préserver l'intégrité des coutumes internes..., montraient une attitude négative envers la culture du sol ». En réponse aux principaux points du projet, « les kehalim déclarèrent qu'il fallait reporter la réforme à quinze ou vingt ans ».

Si l'on en croit Derjavine, à compter de ce moment, pour que tout reste comme par avant, commencèrent de leur part diverses intrigues : un propriétaire biélorusse, le sieur Gourko, remit à Derjavine une lettre qu'il avait interceptée en Biélorussie, dans laquelle un Juif écrivait à son fondé de pouvoir à Pétersbourg qu'ils avaient anathémisé Derjavine comme leur persécuteur et réuni 1 million de roubles pour les envoyer en dons à Pétersbourg, demandant de faire tout ce qui était possible pour obtenir la révocation du procureur général Derjavine, et, si la chose se révélait impossible, d'attenter au moins à sa vie... Car leur intérêt était qu'il ne leur fût pas interdit de vendre de la vodka dans les auberges de campagne... Pour faire avancer leur cause, ils se mirent à envoyer « de différents endroits de l'étranger des opinions sur la meilleure façon d'organiser la vie des Juifs » - opinions en langue française ou en allemand, qui parvinrent effectivement au Comité.

Entre-temps, Nota Notkine « était devenu l'une des figures centrales de la modeste communauté juive » de Pétersbourg. En 1803, il « présenta... au Comité une note dans laquelle il cherchait à contrecarrer l'influence du projet Derjavine». Derjavine, lui, affirme que Notkine vint un jour chez lui, et, feignant la bienveillance - et alléguant qu'il ne pourrait jamais, seul contre tous, avoir le dessus sur ses collègues du Comité, tous acquis à la cause juive, lui proposa d'accepter 100 000, et, si ce n'était pas assez, 200 000 roubles à condition qu'il se ralliât aux autres membres du Comité. Derjavine « décida de faire part de cette tentative de corruption à l'Empereur et d'étayer ses dires en produisant la lettre de Gourko » ; il pensait que « de telles preuves produiraient leur effet et que l'Empereur n'accorderait pas sa confiance à des gens de son entourage qui favorisaient les Juifs ». Mais, après l'Empereur, la chose fut connue de Spéranski, « lequel était tout à fait acquis aux Juifs », et, dès la première réunion du Comité, tous les membres tombèrent d'accord pour laisser, comme par le passé, la vente de l'eau-de-vie aux Juifs ».

Derjavine continua de s'y opposer. Alexandre Ier le traita avec de plus en plus de froideur, et le révoqua bientôt (en 1803) de son poste de ministre de la Justice. Il est vrai que les « Carnets » de Derjavine montrent qu'à l'armée comme dans le civil il a toujours servi son pays de façon fougueuse, intempestive, ce qui partout, en peu de temps, amenait sa révocation.

Il faut reconnaître que Derjavine avait prévu nombre de problèmes qui allaient surgir tout au long du 19 e siècle dans les relations entre Russes et Juifs, mais non dans les formes inattendues où les choses se produisirent dans la réalité. Sa façon de s'exprimer est souvent grossière, bien dans le goût du temps, mais, dans son projet, il ne se proposait pas d'opprimer les Juifs ; au contraire, il cherchait à leur frayer la voie d'une vie plus libre et plus productive.

Chapitre 2nd - Sous Alexandre Ier

A la fin de l'année 1804, le Comité chargé de l'organisation des Juifs termina ses travaux par l'élaboration d'un « Règlement sur les Juifs» (connu sous le nom de «Règlement de 1804»), premier recueil de lois en Russie concernant les Juifs. Le Comité y expliquait que son but était d'améliorer la condition des Juifs, de les orienter vers une activité utile « en leur ouvrant cette voie exclusivement pour leur bien... et en écartant tout ce qui pourrait les en détourner sans pour autant faire appel à des mesures coercitives ». Le Règlement instituait le principe de l'égalité des droits civils pour les Juifs (article 42) : « Tous les Juifs qui habitent la Russie, qui viennent de s'y installer ou qui y arrivent de pays étrangers pour leurs affaires commerciales, sont libres et se trouvent sous la rigoureuse protection des lois au même titre que les autres sujets russes. » (Aux yeux du professeur Gradovski, « on ne peut pas ne pas voir dans cet article... le désir d'assimiler ce peuple à l'ensemble de la population de Russie ».)

Le Règlement offrait aux Juifs davantage de possibilités que les propositions initiales de Derjavine ; ainsi, pour créer des fabriques de textile ou des peausseries, ou passer à l'économie agricole sur les terres vierges, il proposait que fût directement versée une subvention gouvernementale. Les Juifs recevaient le droit d'acquérir des terres sans paysans-serfs, mais avec la possibilité d'embaucher des travailleurs chrétiens. Les Juifs propriétaires de fabriques, marchands et artisans avaient le droit de quitter la Zone de résidence « pour un temps afin de vaquer à leurs affaires », ce qui assouplissait les frontières de cette zone, récemment instituée. (On ne faisait que promettre pour le courant de l'année à venir l'abrogation de la double redevance, mais elle ne tarda pas à disparaître.) On réaffirmait tous les droits des Juifs : à l'inviolabilité de leurs biens, à la liberté individuelle, à professer leur religion, à leur organisation communautaire - autrement dit, le système des kehalim était laissé sans changements significatifs (ce qui, en fait, sapait l'idée d'une fusion du monde juif au sein de l'État russe) : les kehalim gardaient leur ancien droit de collecter les redevances, ce qui leur conférait une très grande autorité, mais sans la faculté de les majorer ; punitions religieuses et anathèmes (herem) étaient interdits, ce qui assurait la liberté aux hassidim. Conformément aux vœux insistants des kehalim, le projet d'instituer des écoles juives d'enseignement général fut abandonné, mais « tous les enfants juifs peuvent être admis à étudier sans aucune discrimination avec les autres enfants dans toutes les écoles, tous les lycées et toutes les universités russes », et dans ces établissements aucun enfant « ne sera sous aucun prétexte détourné de sa religion ni contraint d'étudier ce qui pourrait lui être contraire ou opposé ». Les Juifs « qui, grâce à leurs capacités, atteindront dans les universités un niveau méritoire en médecine, chirurgie, physique, mathématiques et autres disciplines, seront reconnus pour tels et promus dans les grades universitaires ». Il était considéré comme indispensable que les Juifs apprissent la langue de leur région, modifient leur aspect extérieur et adoptent des noms de famille. Le Comité soulignait en conclusion que dans les autres pays, « nulle part on n'avait à cet effet utilisé de moyens aussi libéraux, aussi mesurés, aussi appropriés aux besoins des Juifs ». J. Hessen est d'accord pour dire que le Règlement de 1804 imposait aux Juifs moins de limitations que le Règlement prussien de 1797. D'autant que les Juifs possédaient et conservaient leur liberté individuelle, ce dont ne jouissait pas la masse de plusieurs millions de paysans russes soumis alors au servage. « Le Règlement de 1804 appartient au nombre des actes empreints de l'esprit de tolérance. »

Le Messager de l'Europe, une des revues de ce temps parmi les plus lues, écrivait : « Alexandre sait que les vices que l'on attribue à la nation juive sont les inévitables conséquences de l'oppression qui pèse sur elle depuis de nombreux siècles. Le but de la nouvelle loi est de donner à l'Etat des citoyens utiles, et aux Juifs une patrie »

Toutefois, le Règlement ne tranchait pas le problème le plus aigu conformément à ce qu'aurait souhaité l'ensemble des Juifs, autrement dit la population juive, les députés des kehalim et les collaborateurs juifs du Comité. Le Règlement stipulait : « Personne parmi les Juifs..., dans aucun village ni bourg, ne peut posséder aucune forme de gérance d'estaminets, de cabarets, d'auberges, ni sous son nom ni sous le nom d'un tiers, ni y vendre de l'eau-de-vie ni même y habiter », et se proposait de faire en sorte que toute la population juive quittât la campagne en l'espace de trois ans, soit d'ici au début de l'année 1808. (Nous nous souvenons qu'une telle mesure avait déjà été préconisée sous Paul en 1797, avant même que n'apparût le projet Derjavine : non pas que tous les Juifs sans exception fussent éloignés des villages, mais, afin que, «par sa masse, la population juive dans les villages ne déborde pas les possibilités économiques des paysans en tant que classe productive, il est proposé d'en diminuer le nombre dans les agglomérations des districts ». Cette fois, on se proposait d'orienter la majorité des Juifs vers le travail agricole dans les terres vierges de la Zone de résidence, de la Nouvelle Russie, mais aussi des provinces d'Astrakhan et du Caucase, en les exonérant pour dix ans de la redevance dont ils s'acquittaient jusqu'alors, « avec le droit de recevoir pour leurs entreprises un prêt du Trésor » à rembourser progressivement, passé dix années de franchise ; aux plus fortunés, il était proposé d'acquérir des terres en propriété personnelle et héréditaire avec faculté de les faire exploiter par des travailleurs agricoles".

À son refus d'autoriser la distillation, le Comité donnait l'explication suivante : « Tant que cette profession leur restera accessible... laquelle, en fin de compte, les expose aux récriminations, au mépris, voire à la haine des habitants, l'indignation générale à leur égard ne cessera pas. » Par ailleurs, « peut-on considérer cette mesure [consistant à éloigner les Juifs des villages] comme répressive alors que leur sont offerts tant d'autres moyens non seulement de vivre dans l'aisance, mais aussi de s'enrichir dans l'agriculture, l'industrie, l'artisanat ; que, de plus, ils se voient accorder la possibilité de posséder des terres en toute propriété ? Comment ce peuple pourrait-il se considérer comme opprimé par la suppression d'une seule branche d'activité dans un Etat où lui sont offertes mille autres activités dans des régions fertiles, peu habitées, propres à la culture des céréales et autres productions agricoles... ? »

Ces arguments semblent de poids. Toutefois, Hessen trouve que le texte du Comité témoigne d'« un regard naïf... sur la nature de la vie économique d'un peuple, [consistant à] croire que l'on peut changer les phénomènes économiques de façon purement mécanique, par décret" ». Du côté juif, le transfert projeté des Juifs hors des villages et l'interdiction qui leur était faite de fabriquer de l'alcool, cette « occupation séculaire » des Juifs, furent perçus comme une décision terriblement cruelle. (Et c'est en ces termes qu'elle a été condamnée par l'historiographie juive cinquante et même cent ans plus tard.)

Étant donné les opinions libérales d'Alexandre Ier, sa bienveillance envers les Juifs, son caractère perturbé, sa volonté molle (sans doute brisée à tout jamais par son accession au trône au prix de la mort violente de son père), il est peu probable que l'éloignement annoncé des Juifs eût été mené énergiquement ; même si le règne avait suivi un cours paisible, on l'aurait sans doute étalé dans le temps. Mais, sitôt après l'adoption du Règlement de 1804, plana la menace de la guerre en Europe, suivie par les mesures prises en faveur des Juifs par Napoléon qui réunit à Paris un sanhédrin de députés juifs. « Tout le problème juif prit alors une tournure inattendue. Bonaparte organisa à Paris une réunion des Juifs qui avait pour but principal d'offrir à la nation juive différents avantages et de créer un lien entre les Juifs disséminés en Europe. » Aussi, en 1806, Alexandre Ier ordonna-t-il de réunir un nouveau Comité chargé d'« examiner s'il ne fallait pas prendre des mesures particulières et reporter à plus tard le transfert des Juifs" ».

Comme annoncé en 1804, les Juifs étaient censés abandonner les villages d'ici à 1808. Mais des difficultés pratiques étaient survenues, et, dès 1807, Alexandre Ier reçut plusieurs rapports sur la nécessité de différer ce transfert. Un décret impérial fut alors public, « demandant à toutes les sociétés juives... d'élire des députés et de proposer par leur intermédiaire les moyens qui leur paraîtraient les plus adaptés pour mettre en pratique et avec succès les mesures figurant dans le Règlement du 9 décembre 1804 ». Les élections de ces députés juifs eurent bien lieu dans les provinces occidentales, et leurs avis furent transmis à Pétersbourg. « Bien entendu, ces députés exprimèrent l'opinion que le départ des Juifs résidant dans les villages devait être reporté à bien plus tard. » (L'une des raisons invoquées tenait au fait que, dans les villages, les cabaretiers disposaient de logements gratuits, alors que dans les bourgs et les villes il leur aurait fallu les payer.) Le ministre des Affaires intérieures écrivit quant à lui dans son rapport que « le transfert des Juifs résidant actuellement dans les villages vers des terres appartenant à l'Etat exigera plusieurs dizaines d'années, vu leur nombre pléthorique». Vers la fin de l'année 1808, l'Empereur donna l'ordre de suspendre l'article interdisant aux Juifs le fermage et la production d'alcool, et de laisser les Juifs là où ils habitaient, «jusqu'à une décision ultérieure». Aussitôt après ( 1809) fut institué un nouveau Comité - dit « du sénateur Popov » pour l'étude de l'ensemble des problèmes et l'examen des requêtes formulées par les députés juifs. Ce Comité « estima indispensable » de mettre « énergiquement » un terme au transfert des Juifs et de leur conserver le droit au fermage et au commerce de la vodka. Le Comité travailla trois ans durant et présenta son rapport à l'Empereur en 1812. Alexandre Ier n'entérina pas ce rapport : il ne tenait pas à miner l'importance de la décision précédente et n'avait nullement perdu son désir d'agir en faveur des paysans : « Il était prêt à adoucir la mesure d'éloignement, non à y renoncer. » Là-dessus éclatèrent la grande guerre avec Napoléon, puis la guerre européenne, et les intérêts d'Alexandre changèrent d'objet. Depuis lors, le déplacement hors des villages n'a jamais été lancé en tant que mesure globale dans toute la Zone de résidence, mais tout au plus sous forme de décisions particulières en certains endroits.

Pendant la guerre, si l'on en croit une certaine source, les Juifs furent les seuls habitants à ne pas fuir devant l'armée française, ni dans les forêts ni vers l'intérieur des terres ; dans les environs de Vilnius, ils refusèrent d'obtempérer à l'ordre de Napoléon de rejoindre son armée, mais lui fournirent sans murmurer le fourrage et les vivres ; néanmoins, en certains endroits, il fallut recourir aux réquisitions. Une autre source signale que « la population juive a beaucoup souffert des exactions commises par les soldats de Napoléon », que « de nombreuses synagogues ont été incendiées », mais elle va encore plus loin en affirmant que « les troupes russes ont été grandement aidées par ce qu'on a appelé la "poste juive", mise sur pied par les marchands juifs, qui transmettait les renseignements avec une célérité inconnue à l'époque (les auberges servant de "relais") » ; on a même « utilisé des Juifs en qualité de courriers pour les liaisons entre les différents détachements de l'armée russe ». Lorsque l'armée russe reprit possession du terrain, « les Juifs accueillirent les troupes russes avec admiration, apportant aux soldats du pain et de l'eau-de-vie ». Le futur Nicolas Ier, à cette époque grand-duc, nota dans son Journal : « Il est étonnant de constater qu'ils [les Juifs] nous sont restés en 1812 étonnamment fidèles et nous ont même aidés là où ils le pouvaient, au risque de leur vie. »

Après 1814, le rattachement de la Pologne centrale réunit à la Russie plus de 400 000 Juifs. Le problème juif se posa alors au gouvernement russe avec plus d'acuité et de complexité. En 1816, le Conseil gouvernemental du royaume de Pologne qui, en de nombreux domaines, jouissait d'une existence étatique séparée, ordonna de procéder à l'expulsion des Juifs de leurs villages - ils pouvaient aussi y rester, mais uniquement pour travailler la terre et sans l'aide de travailleurs chrétiens. Mais, à la requête du kahal de Varsovie, aussitôt transmise à l'Empereur, Alexandre donna l'ordre de laisser les Juifs en place en les autorisant à se livrer au commerce de la vodka, à la seule condition de ne pas la vendre à crédit.

Il est vrai que, dans les Règlements publiés par le Sénat en 1818, on trouve derechef les dispositions suivantes : « Mettre fin aux mesures coercitives des propriétaires, ruineuses pour les paysans, pour non-remboursement de leurs dettes aux Juifs, ce qui les accule à vendre leurs derniers biens... Aux Juifs qui gèrent des auberges il faut interdire de prêter de l'argent à intérêt, de servir de la vodka à crédit pour priver ensuite les paysans de leur bétail ou de toutes autres choses qui leur sont indispensables. »

Trait caractéristique de tout le règne d'Alexandre : aucun esprit de suite dans les mesures prises ; les règlements étaient promulgués, mais aucun contrôle efficace destiné à suivre leur exécution ne voyait le jour. Il en fut ainsi du statut de 1817 en ce qui concerne l'impôt sur l'alcool : dans les provinces de Grande Russie, la distillation était interdite aux Juifs ; toutefois, dès 1819, cette prohibition fut levée «jusqu'à ce que les artisans russes se soient suffisamment perfectionnés dans ce métier ».

Bien entendu, l'éradication des distilleries juives dans les zones rurales des provinces de l'Ouest se heurtait à l'opposition des propriétaires polonais, trop intéressés à leurs profits ; or le gouvernement russe n'osait pas encore, à cette époque, agir à leur encontre. Toutefois, dans la province de Tchernigov où leur implantation était récente, on réussit en 1821 à supprimer les distilleries aux mains des propriétaires et des Juifs après que le gouverneur, à la suite d'une mauvaise récolte, eut rapporté que « les Juifs maintiennent dans une dure servitude les paysans de la Couronne et les cosaques ». Une mesure analogue fut prise en 1822 dans la province de Poltava ; en 1823, elle fut partiellement étendue aux provinces de Mohilev et de Vitobsk. Mais son extension fut enrayée par les démarches pressantes des kehalim. Ainsi la lutte menée tout au long des vingt-cinq ans du règne d'Alexandre contre la production d'alcool par la transplantation des Juifs hors des villages n'a guère donné de résultats.

Mais la distillerie ne constituait pas le seul type de fermage dans la Zone de résidence. Les propriétaires affermaient différents biens en différents secteurs de l'économie, ici un moulin, là la pêche, ailleurs des ponts, parfois toute une propriété, et, de cette façon, se trouvaient affermés non seulement des paysans serfs (de tels cas se multiplièrent à partir de la fin du 18e siècle), mais encore des églises « serves », c'est-à-dire orthodoxes, ainsi que le signalent plusieurs auteurs : N. I. Kostomarov, M. N. Katkov, V. V. Choulguine. Ces églises, faisant partie intégrante d'un domaine, étaient considérées comme appartenant en propre au propriétaire catholique, et, en leur qualité d'exploitants, les Juifs s'estimaient en droit de prélever de l'argent sur ceux qui fréquentaient ces églises et sur ceux qui célébraient des offices privés. Pour le baptême, le mariage ou les obsèques, il fallait recevoir l'autorisation « d'un Juif moyennant rétribution » ; « les chants épiques de Petite Russie regorgent de plaintes amères contre "les fermiers juifs" qui oppriment les habitants ».

Les gouvernements russes avaient depuis longtemps perçu ce danger : les droits des fermiers risquaient de s'étendre à la personne même du paysan et directement à son travail, or « il ne faut pas que les Juifs puissent disposer du travail personnel des paysans et que, par le biais d'un bail, tout en n'étant pas chrétiens, ils deviennent propriétaires de paysans-serfs » - ce qui fut interdit à diverses reprises aussi bien par le décret de 1784 que par les ordonnances du Sénat de 1801 et 1813 : «que les Juifs ne puissent posséder ni villages ni paysans, ni en disposer sous aucune appellation ni à quelque titre que ce soit ».

Toutefois, l'ingéniosité des Juifs et des propriétaires parvint à contourner l'interdit. En 1816, le Sénat découvrit que «les Juifs avaient trouvé moyen d'exercer des droits de propriétaires sous l'appellation de krestentsia, autrement dit, après accord avec les propriétaires, ils récoltent le blé et l'orge semés par les paysans, que ces mêmes paysans doivent d'abord battre puis livrer aux distilleries affermées à ces mêmes Juifs ; ils doivent aussi surveiller les bœufs que l'on amène paître dans leur champ, fournir aux Juifs des travailleurs et des chariots... Ainsi les Juifs disposent entièrement de ces domaines... tandis que les propriétaires, recevant d'eux un fermage substantiel dénommé krestentsia, vendent à forfait aux Juifs toute la moisson à venir semée sur leurs terres : on peut en conclure que, par ce biais, ils condamnent leurs paysans à la famine ».

Ce ne sont pas les paysans qui sont pour ainsi dire affermés en tant que tels, mais seulement les krestentsia, ce qui n'empêche pas le résultat d'être le même.

Malgré toutes les interdictions, la pratique des krestentsia n'en continua pas moins son chemin sinueux. Son extrême intrication venait de ce que de nombreux propriétaires terriens s'endettaient auprès de leurs fermiers juifs, recevaient d'eux de l'argent gagé sur leur domaine, ce qui permettait aux Juifs de disposer et du domaine et du travail des serfs. Mais quand, en 1816, le Sénat décréta qu'il convenait « de reprendre aux Juifs les domaines », il les chargea de récupérer eux-mêmes les sommes qu'ils avaient prêtées. Les députés des kehalim adressèrent aussitôt une humble requête à Sa Majesté, lui demandant d'annuler ce décret : l'administrateur général en charge des affaires des confessions étrangères, le prince A. N. Golitsyne, convainquit l'Empereur qu'« il était injuste d'infliger des châtiments à une seule catégorie de coupables en exceptant » les propriétaires et les fonctionnaires. Les propriétaires « peuvent encore y gagner s'ils refusent de restituer les capitaux reçus pour les krestentsia et garder de surcroît les krestentsia à leur profit » ; s'ils ont abandonné leurs terres aux Juifs en dépit de la loi, ils se doivent maintenant de leur rendre l'argent.

Le futur décabriste P. I. Pestel, à cette époque officier dans les provinces occidentales, n'était nullement un défenseur de l'autocratie, mais un ardent républicain ; il a consigné quelques-unes de ses observations sur les Juifs de cette région, qu'ils a partiellement incluses dans le préambule à son programme gouvernemental (« Recommandations pour le gouvernement suprême provisoire ») : « Dans l'attente du Messie, les Juifs se considèrent comme des habitants temporaires de la contrée où ils se trouvent, aussi ne veulent-ils à aucun prix s'occuper d'agriculture, ont-ils tendance à mépriser même les artisans, et ne pratiquent-ils que le commerce. » « Les chefs spirituels des Juifs, que l'on appelle rabbins, maintiennent le peuple dans une dépendance incroyable en lui interdisant, au nom de la foi, toute autre lecture que celle du Talmud... Un peuple qui ne cherche pas à s'instruire restera toujours prisonnier des préjugés » ; « la dépendance des Juifs par rapport aux rabbins va si loin que tout ordre donné par ces derniers est exécuté pieusement, sans murmurer. » « Les liens étroits entre les Juifs leur donne les moyens d'amasser des sommes importantes... pour leurs besoins communs, en particulier pour inciter différentes autorités à la concussion et à toutes sortes de malversations qui leur seraient à eux, Juifs, utiles. » Qu'ils accèdent aisément à la condition de possédants, « on peut le voir ostensiblement dans les provinces où ils ont élu domicile. Tout le commerce y est entre leurs mains, et peu de paysans qui ne soient, par le biais des dettes, en leur pouvoir ; voilà pourquoi ils ruinent terriblement les régions où ils résident ». « Le gouvernement précédent [celui de Catherine] leur a accordé des droits et privilèges remarquables qui accentuent le mal qu'ils font », par exemple le droit de ne pas fournir de recrues, le droit de pas annoncer les décès, le droit d'avoir une justice distincte soumise aux décisions des rabbins, et « ils jouissent en outre de tous les autres droits reconnus aux autres ethnies chrétiennes » ; « ainsi, on peut voir clairement que les Juifs constituent pour ainsi dire dans l'État, un État séparé, et jouissent par ailleurs de droits plus étendus que les chrétiens eux-mêmes ». « Une telle situation ne saurait se perpétuer davantage, car elle a amené les Juifs à faire montre d'une attitude hostile envers les chrétiens et les a placés dans une situation contraire à l'ordre public qui doit régner dans l'État. »

Dans les dernières années du règne d'Alexandre Ier, les interdits économiques et autres à l'encontre des activités juives ont été renforcés. En 1818, un décret du Sénat interdit désormais qu'« en aucun cas des chrétiens soient placés au service de Juifs pour dettes ». En 1819, un autre décret demande qu'il soit mis fin « aux travaux et aux services que paysans et domestiques effectuent pour le compte de Juifs ». Golitsyne, toujours lui, exposa au Conseil des ministres que « ceux qui habitent dans les maisons des Juifs non seulement oublient et ne remplissent plus les obligations de la foi chrétienne, mais adoptent les usages et les rites judaïques ». Il fut alors décidé que « les Juifs ne devraient plus employer de chrétiens pour leur service domestique ». On estimait que « cela profiterait également aux Juifs dans le besoin qui pourraient fort bien remplacer la domesticité chrétienne ». Mais cette décision ne fut pas appliquée. (Voilà qui ne laisse pas d'étonner : parmi la masse juive urbaine sévissaient pauvreté et misère, « pour la plupart c'étaient des gens misérables qui arrivaient à peine à se nourrir », or on n'a jamais relevé le phénomène inverse : les Juifs n'allaient guère travailler au service des chrétiens. Sans doute certaines considérations s'y opposaient-elles, mais ils avaient aussi, semble-t-il, des moyens de subsistance provenant de communautés entre lesquelles régnait la solidarité.)

Toutefois, dès 1823, les fermiers juifs furent autorisés à embaucher des chrétiens. De fait, « l'observance stricte de la décision interdisant » aux chrétiens de travailler les terres des Juifs « était trop difficile à mettre en pratique ».

Au cours de ces mêmes années, pour répondre au développement rapide de la secte des soubbotniki dans les provinces de Voronej, Samara, Toula et autres, des mesures furent prises pour que soit plus sévèrement respectée la Zone de résidence. Ainsi, «en 1821, les Juifs accusés d'"exploiter lourdement" les paysans et les cosaques furent chassés des zones rurales de la province de Tcher-nigov, et en 1822 des villages de la province de Poltava ». En 1824, lors de son voyage dans les montagnes de l'Oural, Alexandre 1er remarqua que, dans les fabriques, un grand nombre de Juifs, « en achetant clandestinement des quantités de métaux précieux, soudoient les habitants au détriment du Trésor et des manufacturiers », et ordonna « que les Juifs ne soient plus tolérés dans les manufactures privées ou publiques de l'industrie minière ».

Le Trésor souffrait pareillement de la contrebande tout le long de la frontière occidentale de la Russie, marchandises et denrées diverses étant acheminées et vendues dans les deux capitales sans passer par la douane. Les gouverneurs rapportaient que la contrebande était essentiellement pratiquée par les Juifs, particulièrement nombreux dans la zone frontalière. En 1816, on ordonna d'expulser tous les Juifs d'une bande de soixante kilomètres de large à compter de la frontière et que ce soit même chose faite en l'espace de trois semaines. L'expulsion dura cinq ans, ne fut pas totale et, dès 1821, le nouveau gouvernement autorisa les Juifs à regagner leur ancien lieu de résidence. En 1825 fut prise une décision plus globale mais nettement plus modérée : seuls étaient passibles d'expulsion les dans la zone frontalière de biens immobiliers. Autrement dit, on se proposait de n'expulser que les intrus. Au reste, cette mesure-là non plus ne fut pas systématiquement appliquée.

Le Règlement de 1804 et son article prévoyant dans les provinces occidentales l'expulsion des Juifs hors des villages posaient naturellement au gouvernement un grave problème : où les transférer ? Villes et bourgades étaient densément peuplées, et cette densité était accentuée par la concurrence sévissant dans le petit commerce, vu le très faible développement du travail productif. Or, au sud de l'Ukraine s'étendait la Nouvelle Russie, vaste, fertile et peu peuplée.

De toute évidence, l'intérêt de l'État consistait à inciter la masse des Juifs non productifs expulsés des villages à aller travailler la terre en Nouvelle Russie. Dix ans plus tôt, Catherine avait essayé de faire aboutir cette incitation en frappant les Juifs d'une redevance double, tout en exemptant totalement ceux d'entre eux qui accepteraient d'être transplantés en Nouvelle Russie. Mais cette double imposition (les historiens juifs la mentionnent souvent) n'était pas réelle, car la population juive n'était pas recensée, seul le kahal en connaissait les effectifs tout en les celant aux autorités dans une proportion pouvant atteindre une bonne moitié. (Dès 1808, ladite redevance cessa d'être exigée. Et l'exemption accordée par Catherine n'incita plus aucun Juif à migrer).

Cette fois-ci, et pour les seuls Juifs, on affecta en Nouvelle Russie plus de 30 000 hectares de terres en propriété héréditaire (mais non privée), à raison de 40 hectares de terres d'État par famille (en Russie, le lot moyen des paysans était de quelques hectares, rarement plus de 10), des prêts en argent pour le transfert et l'installation (achat du bétail, du matériel, etc. ; ces prêts devaient être remboursés, après une période de franchise de six ans, dans les dix années suivantes) ; on offrait de construire préalablement aux colons des izbas en rondins (dans cette région, non seulement les paysans mais même certains propriétaires habitaient des maisons de torchis), de les exempter de redevance pendant dix ans avec maintien de la liberté individuelle (par ces temps de servage) et de la protection des autorités. (Le Règlement de 1804 ayant dispensé les Juifs du service militaire, sa compensation en argent était incluse dans la redevance.)

Les Juifs éclairés, peu nombreux encore à cette époque (Notkine, Levinson), soutenaient pour leur part cette initiative gouvernementale - « mais ce résultat doit être obtenu par des mesures incitatives, en aucune façon coercitives » - et comprenaient bien la nécessité pour leur peuple de passer à un travail productif.

Les quatre-vingts ans de la dure épopée de l'agriculture juive en Russie sont décrits dans le volumineux et minutieux travail du Juif V. N. Nikitine (enfant, il avait été confié aux cantonistes, où il avait reçu son nom), qui a consacré de nombreuses années à étudier les archives de l'énorme correspondance officielle inédite entre Pétersbourg et la Nouvelle Russie. Présentation abondante entrecoupée de documents et de tableaux statistiques, avec d'inlassables repétitions, des contradictions éventuelles dans les rapports faits à des époques parfois fort éloignées, par des inspecteurs d'opinions divergentes, le tout assorti de tables détaillées et pourtant incomplètes - rien de tout cela n'a été mis en ordre, et offre pour notre bref exposé un matériau beaucoup trop touffu. Essayons néanmoins, en condensant les citations, d'en tirer un panorama qui soit à la fois ample et clair.

L'objectif du gouvernement, reconnaît Nikitine, en sus du programme de colonisation des terres inoccupées, était de donner aux Juifs plus d'espace qu'ils n'en avaient, de les habituer à un travail physique productif, de les écarter des « occupations nuisibles » par lesquelles, « qu'ils le voulussent ou non, un grand nombre d'entre eux rendaient plus dure encore la vie déjà peu enviable des paysans serfs ». « Le gouvernement..., ayant en vue l'amélioration de leurs conditions de vie, leur proposait de se tourner vers l'agriculture... ; le gouvernement... ne cherchait pas à attirer les Juifs par des promesses ; au contraire, il s'efforçait qu'il n'y ait chaque année pas plus de trois cents familles transférées » ; il différait le transfert tant que, sur place, les maisons n'étaient pas construites, et invitait les Juifs, en attendant, à envoyer certains des leurs en éclaireurs.

Initialement, l'idée n'était pas mauvaise, mais elle n'avait pas suffisamment pris en compte la mentalité des colons juifs ni les faibles capacités de l'administration russe. Le projet était par avance condamné du fait que le travail de la terre est un art qui demande des générations pour s'apprendre : on ne peut attacher à la terre avec succès des gens qui ne le souhaitent pas ou qui y sont indifférents.

Les 30 000 hectares affectés aux Juifs en Nouvelle Russie leur sont restés ensuite réservés de façon inaliénable pendant des décennies. A posteriori, le journaliste I.G.Orchanski a estimé que l'agriculture juive aurait pu être un succès, mais seulement si on avait transféré aux Juifs des terres de la Couronne situées à proximité, en Biélorussie, où le mode de vie paysan se déroulait sous leurs yeux. Mais de ces terres, là-bas, il ne s'en trouvait guère (par exemple, dans la province de Grodno, on n'en comptait que 200 hectares, des terres pauvres et infertiles « où toute la population pâtissait des mauvaises récoltes ».) Au début, il n'y eut que trois douzaines de familles à vouloir émigrer. Les Juifs espéraient que la mesure d'éloignement des provinces occidentales serait rapportée ; on avait prévu en 1804 que son application s'étendrait sur trois ans, mais elle tardait à commencer. L'échéance fatidique du 1er janvier 1808 approchant, on se mit à faire quitter les villages sous escorte ; à partir de 1806 se dessina également chez les Juifs un mouvement en faveur de l'émigration, d'autant plus que la rumeur faisait état des avantages qui lui étaient liés. Les demandes d'émigration affluèrent alors en masse : « Ils s'y précipitaient... comme en Terre promise... ; à l'instar de leurs ancêtres qui étaient partis de Chaldée en Canaan, des groupes entiers partaient subrepticement, sans autorisation, voire sans passeport. » Certains revendaient le passeport qu'ils avaient obtenu à d'autres groupes en partance, puis exigeaient qu'il leur fût remplacé sous prétexte qu'ils l'avaient perdu. Les candidats au départ « étaient de jour en jour plus nombreux », et tous « réclamaient avec insistance terres, maison et subsistance ».

L'afflux dépassait les possibilités d'accueil de l'Office de prise en charge des Juifs créé dans la province de Kherson : le temps faisait défaut pour bâtir des maisons, creuser des puits, l'organisation souffrait des grandes distances dans cette région de steppes, du manque d'artisans, de médecins, de vétérinaires. Le gouvernement n'était pas regardant sur l'argent, ni sur les bonnes dispositions, ni sur sa sympathie envers les migrants, mais le gouverneur Richelieu demanda en 1807 que les entrées fussent limitées à 200, 300 familles par an, tout en recevant sans limitation ceux qui désiraient s'installer à leur propre compte. « En cas de mauvaise récolte, il faudra nourrir tous ces gens pendant plusieurs années d'affilée. » (Les colons les plus pauvres recevaient des indemnités journalières.) Toutefois, les gouverneurs de province laissaient partir hors contingent ceux qui le désiraient-jusqu'à ne plus savoir le nombre exact de ceux qui s'en allaient. D'où bien des vicissitudes en cours de route, dues à la misère, aux maladies, aux trépas. Certains disparaissaient tout bonnement durant le voyage.

Les distances à travers la steppe (de cent à trois cents kilomètres entre telle colonie et l'Office), l'incapacité de l'administration à tenir un décompte exact et à instaurer une répartition équitable faisaient que, parmi les migrants, les uns étaient plus aidés que d'autres ; certains se plaignaient de ne recevoir ni indemnités ni prêts. Les inspecteurs des colonies, trop peu nombreux, n'avaient pas le temps d'y regarder de près (ils recevaient un salaire misérable, ne possédaient pas de chevaux et faisaient la tournée des terres à pied). Au bout de deux années de séjour, certains colons n'avaient toujours ni exploitation, ni semis, ni pain. On laissait partir les plus démunis où bon leur semblait, et « ceux qui renonçaient à leur condition d'agriculteurs recouvraient leur ancienne condition de bourgeois ». Mais seuls un cinquième d'entre eux revenaient dans leur contrée d'origine, les autres vagabondaient (les prêts accordés à ceux qu'on avait rayés du nombre des colons pouvaient être considérés comme définitivement perdus). Certains réapparaissaient pour un temps dans les colonies, d'autres disparaissaient « sans demander leur reste ni laisser de trace », les troisièmes battaient le pavé dans les villes voisines « en faisant du commerce, selon leur vieille habitude ».

Les nombreux rapports émanant de l'Office et des inspecteurs donnent une idée de la façon dont les nouveaux colons mènent leur exploitation. Pour former les colons qui ne savent ni par où commencer ni comment finir, on loue les services de paysans de la Couronne ; les premiers labours sont faits pour la plupart grâce à l'embauche de Russes. L'habitude est prise de «corriger les défauts par une main-d'oeuvre embauchée ». Ils n'ensemencent qu'une partie négligeable de la parcelle qui leur a été allouée, utilisent des semences de mauvaise qualité ; tel a reçu des semences spécifiques mais ne laboure ni ne sème ; tel autre, lors des semailles, perd beaucoup de semences, et de même à la moisson. Par manque d'expérience, ils cassent des outils, ou tout bonnement les revendent. Ds ne savent pas garder les troupeaux. « Ils abattent du bétail pour se nourrir, puis se plaignent de ne plus en avoir » ; vendent le bétail pour acheter des céréales ; ne font pas provision de bouses séchées, aussi leurs izbas, insuffisamment chauffées, deviennent-elles humides ; ne retapent pas leurs maisons, qui se déglinguent ; ne cultivent pas de potagers ; chauffent les maisons avec de la paille stockée pour nourrir le bétail. Ne sachant ni moissonner, ni faucher, ni battre, les colons n'arrivent pas à se faire embaucher dans les hameaux voisins : personne n'en veut. Ils n'entretiennent pas l'hygiène de leurs habitations, ce qui favorise les maladies. Ils « ne s'attendaient pas du tout qu'on les contraignît à s'occuper personnellement des travaux agricoles, ils pensaient sans doute que la culture de la terre serait assurée par d'autres mains ; qu'une fois en possession de grands troupeaux, ils iraient les vendre dans les foires ». Les colons « espèrent continuer à recevoir des aides publiques ». Ils se plaignent « d'être réduits à un état pitoyable », et il en est vraiment ainsi ; d'avoir « usé leurs vêtements jusqu'à la corde», et c'est bien le cas ; mais l'inspection rétorque : «S'ils n'ont plus de vêtements, c'est par paresse, car ils n'élèvent pas de moutons, ne sèment ni lin ni chanvre », et leurs femmes « ne tissent ni ne filent ». Certes, concluait un inspecteur dans son rapport, si les Juifs ne viennent pas à bout de leur exploitation, c'est « par habitude d'une vie relâchée, à cause de leur peu d'empressement à se livrer aux travaux agricoles et de leur inexpérience », mais il jugeait équitable d'ajouter : « À l'agriculture il faut se préparer dès sa prime jeunesse, or les Juifs, ayant vécu dans l'indolence jusqu'à 45 ou 50 ans, ne sont pas en mesure de se transformer en agriculteurs en si peu de temps. » Le Trésor était amené à dépenser pour les colons deux à trois fois plus que prévu, on ne cessait de réclamer des rallonges. Richelieu assurait que « les plaintes émanaient des Juifs fainéants, non des bons exploitants » ; toutefois, un autre rapport note que, « pour leur malheur, depuis leur arrivée, ils n'ont jamais été confortés par une récolte tant soit peu appréciable ».

«Aux nombreux éléments communiqués à Pétersbourg pour signaler comme les Juifs renonçaient délibérément à tout travail agricole », le ministère réagit de la façon suivante : « Le gouvernement leur a dispensé une aide publique dans l'espoir qu'ils se fassent agriculteurs non seulement de nom, mais dans les faits. Nombreux sont les immigrants qui risquent, si on ne les incite pas à travailler, de rester longtemps encore débiteurs de l'État. » L'arrivée de colons juifs en Nouvelle Russie aux frais de l'État, incontrôlée et mal appuyée par un programme d'équipement, fut suspendue en 1810. En 1811, le Sénat rendit aux Juifs le droit au fermage en matière de production d'alcool dans les localités appartenant à la Couronne, mais dans les limites de la Zone de résidence. Sitôt la nouvelle connue en Nouvelle Russie, la volonté de rester dans l'agriculture s'en trouve ébranlée chez de nombreux colons : bien qu'il leur fût interdit de quitter le pays, certains s'en allèrent sans aucun papier d'identité pour se faire cabaretiers aussi bien dans les villages dépendant de la Couronne que dans ceux relevant des propriétaires terriens. En 1812, il apparut que, sur les familles installées, il n'en restait en fait que 538 ; 88 étaient considérées comme en congé (parties gagner leur vie à Kherson, Nikolaïev, Odessa ou jusqu'en Pologne) ; quant aux autres, elles avaient purement et simplement disparu. Tout ce programme - « l'installation dirigiste de familles sur des terres » - était quelque chose d'inédit non seulement en Russie, mais dans l'Europe entière ».

Le gouvernement considérait à présent que, « vu le dégoût désormais avéré des Juifs pour le travail de la terre, vu qu'ils ne savent pas comment s'y prendre, vu la négligence des inspecteurs », il appert que la migration a engendré de grandes perturbations ; aussi « les Juifs doivent-ils être jugés avec indulgence ». Mais, par ailleurs, « comment garantir le remboursement des prêts publics par ceux qui recevront l'autorisation de quitter leur condition d'agriculteurs, comment pallier, sans léser le Trésor, les insuffisances de ceux qui resteront à cultiver la terre, comment soulager le sort de ces gens qui ont enduré tant de malheurs et se sont vus réduits à la dernière extrémité ? » Pour ce qui est des inspecteurs, ils ne souffraient pas seulement de sous-effectifs, d'un manque de moyens, d'imperfections diverses, on relevait aussi de leur part négligence, absentéisme, retards dans la remise du grain et des fonds ; ils voyaient avec indifférence les Juifs vendre leurs biens ; il y eut aussi des abus : moyennant finance, ils accordaient des autorisations pour des absences de longue durée, y compris aux travailleurs les plus fiables d'une famille, ce qui pouvait entraîner rapidement la ruine de l'exploitation.

Même après 1810-1812, la situation des colonies juives ne donnait aucun signe d'amélioration : « outillage égaré, brisé ou hypothéqué par les Juifs » ; « bœufs derechef égorgés, volés ou revendus » ; « champs ensemencés trop tard, dans l'attente de la chaleur » ; utilisation « de mauvaises semences » et trop à proximité des maisons, toujours sur une seule et même parcelle ; pas de défrichement, « semailles cinq années de suite sur des champs qui n'avaient été labourés qu'une fois », sans faire alterner blé et pommes de terre ; récolte insuffisante d'une année sur l'autre, « là encore sans avoir récolté de semences». (Mais les mauvaises récoltes profitent aussi aux immigrés : ils ont alors droit à un congé.) Bétail laissé sans soin, bœufs donnés en location ou « affectés au voiturage... ils les éreintaient, ne les nourrissaient pas, les troquaient ou les abattaient pour se nourrir et dire ensuite qu'ils étaient morts de maladie ». Les autorités leur en fournissaient d'autres ou bien les laissaient partir à la recherche d'un gagne-pain. « Ils ne se souciaient guère d'aménager des enclos sûrs pour empêcher que le bétail ne soit volé durant la nuit; eux-mêmes passaient leurs nuits à dormir sans trêve ; pour bergers, ils prenaient des enfants ou des fainéants qui veillaient mal à l'intégrité des troupeaux » ; les jours de fête ou le samedi, ils les laissaient paître sans surveillance aucune (de plus, le samedi, interdiction de rattraper les voleurs !). Ils en voulaient à leurs rares coreligionnaires qui, à la sueur de leur front, obtenaient de remarquables récoltes. Ces derniers encouraient la malédiction vétéro-testamentaire, le herem, « car, s'ils montrent aux autorités que les Juifs sont capables de travailler la terre, on finira par les y contraindre ». « Peu assidus au travail de la terre..., ils avaient pour dessein, tout en feignant de travailler, de prouver aux autorités, par leurs continuels besoins, leur incapacité » ; ils désiraient « avant tout revenir au commerce de l'eau-de-vie, de nouveau autorisé à leurs coreligionnaires ». Bétail, instruments, semences leur étaient fournis à plusieurs reprises, de nouveaux prêts pour leur subsistance leur étaient sans relâche accordés. « Nombreux étaient ceux qui, après avoir bénéficié d'un prêt pour s'établir, ne venaient dans les colonies qu'au moment de la distribution de fonds, pour repartir ensuite... avec cet argent dans les villes et localités voisines, à la recherche d'autres activités » ; « ils revendaient la parcelle qui leur avait été allouée, vagabondaient, vivaient plusieurs mois dans des agglomérations russes aux moments les plus intenses du travail agricole, et gagnaient leur vie... en bernant les paysans ». Les tableaux des inspecteurs montrent que la moitié des familles étaient portées absentes avec ou sans autorisation, et que certaines avaient disparu à jamais. (Un exemple : le désordre régnant dans le village d'Izraé-levka, dans la province de Kherson ; « ses habitants, venus tous à leur propre compte, s'estimaient en droit de pratiquer d'autres métiers : ils n'étaient là que pour profiter des privilèges ; sur 32 familles, 13 seulement y résidaient en permanence, et encore ne semaient-elles que pour donner le change ; les autres faisaient le métier de cabaretiers dans les districts voisins ».)

Les nombreux rapports des inspecteurs remarquent en particulier et à plusieurs reprises que « le dégoût des femmes juives pour l'agriculture... constituait un gros empêchement à la réussite des colons ». Les femmes juives qui semblaient s'être mises aux travaux des champs s'en sont par la suite détournées. « Lors des mariages de Juives, leurs parents s'entendaient avec leurs futurs gendres pour que ceux-ci ne contraignissent pas leurs femmes à des travaux agricoles pénibles, mais qu'ils embauchassent plutôt des travailleurs ; « ils s'engageaient à préparer, pour les jours de fête, parures, fourrures de renard et de lièvre, bracelets, coiffures et même des perles ». Ces conditions amenaient les jeunes gens à satisfaire les caprices de leurs épouses « jusqu'à ruiner leur exploitation » ; ils vont « jusqu'à posséder des effets qui sacrifient au luxe et à la gabegie, des soieries, des objets en argent ou en or », alors que d'autres immigrants n'ont pas même de vêtements pour l'hiver. Les mariages excessivement précoces font que « les Juifs se multiplient nettement plus vite que les autres habitants ». Puis, par l'exode des jeunes, les familles deviennent trop peu fournies et inaptes à assurer le travail. L'entassement de plusieurs familles dans des maisons trop rares engendre la malpropreté et favorise le scorbut. (Certaines femmes prennent pour maris des bourgeois et quittent alors les colonies pour toujours.)

À en juger d'après les rapports de l'Office de contrôle, les Juifs des différentes colonies ne cessent de se plaindre de la terre des steppes, « si dure qu'il faut la labourer avec quatre paires de bœufs », des mauvaises récoltes, de la pénurie d'eau, du manque de combustibles, du mauvais climat, générateur de maladies, de la grêle, des sauterelles. Ils se plaignent aussi des inspecteurs, mais abusivement, car, à l'examen, ces plaintes se révèlent sans fondement. Les immigrés « se plaignent sans vergogne de leurs moindres contrariétés », ils « ne cessent de majorer leurs revendications » - « quand c'est à juste titre, ils reçoivent satisfaction par l'entremise de l'Office ». Par contre, ils n'avaient guère motif à se plaindre de limitations à l'exercice de leur piété ni du nombre d'écoles ouvertes dans les agglomérations (en 1829, pour huit colonies, on comptait quarante instituteurs).

Cependant, comme le souligne Nikitine, dans cette même steppe, à la même époque, ces mêmes terres vierges, menacées par les mêmes sauterelles, avaient été mises en culture par des colons allemands, des mennonites, des Bulgares, ils avaient souffert des mêmes mauvaises récoltes, des mêmes maladies, et la plupart avaient pourtant toujours suffisamment de pain, de bétail, ils habitaient de belles maisons avec des dépendances, leurs potagers étaient abondants et leurs demeures entourées de verdure. (La différence sautait aux yeux, surtout lorsque les colons allemands venaient, à la demande des autorités, vivre dans les colonies juives pour transmettre leur expérience et donner l'exemple : même de loin, on distinguait leurs propriétés.) Dans les colonies russes, les maisons avaient aussi meilleure figure que celles des Juifs. (Toutefois, des Russes avaient réussi à s'endetter auprès de certains Juifs plus riches qu'eux et s'acquittaient de leurs dettes en travaillant dans leurs champs.) Les paysans russes, explique Nikitine, « sous l'oppression du servage s'étaient accoutumés à tout... et supportaient stoïquement tous les malheurs ». C'est ainsi que les colons juifs qui avaient subi des pertes consécutives à diverses avanies étaient aidés « par les vastes espaces de la steppe qui attiraient des fugitifs serfs de toutes les régions... Pourchassés par les colons sédentaires, ces derniers répondaient par le pillage, le vol de bétail, l'incendie des maisons ; bien reçus, au contraire, ils le faisaient en proposant leur travail et leur savoir-faire. En hommes réfléchis et pratiques, par instinct de conservation, les cultivateurs juifs accueillaient plutôt ces fugitifs avec amabilité et empressement ; en retour, ces derniers les aidaient volontiers aux labours, aux semailles et aux moissons » ; d'aucuns, pour mieux se cacher, embrassaient la religion juive. « Ces cas venant à s'ébruiter », en 1820 le gouvernement interdit aux Juifs de se servir de main-d'oeuvre chrétienne.

Entre-temps, en 1817, les dix ans pendant lesquels les colons juifs étaient exonérés de redevances s'étaient écoulés, ils devaient désormais en payer, à l'instar des paysans de la Couronne. Des pétitions collectives émanant non seulement des colons, mais aussi de fonctionnaires, demandèrent qu'on prolongeât le privilège pour quinze nouvelles années. Ami personnel d'Alexandre Ier, le prince Golitsyne, ministre de l'Instruction et des Cultes, également chargé de tous les problèmes concernant les Juifs, prit la décision d'exempter ceux-ci de la redevance pour cinq ans encore, et de reporter le remboursement complet des prêts jusqu'à trente ans. « Il importe de noter, à l'honneur des autorités de Pétersbourg, qu'aucune requête des Juifs, avant comme maintenant, n'a été ignorée". »

Parmi les requêtes des colons juifs, Nikitine en a trouvé une qui lui a paru particulièrement caractéristique : « L'expérience l'a prouvé, autant l'agriculture est indispensable à l'humanité, autant elle est considérée comme une occupation des plus primaires qui exige davantage d'efforts physiques que d'ingéniosité et d'intelligence : aussi, dans le monde entier, seuls sont affectés à cette occupation des gens qui, par leur simplicité, ne sont pas capables d'occupations plus sérieuses, lesquelles regroupent la classe des industriels et des marchands ; c'est à cette dernière, dans la mesure où elle exige plus de talent et d'éducation, où elle concoure plus que toutes les autres à la prospérité des nations, qu'à toutes les époques on a accordé estime et respect bien plus qu'aux cultivateurs. Les représentations calomnieuses des Juifs adressées au gouvernement ont abouti à priver les Juifs de la liberté d'exercer leur métier préféré - le commerce - et à les contraindre à changer de condition en devenant cultivateurs, ce qu'on appelle la plèbe. Entre 1807 et 1809, plus de 120 000 personnes ont été chassées des villages [pour la plupart vivant du commerce de l'alcool], et contraintes de s'installer dans des lieux... inhabités. » D'où leur revendication : leur « rendre à nouveau le statut de bourgeois assorti du droit, attesté dans le passeport, de pouvoir partir sans entraves, selon le vœu de chacun ».

Voilà des formules bien pesées et dépourvues d'ambiguïté.

De 1814 à 1823, les exploitations de Juifs n'ont guère prospéré. Les tableaux statistiques montrent que chaque individu recensé mettait en culture moins de deux tiers d'hectare. Comme « ils essayaient de couper aux travaux les plus rudes » (aux yeux des inspecteurs), ils trouvaient une compensation dans le commerce et autres métiers diversw. Un demi-siècle plus tard, le journaliste juif I.G.Orchanski proposait l'interprétation suivante : « Quoi de plus naturel que les Juifs transplantés ici pour s'adonner à l'agriculture y aient vu un vaste champ vierge d'activités économiques et se soient précipités sur celles de leurs occupations coutumières et favorites qui promettaient dans les villes une récolte plus abondante que celle à laquelle ils pouvaient s'attendre en tant que cultivateurs... Pourquoi donc exiger d'eux qu'ils s'occupent nécessairement de travaux agricoles qui, à coup sûr, ne leur réussiront pas », vu « l'activité bouillonnante qui attire les Juifs dans les villes en formation ».

Les autorités russes d'alors voyaient les choses différemment : avec le temps, les Juifs « pourraient devenir des cultivateurs utiles », s'ils reprennent « leur condition de bourgeois, ils ne feront qu'accroître le nombre des parasites dans les villes ». Bilan : 300 000 roubles dépensés pour neuf colonies juives, somme colossale vu la valeur de la monnaie à cette époque. En 1822 s'étaient écoulées les cinq années supplémentaires exemptes de redevances, mais l'état des exploitations juives exigeait toujours de nouvelles franchises et de nouvelles subventions : on relevait « l'état d'extrême pauvreté des colons », lié « à leur fainéantise invétérée, aux maladies, à la mortalité, aux mauvaises récoltes et à leur ignorance des travaux agricoles ».

Néanmoins, la jeune génération juive commençait à acquérir petit à petit de l'expérience en agriculture. Constatant que de bonnes récoltes régulières n'étaient pas du domaine de l'impossible, les colons invitèrent leurs compatriotes de Biélorussie et de Lituanie à venir les rejoindre, d'autant plus qu'on avait connu là-bas de mauvaises récoltes ; les familles juives affluèrent en masse, avec ou sans autorisation, craignant pour 1824, dans la partie occidentale du pays, la menace d'une expulsion générale ; en 1821, nous l'avons déjà mentionné, des mesures avaient été prises pour en finir avec les distilleries juives dans la province de Tchernigov, puis dans deux ou trois autres. Les gouverneurs des provinces de l'Ouest laissaient partir tous les volontaires sans trop s'enquérir du point de savoir combien il restait en Nouvelle Russie de terres disponibles dévolues aux Juifs. De là-bas, on fit savoir que les possibilités d'accueil ne dépassaient pas 200 familles par an, or 1 800 familles s'étaient déjà mises en route (les unes s'égaillaient dans la nature, les autres s'installaient chemin faisant). Désormais, on refusa aux colons toute aide de l'État (mais avec maintien de la franchise de dix ans pour les redevances) ; cependant les kehalim étaient intéressés à faire partir les plus pauvres pour avoir moins de leurs redevances à payer, et, dans une certaine mesure, ils pourvoyaient les partants avec les fonds de la communauté. (Ils encourageaient le départ des vieux, des malades, des familles nombreuses, mais avec peu d'adultes aptes au travail et utiles à l'agriculture ; quand les autorités exigèrent de leur présenter un accord écrit des partants, on leur adressa des listes de signatures dépourvues de toute signification.) Des 453 familles arrivées dans les environs de Iékaterinoslav en 1823, deux seulement furent capables de s'installer à leurs propres frais. Or ce qui les y avait poussées, c'était le fol espoir de recevoir des aides publiques qui auraient pu dispenser les nouveaux arrivants de travailler. De Biélorussie, en 1822, affluèrent en Nouvelle Russie 1 016 familles : les colonies se remplirent rapidement de ces immigrants auxquels on offrait une hospitalité provisoire ; confinement et malpropreté engendrèrent des maladies.

Aussi, en 1825, Alexandre Ier interdit-il le transfert des Juifs. En 1824 et 1825, à la suite de nouvelles mauvaises récoltes, les Juifs furent soutenus par des prêts (mais, pour ne pas leur donner trop d'espoirs, on en dissimula l'origine : ils venaient soi-disant de la décision personnelle d'un inspecteur, ou à titre de rétribution pour quelque travail). On délivra de nouveau des passeports pour que les Juifs pussent s'installer dans les villes. Quant à payer des redevances, même pour ceux installés là depuis dix-huit ans, il n'en était plus question.

Parallèlement, en 1823, « un décret de Sa Majesté ordonne... que dans les provinces de Biélorussie, les Juifs cessent dès 1824 toutes leurs activités de distillerie, abandonnent fermages et relais de poste » et s'établissent définitivement « dans les villes et les agglomérations ». Le transfert fut mis en œuvre. En janvier 1824, environ 20 000 personnes avaient déjà été déplacées. L'Empereur exigea de veiller à ce que les Juifs soient « pourvus en activités et en subsistance » lors de ce déplacement, « afin que, restés sans port d'attache, ils ne souffrent, dans ces conditions, de besoins encore plus criants pour ce qui concerne leur nourriture ». La création d'un comité composé de quatre ministres (quatrième « cabinet ministériel » créé pour les affaires juives) ne donna aucun résultat tangible ni en matière de financement, ni dans l'habilité de l'administration, ni dans la structure sociale de la société juive, impossible à rebâtir de l'extérieur.

En cela, comme précédemment en maints autres domaines, l'empereur Alexandre Ier nous apparaît velléitaire dans ses élans, inconstant et inconséquent dans sa volonté (comme nous le voyons passif face au renforcement des sociétés secrètes qui préparaient le renversement du trône). Mais en aucun cas il ne faut imputer ses décisions à un manque d'égards pour les Juifs. Bien au contraire, il était à l'écoute de leurs besoins et, même durant la guerre de 1812-1814, il avait gardé au Grand Quartier général les délégués juifs Ziindel Sonnenberg et Leisen Dillon qui « défendaient les intérêts des Juifs ». (Dillon, il est vrai, allait bientôt être jugé pour s'être approprié 250 000 roubles de deniers publics et pour avoir extorqué des fonds aux propriétaires terriens. Sonnenberg, par contre, resta longtemps l'un des intimes d'Alexandre.) Sur ordre du tsar (1814) fonctionna pendant plusieurs années à Pétersbourg une députation juive permanente pour laquelle les Juifs avaient eux-mêmes réuni des fonds, « car on prévoyait d'importantes dépenses secrètes au sein des administrations gouvernementales ». Ces députés demandaient que «dans toute la Russie, les Juifs aient droit de se livrer « au commerce, au fermage et à la distillation de l'eau-de-vie », que leur soient accordés « des privilèges en matière d'imposition», que leur soient «remis les arriérés», que ne soit plus limité le nombre des Juifs admis à être membres de la magistrature ». L'Empereur les écouta avec bienveillance, fit des promesses, mais aucune mesure concrète ne fut prise.

En 1817, la Société missionnaire anglaise envoya en Russie l'avocat Louis Weil, militant de l'égalité des droits pour les Juifs, dans le but spécifique de se familiariser avec la situation des Juifs de Russie : il eut un entretien avec Alexandre Ier à qui il remit une note. « Profondément convaincu que les Juifs représentaient une nation souveraine, Weil affirmait que tous les peuples chrétiens, puisqu'ils avaient reçu le salut des Juifs, devaient leur rendre les plus hauts hommages et leur témoigner leur reconnaissance par des bienfaits. » En cette dernière période de sa vie, empreinte de dispositions mystiques, Alexandre devait être sensible à de tels arguments. Lui-même comme son gouvernement redoutaient « de toucher d'une main imprudente aux règles religieuses » des Juifs. Alexandre nourrissait un grand respect pour le peuple vénérable de l'Ancienne Alliance et compatissait à sa situation présente. De là ses recherches utopiques en vue de faire accéder ce peuple au Nouveau Testament. A cet effet fut créée en 1817, avec le concours de l'Empereur, la Société des chrétiens d'Israël, c'est-à-dire des Juifs convertis au christianisme (pas nécessairement à l'orthodoxie), auxquels échurent d'appréciables privilèges : ils avaient le droit, partout en Russie, « de commercer et d'exercer divers métiers sans s'inscrire dans les guildes ou les ateliers », et ils étaient « affranchis, eux et leurs descendants, pour toujours, de tout service civil et militaire ». Néanmoins, cette société ne connut aucun afflux de Juifs convertis et cessa bientôt d'exister.

Les bonnes dispositions d'Alexandre Ier à l'égard des Juifs firent qu'il mit toute sa conviction à faire cesser les accusations de meurtres rituels qui s'élevaient contre eux. (Ces accusations étaient inconnues en Russie jusqu'au partage de la Pologne d'où elles vinrent. En Pologne, elles apparaissent au 16e siècle, transmises d'Europe où elles ont vu le jour en Angleterre en 1144 avant de refaire surface au 12 - 13e siècle en Espagne, en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne. Papes et monarques les combattirent sans qu'elles disparussent ni au 14 ni au 15e siècle.) Le premier procès en Russie eut lieu à Senno, dans les environs de Vitobsk, en 1799, et les accusés furent relâchés faute de preuves. Le procès de Grodno (1816) fut non seulement arrêté «par décision de Sa Majesté », mais incita le ministre des Cultes, Golitsyne, à envoyer aux autorités de toutes les provinces l'injonction suivante : désormais, ne pas accuser les Juifs « d'avoir mis à mort des enfants chrétiens sans preuve, sur la seule foi de préjugés». En 1822-1823, une autre affaire de ce genre éclata à Vélijé, toujours dans la province de Vitobsk. Mais la cour décréta en 1824 : « Les Juifs que de nombreux témoignages incertains de chrétiens suspectent d'avoir tué ce garçon, prétendument pour récupérer son sang, doivent être exonérés de tout soupçon. »

Néanmoins, en vingt-cinq ans de règne, Alexandre Ier ne s'est pas suffisamment penché sur la question pour concevoir et mettre en pratique une solution méthodique, satisfaisante pour tous, sur le problème juif tel qu'il se posait alors en Russie.

Comment agir, que faire avec ce peuple séparé qui ne s'est pas encore greffé sur la Russie et qui ne cesse de croître en nombre, voilà également la question à laquelle le décabriste Pestel, opposant à l'Empereur, chercha une réponse pour la Russie de l'avenir qu'il se proposait de diriger. Dans La Vérité de la Russie, il proposa deux solutions. Ou bien faire en sorte que les Juifs se fondissent pour de bon dans la population chrétienne de la Russie : « Avant tout, il faut se donner pour but d'écarter l'effet, nuisible pour les chrétiens, du lien étroit qui unit les Juifs entre eux ou qui est dirigé contre les chrétiens, ce qui isole complètement les Juifs de l'ensemble des autres citoyens... Convoquer les plus savants parmi les rabbins et les personnalités juives les plus avisées, écouter leurs propositions et prendre ensuite des mesures... Si la Russie n'expulse pas les Juifs, d'autant moins ces derniers doivent-ils adopter des attitudes inamicales envers les chrétiens. » La seconde solution « consisterait à aider les Juifs à créer un Etat séparé dans l'une des régions d'Asie Mineure. À cet effet, il convient de fixer un point de rassemblement pour le peuple juif et d'y envoyer plusieurs armées pour le soutenir » (on n'est pas très loin ici de la future idée sioniste). Les Juifs russes et polonais réunis formeront un peuple de plus de deux millions d'âmes. « Une telle masse d'hommes en quête d'une patrie n'aura pas de mal à vaincre les obstacles que lui opposeront les Turcs. Traversant la Turquie d'Europe, ils passeront en Turquie d'Asie et occuperont là suffisamment de place et de terres pour créer un Etat spécifiquement juif. » Cependant, Pestel reconnaît qu'« une entreprise aussi gigantesque exige des circonstances particulières et un esprit d'entreprise qui tiendrait du génie ».

Nikita Mouraviev, autre décabristre, stipulait dans son projet de Constitution que « les Juifs peuvent jouir des droits civiques dans les lieux où ils habitent, mais que la liberté de s'installer en d'autres lieux dépendra des décisions particulières de l'Assemblée populaire suprême ».

Cependant, les instances propres à la population juive, les kehalim, s'opposaient de toutes leurs forces à l'immixtion du pouvoir étatique et à toute influence extérieure. Sur ce sujet, les opinions divergent. Du strict point de vue religieux, comme l'expliquent nombre d'auteurs juifs, vivre dans la diaspora est un châtiment historique qui pèse sur Israël pour ses anciens péchés. Il faut assumer la dispersion pour mériter de Dieu le pardon et le retour en Palestine. Pour cela, il faut vivre sans faillir selon la Loi et ne point se mêler aux peuples environnants : là est l'épreuve. Mais, pour un historien juif libéral du début du 20e siècle, « la classe dominante, incapable du moindre travail créatif, sourde aux influences de son époque, a consacré toute son énergie à préserver des atteintes du temps, aussi bien extérieures qu'intérieures, une vie nationale et religieuse pétrifiée ». Le kahal étouffait drastiquement les protestations des plus faibles. « La réforme culturelle et éducative de 1804 se borna à estomper en surface le caractère étranger et séparé des Juifs, sans recourir à la contrainte », voire « en ménageant même les préjugés » ; « ces décisions ont semé un grand trouble au sein du kahal..., en ce qu'elles recelaient une menace pour le pouvoir qu'il exerçait sur la population » ; dans le Règlement, le point le plus sensible pour le kahal « était l'interdiction de livrer l'insoumis au herem », ou, plus sévère encore, le constat que, « pour maintenir la population dans une soumission servile à un ordre social qui s'était constitué depuis des siècles, il était interdit de changer de costume ». Mais, on ne saurait non plus le nier, les kehalim avaient aussi, pour la vie des Juifs, des prescriptions régulatrices raisonnables, comme la règle du khasaki permettant ou interdisant aux membres de la communauté de prendre tel fermage ou de choisir telle occupation, ce qui mettait un terme à la concurrence excessive entre Juifs. « Tu ne déplaceras pas les bornes de ton voisin » (Deutéronome, XIX, 14).

En 1808, un Juif non identifié transmit anonymement (craignant les représailles du kahal) au ministre des Affaires intérieures une note intitulée : « Quelques remarques concernant l'aménagement de la vie des Juifs ». Il y écrivait : « Beaucoup ne considèrent pas comme sacrés les innombrables rites et règles... qui détournent l'attention de tout ce qui est utile, asservissent le peuple aux préjugés, prennent par leur multiplication énormément de temps et privent les Juifs "de l'avantage d'être de bons citoyens". » Il notait que « les rabbins, ne poursuivant que leur intérêt, ont enserré la vie dans un entrelacs de règles », ont concentré entre leurs mains toute l'autorité policière, juridique et spirituelle ; « plus précisément, l'étude du Talmud et l'observance des rites comme moyen unique de se distinguer et d'acquérir de l'aisance sont devenus "le rêve et l'aspiration première des Juifs" » ; et bien que le Règlement gouvernemental « ait limité les prérogatives des rabbins et des kelahim, "l'esprit du peuple est resté le même" ». L'auteur de cette note considérait « les rabbins et le kahal comme les principaux responsables de l'ignorance et de la misère du peuple ».

Un autre homme public juif, Guiller Markevitch, originaire de Prusse, écrivit que les membres du kahal de Vilnius, avec l'aide de l'administration locale, exerçaient une sévère répression à rencontre de tous ceux qui dénonçaient leurs agissements illégaux ; privés désormais du droit au herem, ils maintenaient leurs accusateurs de longues années en prison, et si d'aventure l'un de ceux-ci arrivait à faire passer un message de sa cellule aux autorités supérieures, « ils l'expédiaient sans autre forme de procès dans l'autre monde ». Quand ce genre de crime était dévoilé, « le kahal dépensait de grosses sommes pour étouffer l'affaire ». On trouve chez d'autres historiens juifs des exemples d'assassinats directement commandités par le kahal.

Dans leur opposition aux mesures gouvernementales, les kehalim s'appuyaient essentiellement sur le sens religieux de leur action ; ainsi « l'union du kahal et des rabbins, désireux de maintenir leur pouvoir sur les masses, faisait croire au gouvernement que tout acte d'un Juif était soumis à telle ou telle prescription religieuse ; le rôle de la religion s'en trouvait ainsi majoré. De ce fait, les gens de l'administration voyaient dans les Juifs non des membres de groupes sociaux différents, mais une seule entité étroitement soudée ; les vices et infractions des Juifs s'expliquaient non par des motifs individuels, mais par "le prétendu amoralisme foncier de la religion juive" ».

« L'union des kehalim et des rabbins ne voulait rien voir ni entendre. Elle étendait sa chape de plomb sur les masses. Le pouvoir du kahal ne fit que s'amplifier alors même que les droits des anciens et des rabbins avaient été limités » par le Règlement de 1804. « Cette déperdition se trouve compensée par le fait que le kahal acquit - il est vrai, seulement dans une certaine mesure - le rôle d'une administration représentative dont il avait joui en Pologne. Ce renforcement de son autorité, le kahal le devait à l'institution des députés. » Cette députation des communautés juives établies dans les provinces occidentales, chargée de débattre à loisir avec le gouvernement des problèmes de la vie juive, avait été élue en 1807 et a siégé par intermittence pendant dix-huit ans. Ces députés cherchèrent avant tout à ce qu'on rendît aux rabbins le droit au herem ; ils « déclarèrent que priver les rabbins du droit de châtier les désobéissants est contraire "au respect religieux" que les Juifs "sont tenus de par la Loi d'avoir pour les rabbins". » Ces députés réussirent à persuader les membres du Comité (du sénateur Popov, 1809) que l'autorité des rabbins constituait un soutien pour le pouvoir gouvernemental russe. « Les membres du Comité n'ont pas résisté devant la menace de voir les Juifs qui échapperaient à l'autorité des rabbins verser dans la dépravation » ; le Comité «était prêt à maintenir dans son intégrité toute cette structure archaïque pour éviter les terribles conséquences qu'évoquaient les députés... Ses membres ne cherchèrent pas à savoir qui donc les députés considéraient comme des "contrevenants à la loi spirituelle" ; ils ne se doutaient pas qu'il s'agissait de ceux qui aspiraient à l'éducation » ; les députés « employèrent tous leurs efforts à renforcer l'autorité du kahal et à tarir à sa source le mouvement vers la culture ». Ils réussirent à faire différer les limitations prises auparavant au port du costume juif traditionnel, lequel remontait au Moyen Âge et séparait de façon si flagrante les Juifs du monde environnant. Même à Riga, « la loi qui prescrivait aux Juifs de porter un autre habit n'était appliquée nulle part», et elle fut rapportée par l'Empereur en personne - dans l'attente d'une législation nouvelle...

Toutes les requêtes des députés ne furent pas satisfaites, loin de là. Il y fallait de l'argent et, « pour en obtenir, les députés faisaient peur à leurs communautés en leur annonçant sous de sombres couleurs les intentions du gouvernement et en amplifiant les rumeurs de la capitale ». En 1820, Markevitch accusa les députés « de répandre intentionnellement de fausses nouvelles... pour forcer ainsi la population à verser au kahal les sommes exigées ».

En 1825, l'institution des députés juifs fut supprimée.

L'une des sources de la tension entre les autorités et les kehalim résidait dans le fait que ces derniers, seuls autorisés à prélever la capitation sur la population juive, « dissimulaient les "âmes" lors des recensements » et en celaient une grande quantité. « Le gouvernement pensait connaître les effectifs exacts de la population juive afin d'exiger le montant correspondant de la capitation », mais il avait beaucoup de mal à l'établir. Par exemple, à Berditchev, « la population juive non recensée... représentait régulièrement près de la moitié du nombre réel des habitants juifs ». (Selon les données officielles que le gouvernement avait réussi à établir pour 1818, les Juifs étaient 677 000, chiffre déjà important ; par exemple, par comparaison avec 1812, le nombre des individus mâles avait subitement doublé... - mais il s'agissait encore d'un chiffre minoré, car il fallait y ajouter près de 40 000 Juifs du royaume de Pologne.) Même avec ces chiffres minorés par les kehalim, il y avait chaque année des impôts non recouvrés ; et non seulement ils n'étaient pas ensuite récupérés, mais ils augmentaient d'année en année. Alexandre Ier en personne fit part aux représentants juifs de son mécontentement à voir tant de dissimulations et tant d'arrérages (sans parler de l'industrie de la contrebande). En 1817 furent décrétés la rémission de toutes les amendes et majorations, de toutes les pénalités et de tous les arriérés, le pardon accordé à tous ceux qui avaient été sanctionnés pour n'avoir pas recensé correctement les « âmes », mais à condition que, désormais, les kehalim fournissent des données honnêtes. Mais « aucune amélioration ne s'ensuivit. En 1820, le ministre des Finances annonça que toutes les mesures destinées à assainir la situation économique des Juifs restaient sans résultat... De nombreux Juifs vagabondaient sans papier d'identité ; un nouveau recensement fit état d'un nombre d'âmes deux à trois fois supérieur (si ce n'est plus) aux statistiques qui avaient été précédemment fournies par les sociétés juives ».

Or la population juive ne cessait d'augmenter. La plupart des chercheurs voient l'une des principales raisons de cette croissance dans la coutume, établie à cette époque chez les Juifs, des mariages précoces : dès 13 ans pour les garçons, dès 12 ans pour les filles. Dans la note anonyme de 1808 citée plus haut, l'auteur juif inconnu écrit que cette coutume des unions précoces « est à la racine de maux innombrables » et empêche les Juifs de se débarrasser « de coutumes et agissements invétérés qui attirent sur eux l'indignation générale et nuisent à eux-mêmes comme aux autres ». La tradition chez les Juifs veut alors que « ceux qui ne sont pas mariés dans leur jeune âge soient méprisés et que même les plus démunis puisent dans leurs dernières ressources pour marier leurs enfants le plus tôt possible, bien que ces jeunes mariés encourent les vicissitudes d'une existence misérable. Les mariages précoces ont été introduits par les rabbins qui en tiraient profit. Et sera mieux à même de contracter un mariage profitable quiconque mettra tout son zèle à étudier le Talmud et à observer strictement les rites. Ceux qui se sont mariés tôt ne sont en effet occupés qu'à étudier le Talmud, et quand enfin arrive le temps de mener une existence autonome, ces pères de famille, mal préparés au travail, ignorant tout de la vie active, se tournent vers la fabrication d'alcool et le petit commerce ». Il en va de même dans l'artisanat : « En se mariant, l'apprenti de quinze ans n'apprend plus son métier, mais devient son propre patron et ne fait que gâcher le travail. » (Au milieu des années 20, «dans les provinces de Grodno et de Vilnius, la rumeur courut qu'il serait interdit de contracter mariage avant la majorité », c'est pourquoi « on se mit à conclure à la hâte des mariages entre enfants qui n'avaient guère plus de 9 ans ».)

Ces mariages précoces débilitaient la vie populaire des Juifs. Comment un tel essaimage, une telle densification de la population, une telle concurrence dans des occupations similaires n'auraient-ils pas engendré la misère ? La politique des kehalim concourait « à l'aggravation de la situation matérielle des Juifs ». Menashe Hier, distingué talmudiste mais aussi partisan des Lumières, publia en 1807 un livre qu'il fit parvenir aux rabbins (rapidement retiré de la circulation par le rabbinat, tandis que son second livre allait être voué à un autodafé massif) : il y relevait « les aspects ténébreux de la vie juive. La misère, disait-il, est inhabituellement grande, mais peut-il en être autrement quand, chez les Juifs, il y a beaucoup plus de bouches à nourrir que de mains pour travailler ? Il importe de faire comprendre aux masses qu'il faut gagner sa vie à la sueur de son front... Les jeunes gens, qui n'ont aucun revenu, contractent mariage en comptant sur la miséricorde de Dieu et sur la bourse de leur père, et quand ce soutien vient à faire défaut, chargés de famille, ils se jettent sur la première occupation venue, fût-elle malhonnête. En foule ils s'adonnent au commerce, mais comme celui-ci ne peut pas les nourrir tous, ils sont obligés de recourir à la duperie. Voilà pourquoi il est souhaitable que les Juifs se tournent vers l'agriculture. Une armée de désoeuvrés, sous des dehors de "gens instruits", vivent grâce à la charité et aux dépens de la communauté. Personne n'a cure du peuple : les riches ne pensent qu'à s'enrichir, les rabbins qu'aux disputes entre hassidim et minagdes » (Juifs orthodoxes), et le seul souci des activistes juifs est de court-circuiter « le malheur qui se présente sous la forme des arrêtés gouvernementaux, même si ces derniers concourent au bien du peuple ».

Ainsi « la grande majorité des Juifs de Russie vivaient du petit négoce, de l'artisanat et de la petite industrie, ou servaient d'intermédiaires » ; « ils ont inondé les villes de manufactures et de commerces de détail" ». Comment la vie économique du peuple juif pouvait-elle être saine dans ces conditions ?

Toutefois, un auteur juif bien plus tardif, du milieu du 20e siècle, a pu écrire en évoquant ce temps : « 11 est vrai, la masse juive vivait chichement, pauvrement. Mais la communauté juive dans son ensemble n'était pas misérable. »

Là ne manqueront pas d'intérêt des témoignages plutôt inattendus : la vie des Juifs dans les provinces occidentales vue par les participants à l'expédition napoléonienne de 1812 qui a précisément traversé cette région. Aux abords de Dochitsa, les Juifs « sont riches et aisés, ils font du commerce intensif avec la Pologne russe et se rendent même à la foire de Leipzig ». À Gloubokié, « les Juifs avaient le droit de distiller l'alcool et de fabriquer de la vodka et de l'hydromel », ils « affermaient ou possédaient cabarets, auberges et relais situés sur les grandes routes ». Les Juifs de Mohilev vivent dans l'aisance, commercent sur une grande échelle (bien qu'« autour règne une misère terrible »). « Presque tous les Juifs de ces endroits avaient un brevet les autorisant à vendre de l'eau-de-vie. Les opérations financières y étaient largement développées. » Voici encore le témoignage d'un observateur impartial : « A Kiev, les Juifs ne se comptent plus. » La vie juive a pour caractéristique générale l'aisance, bien que celle-ci ne soit pas le lot de tous.

Sur le plan de la psychologie et de la vie quotidienne, les observateurs relèvent chez les Juifs russes les « traits spécifiques » suivants : « une constante préoccupation concernant... leur destin, leur identité... comment lutter, se défendre... ». « La cohésion découle des coutumes établies : l'existence d'une structure sociale autoritaire et puissante chargée de préserver... l'originalité du mode de vie » ; « l'adaptation aux conditions nouvelles est dans une très large mesure collective » et non pas individuelle.

Il faut rendre justice à cette unité organique foncière qui, dans la première moitié du 19e siècle, « a conféré au monde juif russe son aspect original. Ce monde était compact, organique, en butte à des vexations, non épargné par les souffrances et les privations, mais c'était un monde en soi. L'homme n'y étouffait pas. Dans ce monde, on pouvait éprouver de la joie de vivre, on pouvait trouver sa nourriture... à la fois matérielle et spirituelle, on pouvait construire sa vie à son goût et à sa façon... Fait capital : la dimension spirituelle de la collectivité était liée à un savoir traditionnel et à la langue hébraïque ».

Mais, dans le même recueil consacré au monde juif russe, un autre auteur note que « l'absence de droits, la misère matérielle, l'humiliation sociale ne permettaient guère au respect de soi de se développer parmi le peuple ».

Complexe est donc le tableau que nous avons présenté ici de ces années, comme l'est presque tout problème lié au monde juif. Dorénavant, tout au long de notre développement, il ne faudra pas perdre de vue cette complexité, mais l'avoir constamment présente à l'esprit, sans se laisser troubler par les contradictions apparentes entre les différents auteurs.

« Jadis, avant d'être expulsés d'Espagne, les Juifs [de l'est de l'Europe] marchaient à la tête des autres peuples ; aujourd'hui [dans la première moitié du 18e siècle], leur appauvrissement culturel est total. Privés de droits, coupés du monde environnant, ils se sont repliés sur eux-mêmes. La Renaissance est passée à côté d'eux sans les concerner, de même que le mouvement intellectuel du 18e siècle en Europe. Mais ce monde juif était en lui-même solide. Entravé par d'innombrables commandements et interdits religieux, le Juif non seulement n'en souffrait pas, mais voyait en eux la source de joies infinies. Chez lui l'intelligence trouvait satisfaction dans la subtile dialectique du Talmud, le sentiment dans le mysticisme de la Kabbale. Même l'étude de la Bible était reléguée au second plan, et la connaissance de la grammaire était considérée presque comme un crime »

La forte attirance des Juifs pour les Lumières commença en Prusse durant la seconde moitié du 18e siècle et reçut le nom de Haskala (ère des Lumières). Ce réveil intellectuel traduisit son désir de s'initier à la culture européenne, de rehausser le prestige du judaïsme humilié face aux autres peuples. Parallèlement à l'étude critique du passé juif, les militants de la Haskala (les maskilim [« éclairés », « instruits »]) voulaient unir harmonieusement culture juive et savoir européen. Dans un premier temps, « ils avaient l'intention de rester fidèles au judaïsme traditionnel, mais, dans leur élan, ils se mirent à sacrifier la tradition juive et à prendre le parti de l'assimilation en montrant de surcroît du mépris... pour la langue de leur peuple » (c'est-à-dire le yiddish). En Prusse, ce mouvement dura le temps d'une génération, mais il gagna rapidement les provinces slaves de l'empire, la Bohême et la Galicie. En Galicie, les partisans de la Haskala, davantage encore enclins à l'assimilation, se tenaient déjà prêts à introduire les Lumières par la force, et même « assez souvent recouraient pour cela » à l'aide des autorités. La frontière entre la Galicie et les provinces occidentales de la Russie était perméable aux individus comme aux influences. Avec un retard d'un siècle, le mouvement finit par pénétrer en Russie.

En Russie où, dès le début du 19e siècle, le gouvernement « s'efforçait précisément de vaincre le "particularisme" juif en dehors de la religion et du culte », ainsi que le spécifie par euphémisme un auteur juif, confirmant par là que ce gouvernement n'entravait pas la religion des Juifs ni leur vie religieuse. Nous avons déjà vu que le Règlement de 1804 ouvrait grandes, sans limitations ni réserves, à tous les enfants juifs les portes des écoles primaires, des établissements secondaires et des universités. Mais ! - « tuer dans l'œuf cette réforme éducative et culturelle, voilà à quoi tendaient tous les efforts de la classe dominante juive » ; « le kahal s'efforçait d'éteindre les moindres lueurs des Lumières ». Pour « préserver dans son intégrité l'ordre religieux et social établi..., le rabbinat et le hassidisme s'acharnaient de conserve à éradiquer les jeunes pousses de l'éducation laïque ».

Ainsi, « les grandes masses de la Zone de résidence éprouvaient pour l'école russe horreur et suspicion, et ne voulaient pas en entendre parler». En 1817, puis en 1821, dans différentes provinces, on a relevé des cas où les kehalim empêchaient les enfants juifs d'apprendre la langue russe dans quelque école que ce fût. Les députés juifs à Pétersbourg répétaient avec insistance qu'« ils n'estimaient pas nécessaire l'ouverture d'écoles juives » où l'on enseignerait d'autres langues que l'hébraïque. Ils ne reconnaissaient que le heder (école élémentaire de langue juive) et la yeshiva (école supérieure destinée à approfondir la connaissance du Talmud) ; « presque toute communauté importante » avait sa yeshiva.

La masse juive en Russie était ainsi comme entravée et ne pouvait se libérer elle-même. Mais de son sein sont aussi issus les premiers protagonistes de la culture, impuissants toutefois à faire bouger les choses sans l'aide des autorités russes. En premier lieu Isaac-Ber Levinson, savant qui avait vécu en Galicie où il avait été en contact avec les militants du Haskala : il considérait non seulement le rabbinat, mais également les hassidim comme responsables de beaucoup des malheurs populaires. Se fondant sur le Talmud même et sur la littérature rabbinique, il démontrait, dans son livre Instruction à l'adresse d'Israël qu'il n'est nullement interdit aux Juifs de connaître les langues étrangères, surtout la langue officielle du pays où ils vivent, si nécessaire dans la vie privée aussi bien que publique ; que la connaissance des sciences profanes ne présente pas de menaces pour le sentiment national et religieux ; enfin, que la prédominance des occupations commerciales est en contradiction avec la Torah comme avec la raison, et qu'il importe de développer le travail productif. Mais, pour éditer son livre, Levinson dut utiliser une subvention du ministère de l'Éducation ; du reste, lui-même était persuadé que la réforme culturelle au sein du judaïsme ne pourrait se réaliser qu'avec le soutien des autorités supérieures. Ce fut ensuite Gueseanovski, instituteur à Varsovie, qui, dans une note aux autorités, sans s'appuyer sur le Talmud, mais au contraire en s'opposant à lui, imputait au kahal et au rabbinat « la stagnation spirituelle qui avait comme pétrifié le peuple » ; seul, disait-il, l'affaiblissement de leur pouvoir permettrait d'introduire l'école laïque ; il fallait contrôler les melamed (instituteurs du primaire) et n'admettre à enseigner que ceux qui seraient pédagogiquement et moralement convenables ; écarter le kahal de l'administration financière ; et relever l'âge des contrats nuptiaux.

Bien avant eux, dans sa note au ministre des Finances, Guiller Markevitch, déjà cité, écrivait également que, pour sauver le peuple juif du déclin spirituel et économique, il fallait supprimer les kehalim, apprendre aux Juifs les langues, organiser pour eux le travail dans les fabriques, mais aussi les autoriser à se livrer librement au commerce dans tout le pays et à utiliser les services de chrétiens.

Plus tard, dans les années 30, Litman Feiguine, marchand de Tchernigov et grand fournisseur, reprit l'essentiel de ces arguments avec encore plus d'insistance, et, par l'entremise de Benkendorf, sa note aboutit entre les mains de Nicolas Ier (Feiguine bénéficiait du soutien des milieux bureaucratiques). Il défendait le Talmud, mais reprochait aux melamed d'être « les derniers des ignares »..., d'enseigner une théologie « fondée sur le fanatisme », d'inculquer aux enfants « le mépris des autres disciplines ainsi que la haine des hétérodoxes ». Lui aussi jugeait indispensable de supprimer les kehalim. (Hessen, ennemi juré du système du kahal, affirme que celui-ci, « par son despotisme », suscita chez les Juifs « un ressentiment obscur ».)

Long, bien long fut cependant le chemin qui permit à l'éducation laïque de pénétrer en milieu juif. En attendant, les seules exceptions étaient Vilnius où, sous l'influence des relations avec l'Allemagne, s'était renforcé le groupe des intellectuels maksilim, et Odessa, récente capitale de la Nouvelle Russie, abritant de nombreux Juifs issus de Galicie (de par la perméabilité des frontières), peuplée de nationalités diverses et en proie à une intense activité commerciale, - de ce fait, le kahal ne s'y sentait pas puissant, l'intelligentsia avait au contraire le sentiment de son indépendance et se fondait culturellement (par la façon de s'habiller, par tout l'aspect extérieur) dans la population environnante. Bien que, même là, « la majorité des Juifs odessites fussent opposés à la création d'un établissement d'enseignement général», grâce essentiellement aux efforts de l'administration locale, dans les années 30, à Odessa comme à Kichinev furent créées des écoles laïques juives de type privé qui connurent le succès".

Puis, au fil du 19e siècle, cette percée des Juifs russes vers l'éducation s'intensifia irrésistiblement et allait avoir des conséquences historiques pour la Russie comme pour toute l'humanité du 20e siècle. Grâce à un grand effort de volonté, le judaïsme russe réussit à se libérer de l'état de stagnation menaçante dans lequel il se trouvait et à accéder pleinement à une vie riche et diversifiée. Dès le milieu du 19e siècle, on discernait nettement les signes d'un renouveau et d'un épanouissement tout proche dans le judaïsme russe, mouvement d'une haute signification historique qu'à cette époque nul n'avait encore pressenti.

Chapitre 3 - Sous Nicolas Ier

À l'égard des Juifs, Nicolas Ier s'est montré très résolu. C'est sous son règne, nous disent les sources, que furent publiés plus de la moitié de tous les actes juridiques relatifs aux Juifs depuis Alexis Mikhaïlovitch et jusqu'à la mort d'Alexandre II, et l'Empereur s'est personnellement penché sur ce travail législatif pour le diriger. L'historiographie juive a estimé que sa politique a été exceptionnellement cruelle et sombre. Or les interventions personnelles de Nicolas Ier ne lésaient pas nécessairement les Juifs, loin de là. Ainsi, l'un des premiers dossiers reçus par lui en héritage fut la réouverture par Alexandre er, à la veille de sa mort (alors qu'il faisait route pour Taganrog), de l'« affaire de Vélijé » - l'accusation portée contre les Juifs d'avoir perpétré un meurtre rituel sur la personne d'un enfant. L'Encyclopédie juive écrit que « dans une large mesure, les Juifs sont redevables du verdict d'acquittement à l'Empereur qui a cherché à connaître la vérité en dépit de l'obstruction de la part des gens auxquels il faisait confiance ». Dans une autre affaire bien connue, liée à des accusations émises contre les Juifs (l'« assassinat de Mstislavl »), l'Empereur s'est porté de plein gré vers la vérité : après avoir, dans un moment de colère, infligé des sanctions à la population juive locale, il n'a pas refusé de reconnaître son erreur. En apposant sa signature au bas du verdict d'acquittement dans l'affaire de Vélijé, Nicolas écrivit que « le flou des réquisitions n'avait pas permis de prendre une autre décision », ajoutant néanmoins : « Je n'ai pas la conviction intime que des Juifs aient pu commettre un tel crime, ni ne puis l'avoir. » « Des exemples répétés de ce genre d'assassinat, avec les mêmes indices », mais toujours sans preuves suffisantes, lui laissent entendre qu'il existerait peut-être, chez les Juifs, une secte fanatique, mais, « malheureusement, chez nous autres chrétiens, il existe aussi des sectes tout aussi terrifiantes et incompréhensibles ». « Nicolas er et ses proches collaborateurs continuaient de croire que certains groupes juifs pratiquaient les meurtres rituels. » « Pendant plusieurs années, l'Empereur se trouvait sous la dure emprise d'une calomnie qui sentait le sang... aussi a-t-il été conforté dans son préjugé que la doctrine religieuse juive était censée présenter un danger pour la population chrétienne ».

Ce danger, Nicolas le voyait dans le fait que les Juifs pouvaient convertir les chrétiens au judaïsme. Depuis le 18e siècle, on avait gardé en mémoire la conversion retentissante au judaïsme de Voznitsyne, un capitaine de l'armée impériale. « En Russie, à partir de la seconde moitié du 18e siècle, les groupes de "judaïsants" se multiplient. » En 1823, le ministre des Affaires intérieures signalait dans un rapport « la large diffusion de l'hérésie des "judaïsants" en Russie, et estimait le nombre de ses adeptes à 20 000 personnes ». Des persécutions commencèrent, à la suite desquelles « de nombreux membres de la secte feignirent de retourner dans le giron de l'Eglise orthodoxe tout en continuant à observer en secret les rites de leur secte ».

« Tout cela a eu pour conséquence que la législation sur les Juifs revêtit à l'époque de Nicolas Ier... une coloration religieuse » ; les décisions et les actes de Nicolas Ier à l'égard des Juifs s'en sont ressentis, comme son insistance à leur interdire de recourir à des domestiques chrétiens, en particulier à des nourrices chrétiennes, car « le travail chez les Juifs porte atteinte et affaiblit chez les femmes la foi chrétienne ». En fait, nonobstant des interdictions réitérées, cette disposition « n'a jamais été appliquée intégralement... et des chrétiens continuaient de servir » chez les Juifs.

La première mesure envers les Juifs à laquelle Nicolas songea dès le début de son règne fut de les mettre à égalité avec la population russe dans l'assujettissement aux services obligatoires de l'État, et notamment en les astreignant à participer physiquement à la conscription à laquelle ils n'avaient pas été soumis depuis leur rattachement à la Russie, les Juifs bourgeois ne fournissant pas de recrues, mais acquittant par tête 500 roubles. Cette mesure n'était pas dictée seulement par des considérations gouvernementales visant à uniformiser les obligations de la population (les communautés juives tardaient de toute façon beaucoup à régler la redevance ; par ailleurs, la Russie recevait de nombreux Juifs de Galicie où ces derniers étaient déjà astreints au service militaire) ; ni par le fait que l'obligation de fournir des recrues « diminuerait le nombre de Juifs non occupés à un travail productif » - plutôt par l'idée que la recrue juive, isolée de son milieu fermé, serait mieux à même d'adhérer au mode de vie de l'ensemble du pays, voire à l'orthodoxie. Prises en compte, ces considérations allaient durcir notablement les conditions de la conscription appliquée aux Juifs en débouchant sur une augmentation progressive du nombre des recrues et sur l'abaissement de l'âge des conscrits.

On ne saurait dire que Nicolas réussit à faire appliquer le décret sur le service militaire des Juifs sans rencontrer de résistances. Au contraire, toutes les instances d'exécution procédèrent avec lenteur. Au Conseil des ministres, on discuta longuement du point de savoir s'il était éthiquement défendable de prendre une telle mesure « en vue de limiter le surpeuplement juif » ; comme le déclara le ministre des Finances E. T. Kankrine, « tous reconnaissent qu'il est inconvenant de prélever des humains plutôt que de l'argent ». Les kehalim ne ménagèrent pas leurs efforts pour écarter des Juifs cette menace ou la différer. Quand, exaspéré par tant de lenteurs, Nicolas ordonna qu'on lui présentât dans les délais les plus brefs un rapport définitif, « cet ordre, semble-t-il, ne fait qu'inciter les kehalim à intensifier leur action en coulisse pour retarder la marche de l'affaire. Et ils réussirent apparemment à gagner à leur cause l'un des hauts fonctionnaires », si bien que... « le rapport n'arriva jamais à destination » ! Au sommet même de l'appareil impérial, « ce mystérieux épisode », conclut J. Hessen, « n'aurait pu se produire sans la participation du kahal ». Ledit rapport ne fut pas davantage retrouvé ultérieurement et Nicolas, sans attendre plus longtemps, introduisit la conscription pour les Juifs par décret en 1827" (puis, en 1836, l'égalité dans l'obtention de médailles pour les soldats juifs qui s'étaient distingués).

Etaient exemptés totalement du recrutement « les marchands de toutes les guildes, les habitants des colonies agricoles, les chefs d'atelier, les mécaniciens dans les fabriques, les rabbins et tous les Juifs ayant une instruction de niveau secondaire ou supérieur». D'où le désir de nombreux bourgeois juifs d'essayer de passer dans la classe des marchands, la société bourgeoise renâclant à voir ses membres astreints au départ sous les drapeaux, « celui-ci minant les forces de la communauté, que ce soit sous l'effet des impositions ou du recrutement ». Les marchands, de leur côté, cherchaient à minorer leur « surface » visible pour laisser le paiement des impôts aux bourgeois. Les rapports entre marchands et bourgeois juifs se tendirent, car « à cette époque, les marchands juifs, devenus plus nombreux et plus riches, avaient noué de solides relations dans les sphères gouvernementales ». Le kahal de Grodno s'adressa à Pétersbourg pour demander que la population juive fût divisée en quatre « classes » - marchands, bourgeois, artisans et cultivateurs -et que chacune n'eût pas à répondre des autres. (Dans cette idée proposée au début des années 30 par les kehalim eux-mêmes, on peut voir le premier pas vers la future «catégorisation » opérée par Nicolas en 1840, et qui fut si mal accueillie par les Juifs.)

Les kehalim furent également chargés de procéder à la levée des recrues parmi une masse juive qui, pour le gouvernement, n'avait ni effectifs recensés ni contours. Or le kahal « fit peser tout le poids de cette levée sur le dos des pauvres », car « il paraissait préférable que les plus démunis quittassent la communauté, alors qu'une réduction du nombre de ses membres aisés risquait d'entraîner la ruine générale ». Les kehalim demandèrent aux autorités provinciales (mais ils essuyèrent des refus) le droit de ne pas tenir compte du roulement « afin de pouvoir livrer au recrutement les "va-nu-pieds", ceux qui ne payaient pas la capitation, les insupportables fauteurs de désordre », en sorte que « les propriétaires... qui assument toutes les obligations de la société n'aient pas à fournir des recrues appartenant à leurs familles » ; en outre, de cette façon, les kehalim bénéficiaient de la possibilité d'agir à rencontre de certains membres de la communauté.

Cependant, avec l'introduction du service militaire chez les Juifs, les hommes qui y étaient soumis commencèrent à s'y soustraire et jamais le compte plein ne fut atteint. L'impôt en numéraire frappant les communautés juives avait été notablement diminué, mais on s'aperçut que cela ne l'empêchait nullement de continuer à ne rentrer que très partiellement. C'est ainsi qu'en 1829 Nicolas Ier fit droit à la requête de Grodno pour que, dans certaines provinces, on levât des recrues juives en sus du contingent imposé afin de couvrir les arriérés d'impôts. «En 1830, un décret du Sénat stipula que l'appel d'une recrue supplémentaire dégrevait les sommes dues par le kahal de 1 000 roubles dans le cas d'un adulte, de 500 roubles dans le cas d'un mineur » Il est vrai qu'à la suite du zèle intempestif des gouverneurs cette mesure fut bientôt rapportée, alors que « les communautés juives elles-mêmes demandaient au gouvernement d'enrôler des recrues pour couvrir leurs arriérés ». Dans les milieux gouvernementaux, « cette proposition fut accueillie froidement, car il était aisé de prévoir qu'elle ouvrait pour les kehalim de nouvelles possibilités d'abus». Cependant, on le voit, l'idée mûrissait d'un côté comme de l'autre.

Evoquant ces rigueurs accrues dans le recrutement des Juifs par comparaison avec le reste de la population, Hessen écrit qu'il s'agissait là d'« une anomalie criante » dans le droit russe, car, de façon générale, en Russie, « la législation applicable aux Juifs n'avait pas tendance à leur imposer plus d'obligations qu'aux autres citoyens ».

L'intelligence roide de Nicolas Ier, enclin à tracer des perspectives aisément lisibles (la légende veut que la voie ferrée Pétersbourg-Moscou ait ainsi été tracée à la règle !), dans sa volonté tenace de transformer les Juifs particularistes en sujets russes ordinaires, voire, si possible, en chrétiens orthodoxes, est alors passée de l'idée du recrutement militaire à celle des cantonistes juifs. Les cantonistes (le nom remonte à 1805) étaient une institution abritant les enfants mineurs des soldats (allégeant en faveur des pères le fardeau d'un service qui durait... vingt-cinq ans !) ; elle était censée prolonger les « sections pour orphelins militaires » créées sous Pierre le Grand, sortes d'écoles à la charge du gouvernement qui dispensaient aux élèves des connaissances techniques utiles pour leur service ultérieur dans l'armée (ce qui, aux yeux des fonctionnaires, parut désormais tout à fait approprié aux jeunes enfants juifs, voire hautement souhaitable pour les maintenir dès leur jeune âge et pendant de longues années coupés de leur milieu). Ayant en vue l'institution de cantonistes, un décret de 1827 accorda « aux communautés juives le droit de donner en recrue, à leur choix, un mineur en lieu et place d'un adulte », et ce, à partir de 12 ans (soit avant l'âge de la nuptialité chez les Juifs). La Nouvelle Encyclopédie juive estime que cette mesure fut « un coup très dur ». Mais cette faculté ne signifiait nullement l'obligation d'un appel sous les drapeaux dès l'âge de 12 ans, elle n'avait rien à voir avec « l'introduction de la conscription obligatoire pour les enfants juifs », comme l'écrit de manière erronée l'Encyclopédie et comme cela a fini par s'accréditer dans la littérature consacrée aux Juifs de Russie, puis dans la mémoire collective. Les kehalim trouvèrent même cette substitution profitable et en usèrent en livrant au recrutement « les orphelins, les enfants de veuves (parfois en contournant la loi protégeant les enfants uniques), les miséreux », souvent « au profit de la progéniture d'un riche ».

Puis, à partir de l'âge de 18 ans, les cantonistes effectuaient le service militaire habituel, si long à l'époque - mais n'oublions pas qu'il ne se limitait pas à une vie de caserne ; les soldats se mariaient, vivaient avec leur famille, apprenaient à exercer d'autres métiers ; ils recevaient le droit de s'établir dans les provinces intérieures de l'empire, là où ils achevaient leur service. Mais, incontestablement, les soldats juifs restés fidèles à la religion juive et à son rituel souffraient de ne pouvoir observer le sabbat ou de contrevenir aux règles sur la nourriture.

Les mineurs placés chez les cantonistes, séparés de leur milieu familial, avaient naturellement du mal à résister à la pression de leurs éducateurs (que des récompenses incitaient à remporter des succès dans la conversion de leurs élèves) lors des leçons de russe, d'arithmétique mais surtout de catéchisme ; eux aussi étaient récompensés pour leur conversion, d'ailleurs facilitée par leur ressentiment envers une communauté qui les avait livrés au recrutement. Mais, inversement, la ténacité du caractère juif, la fidélité à la religion inculquée dès le plus jeune âge faisaient que nombre d'entre eux tenaient bon. Inutile de préciser que ces méthodes de conversion au christianisme n'avaient rien de chrétien, et manquaient leur but. En revanche, les récits de conversions arrachées à force de cruauté, ou par des menaces de mort proférées à l'égard des cantonistes, voire jusqu'à des noyades collectives dans les fleuves pour ceux qui refusaient le baptême (de tels récits reçurent une diffusion publique dans les décennies qui suivirent), relèvent du domaine de la pure fiction. Comme l'écrivit l'Encyclopédie juive publiée avant la révolution, la « légende populaire » sur les quelques centaines de cantonistes prétendument tués par noyade est née de l'information parue dans un journal allemand, selon laquelle « huit cents cantonistes ayant été emmenés un beau jour pour se faire baptiser dans l'eau d'une rivière, deux d'entre eux périrent noyés... ».

Les données statistiques des archives de l'inspection militaire auprès de l'état-major portant sur les années 1847-1854, époque où le recrutement des cantonistes juifs était particulièrement élevé, montrent qu'ils ne représentaient en moyenne que 2,4 % du nombre de tous les cantonistes de Russie, autrement dit, que leur proportion ne dépassait pas celle de la population juive dans le pays, même si l'on tient compte des données sous-évaluées fournies par les kehalim lors des recensements.

Sans doute les baptisés avaient-ils également intérêt, pour se disculper vis-à-vis de leurs compatriotes, à exagérer le degré de coercition qu'ils avaient dû subir lors de leur conversion au christianisme, d'autant plus qu'à l'occasion de cette conversion ils bénéficiaient de certains avantages dans l'accomplissement de leur service. Au demeurant, « de nombreux cantonistes convertis restaient secrètement fidèles à leur religion d'origine et certains d'entre eux revinrent par la suite au judaïsme ».

Dans les dernières années du règne d'Alexandre Ier, après une nouvelle vague de famine en Biélorussie (1822), un nouveau sénateur y avait été envoyé en mission : il en était revenu avec les mêmes conclusions que Derjavine un quart de siècle auparavant. Le « Comité juif » institué en 1823, composé de quatre ministres, avait proposé d'étudier « sur quels fondements il serait convenable et profitable d'organiser la participation des Juifs à l'État » et de « coucher par écrit tout ce qui pourrait concourir à l'amélioration de la situation civile de ce peuple ». Ils s'étaient bientôt rendu compte que le problème ainsi posé était au-dessus de leurs forces, et, en 1825, ce «Comité juif» au niveau ministériel avait été remplacé par un « Comité de directeurs » (le cinquième), composé cette fois de directeurs de leurs ministères, qui se consacra à l'étude du problème durant huit années encore.

Dans son impatience, Nicolas devança par ses décisions le travail de ce comité. C'est ainsi, on l'a vu, qu'il introduisit la conscription pour les Juifs. C'est ainsi qu'il fixa un délai de trois ans pour expulser les Juifs de tous les villages des provinces occidentales et mettre un terme à leur activité de fabrication d'eau-de-vie, mais, comme sous ses devanciers, cette mesure connut des ralentissements, des coups d'arrêt, puis fut rapportée. Par la suite, il interdit aux Juifs détenant des tavernes et des gargotes d'y habiter et d'y assurer en personne la vente d'alcool au détail, mais cette mesure là non plus ne fut pas appliquée.

Une autre tentative fut faite pour interdire aux Juifs l'un de leurs emplois favoris : la maintenance des relais de poste (avec leurs auberges et leurs estaminets), mais de nouveau en vain car, en dehors des Juifs, il ne se trouvait pas suffisamment de candidats pour les occuper.

En 1827 fut introduit dans tout l'empire un système d'affermage des activités de distillerie, mais l'on s'aperçut d'une chute importante des prix obtenus à la criée quand les Juifs s'en trouvaient écartés et « qu'il arrivait qu'il ne se présentât aucun autre candidat pour prendre ces fermages », si bien qu'il fallut les autoriser aux Juifs, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes, y compris même au-delà de la Zone de résidence. Le gouvernement se déchargeait en fait sur les Juifs du soin d'organiser la collecte des taxes sur les alcools et recevait ainsi une rentrée régulière. « Bien avant que les marchands de la première guilde aient reçu le droit de résider dans n'importe quelle région de l'empire, tous les fermiers jouissaient de la liberté de se déplacer et résidaient longuement dans les capitales et autres villes hors de la Zone de résidence... Du milieu des fermiers sont issus des hommes publics juifs éminents » comme Litman Feiguine, déjà mentionné, et Evsel Guinzbourg (« il avait tenu un fermage de fabrication d'eau-de-vie dans Sébastopol assiégé » ; « en 1859, il avait fondé à Pétersbourg un établissement bancaire... l'un des plus importants de Russie » ; plus tard, « il participa au placement des emprunts du Trésor russe en Europe » ; il a été le fondateur de la dynastie des barons Guinzbourg). A partir de 1848, tous « les marchands juifs de la première guilde reçurent l'autorisation d'affermer des débits de boissons jusque dans les lieux où les Juifs n'avaient pas le droit de résider de façon permanente ».

Les Juifs reçurent également un droit plus étendu pour ce qui concernait la distillation de l'eau-de-vie. Comme on s'en souvient, en 1819, on les avait autorisés à la distiller dans les provinces de Grande Russie «jusqu'à ce que les artisans russes acquièrent suffisamment de compétence ». En 1826, Nicolas prit la décision de les rapatrier dans la Zone de résidence, mais, dès 1827, il accéda à plusieurs requêtes particulières visant à maintenir sur place les distillateurs, par exemple dans les fabriques d'Etat à Irkoutsk. Vladimir Soloviev cite les réflexions suivantes de M. Katkov : « Dans les provinces de l'Ouest, c'est le Juif qui s'occupe de l'eau-de-vie, mais la situation est-elle meilleure dans les autres provinces de Russie ?... Les Juifs cabaretiers qui saoulent le peuple, ruinent les paysans et causent leur perte, sont-ils présents dans toute la Russie ? Qu'en est-il ailleurs en Russie, là où les Juifs ne sont pas admis et où le débit est tenu par un mastroquet orthodoxe ou un koulak ? » Prêtons l'oreille à Leskov, ce grand connaisseur de la vie populaire russe : « Dans les provinces de la Grande Russie où les Juifs ne résident pas, le nombre de ceux qui sont jugés pour ivrognerie, comme celui des crimes commis sous l'emprise de la boisson sont régulièrement et nettement plus élevés que dans les limites de la Zone de résidence. Même chose pour ce qui est du chiffre des décès dus à l'éthylisme... Et ce n'est pas là un phénomène nouveau : il en a été ainsi depuis les temps les plus reculés. »

Mais, c'est vrai, les statistiques nous disent que, dans les provinces occidentales et méridionales de l'empire, on dénombrait un débit de boissons pour 297 habitants, alors que dans les provinces orientales on n'en trouvait qu'un pour 585. Le journal La Voix, qui n'était pas sans influence à l'époque, a pu dire du commerce de l'eau-de-vie par les Juifs qu'il était « la plaie de cette zone » - nommément la zone occidentale - « et une plaie incurable ». Dans ses considérations théoriques, I.G.Orchanski s'échine à vouloir démontrer que plus forte est la densité en débits de boissons, moins il y aurait d'ivrognerie (il faut comprendre que, selon lui, le paysan succombera moins à la tentation si le débit de boissons se trouve sous son nez et le sollicite vingt-quatre heures sur vingt-quatre - souvenons-nous de Derjavine : les tenanciers commercent de nuit comme de jour ; pour autant, se laissera-t-il tenter par un cabaret lointain, quand il lui faudra traverser plusieurs champs fangeux pour l'atteindre ? Mais non, on ne le sait que trop : l'alcoolisme est entretenu non seulement par la demande, mais aussi par l'offre de vodka. Orchanski n'en poursuit pas moins sa démonstration : quand, entre le propriétaire distillateur et le paysan ivrogne, s'interpose le Juif, celui-ci agit objectivement en faveur du paysan, car il vend la vodka à moindre prix, mais, il est vrai, en prenant en gages les effets du paysan. Certes, écrit-il, d'aucuns estiment que les Juifs tenanciers exercent néanmoins « une piètre influence sur la condition des paysans », mais c'est parce que, « dans le métier de gargotier comme dans toutes les autres occupations, ils se distinguent par leur savoir-faire, leur habileté et leur dynamisme ». Ailleurs, il est vrai, dans un autre essai du même recueil, il reconnaît l'existence de « transactions frauduleuses avec les paysans » ; « il est juste de souligner que le commerce des Juifs est gros de duperies et que le revendeur, le cabaretier et l'usurier juifs exploitent une population misérable, surtout dans les campagnes » ; « face à un propriétaire, le paysan tient ferme sur ses prix, mais il se montre étonnamment souple et confiant quand il a affaire à un Juif, surtout si ce dernier tient en réserve une bouteille de vodka... Le paysan se voit souvent conduit à vendre au Juif son blé à vil prix ». Néanmoins, à cette vérité crue, criante, interpellante, Orchanski cherche des circonstances atténuantes. Or ce mal qui ronge la volonté des paysans, comment le justifier ?...

Du fait de son insistante énergie, Nicolas Ier, tout au long de son règne, n'a pas connu que des insuccès dans ses efforts pour transformer la vie juive sous ses différents aspects. Il en a été ainsi de l'agriculture juive. Le «Règlement sur les obligations du recrutement et sur le service militaire des Juifs », daté de 1827, stipulait que les agriculteurs juifs « transférés... » sur des parcelles privées étaient libérés, ainsi que leurs enfants, de l'obligation de fournir des recrues pour une durée de cinquante ans (exemption courant à partir du moment où ils commenceraient effectivement « à s'adonner aux travaux agricoles »). Dès que ce règlement fut rendu public, il revint dans les colonies plus de Juifs qui s'en étaient absentés de leur propre chef que de Juifs portés absents. En 1829 fut publiée une réglementation plus élaborée et détaillée concernant les cultivateurs juifs : elle prévoyait leur accès à la classe des bourgeois à condition que toutes leurs dettes fussent acquittées ; l'autorisation de s'absenter jusqu'à trois mois pour rechercher un gagne-pain pendant les périodes où la terre ne requérait pas leurs bras ; des sanctions contre ceux qui s'absenteraient sans autorisation, et des récompenses pour les chefs d'exploitations agricoles qui se distingueraient. V. Nikitine reconnaît : « A comparer les sévères contraintes imposées aux agriculteurs juifs, "mais assorties de droits et de privilèges exclusivement accordés aux Juifs", et celles visant les autres classes imposables, force est de constater que le gouvernement traitait les Juifs avec une grande bienveillance. »

Et voilà que, de 1829 à 1833, « les Juifs travaillent la terre avec zèle, le sort les récompense par de bonnes récoltes, ils sont satisfaits des autorités, et réciproquement, et la prospérité générale n'est entachée que par des incidents fortuits, sans grande importance ». Après la guerre avec la Turquie - 1829 -, « les arriérés d'impôts sont entièrement remis aux résidents juifs comme à tous les colons... pour "avoir souffert du passage des années". » Mais, selon le rapport du comité de surveillance, « la mauvaise récolte de 1833 fit qu'il fut impossible de retenir [les Juifs] dans les colonies, elle permit à beaucoup de ceux qui n'avaient ni l'envie ni le courage de s'adonner aux travaux agricoles de ne plus rien semer, ou presque rien, de se débarrasser du bétail, de s'en aller vaquer de-ci, dc-là, de réclamer des subventions et de ne pas acquitter les redevances ». En 1834, on en vit plus d'une fois « vendre le grain qu'ils avaient reçu, et abattre le bétail », ce que firent aussi ceux qui n'y étaient pas poussés par la nécessité ; les Juifs écopaient de mauvaises récoltes plus souvent que les autres paysans, car, hormis des semis insuffisants, ils travaillaient la terre sans méthode, à contretemps, ce qui était dû à « l'habitude, transmise de génération en génération, de pratiquer des métiers faciles, à l'incurie et à la négligence dans la surveillance du bétail ».

On aurait pu croire que trois décennies d'expériences malheureuses dans la mise en place d'une agriculture juive (comparée à l'expérience universelle) suffiraient au gouvernement pour renoncer à ces tentatives aussi vaines que dispendieuses. Mais non ! Les rapports réitératifs ne parvenaient-ils pas jusqu'à Nicolas Ier ? Ou étaient-ils enjolivés par les ministres ? Ou bien l'inusable énergie et l'irréfragable espoir du souverain le poussaient-ils à renouveler sans cesse ces tentatives ?

Toujours est-il que, dans le nouveau Règlement sur les Juifs daté de 1835 et approuvé par l'Empereur (fruit du travail du « Comité des directeurs »), l'agriculture juive n'est nullement mise au rancart, mais, au contraire, élargie : « organiser la vie des Juifs selon des règles qui leur permettraient de gagner convenablement leur vie en pratiquant l'agriculture et l'industrie, en dispensant progressivement de l'instruction à leur jeunesse, ce qui les empêcherait de s'adonner à l'oisiveté ou à des occupations illicites ». Si, auparavant, on exigeait de la communauté juive qu'elle versât préalablement 400 roubles par foyer, désormais « chaque Juif était autorisé à se faire agriculteur à tout moment, tous les arriérés d'impôts lui étaient aussitôt remis, ainsi qu'à sa communauté » ; on leur accordait le droit de recevoir des terres de l'État en usufruit sans limite de temps (mais dans le périmètre de la Zone de résidence), d'y acquérir des parcelles, de les vendre, de les louer. Ceux qui devenaient agriculteurs étaient exemptés de la capitation pendant vingt-cinq ans, de l'impôt foncier pendant dix ans, de recrutement pendant cinquante ans. À rebours, aucun Juif « ne pouvait être contraint de se faire agriculteur ». « Les industries et métiers pratiqués dans le cadre de la vie villageoise leur étaient également autorisés. »

(Cent cinquante ans se sont écoulés. Oublieux du passé, un physicien juif éminent et des plus éclairés formule sa vision de la vie juive d'alors en ces termes : « Une zone de résidence couplée à l'interdiction (!) de pratiquer l'agriculture. » L'historien et penseur M. Gucrchenson use quant à lui d'une formulation plus générale : « L'agriculture est interdite au Juif par l'esprit de son peuple car, en s'attachant à la terre, l'homme prend plus facilement racine en un lieu déterminé. »)

L'influent ministre des Finances Kankrine proposa de mettre à la disposition de l'agriculture juive les terres désertes de Sibérie ; Nicolas donna son aval à ce projet à la fin de cette même année 1835. On proposait d'attribuer aux colons juifs «jusqu'à 15 hectares de bonne terre par individu mâle », avec outils et bêtes de somme facturés au Trésor, et de payer les frais de transport, y compris la nourriture. Il semble que des Juifs pauvres, chargés de familles nombreuses, furent tentés d'entreprendre ce voyage de Sibérie. Mais, cette fois, les kehalim étaient partagés dans leurs calculs : ces Juifs pauvres leur étaient en effet nécessaires pour satisfaire les besoins du recrutement (en lieu et place des familles riches) ; on leur cachait que les arriérés leur étaient tous remis et on exigeait qu'ils s'en acquittassent au préalable. Mais le gouvernement se ravisa à son tour, craignant les difficultés d'un transfert aussi lointain et que, sur place, les Juifs, manquant d'exemples de savoir-faire et d'amour du travail, ne reprissent leur « négoce stérile, reposant essentiellement sur des opérations malhonnêtes qui ont déjà fait tant de mal dans les provinces occidentales de l'empire », leurs « occupations d'aubergistes consistant à ruiner les habitants en satisfaisant à bon compte leur penchant pour la boisson », etc. En 1837, on mit donc fin au transfert en Sibérie sans que les raisons en fussent rendues publiques.

La même année, l'inspection estimait qu'en Nouvelle Russie « les parcelles réservées aux colons juifs contenaient un terreau noir de la meilleure qualité, qu'elles étaient "parfaitement appropriées à la culture des céréales, que les steppes étaient excellentes pour la production de foin et l'élevage" » (les autorités locales, elles, contestaient cette appréciation). Toujours en cette même année 1837 fut créé un ministère des Biens publics avec, à sa tête, le comte R Kissilev, auquel on confia (mesure de transition destinée à préparer l'abolition du servage) le soin de « protéger les cultivateurs libres » (les paysans de la Couronne) - on en recensait 7 millions et demi -, et aussi, partant, les agriculteurs juifs - mais on n'en dénombrait que 3 000 à 5 000 familles, soit « une goutte d'eau dans la mer, rapportées au nombre des paysans de la Couronne ». Néanmoins, sitôt créé, ce ministère reçut de nombreuses requêtes et récriminations de toutes sortes émanant de Juifs. « Six mois après, il devint évident qu'il serait nécessaire d'accorder aux seuls Juifs tant d'attention que les tâches principales du ministère en pâtiraient». En 1840, cependant, Kissilev fut également nommé président d'un comité nouvellement créé (le sixième) « pour déterminer les mesures à prendre aux fins de réorganiser la vie des Juifs en Russie », tant et si bien qu'il s'attela aussi au problème juif.

En 1839, Kissilev fit adopter par le Conseil d'État une loi autorisant à se faire cultivateurs (à condition que ce fût avec toute leur famille) les Juifs figurant sur les listes d'attente du recrutement, ce qui - privilège de taille - les en dispensait. En 1844, « un règlement plus détaillé encore concernant les cultivateurs juifs » leur donnait - y compris dans la Zone de résidence - le droit d'employer pendant trois ans des chrétiens, censés leur apprendre à bien gérer une exploitation agricole. En 1840, « de nombreux Juifs vinrent en Nouvelle Russie soi-disant à leurs propres frais (ils produisaient sur place des « attestations » comme quoi ils en avaient eu les moyens), en fait, ils ne possédaient rien et faisaient savoir dès les premiers jours que « leurs ressources étaient épuisées » ; « on dénombra jusqu'à 1 800 familles de ce genre, dont plusieurs centaines ne possédaient ni papiers ni quelque preuve que ce fût indiquant d'où elles venaient et comment elles s'étaient retrouvées en Nouvelle Russie » ; et « il ne cessait d'en rappliquer, qui suppliaient qu'on ne les laissât pas croupir dans leur misère ». Kissilev ordonna de les accueillir en prélevant sur les sommes dévolues aux « colons en général, sans distinction d'ethnie ». Autrement dit, il leur vint en aide bien au-delà des montants prévus. En 1847, on édicta des « ordonnances additionnelles » destinées à faciliter aux Juifs le passage à la condition d'agriculteurs.

Par le truchement de son ministère, Kissilev eut l'ambition d'instituer des colonies modèles puis, par là, « de procéder éventuellement à une installation de ce peuple sur une vaste échelle » : l'une après l'autre, il fit aménager à cet effet, dans la province de Iékaterinoslav, des colonies sur des sols fertiles, bien irrigués par des rivières et des ruisseaux, avec d'excellentes pâtures et des champs à foin, espérant beaucoup que les nouveaux colons profiteraient de la remarquable expérience déjà acquise par les colons allemands (mais, comme il fut difficile de trouver parmi ceux-ci des volontaires pour venir s'installer au milieu des colonies juives, on décida de les y employer en tant que salariés). Des crédits nouveaux étaient sans cesse octroyés à ces futures colonies modèles ; tous les arriérés leur étaient remis. Dans la seconde année de leur installation, on exigeait des familles juives qu'elles eussent à tout le moins un potager et un hectare ensemencé, puis qu'elles assurassent une lente progression de la surface ensemencée au fil des ans. Dans la mesure où elles n'avaient aucune expérience en matière de sélection du bétail, on en confiait le soin aux curateurs. Kissilev chercha à faciliter les conditions de déplacement des familles (accompagnées d'un petit nombre de journaliers) et à trouver les moyens de dispenser à un certain contingent de colons une formation agronomique spécialisée. Mais, dans certaines familles, on était encore bien loin de se soucier d'agronomie : par grands froids, on ne sortait même pas nourrir les bêtes - si bien qu'on dut les équiper de longs cabans à capuche !

Entre-temps, !e flux de Juifs migrant vers l'agriculture ne tarissait pas, et ce, d'autant moins que les provinces occidentales souffraient alors de mauvaises récoltes. On expédiait souvent des familles qui ne comptaient pas en leur sein le nombre nécessaire d'hommes capables de travailler, « les kehalim envoyaient de force miséreux et invalides, retenaient les riches et les bien portants pour avoir la possibilité de mieux répondre aux collectes, de payer les redevances et d'entretenir par là leurs institutions ». « Pour prévenir l'afflux d'un grand nombre de miséreux exsangues », le ministère dut exiger des gouverneurs des provinces occidentales un contrôle rigoureux des départs - mais, sur place, on se hâta de faire partir des contingents sans même attendre qu'on eût fait savoir si les gîtes étaient prêts ; de surcroît, on retenait les crédits alloués aux partants, ce qui compromettait parfois une année entière de travaux agricoles. Dans la province de Iékaterinoslav, on n'eut même pas le temps de distribuer les terres aux volontaires : 250 familles repartirent de leur propre chef pour Odessa où elles s'installèrent.

Toutefois, les rapports de divers inspecteurs en provenance d'endroits différents se fondent en une seule voix : « En se pliant à cette extrémité, [les Juifs] pourraient faire de bons, voire d'excellents agriculteurs, mais ils mettent à profit la première occasion pour abandonner la charrue, sacrifier leurs exploitations et s'en revenir au maquignonnage et à leurs occupations favorites. » « Pour le Juif, le travail numéro un, c'est l'industrie, fût-ce la plus humble, d'une totale insignifiance, mais à condition qu'elle procure la plus grande marge de profit... Leur état d'esprit fondamentalement industrieux ne trouvait aucune satisfaction dans la paisible vie du cultivateur », « ne créait pas chez eux le moindre désir de s'adonner à l'agriculture ; ce qui les attirait là-bas, c'étaient en premier lieu l'abondance de terres, la rareté de la population juive, la proximité des frontières, le commerce et une industrie lucrative, sans oublier les franchises qui les exemptaient des redevances et de la conscription ». Ils ne seraient astreints, pensaient-ils, qu'à l'aménagement de leurs maisons ; quant aux terres, ils espéraient « les donner en location à un tarif appréciable, pour s'occuper eux-mêmes, comme par le passé, de commerce et d'industrie ». (C'est ce qu'ils déclaraient en toute naïveté aux inspecteurs.) Et « c'est avec un dégoût total qu'ils s'attelaient au travail de la terre ». En outre, « les règles religieuses... n'avantageaient pas les cultivateurs juifs », elles les forçaient à de longues périodes d'inactivité comme, par exemple, lors des semis printaniers, la longue fête de la Pâque ; en septembre, celle des Tabernacles durait quatorze jours « au moment où sont nécessaires des travaux agricoles intensifs comme la préparation des sols et les semailles, bien que, si l'on "en croit l'opinion de Juifs cultivés qui méritent toute confiance, l'Ecriture n'exige, lors des fêtes, qu'une stricte observance durant les premiers et derniers deux jours". Par ailleurs, les chefs spirituels, sur les lieux de peuplement juif (il y avait parfois jusqu'à deux maisons de prière, l'une pour les orthodoxes - ou mitnagdes -, l'autre pour les hassidim), entretenaient chez leurs fidèles l'idée qu'en qualité de peuple élu ils n'étaient pas destinés au dur labeur de l'agriculteur, qui est le lot amer des goyim ». « Ils se levaient tard, consacraient une heure entière à la prière et s'en allaient travailler quand le soleil était déjà haut dans le ciel » - à quoi s'ajoutait le sabbat, repos du vendredi son jusqu'au dimanche matin.

À partir d'un point de vue juif, I.G.Orchanski arrive en fait à des conclusions analogues à celles des inspecteurs : « Affermer une exploitation et y employer des travailleurs salariés... rencontre plus de sympathie chez les Juifs que le passage à tous égards difficile du maquignonnage au labeur agricole... On note une tendance de plus en plus affirmée des Juifs se livrant à une activité rurale à l'exercer en premier lieu en affermant des terres et en les exploitant grâce au concours de travailleurs salariés. » En Nouvelle Russie, les échecs de l'agriculture juive résultent « de leur manque d'accoutumance au travail physique et des profits qu'ils retirent de métiers urbains dans le sud de la Russie ». Mais de souligner aussi le fait que, dans une colonie donnée, les Juifs « avaient construit de leurs propres mains une synagogue », et qu'en d'autres ils entretenaient « de leurs propres mains » des potagers.

Les nombreux comptes rendus des inspecteurs s'accordaient néanmoins pour dire qu'en ces années 40 et dans ces colonies « modèles », comme par le passé, « le niveau de vie des colons, leurs activités, leur entreprises étaient bien en retard par rapport à ceux des paysans de la Couronne ou des propriétaires terriens ». Dans la province de Kherson, en 1845, chez les colons juifs, « les exploitations sont dans un état vraiment peu satisfaisant, la plupart des ces colons sont très pauvres : il redoutent les travaux de la terre, peu d'entre eux la cultivent convenablement ; aussi, même par années de bonnes récoltes, ils n'obtiennent que de faibles rendements » ; « dans les parcelles, le sol est à peine remué », femmes et enfants ne travaillent guère la terre et « un lot de 30 hectares suffit à peine à la subsistance quotidienne ». «L'exemple des colons allemands n'est suivi que par un nombre infime de résidents juifs ; la plupart d'entre eux "montrent une aversion patente" pour l'agriculture et "se plient aux exigences des autorités uniquement pour recevoir ensuite un passeport qui leur permette de s'en aller...". Ils laissent beaucoup de terrains en jachère, ne travaillent la terre que par endroits, selon le bon vouloir de chacun... Ils traitent le bétail avec trop de négligence... harassent les chevaux jusqu'à les crever, les nourrissent peu, surtout les jours de sabbat » ; ils traient les vaches délicates de race allemande à n'importe quelle heure de la journée, si bien qu'elles ne donnent plus de lait. « On avait fourni gratuitement aux Juifs des arbres fruitiers, "mais ils n'ont pas su planter de vergers". On avait bâti à l'avance pour eux des maisons - certaines étaient "élégantes, bien sèches et chaudes, solides" ; en d'autres endroits, elles avaient été mal construites et avaient coûté fort cher, mais, même là où elles avaient été édifiées de façon fiable, avec des matériaux de bonne qualité..., l'incurie des Juifs, leur incapacité à garder leurs gîtes en bon état... les avaient conduits à un état de dégradation tel qu'on ne pouvait plus les habiter sans opérer des réparations urgentes » ; ils étaient envahis par l'humidité qui entraînait leur délabrement et favorisait les maladies ; de nombreuses maisons se trouvaient à l'abandon, d'autres étaient occupées par plusieurs familles à la fois "sans qu'il y eût de liens de parenté entre elles, et, compte tenu du caractère impétueux de ce peuple et de sa propension aux querelles", pareille cohabitation donnait lieu à d'interminables plaintes. »

Les responsabilités dans l'impréparation à cette grande migration incombent à l'évidence aux deux parties : mauvaise coordination et retards dans les actes de l'administration ; çà et là, l'aménagement des habitations, mal surveillé, laissait à désirer, donnant lieu à maints abus et gaspillages. (Ce qui entraîna la mutation de plusieurs responsables et la mise en jugement de certains d'entre eux.) Mais, dans les villages juifs, les anciens renâclaient également à contrôler efficacement les insouciants dont l'exploitation et l'outillage se dégradaient ; d'où la nomination de surveillants choisis parmi des sous-officiers à la retraite que les Juifs saoulaient et amadouaient par des pots-de-vin. D'où aussi l'impossibilité de prélever sur les colons les redevances, soit pour cause d'indigence - « dans chaque communauté, il ne subsistait qu'une dizaine d'exploitants tout juste capables de s'en acquitter pour eux-mêmes » - soit à cause « du penchant naturel des Juifs à se soustraire à leur paiement » ; au fil des années, les arriérés ne faisaient d'ailleurs qu'augmenter et on les leur remettait à nouveau sans exiger le moindre remboursement. Pour chaque jour d'absence sans autorisation, le colon ne payait que 1 kopeck, ce qui ne lui pesait guère, et il le compensait aisément par ses gains en ville. (A titre de comparaison : dans les villages, les melamed recevaient de 3 000 à 10 000 roubles par an ; parallèlement aux melamed, on avait cherché à introduire dans les colonies, en sus du maniement de la langue juive, les premiers rudiments d'un enseignement général à base de russe et d'arithmétique, mais les « gens simples » n'avaient guère « confiance dans les institutions scolaires fondées par le gouvernement ».)

« Il devenait de plus en plus incontestable que les "colonies modèles" si ardemment souhaitées par Kissilev n'étaient guère qu'un rêve » ; mais, tout en freinant (1849) l'envoi de nouvelles familles, il ne perdit pas espoir et affirmait encore en 1852 dans une de ses résolutions : « Plus une affaire est ardue, plus il faut montrer de fermeté et ne pas se laisser décourager par les premiers insuccès. » Jusqu'alors, le curateur n'était pas le véritable chef de la colonie, « il lui arrivait d'essuyer moqueries et insolences de la part des colons qui comprenaient fort bien qu'il n'avait sur eux aucun pouvoir » ; il n'était en droit que de leur prodiguer des conseils. Plus d'une fois, dans l'exaspération suscitée par les échecs, on avait proposé des projets qui auraient consisté à dispenser aux colons des leçons obligatoires de telle sorte qu'ils les missent en pratique dans un délai de deux ou trois jours, avec vérification des résultats ; de les priver de la libre disposition de leur terre ; de supprimer radicalement les autorisations d'absence ; et même d'introduire des châtiments : jusqu'à trente coups de fouet la première fois, le double en cas de récidive, puis la prison, et, selon la gravité de l'infraction, l'enrôlement dans l'armée. (Nikitine affirme que ce projet d'instruction, dès qu'il fut connu, «exerça sur les cultivateurs juifs une terreur telle... qu'ils redoublèrent d'efforts..., s'empressèrent de se procurer du bétail, de se munir d'instruments agricoles... et firent preuve d'un zèle étonnant dans les travaux des champs et le soin apporté à leur maison ». Mais Kissilev donna son aval à un projet édulcoré (1853) : « Les leçons doivent correspondre parfaitement aux capacités et à l'expérience de ceux auxquels elles sont destinées » ; l'instructeur chargé de l'organisation des travaux agricoles ne peut s'en écarter que dans le sens d'un allégement des tâches ; pour la première infraction, aucun châtiment, pour la deuxième et la troisième, dix à vingt coups de fouet, pas plus. (L'enrôlement dans l'armée n'a jamais été appliqué, « nul... n'a jamais été fait soldat pour ses manquements au travail » ; puis, en 1860, cette loi fut définitivement abrogée.)

N'oublions pas qu'on était encore à l'époque du servage. Mais, un demi-siècle après les consciencieuses tentatives du gouvernement pour amener les Juifs à fournir un travail productif sur des terres vierges, commençaient à se profiler les contours des villages d'Araktchéev. On s'étonne que le pouvoir impérial n'ait pas compris, à ce stade, la stérilité des mesures prises, le caractère désespéré de toute cette entreprise de retour à la terre. Au reste, on n'en avait pas encore fini...

Après l'introduction du service militaire obligatoire, des bruits alarmants se répandirent parmi la population juive, annonçant une nouvelle et terrible législation préparée tout spécialement par le «Comité juif». Mais en 1835 finit par être promulgué un Règlement général concernant les Juifs (destiné à se substituer à celui de 1804), et, comme le note discrètement l'Encyclopédie juive, « il n'imposa pas aux Juifs de nouvelles limitations ». Si l'on veut en savoir plus : ce nouveau Règlement «conservait aux Juifs le droit d'acquérir toutes sortes de biens immobiliers à l'exclusion des domaines habités, de mener toutes sortes de commerce sur un pied d'égalité avec les autres sujets russes, mais uniquement dans les limites de la Zone de résidence ». Ce Règlement de 1835 confirmait la protection de tous les droits reconnus à la confession juive, introduisait pour les rabbins des distinctions, leur conférant les droits accordés aux marchands de la première guilde; instituait un âge raisonnable pour convoler (18 et 16 ans); adoptait des mesures pour que l'habit juif ne diffère point trop et ne coupe pas les Juifs de la population environnante ; orientait les Juifs vers des moyens de gagner leur vie par un travail productif (il n'interdisait que le commerce des spiritueux à crédit ou gagés sur des effets domestiques), autorisait toutes sortes d'activités industrielles (y compris le fermage de distilleries). Avoir des chrétiens à son service n'était interdit que pour des emplois réguliers, mais autorisé « pour des travaux de courte durée » (sans que les délais fussent précisés) et « pour les travaux dans les fabriques et usines », ainsi qu'« à titre d'aide dans les travaux des champs, jardins et potagers », ce qui sonnait comme une dérision par rapport à l'idée même d'« agriculture juive ». Le Règlement de 1835 appelait la jeunesse juive à s'instruire ; il ne limitait nullement l'inscription des Juifs dans les écoles secondaires ni à l'université. Les Juifs qui avaient reçu le grade de docteur dans quelque discipline que ce soit, une fois reconnues (non sans formalités) leurs qualités éminentes, recevaient le droit d'entrer au service de l'État. (Les médecins juifs jouissaient déjà de ce droit.) En ce qui concerne l'administration locale, le Règlement abrogeait les limitations antérieures : désormais, les Juifs pouvaient occuper des fonctions dans les doumas locales, les magistratures et les municipalités, « aux mêmes conditions que si l'on élisait à ces fonctions des membres d'autres confessions ». (Il est vrai, certaines autorités locales, en particulier en Lituanie, élevèrent des objections à cette disposition : dans certaines circonstances, le maire doit mener ses administrés à l'église - comment un Juif pourrait-il le faire ? ou encore un Juif peut-il siéger parmi les juges alors que le serment est prêté sur la croix ? Face à ces fortes réticences, un décret de 1836 stipula que dans les provinces occidentales les Juifs ne pourraient occuper dans la magistrature et les municipalités qu'un tiers des postes.) Enfin, pour ce qui est de l'épineux problème économique inhérent à la contrebande aux frontières, si nuisible aux intérêts de l'État, le Règlement autorisa à y rester les Juifs qui y résidaient déjà, mais interdit toute installation nouvelle.

Pour un État qui maintenait encore des millions de ses sujets dans le servage, tout ce qui vient d'être mentionné pouvait ne pas apparaître comme un système de cruelles contraintes.

Lors de l'examen du Règlement devant le Conseil d'État, les discussions portèrent sur la possibilité de laisser aux Juifs libre accès aux provinces intérieures de la Grande Russie, et les opinions exprimées à ce sujet furent aussi nombreuses que diverses. Certains avancèrent que, « pour admettre les Juifs à s'installer dans les provinces centrales, il fallait qu'ils pussent justifier de qualités morales déterminées et d'un niveau d'instruction suffisant»; d'autres répliquèrent que « les Juifs peuvent être d'une grande utilité grâce à leur activité commerciale et industrielle, et qu'on ne peut prévenir la concurrence par l'interdiction faite à qui que ce soit de résider et d'exercer le commerce » ; « il faut poser le problème... sans ambages : les Juifs peuvent-ils être tolérés dans ce pays ? Si l'on considère qu'ils ne peuvent pas l'être, alors il faut tous les en chasser » plutôt que de « laisser cette catégorie au sein de la nation dans une situation susceptible d'engendrer continuellement chez eux mécontentement et grogne ». Et « s'il faut tolérer leur présence dans ce pays, alors il importe de les affranchir de toutes limitations mises à leurs droits ».

Par ailleurs, les « privilèges archaïques polonais (abandonnés par l'État russe dès le règne de Catherine) qui accordaient aux communautés urbaines la faculté d'introduire pour les Juifs des limitations concernant leur droit de résidence » refirent leur apparition avec une nouvelle acuité à Vilnius d'abord, puis à Kiev. A Vilnius, les Juifs se virent interdire de s'installer dans certains quartiers de la ville. A Kiev, les marchands locaux s'indignèrent que « les Juifs, au grand dam de tout un chacun, fassent commerce et affaires entre les murs des monastères de Petchersk..., qu'ils accaparent à Petchersk tous les établissements commerciaux » et excluent « les chrétiens du commerce » ; ils poussèrent le gouverneur général à obtenir l'interdiction (1827) « aux Juifs de vivre en permanence à Kiev... Seules quelques catégories d'individus pourront s'y rendre pour un temps déterminé ». « Comme toujours en pareilles circonstances, le gouvernement fut contraint de repousser à plusieurs reprises les délais fixés pour leur expulsion ». Les discussions remontèrent jusqu'au « Comité directorial », divisèrent en deux camps égaux le Conseil d'État, mais, aux termes du Règlement de 1835, Nicolas confirma l'expulsion des Juifs de Kiev. Cependant, peu de temps après, « certaines catégories de Juifs furent à nouveau autorisées à résider temporairement à Kiev ». (Mais pourquoi les Juifs étaient-ils si chanceux dans la concurrence commerciale ? Souvent, ils vendaient à des prix inférieurs à ceux des chrétiens, se contentant d'« un bénéfice moindre » que celui qu'exigeaient les chrétiens ; mais, dans certains cas, leur marchandise était réputée provenir de la contrebande. Le gouverneur de Kiev, qui avait pris la défense des Juifs, remarquait que « si les chrétiens voulaient bien s'en donner la peine, ils pourraient évincer les Juifs sans ces mesures de contrainte ».) Ainsi, « en Biélorussie, les Juifs n'avaient le droit de résider que dans les villes ; en Petite Russie, ils pouvaient vivre partout, à l'exception de Kiev et de certains villages ; en Nouvelle Russie, dans tous les lieux habités à l'exception de Nikolaïev et Sébastopol », ports militaires d'où les Juifs avaient été bannis pour raisons touchant à la sécurité de l'État.

« Le Règlement de 1835 permit aux marchands et aux manufacturiers [juifs] de participer aux principales foires des provinces de l'intérieur afin d'y faire temporairement commerce, et leur accorda le droit de vendre certaines marchandises hors de la Zone de résidence. » De même les artisans n'étaient-ils pas tout à fait privés d'accès aux provinces centrales, ne fût-ce qu'à titre temporaire. D'après le Règlement de 1827, « les autorités des provinces extérieures à la Zone de résidence avaient le droit d'autoriser les Juifs à y séjourner durant six mois ». Hessen précise : le Règlement de 1835 « et des lois ultérieures élargirent quelque peu pour les Juifs la possibilité de vivre temporairement hors de la Zone de résidence », d'autant plus que les autorités locales fermaient les yeux « quand les Juifs outrepassaient les interdits ». Ce que confirme Leskov dans une note qu'il rédigea à la demande du comité gouvernemental : « Dans les années 40 », les Juifs « firent leur apparition dans les villages de Grande Russie appartenant aux grands propriétaires afin d'y proposer leurs services... Tout au long de l'année, ils rendaient des visites opportunes "aux seigneurs de leur connaissance" » dans les provinces voisines de Grande Russie, et partout commerçaient et abattaient de la besogne. « Non seulement on ne chassait pas le Juif, mais on le retenait. » « Habituellement, les gens accueillaient et donnaient refuge aux artisans juifs... ; partout les autorités locales les traitaient avec bienveillance, car, pour eux comme pour les autres habitants, les Juifs offraient d'importants avantages. » « Avec le concours des chrétiens qui y étaient intéressés, les Juifs enfreignaient les arrêtés limitatifs. Et les autorités étaient à leur tour incitées à déroger aux lois... On dut se résoudre, dans les provinces de Russie centrale, à fixer des amendes à infliger aux propriétaires qui laissaient les Juifs s'installer chez eux. »

C'est ainsi que, conduites notamment par des considérations conservatrices (plus spécifiquement religieuses) à ne pas vouloir de fusion entre chrétiens et Juifs, les autorités de l'État russe, face à la poussée économique qui attirait les Juifs au-delà de la Zone de résidence, n'arrivaient ni à prendre une décision claire, ni à l'appliquer nettement dans les faits. Quant au caractère dynamique et entreprenant des Juifs, il souffrait d'une trop grande concentration territoriale et d'une concurrence interne trop vive ; il était naturel pour lui de déborder aussi largement que possible. Comme le remarquait I.G.Orchanski : « Plus les Juifs sont disséminés dans la population chrétienne..., plus élevé est leur niveau de vie. »

Mais on aurait du mal à contester que, même dans son périmètre officiel, la Zone de résidence des Juifs en Russie était fort vaste : en sus de ce qui avait été reçu en héritage du dense regroupement juif de Pologne, aux provinces de Vilnius, Grodno, Kaunas, Vitobsk, Minsk, Mohilev, Volhynic, Podolsk et Kiev (cela, toujours en sus de la Pologne même et de la Courlande), on avait ajouté les vastes et fertiles provinces de Poltava, Iékaterinoslav, Tchernigov, Tauride, Kherson et Bessarabie, toutes ensemble plus grandes que n'importe quel État, voire groupe d'États européen. (Peu de temps après, de 1804 au milieu des années 30, on y avait encore ajouté les riches provinces d'Astrakhan et du Caucase, mais les Juifs ne s'y installèrent guère; encore en 1824, dans celle d'Astrakhan, « aucun Juif n'était inscrit comme imposable ».) Cela faisait donc quinze provinces à l'intérieur de la zone, contre trente et une pour la « Russie profonde ». Et rares celles qui étaient plus peuplées que les provinces de Russie centrale. Quant à la part des Juifs dans la population, elle ne dépassait pas celle des musulmans dans les provinces de l'Oural ou de la Volga. Aussi la densité des Juifs dans la Zone de résidence ne résultait-elle pas de leur nombre, mais bien plutôt de l'uniformité de leurs occupations. Ce n'est que dans l'immense Russie qu'une telle zone pouvait paraître exiguë.

On nous objectera que l'étendue de cette zone était illusoire : on en excluait tous les espaces extérieurs aux villes et autres agglomérations. Mais ces espaces étaient des surfaces agricoles ou destinées à l'agriculture, et on a vu que celle-ci, accessible aux Juifs, ne les attirait pas ; tout leur problème était plutôt : comment se servir de ces espaces pour le commerce de l'eau-de-vie. Ce qui était une déviation.

Et si l'important massif juif ne s'était déplacé de l'étroite Pologne vers la vaste Russie, le concept même de Zone de résidence n'aurait jamais vu le jour. Dans l'étroite Pologne, les Juifs auraient vécu densément entassés, dans une plus grande indigence, croissant rapidement sans se livrer à aucun travail productif, 80 % de la population pratiquant le petit commerce et le métier d'intermédiaires.

En tout état de cause, nulle part on n'avait créé dans les villes russes de ghettos obligatoires pour les Juifs comme on en connaissait encore çà et là en Europe. (Si ce n'est le faubourg de Glébovo, à Moscou, pour ceux qui s'y rendaient en visiteurs.) Si l'on veut bien se rappeler une fois de plus que cette zone coexista pendant trois quarts de siècle avec le servage auquel était soumise la majorité de la population rurale russe, alors, par comparaison, le poids de ces limitations à la liberté d'aller et venir pouvait ne plus apparaître plus sous des couleurs trop sombres. Dans l'Empire russe, de nombreux peuples vivaient par millions entiers dans une forte densité à l'intérieur de leurs régions respectives. Dans les frontières d'un État multinational, les peuples vivent souvent de façon compacte en entités plus ou moins séparées. Ainsi en était-il par exemple des Karaïmes et des Juifs « des montagnes », ces derniers ayant la liberté de choisir leur lieu de résidence mais ne l'utilisant guère. Aucune comparaison possible avec les limitations territoriales, les « réserves » imposées par des colonisateurs venus d'ailleurs (anglo-saxons ou espagnols) aux populations de souche des pays conquis.

C'est précisément l'absence, chez les Juifs, d'un territoire national, vu le dynamisme dont ils faisaient preuve dans leurs déplacements, leur haut sens pratique, leur zèle dans la sphère économique, qui promettait de se transformer à bref délai en un important facteur d'influence sur la vie du pays tout entier. On peut dire que c'est le besoin de la diaspora juive d'accéder à toutes les fonctions existantes, d'une part, et, de l'autre, la crainte d'un débordement de leur activité qui alimentèrent les mesures limitatives prises par le gouvernement russe.

Oui, les Juifs de Russie se sont dans leur ensemble détournés de l'agriculture. Dans l'artisanat, ils se faisaient de préférence tailleurs, cordonniers, horlogers, joailliers. Cependant, malgré les contraintes imposées par la zone, leur activité productive ne se limitait pas à ces menus métiers. L'Encyclopédie juive publiée avant la révolution écrit que, pour les Juifs, avant le développement de l'industrie lourde, « le plus important était le commerce de l'argent ; peu importe que le Juif intervienne en qualité d'usurier-prêteur sur gages ou de changeur, de fermier des revenus publics ou privés, de tenancier ou d'affermataire - primordialement, il s'occupait d'opérations financières ». Car, même à l'époque de l'économie primaire en Russie, « la demande d'argent se faisait déjà sentir dans des proportions sans cesse croissantes70 ». De là le transfert de capitaux juifs dans l'industrie pour qu'ils y travaillent. Déjà, sous Alexandre Ier, on avait pris des dispositions énergiques pour favoriser la participation des Juifs à l'industrie, en particulier dans la draperie. « Celle-ci a joué par la suite un rôle important dans l'accumulation de capitaux entre les mains des Juifs », puis ceux-ci « n'ont pas manqué d'utiliser successivement ces capitaux dans les fabriques et usines, dans l'industrie extractive, les transports et la banque. C'est ainsi qu'a commencé la formation d'une moyenne et grande bourgeoisie juive ». Le Règlement de 1835 « prévoyait également des privilèges pour les fabricants juifs ».

juifs72 ». Vers les années 40 du 19e siècle, l'industrie sucrière connut un grand développement dans les provinces du Sud-Ouest. Les capitalistes juifs commencèrent par accorder des subsides aux raffineries appartenant aux propriétaires fonciers, puis ils se chargèrent de leur administration, puis ils en devinrent propriétaires, et enfin ils construisirent leurs propres usines. En Ukraine et en Nouvelle Russie s'affirmèrent ainsi de puissants « rois du sucre », entre autres Lazare et Lev Brodski. « La plupart de ces sucriers juifs avaient débuté dans la distillerie d'eau-de-vie... ou comme tenanciers de cabarets ». Pareille situation se retrouvait dans la minoterie. Sur l'instant, aucun contemporain ne comprit ni ne se soucia de prévoir quelle puissance matérielle d'abord, spirituelle ensuite, s'amorçait là. Bien entendu, Nicolas Ier fut le premier à ne pas voir, à ne pas comprendre. Il avait pour cela une trop haute opinion de la toute-puissance du pouvoir impérial et de l'efficacité des méthodes administratives de type militaire. Mais il désirait opiniâtrement des succès dans l'instruction des Juifs afin que ces derniers pussent dépasser leur extranéité par rapport au reste de la population, en quoi il voyait un danger majeur. Dès 1831, il indiqua au « Comité des directeurs » qu'« au nombre des mesures susceptibles d'améliorer la situation des Juifs, il fallait prêter une attention particulière à les relever par l'instruction..., par la création de fabriques, l'interdiction des mariages trop précoces, une meilleure organisation des kehalim..., un changement dans les coutumes vestimentaires». Et en 1840, lors de la création du « Comité chargé de définir les mesures visant à une transformation radicale de la vie des Juifs en Russie », l'un des premiers buts envisagés par ce comité fut de «favoriser le développement moral de la nouvelle génération par la création d'écoles juives dans un esprit contraire à l'enseignement talmudique en vigueur ».

Tous les Juifs progressistes de ce temps désiraient eux aussi des écoles dispensant un enseignement général (divisés, ils l'étaient seulement sur le point de savoir s'il fallait exclure totalement le Talmud du programme ou bien l'étudier dans les classes supérieures, « sous un éclairage scientifique, et ainsi débarrassé de tous les ajouts indésirables »). Une école d'enseignement général qui venait d'être créée à Riga eut à sa tête un jeune diplômé de l'université de Munich, Max Liliental, qui aspirait à s'investir dans la « diffusion de l'instruction parmi les Juifs russes ». En 1840, il fut cordialement reçu à Pétersbourg par les ministres de l'Intérieur et de l'Education, et rédigea à l'intention du « Comité pour la transformation de la vie des Juifs » le projet d'un consistoire et d'un séminaire de théologie dans le but de former rabbins et maîtres « selon des fondements éthiques purs », par opposition « aux talmudistes encroûtés » ; toutefois, « avant l'acquisition des principes essentiels de la foi, il ne serait pas permis d'étudier les matières profanes ». Aussi le projet ministériel fut-il modifié : on augmenta le nombre d'heures consacrées à l'enseignement des matières juives. Liliental chercha aussi à persuader le gouvernement de prendre des mesures préventives contre les hassidim, mais sans succès : le pouvoir « désirait une union de façade entre les différents milieux sociaux juifs qui se faisaient la guerre ». Liliental, qui avait mis au point son école de Riga « avec un succès époustouflant », fut invité par le ministère à visiter les provinces de la Zone de résidence afin de concourir, par des réunions publiques et des rencontres avec les personnalités juives, à l'œuvre d'éducation. Son voyage - extérieurement du moins - fut un grand succès ; en règle générale, il ne rencontra guère d'hostilité ouverte et semblait être parvenu à convaincre les milieux influents du monde juif. « Les ennemis... de la réforme... se devaient d'exprimer extérieurement leur approbation. » Mais l'opposition cachée était bien entendu très importante. Et quand la réforme scolaire finit par être appliquée, Liliental renonça à sa mission. En 1844, il partit inopinément pour les Etats-Unis pour ne plus revenir. « Son départ de Russie - peut-être une manière de fuite - reste entouré de mystère. »

Ainsi, sous Nicolas Ier, non seulement les autorités ne s'opposaient pas à l'assimilation des Juifs, mais elles y appelaient ; mais les masses juives, restées sous l'influence du kahal, craignant des mesures contraignantes dans le domaine religieux, ne s'y prêtèrent guère. Il n'empêche que la réforme scolaire commença bel et bien en cette année 1844, en dépit de l'extrême résistance des dirigeants des kehalim. (Et bien qu'«en créant ces écoles juives on n'eût pas du tout en vue de réduire le nombre des Juifs dans les établissements d'enseignement général ; au contraire, on faisait bien remarquer que ceux-ci devaient, comme auparavant, être ouverts aux Juifs ».) Deux sortes d'écoles publiques juives furent créées (« sur le modèle des écoles élémentaires juives en Autriche ») : de deux ans, correspondant aux écoles paroissiales russes, et de quatre ans, correspondant aux écoles de district. Seules les disciplines juives y étaient enseignées par des pédagogues juifs (et en hébreu) ; les autres l'étaient par des enseignants russes. (Comme l'apprécia Lev Deitch, un révolutionnaire frénétique : « Le monstre couronné a donné l'ordre de leur [aux enfants juifs] apprendre le russe ».) Pendant de longues années, ces écoles furent dirigées par des chrétiens, et ne le furent par les Juifs que bien plus tard.

« Fidèle au judaïsme traditionnel, ayant appris ou subodoré l'objectif secret d'Ouvarov [ministre de l'Éducation], la majorité de la population juive voyait dans ces mesures gouvernementales en matière d'instruction un moyen de persécution comme les autres. » (Ledit Ouvarov qui, de son côté, cherchait à rapprocher les Juifs de la population chrétienne par l'éradication «des préjugés inspirés par les préceptes du Talmud », voulait exclure totalement celui-ci de l'enseignement, le considérant comme un recueil antichrétien). Continuant pendant de nombreuses années encore à se défier des autorités russes, la population juive se détournait de ces écoles et nourrissait à leur égard une vraie phobie : « De même que la population cherchait à échapper à la conscription, elle se défiait de ces écoles, craignant de laisser ses enfants dans ces foyers de "libre-pensée". » Les familles juives aisées envoyaient souvent dans les écoles publiques non pas leur propre progéniture, mais celle des milieux pauvres. C'est ainsi que fut confié à une école publique P. B. Axelrod ; il passa ensuite au collège, puis lui échut son ample notoriété politique en tant que compagnon de lutte de Plekhanov et de Deitch au sein de la Libération du travail.) Si, en 1855, rien que les heder dûment enregistrés comptaient 70 000 enfants juifs, les écoles publiques des deux types n'en accueillaient que 3 200.

Cette peur face à l'enseignement public a longtemps perduré dans les milieux juifs. L. Deitch se remémore ainsi les années 60, et non pas dans un trou perdu, mais à Kiev : « Je me souviens bien de ce temps où mes compatriotes considéraient comme un péché d'apprendre le russe » et ne toléraient son usage « que dans les relations avec les goyim». A. G. Sliosberg se souvient que, jusque dans les années 70, le fait d'entrer au collège était considéré comme une trahison de l'essence de la judaïté, l'uniforme de collégien étant signe d'apostasie. « Entre Juifs et chrétiens il y avait un abîme que ne pouvaient franchir que quelques rares Juifs, et uniquement dans les grandes villes où l'opinion publique juive ne paralysait pas trop la volonté de chacun. » La jeunesse attachée aux traditions juives n'aspirait pas à étudier dans les universités russes, bien que le diplôme de fin d'études, selon la loi sur le recrutement de 1827, dispensât à vie du service militaire. Toutefois, Hessen souligne que chez les Juifs russes appartenant « aux milieux les plus aisés », « le désir spontané d'intégrer... les écoles publiques allait en grandissant».

Il ajoute : dans les écoles publiques juives, « non seulement les surveillants chrétiens, mais la majorité' des instituteurs juifs, qui enseignaient les disciplines juives en langue allemande, étaient bien loin d'être du niveau requis ». Aussi, « parallèlement à la création de ces écoles publiques, on décida d'organiser une école supérieure destinée à la formation des maîtres..., de former des rabbins mieux instruits, susceptibles d'agir dans un sens progressiste sur les masses juives. Des "écoles rabbiniques" de ce type furent fondées à Vilnius et à Jitomir (1847) ». « Malgré leurs défauts, ces écoles furent d'une certaine utilité », si l'on en croit le témoignage du libéral J.Hessen, « la génération montante se familiarisant avec la langue russe et sa grammaire ». Le révolutionnaire M. Krol est du même avis, tout en s'obligeant à condamner sans réserve le gouvernement : « Les lois de Nicolas Ier instituant les écoles publiques primaires et les écoles rabbiniques avaient beau être réactionnaires et hostiles aux Juifs, malgré tout, ces écoles, bon gré, mal gré, permettaient à un petit nombre d'enfants juifs de s'initier à l'enseignement profane. » Quant aux intellectuels « éclairés » (les maskilim) et à ceux qui méprisaient désormais les « superstitions des masses », ils «n'avaient pas où aller », toujours selon Krol, et restaient des étrangers parmi les leurs. « Cette évolution n'en a pas moins joué un rôle énorme dans l'éveil spirituel des Juifs russes durant la seconde moitié du 19e siècle », même si les maskilim, désireux d'éclairer les masses juives, rencontraient «l'opposition féroce des croyants juifs fanatiques qui voyaient dans la science profane une aliénation au démon ».

En 1850 fut créée une espèce de superstructure : un institut de « Juifs savants », ainsi qu'un corps d'inspecteurs consultants auprès des responsables d'académies. Ceux qui sortaient des écoles rabbiniqucs nouvellement créées occupèrent dès 1857 les fonctions de « rabbins publics » ; élus de mauvaise grâce par leur communauté, leur désignation était soumise à l'aval des autorités de leur province. Mais leur responsabilité resta d'ordre purement administratif : les communautés juives les considéraient comme des ignares dans les sciences hébraïques, et les rabbins traditionnels étaient maintenus ès qualités de « rabbins spirituels » authentiques. (De nombreux diplômés des écoles rabbiniques, « ne trouvant de postes, ni de rabbins ni d'instituteurs », poursuivaient leurs études à l'université94, puis se faisaient médecins ou avocats.)

Nicolas Ier ne relâchait cependant pas sa pression en vue de réglementer la vie interne de la communauté juive. Le kahal, qui possédait déjà un immense pouvoir sur la communauté, se renforça encore à partir du moment où fut introduite la conscription : lui échut le droit de « livrer au recrutement, à tout moment, tout Juif qui n'acquittait pas ses redevances, qui n'avait pas de domicile fixe ou commettait des écarts de conduite intolérables à la société juive », et il usait de ce droit au profit des riches. «Tout cela a nourri l'indignation des masses vis-à-vis des dirigeants des kehalim et devint l'une des causes de l'irrémédiable déclin du kahal.» Aussi, en 1844, les kehalim «furent partout dissous, et leurs fonctions transmises aux municipalités et aux mairies » ; autrement dit, les communautés juives urbaines se retrouvèrent soumises à la législation uniforme de l'État. Mais cette réforme non plus ne fut pas menée à son terme : la collecte des sempiternels et évanescents arriérés, la levée des recrues furent à nouveau confiées à la communauté juive dont les « préposés au recrutement » et les collecteurs d'impôts se virent substituer aux anciens des kehalim. Quand aux registres des actes, et, partant, au décompte de la population, ils restèrent aux mains des rabbins.

Le gouvernement de Nicolas prit également position sur l'inextricable problème des collectes d'impôts internes aux communautés juives, en premier lieu celui dit de la « cassette » (impôt indirect sur la consommation de la viande casher). Une disposition de 1844 précisait qu'il fallait utiliser une partie du montant de cette collecte pour couvrir les arriérés publics de la communauté, financer l'organisation des écoles juives, distribuer des subsides aux Juifs qui se vouaient à l'agriculture. Mais surgit là encore un imbroglio imprévu : bien que les Juifs « fussent assujettis à la capitation au même titre que les bourgeois chrétiens », c'est-à-dire à un impôt direct, « la population juive, grâce au montant de la "cassette", se trouvait dans une situation pour ainsi dire privilégiée pour s'acquitter de la redevance » ; en effet, désormais, «les Juifs, y compris des milieux les plus aisés, ne couvraient par des versements personnels qu'une partie insignifiante des impôts dus au fisc, en transformant le solde en arriérés », et ceux-ci ne cessaient de s'accumuler : vers le milieu des années 50, ils dépassaient les 8 millions de roubles. S'ensuivit alors un nouveau décret impérial dicté par l'exaspération : « pour chaque 2 000 roubles » d'arriérés nouveaux, « livrer au recrutement un adulte ».

En 1844 fut entreprise une nouvelle et énergique tentative - de nouveau avortée - pour expulser les Juifs des villages. Hessen écrit de façon imagée que, « dans les lois russes destinées à normaliser la vie des Juifs, on entend comme un cri de désespoir : malgré toute son autorité, le gouvernement ne parvient pas à extirper l'existence des Juifs des tréfonds de la vie russe ».

Non, les dirigeants de la Russie n'avaient toujours pas pris conscience de toute la pesanteur, voire de l'« inassimilabilité » de l'immense legs juif reçu en cadeau aux termes des successifs partages de la Pologne : que faire de cet ensemble intrinsèquement résistant et en rapide expansion dans le corps national russe ? Ils ne trouvaient pas de décisions sûres et étaient d'autant plus incapables de prévoir l'avenir. Les très énergiques mesures de Nicolas Ier déferlaient l'une après l'autre, mais la situation ne faisait, semble-t—il, que se compliquer.

Un semblable échec, qui allait en s'amplifiant, poursuivit Nicolas Ier dans sa lutte contre la contrebande des Juifs aux frontières. En 1843, il enjoignit catégoriquement d'expulser tous les Juifs d'une zone-tampon de cinquante kilomètres de profondeur jouxtant l'Autriche et la Prusse, en dépit du fait qu'«à certaines douanes frontalières les marchands qui commerçaient étaient pratiquement tous juifs" ». La mesure édictée fut aussitôt corrigée par de nombreuses exemptions : d'abord fut accordé un délai de deux ans pour la vente des biens, puis cette durée fut prorogée. Une aide matérielle fut proposée aux expulsés pour leur nouvelle installation ; de surcroît, ils étaient exemptés pour cinq ans de toute redevance. Plusieurs années durant, le transfert ne fut même pas amorcé, et bientôt « le gouvernement de Nicolas Ier cessa d'insister sur l'expulsion des Juifs de cette bande frontalière de cinquante kilomètres, ce qui permit à une partie d'entre eux de rester là où ils résidaient ».

C'est à cette occasion que Nicolas reçut un nouvel avertissement dont il ne mesura pas la portée ni les conséquences pour l'ensemble de la Russie : cette mesure redoutable, mais très partiellement appliquée, qui visait à chasser les Juifs de la zone frontalière, motivée par une contrebande qui avait pris un extension dangereuse pour l'État, avait suscité en Europe une indignation telle qu'on peut se demander si ce n'est pas elle qui brouilla drastiquement l'opinion publique européenne avec la Russie. C'est dire qu'il faut peut-être dater de ce décret particulier de 1843 le tout début de l'ère où le monde juif occidental, dans la défense de ses coreligionnaires en Russie, se mit à exercer une influence déterminante qui, dès lors, ne devait plus retomber.

L'une des manifestations de cette nouvelle attention fut l'arrivée en Russie, en 1846, de sir Moses Montefiore, porteur d'une lettre de recommandation de la reine Victoria le chargeant d'obtenir l'« amélioration du sort de la population juive » de Russie. Il se rendit dans plusieurs villes à forte densité juive ; puis, d'Angleterre, envoya, pour présentation à l'Empereur, une longue missive recommandant d'affranchir les Juifs de toute législation limitative, de leur accorder l'« égalité des droits avec tous les autres sujets » (à l'exception, bien sûr, des paysans serfs), « dans l'immédiat : abolir toutes contraintes dans l'exercice du droit de s'installer et de circuler entre les limites de la Zone de résidence », autoriser marchands et artisans à se rendre dans les provinces centrales, « permettre d'employer des chrétiens au service des Juifs..., rétablir le kahal... ».

Mais, tout à l'opposé, Nicolas ne relâcha pas sa détermination à mettre de l'ordre dans la vie des Juifs de Russie. Il ressemblait à Pierre le Grand dans sa résolution à structurer par décret tout l'Etat et toute la société d'après son plan, et à réduire la complexité de la société à des catégories simples, aisées à cerner, comme jadis Pierre « ébarbait » tout ce qui dérangeait la nette configuration des classes imposables.

Il s'agissait cette fois de différencier la population juive des villes - les bourgeois. Ce projet vit le jour en 1840 ; dès lors qu'on se proposait de dépasser la singularité nationale et religieuse des Juifs (les opinions de Levinson, Feiguine, Gueseanovski furent alors examinées), on s'évertua à « étudier la racine de leur isolement opiniâtre » par rapport « à l'ensemble de la société civile », « l'absence chez eux de tout travail productif », leur « pratique nuisible de menus métiers s'accompagnant de toutes sortes de fraudes et de ruses ». L'« oisiveté » de nombreux Juifs, les milieux gouvernementaux l'imputaient à « des habitudes invétérées » ; ils considéraient que « la masse juive aurait bien pu se trouver des gagne-pain, mais se refusait par tradition à exercer certains types d'emplois ».

Le comte Kissilev proposa à l'Empereur la mesure suivante : sans toucher aux marchands juifs, parfaitement bien installés, se préoccuper des Juifs dits bourgeois, plus précisément les répartir en deux catégories : compter dans la première ceux qui bénéficient d'une sédentarité à toute épreuve et de biens, inclure dans la seconde ceux qui en sont dépourvus et leur fixer un délai de cinq ans pour se faire soit artisans dans des ateliers, soit cultivateurs. (On considérait comme artisan celui qui s'inscrivait pour toujours dans un atelier : comme bourgeois sédentaire, celui qui s'était inscrit dans un atelier pour un certain temps"".) Quant à ceux qui ne rempliraient pas ces conditions au bout du délai de cinq ans et resteraient confinés dans leur état antérieur, ils seraient considérés comme « inutiles » et assujettis à un service militaire et à une période de travail d'un type particulier : on les enrôlerait dans l'armée (à partir de 20 ans) en nombre trois fois plus élevé que ne le voulait la norme, non pour les vingt-cinq ans habituels de service militaire, mais pour seulement dix. et, pendant ce temps, « on les utiliserait dans l'armée de terre ou la marine en leur inculquant avant tout différents métiers pour en faire ensuite, avec leur accord, des artisans ou des cultivateurs », autrement dit, on leur dispenserait de force un enseignement professionnel. Mais le gouvernement ne disposait pas de fonds pour ce faire et envisageait d'utiliser l'impôt de la «cassette », la société juive ne pouvant qu'être intéressée par cet effort visant à réhabiliter ses membres par le travail.

En 1840, Nicolas Ier donna son aval au projet. (L'expression « Juifs inutiles » fut remplacée par « n'exerçant pas de travail productif ».) Toutes les mesures visant à transformer la vie des Juifs se réduisit à un arrêté unique prévoyant les étapes suivantes :

  1. « régularisation de la collecte de la "cassette" et suppression du kahal » ;
  2. création d'écoles d'enseignement général pour les Juifs ;
  3. institution des « rabbins de province » ;
  4. «installation des Juifs sur des terres appartenant à l'Etat » pour qu'ils s'occupent d'agriculture ;
  5. catégorisation ;
  6. interdiction de porter l'habit à longs pans.

Kissilev pensait pour sa part introduire la catégorisation sociale dans un avenir assez éloigné ; Nicolas la plaça avant l'agriculture, laquelle, depuis un quart de siècle, n'avait cessé de constituer un échec .

Toutefois, la catégorisation prévoyait un délai de cinq ans pour le choix des occupations, et la mesure elle-même ne fut annoncée qu'en 1846, si bien qu'elle ne pouvait entrer dans les faits qu'à partir de janvier 1852. (En 1843, le gouverneur général de Nouvelle Russie, le comte M. Vorontsov, s'éleva contre ladite mesure : il écrivit que les occupations « de cette classe nombreuse de marchands et d'intermédiaires étaient "décriées", que l'on avait rangé au nombre des éléments "inutiles" [80 %] de la population juive », ce qui revenait à dire que 80 % des Juifs s'adonnaient principalement au commerce. Vorontsov espérait que, vu les vastes potentialités économiques de la Nouvelle Russie, « on pourrait éviter toute mesure de contrainte » ; il n'estimait pas nécessaire d'expulser les Juifs des villages, mais pensait qu'il suffisait d'intensifier leur instruction. Il avertissait que la catégorisation susciterait vraisemblablement l'indignation en Europe.)

Échaudé par la façon dont l'Europe avait réagi à la tentative d'expulser les Juifs de la zone frontalière, le gouvernement russe rédigea en 1846 un communiqué circonstancié sur la nouvelle mesure : en Pologne, les Juifs n'avaient ni la citoyenneté, ni le droit de posséder des biens immeubles, et devaient donc se limiter à pratiquer le petit commerce et la vente d'alcool ; incorporés à la Russie, ils ont vu les limites de leur résidence élargies, ils ont reçu les droits civiques, l'accès à la classe des marchands dans les villes, le droit de posséder de l'immobilier, celui d'entrer dans la catégorie des agriculteurs, le droit à l'instruction, y compris l'accès à l'université et aux académies).

Il faut le reconnaître, les Juifs ont bel et bien reçu tous ces droits dès les premières décennies de leur présence dans la fameuse « prison des peuples ». Il n'empêche : un siècle plus tard, dans un recueil rédigé par des auteurs juifs, on trouve l'appréciation suivante : « Lors de l'annexion à la Russie des provinces polonaises avec leur population juive, des promesses furent faites, relatives aux droits, et des tentatives pour les réaliser [ A.S. lesdites promesses furent tenues, et les tentatives ne furent pas sans succès]. Mais, à la même époque, on avait commencé les expulsions massives hors des villages [en effet, elles avaient été esquissées, mais sans être jamais effectives], procédé à une double imposition [qui ne fut pas prélevée de façon systématique, pour être ensuite abandonnée] et à l'institution de la Zone de résidence » [ nous avons vu que les frontières de cette zone avaient été initialement un héritage géographique]. Si l'on pense que cette façon d'exposer l'histoire est objective, alors on n'accédera jamais à la vérité.

Mais, malheureusement, soulignait ensuite le communiqué gouvernemental de 1846, les Juifs n'ont pas profité de bon nombre de ces mesures : « Se défiant constamment d'une intégration à la société civile dans laquelle ils vivent, ils ont gardé pour la plupart leur ancien mode de vie, profitant du travail des autres, ce qui, de tous côtés, entraîne légitimement les plaintes des habitants. » « Aussi, dans le but [d'élever le niveau de vie des Juifs]..., il importe de les délivrer de leur dépendance vis-à-vis des anciens de la communauté, héritiers des ex-dirigeants du kahal, de diffuser dans la population juive l'instruction et des connaissances pratiques, de créer des écoles juives d'enseignement général, de fournir les moyens pour leur passage à l'agriculture, d'estomper les différences vestimentaires » qui indisposent à rencontre de nombreux Juifs. Quant au gouvernement, « il s'estime en droit d'espérer que les Juifs abandonneront toutes leurs façons de vivre répréhensibles et se tourneront vers un travail réellement productif et utile ». Seuls ceux qui s'y refuseront feront l'objet de « mesures incitatives en tant qu'éléments parasites pesant sur la société et lui nuisant ».

Dans sa réponse à ce texte, Montefiore condamna la catégorisation en insistant sur le fait que tout le malheur venait des limitations imposées à la libre circulation des Juifs et à leur commerce. Nicolas rétorqua que si le passage des Juifs à un travail productif était couronné de succès, le temps, « de lui-même, adoucirait progressivement ces limitations». Il comptait sur la possibilité d'une rééducation par le travail... Tenu en échec ici, là et ailleurs dans ses efforts pour transformer le mode de vie des Juifs, il eut l'ambition de briser le repli des Juifs sur eux-mêmes et de résoudre le problème de leur intégration à la population environnante par le travail, et le problème du travail par une conscription drastiquement renforcée.

La réduction pour les Juifs de la durée du service militaire (de 25 à 10 ans) et l'intention de les doter d'une formation professionnelle ne se voyaient guère ; ce qui était perçu concrètement, c'était la levée des recrues, désormais proportionnellement trois fois plus nombreuses que chez les chrétiens : « Dix recrues par an pour mille habitants mâles, et pour les chrétiens sept recrues pour mille une fois tous les deux ans ».

Face à ce renforcement de la levée des recrues, davantage de gens cherchèrent à y échapper. Ceux qui étaient désignés pour la conscription se cachaient. En guise de représailles, à la fin de 1850, un arrêté stipula que toute recrue non livrée dans les délais devait être compensée par trois recrues supplémentaires en sus de la défaillante ! Désormais, les communautés juives étaient intéressées à capturer les fuyards ou à leur substituer des innocents. (En 1853 fut édicté un « arrêté permettant aux communautés juives et à de simples particuliers de présenter en qualité de recrue tout individu pris sans papiers ».) On vit apparaître au sein des communautés juives des « preneurs » ou des « rafleurs » rémunérés qui capturaient leurs « prises » ; à la remise de ceux qui ne répondaient pas à l'appel, ou qui portaient des passeports périmés - même s'ils venaient d'une autre province -, ou des adolescents sans famille, ils recevaient un reçu de la communauté qui avait usé de leurs services. Mais tout cela ne suffisait pas à compenser les recrues manquantes. Et, en 1852, on ajouta deux nouveaux arrêtés : le premier prévoyait, pour chaque recrue fournie en sus du quota imposé, de dégrever la communauté de 300 roubles d'arriérés ; le second « interdisait le recel des Juifs qui se soustrairaient au service militaire et exigeait que fussent sévèrement punis ceux qui avaient fui la conscription, d'imposer des amendes aux communautés qui les avaient cachés, et, à la place des recrues manquantes, d'enrôler leurs proches ou les dirigeants des communautés responsables de la livraison des recrues dans les délais réglementaires. Cherchant par tous les moyens à échapper au recrutement, de nombreux Juifs s'enfuyaient à l'étranger ou s'en allaient dans d'autres provinces ».

Dès lors, le recrutement donna lieu à une véritable bacchanale : les «rafleurs » se firent de plus en plus acharnés ; au contraire, les hommes en bonne santé et capables de travailler se carapatèrent, se planquèrent, et les arriérés des communautés ne firent qu'augmenter. La partie sédentaire et productive émit protestations et requêtes : si le recrutement se met à frapper dans une mesure égale les « éléments utiles » et ceux qui n'exercent pas de travail productif, alors les vagabonds trouveront toujours moyen de se cacher et tout le poids du recrutement tombera sur les « utiles », ce qui répandra parmi eux le désordre et la ruine. Les débordements administratifs rendirent criante l'absurdité de la situation du fait des difficultés qui s'ensuivirent ; on s'interrogea par exemple sur les différents types d'activité : sont-ils « utiles » ou pas ? Ce qui mit en ébullition les ministères pétersbourgeois. Le Conseil d'État demanda qu'on retardât la catégorisation sociale tant que ne seraient pas élaborés les règlements des ateliers. L'Empereur, lui, ne voulait pas attendre. En 1851 furent publiées les «Règles provisoires de catégorisation des Juifs » ; en 1852, « des règles particulières pour les ateliers juifs », visant à les conforter. La population juive manifestait une vive inquiétude, mais, selon le témoignage du gouverneur général de la région du Sud-Ouest, elle ne croyait plus que cette catégorisation allait entrer en vigueur.

Et, de fait, « ... elle n'eut pas lieu ; la population juive ne fut pas répartie en catégories ». En 1855, Nicolas Ier mourut subitement, et la catégorisation fut abandonnée pour toujours.
br> Tout au long des années 1850-1855, le souverain avait dans l'ensemble fait preuve d'un orgueil et d'une assurance passant toute limite, accumulant de grossières bévues qui nous entraînèrent stupidement dans la guerre de Crimée face à une coalition d'Etats, avant de trépasser subitement alors que le conflit faisait rage.

La mort soudaine de l'Empereur sauva les Juifs d'une situation difficile, tout comme ils allaient être sauvés, un siècle plus tard, par la mort de Staline.

Ainsi s'achevaient les six premières décennies de présence massive des Juifs en Russie. Il faut reconnaître que ni leur niveau ni leur manque de lucidité ne préparaient les autorités russes d'alors à affronter un problème aussi enraciné, aussi noueux, aussi complexe. Mais apposer sur ces dirigeants russes l'estampille « persécuteurs des Juifs » revient à déformer leurs intentions et à majorer leurs possibilités.

Chapitre 4 - À l'époque des réformes

Au moment où Alexandre II accéda au trône, le problème paysan était plus que mûr depuis un siècle et exigeait impérativement une solution. Mais il apparut subitement qu'il n'était pas moins urgent d'en trouver une au problème juif, moins ancien que le vieux et cruel système du servage, et qu'on avait pu estimer de moindre importance pour le pays. (Pourtant, désormais, tout au long du 19e siècle, et à la douma d'État jusqu'en 1917, ces deux problèmes, juif et paysan, apparaîtront liés, vont rivaliser et entrelacer leurs destinées concurrentes.)

En outre, Alexandre II avait reçu le trône alors que le pays était empêtré dans la dure guerre de Crimée contre une Europe occidentale coalisée, et dans l'incertitude d'une décision difficile à prendre - tenir bon ou se rendre.

Dès son intronisation, « des voix se firent entendre pour la défense de la population juive » et, quelques semaines plus tard, l'Empereur prit la décision de « mettre sur un pied d'égalité les Juifs avec le reste de la population pour la conscription et de cesser de recruter des mineurs ». (Peu de temps après, le projet d'une « division en catégories » des Juifs bourgeois fut abandonné; autrement dit, « toutes les classes de la population juive allaient désormais être égales devant la conscription ».) Décision confirmée dans le Manifeste du couronnement de 1856 : « Une recrue juive, pour être admise, doit être de même âge que les autres et répondre aux critères définis pour les recrues d'autres conditions, et la conscription des Juifs d'âge mineur doit être abandonnée. » On supprima alors définitivement l'institution des cantonistes militaires, si bien que les Juifs, parmi eux, qui n'avaient pas atteint 20 ans, même s'ils avaient été déjà faits soldats, furent rendus à leurs parents. Les gradés subalternes qui avaient accompli toute la durée de leur service militaire recevaient avec leurs descendants le droit de résidence sur tout le territoire de l'Empire russe. (Ils s'établissaient là où ils avaient achevé leur service militaire et, résidents désormais permanents, y devinrent souvent fondateurs de communautés juives. Dérision de l'Histoire ou en guise de châtiment historique : les descendants sédentarisés de ces cantonistes ont gratifié la Russie et la dynastie des Romanov de Iakov Sverdlov !)

Le même Manifeste de 1856 remettait aux habitants juifs « tous les arriérés [fort importants] de la redevance » pour les années passées. (« Mais, dès les cinq années suivantes, les nouveaux arriérés s'élevèrent à 22 % de la redevance due. »)

Plus globalement, Alexandre II exprima son intention de résoudre le problème juif, pour l'essentiel, dans un sens favorable. La façon de le poser changea du tout au tout. Sous Nicolas Ier, le gouvernement s'était en premier lieu donné pour tâche de transformer le mode de vie des Juifs en l'assouplissant progressivement par le travail productif et l'instruction, pour arriver ensuite à la levée des limitations administratives ; alors que, sous Alexandre H, au contraire, le gouvernement commença par lever rapidement contraintes et limitations sans trop chercher quelles étaient éventuellement les causes profondes de l'isolement des Juifs, dans l'espoir que tous les autres problèmes se résoudraient d'eux-mêmes ; il entama donc son action « avec l'intention d'intégrer ce peuple à la population de souche », comme il est dit dans l'ordonnance impériale de 1856.

A cet effet, on créa un nouveau « Comité pour l'organisation de la vie des Juifs » (le septième voué aux affaires juives, mais nullement le dernier). Son président, derechef le comte Kissilev, déclara dans son rapport à l'Empereur que le but - « assimiler les Juifs au reste de la population » - « était entravé par diverses limitations adoptées à titre temporaire et qui par rapport aux lois générales, recèlent de nombreuses contradictions et font naître la perplexité » ; à quoi l'Empereur répondit en ordonnant de « revoir toutes les réglementations existantes concernant les Juifs afin de les mettre en accord avec l'intention générale d'assimiler les Juifs à la population de souche dans la mesure où leur état moral le permettra » (il visait par là « le fanatisme et la nocivité économique qu'on leur prête »).

Non, ce n'est pas pour rien que vécurent en Russie et Herzen avec sa Cloche, et Biélinski, et Granovski, et Gogol (car lui aussi, sans poursuivre un but identique, avait agi dans le même sens qu'eux). Sous l'écorce du règne austère de Nicolas, le besoin de réformes décisives n'avait cessé de grandir, de même que les forces et les hommes pour les réaliser, et, chose étonnante, les hauts dignitaires éclairés de l'État furent plus sensibles à ces nouveaux projets que les membres (non fonctionnaires) de l'élite cultivée. L'impact sur le problème juif fut immédiat. Et les ministres de l'Intérieur (Lanskoï d'abord, puis Valouev) et les gouverneurs généraux des régions de l'Ouest et du Sud-Ouest ne cessèrent de soumettre leurs réflexions au souverain qui les accueillait avec un vif intérêt. « Le gouvernement, de sa propre initiative, avec le soutien de l'Empereur », apporta des améliorations partielles au statut juridique des Juifs, à quoi s'ajoutèrent les autres réformes libératrices concernant autant les Juifs que le reste de la population.

En 1858, le gouverneur général de Nouvelle Russie, Stroganov, proposa d'accorder immédiatement, d'un seul tenant, tous les droits aux Juifs, mais le Comité, placé maintenant sous la présidence de Bloudov, hésita, ne se montra pas prêt à faire sienne une telle mesure ; en 1859, il fit remarquer que « si les Juifs d'Europe occidentale, dès la première invite de leur gouvernement, envoyèrent leurs enfants dans les écoles communes et se tournèrent d'eux-mêmes vers des occupations utiles, le gouvernement russe, lui, doit lutter avec les préjugés et le fanatisme des Juifs », et c'est pourquoi « accorder des droits égaux aux Juifs ne peut se faire que progressivement, au fur et à mesure de la diffusion d'une instruction véritable parmi eux, des changements dans leur mode de vie et de l'orientation de leur activité vers des occupations utiles ».

Le Comité vit alors se déployer divers arguments hostiles à l'égalisation des droits : le problème débattu est moins juif que russe ; il serait imprudent de procéder à une égalisation totale avant que ne s'élève le niveau d'éducation et de culture de la population russe dont la masse inculte ne saura résister à la poussée économique d'un monde juif soudé ; les Juifs ne cherchent pas du tout à s'intégrer aux citoyens de ce pays, mais à bénéficier de tous les droits civils tout en conservant leurs particularismes et un caractère monolithique que l'on n'observe pas chez les Russes.

Cependant, ces voix n'eurent aucune influence. Les limitations qui frappaient les Juifs tombèrent les unes après les autres. En 1859, on abrogea l'interdit de 1835 qui ne permettait pas aux Juifs d'affermer ou administrer les domaines de propriétaires terriens qui étaient par ailleurs habités. (Donc, de ce fait, l'interdiction de disposer de paysans - il est vrai qu'auparavant, «dans des cas isolés, cette interdiction... était secrètement transgressée ». Mais, après 1861, les terres restées aux mains des propriétaires ne purent plus être considérées comme « habitées ».) Cette modification avait pour but de « permettre aux propriétaires de faire plus facilement et ouvertement appel à l'aide des Juifs » en raison de la dégradation économique des domaines, mais aussi « pour élargir tant soit peu aux Juifs le champ par trop étroit de leur sphère d'activité ». Désormais, les Juifs pouvaient affermer ces terres et s'y établir, mais non pas en devenir propriétaires. Précisément, dans la région du Sud-Ouest, «des capitaux importants, susceptibles d'être affectés à l'achat de terres, s'étaient concentrés entre les mains de certains Juifs..., mais les Juifs refusaient de confier leurs capitaux [aux propriétaires terriens] en les gageant sur les domaines, dès lors qu'en cas de besoin ils ne pouvaient les acquérir». Bientôt, cependant, dans les limites de la Zone de résidence, les Juifs reçurent également le droit d'acheter des terres aux propriétaires".

Avec le développement des chemins de fer et du trafic fluvial, l'une des activités juives, celle des auberges et des relais de poste, se trouva en déclin. De même les nouveaux tarifs douaniers, plus libéraux, diminuèrent drastiquement les « profits nés de l'industrie de la contrebande ». En 1861 fut abrogée l'interdiction faite aux Juifs d'affermer certains revenus des domaines. Mais en cette même année 1861 fut abandonné le système des fermages publics et celui de l'eau-de-vie. Ce fut un coup très rude pour la grosse entreprise juive ; « fermier et entrepreneur, chez les Juifs, sont des mots synonymes de richard » ; désormais, écrit Orchanski, « on ne pouvait plus qu'avoir la nostalgie du temps de la guerre de Crimée, quand les entrepreneurs, moyennant quelques accommodements avec leur conscience et, dans certaines sphères, une curieuse notion de l'intérêt public, empochaient des millions » ; « des milliers de Juifs vivaient et gagnaient bien leur vie sous les ailes bénies des fermages » - et voici que, désormais, l'intérêt général prévalait, si bien que ces entreprises devinrent moins lucratives. Le « commerce de l'alcool » se fit lui aussi « bien moins rentable... qu'à l'époque du système des fermages ».

Quand, dans la production d'eau-de-vie, le système de l'accise se substitua progressivement à celui du fermage, les Juifs ne connurent aucune limitation particulière et purent pratiquer la vente d'alcool et le fermage de distilleries sur leurs lieux de résidence aux conditions générales. Ils profitèrent abondamment du droit de fermage et d'acquisition tout au long des vingt années qui suivirent ; aux alentours des années 80, selon les provinces de la Zone de résidence, les Juifs possédaient de 32 % à 76 % des distilleries, et presque toutes revêtaient la « dimension d'une grosse entreprise». Dans la région du Sud-Ouest, en 1872, les Juifs affermaient 89 % des distilleries. Dès 1863, on avait autorisé aux Juifs de se livrer à la distillation en Sibérie occidentale et orientale (car « les plus remarquables spécialistes dans le domaine de la distillation se trouvent presque exclusivement parmi les Juifs »), et, à partir de 1865, les distillateurs juifs se virent accorder le droit d'habiter le lieu de leur choix.

Pour ce qui concerne le commerce d'alcool dans les campagnes, rappelons que, vers le début des années 80, le tiers de la population juive de la « zone » vivait dans les campagnes, à deux ou trois familles par village, vestiges de leur activité d'aubergistes. En 1870, un communiqué officiel du gouvernement souligna que « le commerce d'alcool dans la région de l'Ouest s'est exclusivement concentré entre les mains des Juifs, et que les abus qu'on rencontre dans ces établissements dépassent les limites du tolérable ».

L'on exigea alors des Juifs qu'ils ne se livrassent au commerce d'eau-de-vie que sous leur propre toit. Sliosberg explique le sens de cette exigence : dans les villages de la Petite Russie, c'est-à-dire hors des structures héritées de la Pologne, les propriétaires fonciers n'avaient pas le droit de se livrer au commerce de spiritueux ; partant, les Juifs ne pouvaient le leur racheter. Mais les Juifs ne pouvaient pas non plus leur acheter la moindre parcelle de terre ; aussi prenaient-ils à bail les maisons des paysans et s'y livraient-ils au commerce de la vodka. Quand ce type de commerce, à partir de maisons qui n'étaient pas les leurs, leur fut interdit, cette prohibition fut souvent contournée par un commerce sous « prête-nom » : une patente fictive pour le débit de boissons était délivrée à un chrétien tandis que le Juif ne figurait chez lui que comme locataire.

Pareillement, l'« article pénal » (comme l'appelle l'Encyclopédie juive), c'est-à-dire la sanction accompagnant l'interdiction faite aux Juifs d'utiliser des chrétiens à leur service personnel, fut abrogé en 1865 comme « incompatible avec l'esprit général des mesures de tolérance adoptées ». Du coup, « de nombreuses familles juives..., dès la fin des années 60, recoururent aux services de chrétiens ».

Voici malheureusement un trait caractéristique de l'historiographie juive en Russie : si, hier, pour arracher un droit quelconque, on a concentré sur lui toute son attention et livré pour lui un combat exclusif, et qu'aujourd'hui ce droit est obtenu, on ne le considère plus désormais que comme une vétille. On a ainsi beaucoup glosé sur la « double redevance » due par les Juifs, comme si elle avait existé depuis des siècles, alors qu'elle ne fut imposée que l'espace de quelques années, sans avoir d'ailleurs été réellement collectée. Le Règlement de 1835 qui, en son temps, avait été accueilli avec grand soulagement par les Juifs est appelé chez Doubnov, aux confins du 20e siècle, la « charte de l'illégalité ». Dans les années 60, encore sujet fidèle, par manque de maturité, sans doute, le futur révolutionnaire Lev Deitch avait l'impression que l'administration « n'appliquait pas rigoureusement certaines limitations relatives... aux droits des Juifs », mais « fermait les yeux sur... leurs violations » ; « dans les années 60, les Juifs, somme toute, ne vivaient pas mal du tout..., je n'avais jamais remarqué que mes contemporains juifs se fussent sentis opprimés ou mis à l'écart » par leurs camarades chrétiens. Mais, en révolutionnaire digne de ce nom, il se reprend et estime les «adoucissements » accordés aux Juifs sous Alexandre Ier « au fond d'insignifiants », sans omettre les poncifs du genre « les crimes d'Alexandre II » - un souverain que, cependant, à son avis, il ne convenait pas d'assassiner'. Enfin, du milieu du 20e siècle, voici comment on voit déjà les choses : tout au long du 19e, on a créé des comités et des commissions pour revoir les limitations apportées aux droits des Juifs, « et on en est arrivé à la conclusion que les limitations existantes n'atteignaient pas leur but et devaient être... abrogées... Mais aucun projet élaboré par ces comités... n'est entré en application ».

Dépassé, oublié, et de tout l'on fait fi !

Après les premiers avantages accordés par Alexandre Ier, la contrainte principale, celle ressentie le plus durement par les Juifs restait la Zone de résidence ; « dès qu'apparut l'espoir de possibles réformes à venir pour l'ensemble de la nation, dès que fut perceptible le premier souffle d'une rénovation attendue de la vie de l'État, dans les milieux de l'intelligentsia juive germa l'audacieuse intention de poser la question de la suppression de la Zone de résidence ».

Mais les Juifs avaient encore en mémoire le projet de catégorisation, les services obligatoires imposés à ceux qui n'avaient pas de résidence fixe ni de travail productif ; aussi un groupe de marchands de Pétersbourg et d'autres villes, issus de la couche des Juifs qui, « de par leur situation sociale, étaient en mesure d'entretenir des relations plus intimes avec le pouvoir central », adressèrent en 1856 à l'Empereur une requête «demandant que les avantages fussent accordés non à l'ensemble de la population juive, mais à des catégories précises », à la jeune génération « élevée dans l'esprit du gouvernement et sous sa surveillance », « aux gros marchands », « aux artisans consciencieux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front », en sorte que « le gouvernement les distingue, par des droits plus larges, de ceux qui n'ont pas encore témoigné ni de leur loyauté, ni de leur utilité, ni de leur amour du travail... Notre requête consiste à demander au miséricordieux monarque de nous accorder sa bienveillance, qu'il consente, en séparant le blé de l'ivraie, et en signe d'encouragement au bien et aux activités louables, à accorder quelques avantages du reste modestes aux plus dignes, aux plus instruits d'entre nous ». (Malgré la montée des espoirs, eux non plus ne pouvaient concevoir la rapidité avec laquelle la situation des Juifs allait évoluer, mais, dès 1862, certains auteurs de cette note en viendront à demander « que soit accordée l'égalité des droits à tous ceux qui ont achevé leurs études secondaires », car les collégiens « ne peuvent en aucun cas être considérés comme des personnes qui n'auraient pas reçu une éducation à l'européenne ».)

Du reste, « le tsar n'était pas systématiquement hostile à l'idée d'amender les lois sur la Zone de résidence au profit de certaines catégories de la population juive». En 1861, le droit de résider sur tout le territoire de la Russie fut accordé aux marchands juifs de la première guilde (à partir de 1861, à Kiev, à ceux de la deuxième guilde aussi ; à Nikolaev, Sébastopol, Yalta, à toutes les trois guildes), avec droit de fonder des fabriques, des entreprises, d'acquérir des biens immobiliers. Le droit de résider partout, médecins et docteurs ès sciences en jouissaient déjà (avec celui d'occuper des fonctions dans l'État ; on peut citer à cet effet le professeur de médecine G. A.Zakharine qui aura plus tard à porter le diagnostic fatal sur la maladie d'Alexandre III). A partir de 1861, ce droit fut accordé aux « diplômés des universités », c'est-à-dire à ceux qui en avaient achevé le cursus, ainsi qu'à tous « ceux qui exercent des professions libérales ». Les contraintes de la Zone de résidence ne s'appliquaient plus désormais à « ceux qui désiraient recevoir un enseignement supérieur..., plus exactement à ceux qui entraient à l'Académie de médecine, dans les universités et dans les instituts techniques ». Bientôt, à l'issue de démarches faites par différents ministres et gouverneurs, ainsi que par des marchands juifs influents (Evzel Guinzbourg), à compter de 1865, tout le territoire de la Russie, y compris Saint-Pétersbourg, s'ouvrit aux artisans juifs pour autant qu'ils pratiquassent effectivement leur métier. (Le concept d'artisan s'élargit ensuite pour englober les techniciens de toutes sortes, compositeurs et autres ouvriers typographes.)

Mais il faut aussi tenir compte de ce que les marchands s'installaient avec leurs commis, leurs employés, leurs hommes de main et de service, et les artisans avec leurs apprentis et compagnons. Tous, pris ensemble, constituaient un flux important. Ainsi, un Juif qui avait reçu le droit de résider hors de la zone était libre de s'y rendre aussi avec toute sa famille. Les nouvelles autorisations étaient devancées par de nouvelles requêtes. En 1861, sitôt après les diplômés des universités, le gouverneur général de la région du Sud-Ouest demanda qu'on autorisât le départ de la Zone de résidence à tous ceux qui avaient terminé leurs études dans les écoles juives publiques, autrement dit, un cycle secondaire incomplet, et il décrivait en termes pittoresques la situation des élèves sortants : « Les jeunes gens qui sortent de ces établissements se voient complètement isolés des communautés juives... ; ne trouvant pas dans leurs communautés un travail correspondant à l'enseignement qu'ils ont reçu, ils s'habituent à l'oisiveté et, bien souvent, discréditent aux yeux de la société l'enseignement dont ils sont devenus les indignes représentants. »

Cette même année, les ministres de l'Intérieur et de l'Instruction énoncèrent d'une même voix que « la raison première de la situation misérable des Juifs réside dans la proportion anormale entre eux, qui s'adonnent pour l'essentiel au négoce et à l'industrie, et le reste de la masse paysanne », en vertu de quoi « les paysans deviennent inéluctablement victimes des Juifs, car ils sont comme obligés de sacrifier une partie de leurs moyens pour les entretenir ». Mais leur concurrence interne place également les Juifs « dans la quasi-impossibilité de se trouver des moyens de subsistance par des voies légales ». Aussi faut-il « accorder aux marchands des deuxièmes et troisièmes guildes, ainsi qu'à ceux qui ont achevé leurs études secondaires, de vivre partout où ils le veulent ».

Et le gouverneur général de Nouvelle Russie de demander à nouveau en 1862 la « suppression totale de la Zone de résidence », et que l'on commence « par accorder à tout le peuple juif le droit de résider partout ».

Sans suivre pour autant cette allure, les autorisations particulières de résider ici et là se multipliaient. En 1865, les Juifs furent autorisés à occuper les fonctions de médecin militaire, et, aussitôt après (1866, 1867), les médecins juifs reçurent la possibilité de servir dans les ministères de l'Instruction publique et de l'Intérieur. En 1879, ce droit fut étendu aux pharmaciens, aux vétérinaires, de même qu'à « ceux qui se préparaient à ce type d'activités », ainsi qu'aux sages-femmes, aux aides-soignants « et à celles et ceux qui désireraient acquérir ce métier ».

Enfin, en 1880, le ministre de l'Intérieur (Makov) décrétait le maintien hors de la Zone de résidence de tous les Juifs qui s'y étaient installés illégalement.

Il convient d'ajouter ici que dans les années 60 « les juristes juifs..., vu l'absence en ce temps-là de tout barreau, trouvaient sans difficulté des emplois dans le service public ».

Certaines atténuations furent également apportées au régime de la zone frontalière. Quand, en 1856, à la suite du traité de Paris*, la frontière russe recula pour se rapprocher de Kichinev et d'Akkerman, les Juifs ne furent plus tenus de quitter la nouvelle bande frontalière. En 1858, « les décrets de Nicolas Ier enjoignant aux Juifs de quitter les zones frontalières furent définitivement abrogés ». Dès 1868, on permit aux Juifs (l'interdiction antérieure n'était que formelle, jamais dirimante) de quitter les provinces occidentales de la Russie pour s'installer dans le royaume de Pologne, et vice versa.

Parallèlement aux adoucissements officiels des limitations mises à leurs droits, il y avait de nombreuses dérogations et entorses aux règles. Par exemple, dans la capitale, à Pétersbourg, « nonobstant les interdits..., les Juifs arrivaient néanmoins à s'installer pour des temps assez longs » ; avec « l'avènement d'Alexandre II..., le nombre de Juifs à Saint-Pétersbourg augmenta rapidement. Des capitalistes firent leur apparition, qui portèrent une attention soutenue à l'organisation d'une communauté locale », comme, par exemple, le baron Horace Guinzbourg..., L. Rosenthal, A. Varchavski, etc.». À la fin du règne d'Alexandre II, ce fut E. A. Perets (fils du fermier Abram Perets) qui occupa le poste de secrétaire d'État russe. Dans les années 60 du 19e siècle, « Pétersbourg attira de nombreux représentants des milieux commerçants, industriels et intellectuels juifs ». Selon les données du Comité à l'aménagement de la vie des Juifs, en 1880-1881 la ville comptait officiellement 6 290 Juifs ; selon d'autres données, 8 993 ; selon le « recensement local » de 1881, 16 826, soit près de 2 % de l'ensemble de la population.

À Moscou, dès 1856, fut abolie l'obligation, pour les marchands juifs de passage, de résider exclusivement dans le faubourg de Glébovo ; cette contrainte « fut supprimée..., les Juifs ayant reçu le droit d'élire domicile dans n'importe quel arrondissement de la ville. Sous Alexandre II..., la population juive s'y accrut rapidement », pour compter près de 16 000 âmes en 1880. Il en alla de même à Kiev. À compter de 1861, « on assiste à un accroissement rapide de la population juive de Kiev » (d'un demi-millier en 1862, elle passa à 81 000 en 1913). À partir de 1880, Kiev connut un véritable afflux de Juifs. « En dépit des fréquents contrôles policiers qui avaient cours à Kiev, les effectifs de la population juive dépassaient de beaucoup les estimations officielles... A la fin du 19e siècle, 44 % des marchands de Kiev étaient juifs. »

J. Hessen juge « d'une extrême importance » l'octroi aux artisans d'un droit de résidence sans limitation aucune (1865). Il est vrai, ces derniers hésitèrent à bouger. « Entassés, comprimés, privés de débouchés pour leurs produits, et donc de revenus, pourquoi n'ont-ils pas profité du droit de quitter la Zone de résidence ? » En 1881, dans les trente-trois provinces centrales, on ne comptait que 28 000 de ces artisans (sur 34 000 Juifs au total). Hessen donne à ce paradoxe l'explication suivante : les artisans aisés n'avaient guère besoin d'aller ailleurs, les misérables n'avaient pas les moyens de déménager, les bourses moyennes, « subsistant tant bien que mal, au jour le jour, sans trop crier misère », craignaient qu'après leur départ leur ex-communauté, pour des raisons fiscales, ne refuse de proroger leur passeport annuel ou n'exige même que les émigrés s'en retournent chez eux" ».

Mais il est permis de douter sérieusement de ces données statistiques. Nous venons de voir qu'à Saint-Pétersbourg il y avait au moins deux fois plus de Juifs que ne l'indiquaient les statistiques officielles. L'appareil administratif russe pouvait-il, dans sa lenteur, tenir compte, en tous lieux et à tous moments, de la mobilité mercurielle de la population juive ? Or la population juive de Russie augmentait à un rythme aussi constant que rapide. En 1864, Pologne non comprise, elle s'élevait à 1,5 million. Avec la Pologne, cela faisait 2 350 000 en 1850, et 3 980 000 en 1880. Du million hérité des premiers partages de la Pologne jusqu'aux 5 175 000 du recensement de 1897, la population juive avait ainsi quintuplé en un siècle. (Au début du 19e siècle, les Juifs de Russie constituaient 30 % du judaïsme mondial ; en 1880, jusqu'à 51 %.) L'importance de ce phénomène historique n'a pas été suffisamment méditée en son temps ni par la société, ni par l'administration russes.

A elle seule, sans tenir compte des autres particularités concomitantes du problème juif, la rapidité de cette croissance démographique posait à la Russie un problème gouvernemental non négligeable. Et là, comme toujours et face à tout problème, il est indispensable d'essayer de comprendre les deux points de vue. Il fallait aux Juifs (vu le caractère dynamique de leur existence trimillénaire) que le plus grand nombre d'entre eux pussent pratiquer le commerce, travailler en tant qu'intermédiaires et producteurs (ensuite seulement avoir le champ libre dans la vie culturelle de la population environnante). Les Russes, aux yeux du gouvernement, se devaient pour leur part de maintenir la dynamique de la vie économique (puis de la culture) et d'en assurer le développement par leurs propres forces.

N'oublions pas que, parallèlement à toutes les améliorations particulières apportées à la vie des Juifs, les grandes réformes libératrices d'Alexandre II traversaient l'une après l'autre la Russie et étendaient aussi leurs bienfaits aux Juifs. À titre d'exemple : en 1863, les citadins et, partant, la majeure partie de la masse juive furent affranchis de la capitation ; ne subsistaient plus que les redevances provinciales que les Juifs payaient en puisant dans la collecte de la « cassette ».

Mais, la réforme majeure d'Alexandre II, historiquement la plus signifiante, véritable tournant dans l'histoire russe, l'émancipation des paysans, l'abolition du servage en 1861, se trouva être justement préjudiciable aux Juifs et, pour beaucoup d'entre eux, ruineuse. « Les bouleversements socio-économiques d'ensemble qui ont accompagné l'abolition du servage... ont considérablement aggravé, au cours de cette période de transition, la situation matérielle de la grande masse de la population juive. » La transformation sociale consista dans le fait que la classe des paysans, avec ses millions et ses millions de sujets privés de tout droit, y compris celui de se déplacer, cessait d'exister, ce qui réduisait d'autant, par comparaison, le degré de liberté obtenu par les Juifs. La transformation économique, dans le fait que « le paysan, sorti de sa dépendance, avait désormais moins besoin des services des Juifs », libéré qu'il était de l'interdiction très stricte de procéder à la vente de ses propres produits et à l'achat de marchandises autrement que par un intermédiaire désigné à cet effet (dans les provinces occidentales, c'était presque toujours un Juif). Et aussi dans le fait que, pour éviter la faillite, les propriétaires fonciers, privés désormais du travail gratuit des serfs, « furent obligés de s'occuper eux-mêmes de leur exploitation dans laquelle un rôle éminent était auparavant dévolu aux Juifs en tant qu'affermataires ou intermédiaires dans les affaires commerciales les plus diverses ».

Notons que le crédit pour l'achat des terres, introduit en ces années-là, évinçait le Juif, « en tant que pourvoyeur de fonds, de la vie des propriétaires ». Le développement des associations d'entraide et de crédit mutuel eut pour effet de « libérer le peuple de la tyrannie de l'usure ».

Un contemporain avisé nous a transmis l'état d'esprit prévalant parmi les Juifs à cette époque. Bien qu'ils aient désormais accès aux emplois de fonctionnaires et aux professions libérales ; « bien que soient élargis leurs droits dans l'industrie » et qu'ils aient « davantage de moyens pour s'instruire » ; que l'on sente... presque partout « un rapprochement entre population juive et population chrétienne » ; « bien que les restrictions qui subsistent ne soient plus appliquées avec zèle », que « ceux qui sont chargés d'appliquer la loi leur montrent désormais beaucoup plus de respect », la situation actuelle des Juifs en Russie n'en est pas moins « des plus déplorables », et ils « regrettent à juste titre le bon vieux temps » ; « dans toute la Zone de résidence, on entend en effet les Juifs "regretter le temps passé" ». Car, au temps du servage, « le métier d'intermédiaire avait connu un essor extraordinaire » ; sans le commerçant et sans l'agent juif, « le propriétaire de domaine, dans sa fainéantise, était incapable de faire le moindre pas, tandis que le malheureux paysan ne pouvait non plus se passer de lui : ce n'est que par son truchement qu'il vendait sa moisson, et c'est à lui qu'il empruntait ». « La classe industrieuse » des Juifs « tirait auparavant d'énormes profits de l'incapacité, de la gabegie, du manque de savoir-faire des propriétaires fonciers » ; désormais, le propriétaire s'est attelé lui-même au travail. Et à son tour le paysan est devenu « moins timoré et conciliant », souvent il s'adresse directement aux marchands en gros, il boit moins, ce qui « rejaillit naturellement sur le commerce d'alcool qui nourrit un grand nombre de Juifs ». Et l'auteur de conclure en souhaitant que les Juifs, comme ce fut le cas en Europe, « s'intègrent aux classes productives pour ne pas être de reste dans l'économie nationale ».

Les Juifs se sont alors lancés dans le fermage et l'achat de terres. Dans différents rapports, d'abord (1869) celui du gouverneur général de Nouvelle Russie qui demandait que l'on interdît aux Juifs d'acheter des terres dans sa région, comme ce l'avait déjà été dans les neuf provinces occidentales, puis dans celui du gouverneur général de la région du Sud-Ouest (1872), il est dit que « les Juifs afferment des terres non pour les cultiver, mais uniquement à des fins spéculatives ; ils confient les terres affermées aux paysans non pour de l'argent, mais en échange de travaux divers qui dépassent la valeur courante de la location du sol, "établissant ainsi une dépendance analogue au servage" ». Bien que, « par leurs capitaux comme par leur commerce, ils stimulent la population paysanne », le gouverneur général « ne juge pas opportun que soit ainsi concentrées entre quelques mains puissantes l'industrie et l'agriculture », car seule une libre concurrence entre agriculture et industrie permettrait aux paysans d'éviter « que leur travail et leurs terres soient lourdement assujettis aux capitaux juifs, ce qui entraînerait leur faillite matérielle et morale ». Mais, tout en voulant mettre dans sa région certaines limites à la location de terres par les Juifs, il proposait de leur « donner la possibilité de s'établir dans toutes les provinces de Grande Russie ».

Cette note avait pour destinataire le « Comité à l'aménagement de la vie des Juifs » nouvellement créé (le huitième de la série des « Comités juifs »), très bienveillant à l'égard de la situation des Juifs, et en reçut une réponse négative, confirmée par la suite par le gouvernement : interdire les fermages juifs « constituerait une atteinte directe aux droits des propriétaires... Il est vrai que les prolétaires juifs se regroupent autour des gros fermiers et vivent du travail et des ressources de la population villageoise. Mais il en va de même dans les domaines gérés par leurs propriétaires qui, aujourd'hui encore, ne peuvent se passer de l'aide des Juifs ».

Toutefois, dans le territoire de l'Armée du Don, la fougueuse avancée économique des Juifs était contenue par l'interdiction (1880) qui leur était faite de posséder en propre ou en fermage des biens immobiliers. L'administration du territoire estimait que, « vu son caractère exceptionnel - la population cosaque étant tout entière astreinte au service armé -, cette mesure serait le plus sûr moyen de sauver de la ruine les entreprises des cosaques - des industries et des commerces qui venaient tout juste de s'implanter dans cette région » -, car « une exploitation hâtive des richesses locales et le rapide essor de l'industrie... s'accompagnent d'ordinaire d'une répartition très inégale du capital, d'un rapide enrichissement des uns et de la paupérisation des autres. Alors que les cosaques doivent jouir d'un bon revenu, car ils accomplissent leur service sur leurs propres chevaux et avec leur propre équipement ». De cette façon fut évitée une éventuelle révolte des cosaques.

Et qu'en était-il pour les Juifs du service militaire par recrutement après les assouplissements de 1856 ? Dans les années 60, la situation était la suivante : « Au moment où doit être annoncé le Manifeste de Sa Majesté sur la conscription des recrues, si les Juifs en sont avertis à l'avance, avant qu'il ne soit publié en bonne et due forme, tous les membres des familles juives aptes au service quittent leur domicile et se dispersent à tous vents. » Les exigences de leur religion, « l'absence de camaraderie, le sempiternel isolement du soldat juif... leur faisaient apparaître le service militaire comme la plus lourde, la plus ruineuse, la plus terrible des contraintes ». À partir de 1860, les Juifs purent servir dans la Garde ; dès 1861, être promus sous-officiers, acceptés en qualité de greffiers, mais les grades supérieurs ne leur étaient toujours pas accessibles.

Témoin de ces années 60, I.G.Orchanski constate : « Il est vrai, de nombreux faits accréditent le sentiment que les Juifs, ces dernières années, ne remplissent pas leurs obligations militaires "pour de bon". À cette fin, ils achètent et présentent au fisc de vieilles quittances de recrutement », - certains paysans les conservaient depuis 1812 sans se rendre compte de leur valeur, et l'ingéniosité des Juifs les a remises en circulation ; ils louent aussi des volontaires pour les remplacer, « font des versements au Trésor », « s'efforcent aussi d'émietter les familles en petites unités », un biais qui leur permet d'invoquer dans chacune le privilège des « fils uniques » (exemptés du service militaire). Néanmoins, fait-il remarquer, « toutes ces astuces pour échapper au recrutement... se constatent aussi bien chez les villageois russes pur-sang », et il cite à ce propos des chiffres de la province de Iékaterinoslav. Il va jusqu'à s'étonner que les paysans russes, même grassement payés, ne restent pas dans l'armée, mais « n'aspirent qu'à revenir à l'occupation favorite du peuple : le travail de la terre ».

En 1874, le statut unique instituant le service militaire pour tous remplaça la conscription, ce qui apporta aux Juifs un « allégement important ». « Le texte du statut ne comportait aucun article discriminatoire concernant les Juifs. » En revanche, s'ils effectuent leur service militaire dans les provinces centrales, les Juifs ne sont plus autorisés à s'y installer. Des règles furent élaborées « pour arriver à connaître avec précision le nombre des Juifs mâles », car, dans une large mesure, il restait flou, non établi. Les responsables provinciaux recevaient « des renseignements sur les abus commis par des Juifs cherchant à échapper au service militaire». En 1876 furent prises « des mesures destinées à garantir l'accomplissement effectif par les Juifs du service militaire ». L'Encyclopédie juive y voit « un lourd faisceau de mesures répressives » : « des règles exigèrent que les Juifs soient enregistrés dans les bureaux de recrutement, que les Juifs inaptes au service soient remplacés par d'autres Juifs », que soit vérifié le bien-fondé des exemptions en fonction de la composition de la famille : au cas où ces règles seraient transgressées, « on autoriserait à enrôler... les fils uniques ».

Le quotidien La Voix, journal pétersbourgeois influent en ces décennies, cite un chiffre gouvernemental qui laisse pantois : publié dans « le Rapport sur les résultats de l'appel des conscrits en 1880..., il indique qu'ont manqué à l'appel [pour l'ensemble de l'Empire russe] 3 309 conscrits ; dans ce résultat final, on comptait 3 054 Juifs, soit 92 % ».

A. Chmakov, avocat réputé, peu bienveillant envers les Juifs, fait état des données suivantes en se référant au Messager gouvernemental : pour la période comprise entre 1876 et 1883, «sur les 282 466 Juifs appelés, 89 105, soit 31,6%, ne s'étaient pas présentés » (contre 0,19 % pour l'ensemble des sujets de l'empire). L'administration l'avait nécessairement remarqué et « toute une série de mesures furent prises pour pallier un tel abus ». Elles eurent de l'effet, mais dans l'immédiat seulement. En 1889, 46 190 Juifs devaient être appelés ; 4 255 d'entre eux, soit 9,2 %, manquèrent à l'appel. Mais, en 1891, « sur un nombre total de 51 248 inscrits sur les listes d'appel..., 7 658, soit 14,94 %, se dérobèrent à la conscription, alors que le pourcentage des chrétiens défaillants n'était que de 2,67 % ». En 1892 manquèrent à l'appel 16,38 % de Juifs et 3,18 % de chrétiens. En 1894, les Juifs défaillants étaient au nombre de 6 289, soit 13,6 % (pour un pourcentage global de défaillants de 2,6 %).

Cependant, les mêmes documents nous indiquent « qu'au total, l'appel concernait 873 143 chrétiens, 45 801 Juifs, 27 424 mahométans et 1 135 païens ». A comparer ces chiffres, on s'étonne : les mahométans représentaient en Russie (selon le recensement de 1870) 8,7 % de la population, alors que 2,9 % avaient été appelés. Les Juifs étaient donc placés en situation défavorable par rapport aux mahométans et à l'ensemble de la population : leur proportion d'appelés était de 4,8 % alors que celle de la population entière (en 1870) était de 3,2 %. (Les chrétiens constituaient 87 % de la population et leur part dans le contingent était de 92 %.).

De tout ce qui précède, il ne faut pas inférer que dans la guerre russo-turque des années 1877-1878 les soldats juifs ne manifestèrent ni bravoure ni esprit d'initiative dans les combats. La revue Le Juif russe donna des exemples convaincants de l'une et de l'autre. Toutefois, au cours de cette guerre, on nota aussi beaucoup d'irritation envers les Juifs, essentiellement à cause de l'indélicatesse de certains fournisseurs de l'intendance, « lesquels étaient presque exclusivement des Juifs, à commencer par ceux de la compagnie Horowitz, Greguer et Kagan ». Ces fournisseurs procuraient (il faut croire, protégés par des fonctionnaires de haut rang) à des prix surfaits des équipements de mauvaise qualité, les fameuses « semelles en carton » à cause desquelles les soldats se gelaient les pieds au col de la Schipka.

À l'époque d'Alexandre II s'achevait - par un échec - le projet, entretenu pendant un demi-siècle, d'attacher les Juifs à la culture de la terre. Après l'abolition en 1856 du recrutement renforcé des Juifs, l'agriculture « avait perdu d'un coup tout attrait » pour les Juifs, ou, pour reprendre la formulation d'un fonctionnaire du gouvernement, « interprétant faussement le Manifeste, ils se considéraient désormais comme dispensés de cultiver la terre », libres aussi de s'absenter à volonté. « Les demandes des Juifs à être versés dans l'agriculture avaient alors pratiquement cessé. »

La situation des colonies existantes restait tout aussi précaire, sinon pire : «les champs... labourés et ensemencés comme pour rire, pour faire semblant». En 1859, «certaines colonies n'ont même pas sélectionné leurs semences ». Pour le bétail, y compris dans les colonies modèles, il n'y a toujours ni étable, ni même auvent, ni enclos. Les colons juifs ne cessent de donner la plus grande partie de leurs (terres en location à des paysans ou aux colons allemands. Beaucoup demandent l'autorisation d'embaucher des travailleurs chrétiens, autrement ils menacent de réduire encore davantage les surfaces ensemencées, et ce droit leur est accordé indépendamment de la surface réellement ensemencée.

Bien entendu, il y avait parmi les colons quelques agriculteurs aisés qui géraient leurs domaines avec succès. L'installation de colons allemands à proximité, pour qu'ils pussent transmettre leur expérience, se révéla parfaitement justifiée. Et la jeune génération, née sur place, se montra déjà plus réceptive à l'agriculture et au savoir-faire allemand, elle put « se convaincre que sa situation dans l'agriculture était plus rentable par rapport à ce qu'elle avait été dans les villes et les bourgades » où, se trouvant à l'étroit, elle était soumise à une concurrence harassante.

Néanmoins, l'écrasante majorité des Juifs faisait tout son possible pour abandonner l'agriculture. Les rapports des inspecteurs se font parfaitement monotones : « Ce qui frappe partout, c'est le dégoût qu'éprouvent les Juifs pour les travaux agricoles, leur regret de leurs occupations passées, artisanats divers et commerce » ; par exemple, « alors que les travaux des champs battent leur plein..., ils les abandonnent quand ils apprennent que, dans le voisinage, on peut acheter ou vendre un cheval, un bœuf ou quoi que ce soit d'autre » ; ils se passionnent pour les petites transactions commerciales qui, selon « leur conviction, exigent moins de travail et procurent davantage de moyens de subsistance » ; les Juifs « ont un gagne-pain nettement plus facile dans les villages avoisinants, allemands, russes ou grecs, où les colons juifs sont aubergistes ou font du menu commerce ». Plus grave encore pour l'état des terres est leur absentéisme : ils s'en vont loin et pour longtemps. Laissant un ou deux membres de leur famille chez eux dans la colonie, ils partent à la recherche d'autres gagne-pain ou de courtage. Dans les années 60 (soit un demi-siècle après la création des colonies), ils reçurent l'autorisation de s'absenter des colonies avec toute leur famille ou avec la plus grande partie de ses membres ; dans les colonies, beaucoup de ceux qui n'y avaient jamais mis les pieds étaient néanmoins recensés. Ou ils quittaient la colonie souvent sans qu'on leur fixât aucun délai pour s'inscrire dans une nouvelle catégorie sociale sur leur nouveau lieu de domicile, et, là, « ils étaient nombreux à rester plusieurs années sans être inscrits dans aucune catégorie sociale, à n'acquitter aucune redevance et à n'être soumis à aucune obligation ». Dans les colonies, les maisons qu'on leur avait construites restaient vides et se dégradaient. A partir de 1861, on permit également aux Juifs de tenir des débits de boissons dans les colonies mêmes.

En fin de compte, les autorités pétersbourgeoises constatèrent que la notion d'agriculture juive se présentait sous un jour décidément sombre. Les arriérés (remis à l'occasion des différents événements de l'État ou de la cour, comme, par exemple, le mariage de l'Empereur) ne cessaient de croître, et chaque effacement ne faisait qu'inciter à ne plus payer les nouvelles redevances et à ne pas rembourser les prêts. (En 1857 s'achevaient les dix nouvelles années de franchises et de reports d'échéances que l'on avait consentis, on leur en rajouta encore cinq. Mais, en 1863 non plus, on n'arriva pas à recouvrer les dettes. A quoi bon alors avoir procédé à cette transplantation des Juifs ? A quoi bon avoir accordé tous ces avantages et ces prêts ? Toute cette épopée qui avait duré soixante ans avait d'une part procuré aux Juifs « un moyen d'éviter de se soumettre aux différents services nationaux », et, d'autre part, n'avait pas développé chez l'écrasante majorité d'entre eux de « dispositions au travail agricole » ; « les bénéfices ne correspondaient en rien aux dépenses ». Au contraire, « la simple autorisation de résider dans les provinces centrales sans y jouir d'aucun avantage y attirait un nombre incomparablement plus élevé de Juifs émigrés », tant ils aspiraient à y aller. Si, en 1858, on comptait sur le papier 64 000 colons juifs, soit 8 000 à 10 000 familles, le ministère n'en dénombrait plus en 1880 que 14 000, soit moins de 2 000 familles. Et les commissions qui vérifiaient sur place si les terres étaient utilisées ou restaient en jachère ne découvrirent en 1872, dans toute la région du Sud-Ouest, que quelque 800 familles.

Les autorités russes pouvaient désormais constater de façon irréfutable que la transformation des Juifs en agriculteurs sédentaires se soldait par un échec complet. On ne pouvait plus croire que « l'espoir longtemps caressé de voir les colonies prospérer se fût réalisé ». Il eût été particulièrement dur, pour le ministre Kissilev, de renoncer à ce rêve, mais, en 1856, il avait déjà pris sa retraite. L'un après l'autre, les documents officiels disaient uniformément que le transfert des Juifs sur les terres agricoles « n'a pas été suivi de résultats positifs ». Par ailleurs, « un vaste espace de fertiles terres noires restait entre les mains des Juifs, sans aucune productivité ». Car, pour la population juive, on avait choisi et attribué les meilleures terres. Celles que l'on donnait moyennant redevance à qui en voulait rapportaient un revenu substantiel (les colonies juives en vivaient) ; la population du Sud augmentant, tous réclamaient des terres. Maintenant, même les parcelles moins fertiles, celles gardées en réserve, outre celles qui avaient déjà été attribuées aux Juifs, voyaient leur valeur augmenter. La région de Nouvelle Russie avait déjà absorbé beaucoup d'autres colons dynamiques et « cessait d'avoir besoin d'une colonisation artificielle ».

La colonisation juive n'avait plus aucun sens pour l'État. En 1866, Alexandre II décida donc de rapporter les ordonnances particulières relatives à la reclassification des Juifs en agriculteurs. Le problème était désormais de savoir par quels moyens les égaliser en droits avec les autres agriculteurs de l'empire. Les colons juifs ne se trouvèrent pas préparées à la vie indépendante des campagnes qui voyait le jour un peu partout. Il ne restait plus qu'à leur permettre d'abandonner leur condition d'agriculteurs, fût-ce partiellement, et à faire en sorte qu'une partie de leurs familles (1868) puisse passer à la condition d'artisans ou de marchands. On les autorisa à racheter leurs parcelles, ce qu'ils firent pour les revendre ensuite avec grand profit.

Cependant, dans les discussions portant sur différents projets au ministère des Biens de l'État, le problème d'une réforme des colonies juives tardait à être résolu ; il traîna tant et si bien que tout projet fut abandonné en 1880. Entre-temps, avec le nouveau statut du service militaire de 1874, les agriculteurs juifs perdirent les avantages relatifs au recrutement, et, par là même, tout intérêt pour l'agriculture. En 1881, « dans les colonies, "on ne voyait guère que des propriétés composées d'une seule maison d'habitation, sans aucun signe de sédentarité alentour, autrement dit ni haies ni abris pour le bétail, ni bâtiments de travail ni potagers, ne serait-ce qu'un seul arbre ou buisson ; les exceptions étaient rares" ».

Un fonctionnaire ayant quarante ans d'expérience dans le domaine agricole (le conseiller d'Etat Ivanchintsev, envoyé en 1880 étudier la situation des colonies) écrivit : dans toute la Russie, « il n'est pas une seule communauté paysanne qui ait reçu une manne aussi généreuse en subsides », « lesquels ne pouvaient rester ignorés des paysans et ne pas susciter leur mécontentement ». Dans le voisinage de ces colonies juives, les paysans « "s'indignaient que, manquant eux-mêmes de terres, ils fussent contraints de louer au prix fort à des Juifs des terres que l'État attribuait à ces derniers à vil prix et en quantité nettement supérieure à leurs besoins réels". C'est précisément ce qui expliquait... "en grande partie l'animosité des paysans envers certains agriculteurs juifs, qui s'exprima dans la mise à sac de plusieurs hameaux" » (en 1881-1882). En ces années-là, des commissions siégèrent pour déterminer quelles proportions de terres excédentaires dans les colonies juives pouvaient être redistribuées aux paysans. Les lots inutilisés ou délaissés furent repris aux colons juifs par le gouvernement. « Dans les provinces de Volhynie, de Podolsk et de Kiev, sur 39 000 hectares, il n'en restait que 4 082 [à être exploitées par des Juifs] ». Des villages agricoles juifs assez importants se sont néanmoins maintenus. Iakchitsa, par exemple, dans la province de Minsk si pauvre en terres, avec 46 familles pour 740 hectares, soit 16 hectares par famille, ce qui ne se voyait guère chez les paysans en Russie centrale. Ou Anncnhof, dans la province de Mohilev, elle non plus guère généreuse en terres : en 1848, 20 familles juives avaient reçu chacune 20 hectares de terres de l'État, mais, en 1872, il n'en restait plus que 10, et la majeure partie des terres était laissée à l'abandon. Ou encore Vichenka, encore dans la province de Mohilev : 16 hectares par famille ; Ordynovschina, dans celle de Grodno, 12 hectares. Et dans les provinces méridionales, l'espace était naturellement plus vaste encore ; dans les premières implantations, on comptait encore, à Bolchoï Nagartav, 17 hectares par famille, à Sidemenoukh 16, à Novo-Berislav 17. Au hameau de Roskochnaïa, dans la province de Iékaterinoslav, 15 hectares, mais, avec les terres « attenantes à la colonie », cela faisait 42 hectares. À Veselaïa (en 1897), 28 hectares par famille. À Sagaïdak, 9 hectares, mais on estimait que c'étaient là de bien petits lots. Enfin, dans la province de Kiev, à Iéliouvka, 6 familles juives se partageaient 400 hectares, soit 67 hectares par famille ! Et « la terre se trouvait affermée aux Allemands ».

Ce qui n'a pas empêché un auteur soviétique des années 20 d'écrire d'un ton catégorique : « Le tsarisme avait presque totalement interdit aux Juifs de pratiquer l'agriculture. »

Dans son immense et consciencieux ouvrage, le chercheur V. N. Nikitine, en dressant le bilan de l'agriculture juive, arrive à la conclusion suivante : « Les reproches que l'on fait aux Juifs de n'avoir pas été assidus au travail agricole, de s'absenter sans autorisation pour s'adonner dans les villes au commerce et à l'artisanat, sont parfaitement fondés... Nous ne nions nullement la responsabilité des Juifs dans le fait qu'au cours de ces huit décennies un nombre relativement faible de Juifs aient acquis la qualité d'agriculteurs. » Mais, à la décharge des agriculteurs juifs, il avance les arguments suivants : « On ne leur faisait confiance en rien ; on a changé à plusieurs reprises le système de leur implantation dans les colonies », parfois « on chargea, pour les guider dans leur vie courante, des gens qui ne comprenaient goutte à l'agriculture ou qui les traitaient avec une parfaite indifférence... De citadins indépendants qu'ils étaient, les Juifs se retrouvaient à la campagne sans être préparés à y vivre ».

À peu près à la même époque, en 1884, dans une note destinée à la Commission gouvernementale de Pahlen, encore toute nouvelle à l'époque, N. S. Leskov estimait que « l'impréparation des Juifs aux travaux des champs n'est pas le fait d'une seule génération », elle est si marquée qu'elle « équivaut à la perte de toute aptitude à l'agriculture » ; un Juif ne redeviendra pas un laboureur, à moins que ce ne soit très progressivement.

(Quant à Léon Tolstoï, dans des propos transmis par un tiers, il en jugeait ainsi : qui sont ces gens « qui maintiennent un peuple entier dans l'étau d'une vie citadine et qui ne lui donnent pas la possibilité de se fixer à la campagne et de s'adonner à la seule occupation naturelle à l'homme, le travail de la terre ? Autant priver ce peuple de la possibilité de respirer... Qui donc pourrait pâtir... de ce que les Juifs s'installent dans les villages pour y mener une vie laborieuse et pure à laquelle, sans doute, ce vieux peuple intelligent et admirable aspire depuis si longtemps ? » Sur quels nuages vivait-il donc ? Que savait-il de la colonisation agricole et de sa pratique quatre-vingts ans durant ?)

Mais que dire après l'expérience de la colonisation de la Palestine où les émigrés juifs se sont sentis dans leur patrie, et où ils ont parfaitement maîtrisé le travail de la terre dans des conditions tellement plus défavorables qu'en Nouvelle Russie ? Alors que toutes les tentatives pour les disposer ou les contraindre aux travaux des champs en Russie (puis en URSS) s'étaient soldées par des échecs (d'où vint l'humiliante légende que les Juifs ne seraient absolument pas faits pour l'agriculture). Ainsi, au terme de quatre-vingts ans d'efforts du gouvernement russe, il apparut que toute cette colonisation avait été une affaire grandiose mais vaine : des efforts tenaces, une masse de moyens, des retards dans le développement de la Nouvelle Russie, et tout cela pour rien... L'expérience entreprise avait montré qu'on n'aurait pas dû l'engager.

En brossant à grands traits l'activité commerciale et industrielle des Juifs, I.G.Orchanski écrivit fort justement, vers le début des années 70, que cette activité constituait « le soubassement du problème juif et déterminait les destinées du peuple juif dans tous les pays » ; voilà une ethnie vivante, commerçante, débrouillarde : « pendant que, chez le Russe, le rouble rend au double, chez le Juif il rapporte cinq fois plus » ; chez le marchand russe, c'est la stagnation, la somnolence, le monopole (par exemple, après l'expulsion des Juifs de Kiev, la vie y est devenue plus chère). La force de la participation des Juifs à la vie commerciale réside dans l'accélération du capital roulant le plus insignifiant. Réfutant l'idée que l'« esprit corporatiste » des Juifs leur permet de triompher dans toutes les formes de mise en concurrence, que « les marchands juifs se soutiennent toujours les uns les autres, ayant leurs propres banquiers, leurs fabricants, leurs transporteurs », Orchanski assigne à cet esprit corporatiste les deux seuls domaines social et religieux, et non pas le commerce où, dit-il, les Juifs se livrent une concurrence implacable (ce qui contredit en partie la khazaké, la répartition obligatoire des sphères d'activité, cette dernière n'ayant disparu que progressivement à mesure qu'évoluait la situation légale des Juifs). Mieux, s'il mentionne l'opinion selon laquelle tout commerce juif n'enrichit pas nécessairement le pays, car il consiste exclusivement dans l'exploitation des classes productives et laborieuses, et « le profit des Juifs est une perte sèche pour le pays », c'est pour la réfuter : les Juifs cherchent et trouvent en permanence de nouveaux débouchés et, ce faisant, « ouvrent à la misérable population chrétienne de nouvelles sources de gains ».

L'entreprise commerciale et industrielle juive a subi en 1861 deux contrecoups sensibles du fait de l'abolition du servage et de celle des fermages liés à la production et à la vente d'eau-de-vie, mais elle s'en est rapidement remise. « Le rôle financier des Juifs est devenu particulièrement important vers les années 60 : leur précédente activité avait accumulé entre leurs mains des capitaux, or l'émancipation des serfs et, liée à celle-ci, la ruine des "nichées de gentilshommes" ont entraîné un grand besoin d'argent frais parmi la classe des propriétaires. C'est alors qu'apparaissent les banques agricoles dans l'organisation desquelles les capitalistes juifs ont joué un rôle prépondérant". » L'ensemble de la vie économique du pays connaissait des transformations rapides dans toutes les directions à la fois et l'esprit curieux, l'inventivité constante des Juifs, leurs investissements épousaient à merveille ces changements, voire les devançaient. Comme on l'a déjà mentionné, ces capitaux alimentaient entre autres l'industrie sucrière du Sud-Ouest (si bien qu'en 1872 le quart des raffineries et le tiers des sociétés par actions du secteur appartenaient à des Juifs), de même que les minoteries et diverses autres industries aussi bien dans la Zone de résidence qu'à l'extérieur de celle-ci. Après la guerre de Crimée, « on se mit à aménager à toute allure un réseau de chemins de fer, diverses entreprises commerciales et industrielles virent le jour en grand nombre, de même que des sociétés d'actionnaires et des banques », et « de nombreux Juifs... trouvèrent dans les entreprises mentionnées un vaste champ d'application à leurs forces et à leurs talents... ce qui, pour certains, donna lieu à un enrichissement incroyablement rapide ».

« Les Juifs avaient depuis longtemps pratiqué le commerce des céréales, mais leur rôle y devint particulièrement important à partir de l'abolition du servage et de l'implantation des chemins de fer. » « Dès 1878, 60 % des exportations de céréales transitaient par des Juifs ; bientôt, ce serait presque 100 %. » Puis, « grâce aux industriels juifs, le second produit d'exportation (après les céréales) devint le bois ». Dès 1835, les contrats passés pour l'abattage des arbres et l'acquisition de domaines forestiers ne leur furent plus interdits. « L'industrie forestière et le commerce du bois ont été développés par les Juifs. Ce sont également les Juifs qui ont développé l'exportation du bois à l'étranger. » « Le commerce du bois est à la fois l'une des plus importantes branches du commerce juif et l'une des plus remarquables en ce qui concerne la concentration du capital. L'amorce d'un commerce forestier intensif par les Juifs remonte aux années 60-70, quand, suite à l'abolition du servage, les propriétaires ont jeté à profusion sur le marché domaines et forêts ». « C'est dans les années 70 que les Juifs se sont pour la première fois lancés en masse » dans l'activité industrielle : tissus, lin, produits alimentaires, pelleterie, menuiserie, ameublement ; « quant au tabac, sa production a toujours été concentrée entre les mains des Juifs ».

Laissons ici la parole aux auteurs juifs : « A l'époque d'Alexandre II, toute la riche bourgeoisie juive était... loyale... à la monarchie. C'est à cette époque que se sont constituées les grandes fortunes des Guinzbourg, Poliakov, Brodski, Zaïtsev, Balakhovski, Ashkenazi ». Comme déjà dit, « l'affermataire Evzel Guinzbourg a alors fondé à Saint-Pétersbourg sa propre banque ». Samuel Poliakov a construit six lignes de chemins de fer ; les trois frères Poliakov ont tous reçu la noblesse héréditaire "". « Grâce à la construction des chemins de fer, garantie et en partie subventionnée par l'État, se sont constituées les grosses fortunes des Poliakov, de I. Bliokh, de A. Varchavski et d'autres. » Et comment réussir à énumérer les fortunes plus modestes, par exemple celle d'un A.I.Zak, ancien collaborateur d'E. Guinzbourg dans les fermages : venu à Saint-Pétersbourg, il y créa une banque d'escompte et de prêts, et, « possédant un large cercle de parents, les siens comme ceux de sa femme, il les faisait tous travailler dans ses entreprises dont il assurait la direction ».

Au fur et à mesure que se mettaient en place les réformes d'Alexandre, la vie sociale changeait du tout au tout, ouvrant aux Juifs entreprenants de nouvelles perspectives. « Les décrets gouvernementaux autorisant certains groupes de Juifs nantis d'une instruction supérieure d'entrer au service de l'État ne limitaient nullement leur avancement. Avec l'obtention du titre de conseiller d'État effectif, les Juifs recevaient, conformément à l'usage général, la noblesse héréditaire. »

En 1864 vint le tour de la réforme rurale (assemblées de districts ou zemstvos). Elle « concernait toutes les couches de la population. Le règlement... ne comportait aucune restriction des droits des Juifs à participer aux élections dans les assemblées de districts ni à occuper des fonctions dans les zemstvos. Pendant vingt-six ans, tant que le Règlement resta en vigueur, on trouvait dans nombre d'endroits des Juifs en qualité de délégués, mais aussi en tant que membres du bureau des gouvernements locaux ».

Aucune limitation non plus n'était imposée aux Juifs dans les statuts judiciaires promulgués en cette même année 1864. La réforme prévoyait la création d'une autorité judiciaire indépendante, et, en lieu et place des anciens avoués privés, instituait un barreau constitué en classe autonome dotée d'une organisation corporative spécifique (et, soit dit en passant, avec le droit imprescriptible de refuser son assistance à tout solliciteur « en fonction de l'appréciation morale de sa personnalité », ce qui pouvait être utilisé aussi pour des raisons politiques). Et, pour les Juifs, aucune restriction à faire partie de cette corporation. Hessen écrit : « Sans parler du barreau dans lequel ils prirent une place éminente, les Juifs commencèrent à faire de temps en temps leur apparition dans les chancelleries judiciaires en qualité d'officiers d'instruction, mais aussi dans les rangs du ministère public ; ici ou là, ils occupaient des postes dans les assemblées de juges de paix ou les cours d'assises»; on les voyait aussi parmi les jurés, et, dans les premières décennies, sans aucun quota. (À noter encore : le serment des Juifs devant le tribunal civil se faisait sans observer les exigences de la religion juive.)

En ces mêmes années, on procéda à la réforme de l'autoadministration municipale. Initialement, on avait proposé que le nombre des Juifs membres de l'assemblée (douma) municipale et de son bureau exécutif ne dépassât pas la moitié de la totalité des membres, mais, cédant à l'opposition du ministre de l'Intérieur, le Règlement municipal de 1870 ramena cette proportion à un tiers ; en outre, les Juifs n'avaient pas le droit d'occuper le poste de maire : on craignait « qu'autrement, la solidarité interne et l'isolement externe des Juifs ne leur garantissent un rôle dirigeant dans les organes municipaux et une prééminence dans le règlement des affaires sociales ». Toutefois, les Juifs bénéficiaient désonnais d'une totale égalité dans le processus électoral (auparavant, ils votaient en corps séparé), ce qui « renforça leur influence dans les affaires municipales ». (Au reste, dans la libre Odessa, ce vote commun avait eu cours dès les origines de la ville, comme ce sera aussi le cas à Kichinev. « De façon générale, dans le sud de la Russie, les Juifs n'étaient pas en butte au mépris social qu'on favorisait naguère en Pologne. »)

Ce fut « sans doute... pour les Juifs la meilleure période de toute l'histoire russe ». « On leur avait ouvert l'accès au service public... Les améliorations juridiques et l'atmosphère générale de cette "ère de grandes réformes" exercèrent une action bienfaisante sur l'état d'esprit de la population juive.» Sous l'action des grandes réformes, il semblait que « le mode de vie traditionnel de la masse populaire juive se tournât davantage vers le monde environnant » ; les Juifs « commençaient à participer dans la mesure de leurs moyens à la lutte pour le droit et la liberté. Il n'est pas un domaine de la vie économique, sociale et spirituelle de la Russie où ne se soient alors manifestés les efforts créatifs des Juifs russes ».

Enfin : les portes donnant droit à une instruction générale pour les Juifs s'étaient largement ouvertes dès le début du siècle. Mais ni nombreux, ni très disposés, les Juifs mirent du temps à les franchir. Homme de loi plus tard bien connu, J. L. Teitel se souvient de la ville de Mozyr dans les années 60 : « Le directeur du collège... s'adressait souvent... aux Juifs de Mozyr, leur remontrant les avantages de l'instruction et le désir des autorités de voir dans le collège un plus grand nombre de Juifs. Hélas, les Juifs n'allaient pas au-devant de ce désir. » De fait, dans les premières années d'après la promulgation des réformes, ils n'y ont guère répondu, même lorsqu'on leur proposait de les entretenir aux frais de l'État et alors que le statut des collèges (1864), pour le cycle long comme pour le cycle court, stipulait solennellement que les établissements scolaires étaient ouverts à tous sans distinction de confession religieuse. «Le ministère de l'Instruction publique... s'efforçait de faciliter aux Juifs l'accès des établissements scolaires publics » et manifestait « une grande bienveillance... à la jeunesse juive d'âge scolaire». L. Deitch met particulièrement en valeur le rôle de l'inspecteur d'académie de Novorossisk, le fameux chirurgien N. Pirogov : « Dans une très large mesure, c'est lui qui contribua à atténuer l'hostilité de mes compatriotes envers les écoles et la science des "goyim". » Peu après le couronnement d'Alexandre II, le ministre de l'Instruction formula ainsi le programme gouvernemental : « Il est indispensable d'intensifier par tous les moyens l'enseignement des matières d'intérêt général, et, parallèlement, de s'immiscer le moins possible dans l'instruction religieuse des enfants, la confiant davantage aux soins des parents sans imposer aucune contrainte ni aucune directive de la part du gouvernement. »

Pour les enfants des marchands juifs et les Juifs faits citoyens d'honneur juifs, l'enseignement dans les établissements publics fut décrété (1859) obligatoire.

Cependant, toutes ces invites et ces avantages n'eurent pas un effet foudroyant : le mieux que les autorités réussirent à obtenir fut qu'en 1863, dans les collèges de Russie, les Juifs atteignissent les 3,2 %, soit leur pourcentage normal (par rapport à la population globale). Non seulement les milieux juifs restaient hostiles à l'enseignement russe, mais les buts poursuivis par les dirigeants de la société juive avaient changé : « Quand vint l'époque des grandes réformes, les "amis des Lumières" lièrent le problème de l'instruction des masses à celui de leur statut légal», autrement dit, à la suppression de toutes les contraintes subsistantes. La possibilité de mesures libérales d'une telle ampleur apparut clairement après le choc consécutif à la dure guerre de Crimée.

En ce qui concerne l'instruction, un changement quasi magique intervint en 1874 après la publication du nouveau statut militaire « accordant des privilèges aux personnes instruites » : dès ce moment, « les Juifs affluèrent dans les établissements d'enseignement général ». « Après la réforme militaire de 1874, même les familles juives orthodoxes se mirent à envoyer leurs fils dans les établissements scolaires secondaires et supérieurs afin qu'ils bénéficient d'un service militaire réduit. » Ces privilèges consistaient non seulement dans le report et l'allégement du service, mais, comme le rappelle Marc Aldanov, les Juifs pouvaient désormais présenter des examens pour obtenir des grades d'officier « ou être promus dans ces grades. Il n'était pas rare qu'ils reçoivent [également] la noblesse ». Les années 70 virent une augmentation prodigieuse du nombre des Juifs scolarisés dans les établissements publics et la formation d'une couche nombreuse d'intellectuels juifs diplômés. Dans l'ensemble des universités du pays, en 1881, les Juifs représentaient près de 9 % des étudiants ; en 1887, ce chiffre grimpa à 13,5 %, soit un étudiant juif sur sept. Dans certaines universités, ce pourcentage était encore beaucoup plus élevé : à la faculté de médecine de Kharkov, on comptait 42 % de Juifs, à celle d'Odessa 31 %, et à la faculté de droit 41 %124. Dans tous les collèges du pays, cycle court et cycle long confondus, le pourcentage des Juifs avait doublé entre 1870 et 1880, jusqu'à atteindre 12 % (par rapport à 1865, il avait même quadruplé) ; en 1886, dans l'académie d'Odessa, il atteignait 32 %, et dans certains établissements scolaires, 75 % et plus125. (Et quand le ministre de l'Instruction [depuis 1866] Dimitri Tolstoï se proposa en 1871 de cadenasser l'école russe dans le système « classique » en mettant l'accent sur l'Antiquité, l'intelligentsia russe fut saisie d'indignation alors que, parmi les Juifs, cette réforme ne suscita aucun mécontentement, ainsi que le rapporte plus d'un mémorialiste.)

Cependant, ce mouvement vers l'instruction ne touchait encore « que la bourgeoisie et l'intelligentsia juives. Les masses, dans leur immense majorité, restaient fidèles... aux kheder et aux yeshivot, l'école élémentaire russe... n'offrant aucun privilège particulier ». « Le Juif russe de la masse est resté confiné dans son ancien isolement en vertu des conditions propres à son mode de vie extérieur et intérieur. » « Les masses populaires des villes et des bourgades de la Zone de résidence, vivant dans une atmosphère faite de traditions et d'une discipline religieuses très strictes, s'initiaient à la civilisation moderne avec une grande lenteur, et les jeunes pousses peinaient à percer. » « Entassée dans la Zone de résidence, la masse juive ne sentait pas, dans sa vie quotidienne, la nécessité de connaître la langue russe... La grande majorité restait, comme par le passé, confinée entre les murs de l'école élémentaire, le kheder originel », et celui qui savait tout juste lire se devait de lire directement la Bible, et en hébreu.

Tournons-nous maintenant du côté de la politique du gouvernement : à présent que l'enseignement général était largement ouvert aux Juifs, les écoles publiques juives perdaient leur raison d'être. En 1862, on avait décidé d'y nommer également des Juifs aux fonctions de surveillants généraux. Désormais, dans ces écoles, « le personnel se recrutait parmi des pédagogues juifs éclairés : agissant dans l'esprit du temps, ces derniers consacrèrent leurs efforts à élever le niveau de l'apprentissage du russe et à réduire l'enseignement des disciplines juives ». En 1873, ces établissements furent soit supprimés, soit transformés en écoles élémentaires juives de type commun, avec une scolarité de trois et six ans, et les deux écoles rabbiniques de Vilnius et Jitomir furent transformées en instituts pédagogiques. Le gouvernement se proposait désormais de vaincre l'isolement des Juifs par une éducation commune. Mais le « Comité à l'aménagement de la vie des Juifs » reçut des rapports - certains émanant de fonctionnaires haut placés - favorables à un enseignement spécifique, ainsi que divers avis qui freinèrent la politique gouvernementale : « On ne peut traiter les Juifs comme les autres ethnies de l'empire... on ne peut admettre qu'ils vivent inconditionnellement sur tout le territoire de la Russie... on ne pourra l'accepter que dans la mesure où on aura au préalable essayé toutes les dispositions possibles pour en faire des citoyens productifs et utiles sur leurs lieux de résidence actuels, et lorsque ces dispositions auront prouvé leur efficacité. »

Or, sous le coup de toutes les réformes en cours, plus particulièrement sous le coup de la suppression (1856) de la lourde conscription militaire (mais aussi, par là, des prérogatives des anciens sur les communautés juives), puis de la suppression (1863) de la redevance spéciale qui y était attachée, « le pouvoir administratif des dirigeants communautaires se trouva passablement ébranlé par comparaison avec l'autorité quasi illimitée » qu'ils avaient héritée du kahal supprimé en 1844, ce kahal qui avait auparavant régné sans partage sur toute la vie juive.

C'est précisément à cette époque - la fin des années 50 et les années 60 - qu'un Juif converti, Jacques Brafman, intervint énergiquement auprès du gouvernement, puis auprès du grand public, en mettant en avant le projet d'une réforme décisive de la vie juive. Il avait adressé en ce sens une note à l'Empereur, fut convoqué pour consultation par le saint-synode à Pétersbourg. Il prit sur lui de mettre à nu et d'expliquer le système du kahal (trop tard, au demeurant, puisque celui-ci avait été aboli), il se procura à cette fin et traduisit en russe les actes des kehalim de Minsk remontant à la fin du 18e et au début du 19e siècle, et les publia d'abord en extraits, ensuite (1869, 1874) sous la forme d'un corpus intitulé Le Livre du kahal, illustrant l'étendue de l'arbitraire absolu qui régnait sur la personne et les biens des membres de la communauté. Ce livre « fit autorité aux yeux de l'administration qui s'y référa comme à un manuel officiel, et reçut droit de cité (surtout par ouï-dire) dans de larges cercles de la société russe » : « la marche triomphale de Brafman », « un succès exceptionnel ». (Plus tard, le livre sera traduit en français, en allemand et en polonais1.) « Le Livre du kahal réussit à inspirer à de nombreuses personnes une haine fanatique envers le peuple juif en tant qu"'ennemi universel des chrétiens", et à répandre une représentation défigurée de la vie interne des Juifs. »

Cette « mission » de Brafman consistant à réunir les actes des kehalim et à les traduire en russe « mit en émoi la société juive » ; à la demande des Juifs et avec leur concours fut alors créée une commission gouvernementale de vérification. Des « écrivains juifs s'empressèrent de prouver que les documents des kehalim publiés par Brafman étaient les uns falsifiés, les autres faussement interprétés », et l'un des critiques « mit même en doute l'authenticité des pièces ». Un siècle plus tard (1976), la Nouvelle Encyclopédie juive a néanmoins confirmé que « les matériaux utilisés par Brafman étaient bien authentiques, et ses traductions plutôt exactes. Plus récente encore, l' Encyclopédie juive russe estime en 1994 que « les documents publiés par Brafman sont une source précieuse pour l'étude de l'histoire des Juifs en Russie au tournant des 18e et 19e siècles ». (Soit dit en passant, le poète Khodassévitch était le petit-neveu de Brafman.)

Brafman affirmait que « les lois du gouvernement sont impuissantes à neutraliser le pouvoir de nuisance qui se love dans l'auto-administration juive... selon lui, cette organisation ne se limite pas aux kehalim locaux... mais est censée embrasser le peuple juif dans le monde entier... en conséquence de quoi, les peuples chrétiens ne pourront s'affranchir de l'exploitation juive tant que ne sera pas annihilé tout ce qui concourt à l'isolement des Juifs ». Brafman s'employa à conforter « l'idée que le Talmud n'est pas un code à caractère national et religieux, mais un code civil et politique qui va "à rencontre du développement politique et moral des pays chrétiens" » et cherche à créer une « république talmudique ». Il répétait avec insistance que « les Juifs constituent un État dans l'État », qu'ils « considèrent que les décisions gouvernementales n'ont pas pour eux un caractère obligatoire », que l'un des principaux buts de la communauté juive est de « leurrer les chrétiens pour n'en faire que les propriétaires fictifs des biens qui leur appartiennent ». Mieux encore, il « accusait la Société pour la diffusion de l'instruction parmi les Juifs de Russie et l'Alliance israélite de participer au "complot juif universel" ». Hessen, quant à lui, estime que «Le Livre du kahal... se contentait d'exiger que fût extirpée jusqu'aux racines l'auto-administration sociale des Juifs », indépendamment même « de leur absence de droits civiques ».

« Tout en atténuant la phraséologie trop poussée du Livre du kahal », le Conseil d'État déclara que même si des mesures administratives arrivaient à faire disparaître le signes extérieurs distinguant les Juifs du reste de la population, cela ne garantirait pas encore la disparition de l'attitude de fermeture, voire de quasi-hostilité des communautés juives envers les chrétiens ; l'isolement des Juifs, nuisible à l'État, pourrait être combattu « d'une part par l'affaiblissement, dans la mesure du possible, des liens rattachant les Juifs à l'autorité abusive des anciens, de l'autre, facteur plus important, par la diffusion de l'instruction parmi les Juifs ».

Mais ce processus - de « diffusion des Lumières » - avait déjà commencé dans la société juive elle-même. La Haskala, le mouvement précédent des années 40, s'était plutôt inscrit sur le terrain de la culture allemande, la langue russe lui était restée étrangère (on connaissait Goethe et Schiller, mais on ignorait Pouchkine et Lermontov). « Jusqu'au milieu du 19e siècle, à de rares exceptions près, même les Juifs cultivés ne connaissaient ni la langue ni la littérature russes, tout en maîtrisant parfaitement l'allemand. » Mais le mouvement de ces maskilim, plus préoccupés de leur propre culture que de celle du peuple juif profond, s'était étiolé vers les années 60. « Le souffle russe a fait irruption dans le milieu juif au cours des années 60 du 19e siècle. Auparavant, les Juifs ne vivaient pas en Russie, ils se contentaient d'y habiter », considérant leurs problèmes comme indépendants de la réalité russe. Jusqu'à la guerre de Crimée, l'intelligentsia juive en Russie ne reconnaissait que la culture allemande ; mais, à compter des réformes, elle se sentit une certaine inclination pour la culture russe ; maîtriser le russe « rehaussait le sentiment de sa propre estime ». Désormais, l'éducation juive se développa en étant fortement influencée par la culture russe. « Les meilleurs... parmi les intellectuels juifs russes n'oubliaient pas leur peuple », ne se confinaient pas uniquement « dans la sphère de leurs intérêts personnels », mais avaient aussi le souci d'« adoucir son sort » ; du reste, la littérature russe n'exhortait-elle pas elle aussi à « se mettre au service de nos frères déshérités » ?

Toutefois, pour le nouveau « mouvement des Lumières », cette attention portée aux masses populaires étaient freinée du fait que ces dernières restaient intimement liées à la religion, autrement dit. aux yeux des progressistes, « à un facteur nettement rétrograde ». Conformément à l'air du temps, le mouvement européen pour la culture était parfaitement séculier. Ce processus de sécularisation de la conscience sociale dans les milieux juifs « avançait avec d'autant plus de difficulté que la religion avait joué des siècles durant un rôle exceptionnel dans la diaspora où elle avait servi de fondement à la conscience nationale juive », tant et si bien que « la formation d'une conscience nationale juive séculière » ne réussit en fait à se développer véritablement que vers la fin du sièclel54. « Non pas tradition d'immobilisme, mais phénomène tout à fait conscient : le Juif refusait de courir le risque d'être séparé de Dieu. » L'intelligentsia russo-juive s'est donc trouvée confrontée dès ses premiers pas à la culture russe à l'époque même où l'intelligentsia russe connaissait un développement impétueux et où la Russie était submergée par le torrent de la culture occidentale (Bôkl, Hegel, Heine, Hugo et jusqu'à Comte et Spencer). On attire notre attention sur le fait que les protagonistes de la première génération d'intellectuels russo-juifs qui exercèrent ensuite une influence non négligeable sur le monde juif universel sont nés à peu près tous dans les mêmes années 1860-1866 : S.Doubnov, M.Krol, G.Sliosberg, O.Grusenberg, Saul Guinzbourg. (Du reste, en ces mêmes années naissaient - leurs contemporains, donc - les éminents révolutionnaires juifs suivants : M.Gotz, G.Gershuni, F.Dan, Azef, L.Axelrod-« Ortodoxes », et, plus important que ce dernier, P. Axelrod, L. Deitch, entre maints autres révolutionnaires juifs dont certains avaient même vu le jour dans les années 50.)

En 1863, à Pétersbourg, grâce au soutien des richissimes Evzel Guinzbourg et A. M. Brodski, l'autorisation fut donnée de fonder la « Société pour la promotion de l'instruction parmi les Juifs » (OPE), pour commencer avec un effectif réduit ; durant sa première décennie, elle eut une activité non pas d'éducation, mais d'édition, mais cela suffit pour provoquer une « violente riposte » des orthodoxes juifs (qui protestèrent même contre l'édition russe du Pentateuque, considérée comme une atteinte blasphématoire au caractère sacré de la Torah). A partir des années 70, l'OPE assura un soutien financier aux écoles juives. Son activité s'était russifiée, elle ne faisait des concessions qu'à l'hébreu, mais pas au «jargon », comme tous appelaient alors d'un commun accord le yiddish ; selon l'opinion de l'écrivain Ossip Rabinovitch, «le "jargon vicié" que parlent les Juifs en Russie ne peut "favoriser l'instruction, car il ne permet pas d'exprimer non seulement les notions abstraites, mais même des pensées tant soit peu conséquentes" ». «Nous, Juifs de Russie, au lieu d'apprendre la magnifique langue russe, nous nous en tenons à notre langage vicié, peu mélodieux, incorrect et indigent » (En leur temps, les maskilim allemands se gaussaient du jargon encore plus vertement.)

Ainsi, dans le monde juif russe « naquit une nouvelle force sociale qui ne tarda pas à entrer en conflit avec l'alliance... du capital et de la synagogue », selon l'expression du libéral J. Hessen. Encore timide à sa naissance, cette force fut la presse périodique juive de langue russe. Son premier-né a été L'Aurore, journal d'Odessa qui n'a paru, il est vrai, que pendant deux ans (1859-1861), édité par le susmentionné O.Rabinovitch. Ce journal devait servir à « diffuser "des connaissances utiles, une religiosité authentique, les règles de la vie en communauté et celles de l'éthique", à donner aux Juifs l'envie d'apprendre le russe et à "se sentir proche de la culture de leur patrie». L'Aurore accordait toute son attention à la politique, étalant « son amour de la Patrie » et son intention « de concourir aux visées du gouvernement ». « Vivre d'une vie commune avec tous les peuples, participer à leur formation et à leur succès, mais en même temps conserver, développer et perfectionner son identité et sa richesse nationales ». L'un des principaux collaborateurs de L'Aurore, le publiciste L. Levanda, formula en ces termes le double objectif du journal : « être à la fois défensif et offensif, se défendre contre les attaques venues du dehors quand il s'agit de lutter pour nos droits civils et nos intérêts confessionnels, et passer à l'attaque contre nos ennemis intérieurs : l'obscurantisme, la routine, les désordres sociaux, nos tares et nos faiblesses ethniques ».

Cette dernière orientation - « mettre à nu les points sensibles de la vie juive » - suscita dans les milieux juifs la crainte « qu'elle n'attirât de nouvelles mesures répressives ». Les journaux juifs surgis à la même époque (en yiddish) « trouvaient l'orientation de L'Aurore par trop radicale ». Mais ces mêmes journaux modérés, du seul fait même de leur apparition, ébranlaient « la "structure patriarcale" de la vie communautaire, entretenue par l'aphasie du peuple ». Bien sûr, au sein de la société juive, la lutte entre le rabbinat et les hassidim n'avait pas cessé ; elle s'était doublée, depuis les années 60, de la lutte des publicistes d'avant-garde contre les fondements routiniers de la vie quotidienne.

Comme le remarque Hessen, «dans les années 60, l'arsenal de mesures répressives visant les ennemis idéologiques n'effarouchait pas même la conscience des intellectuels les plus cultivés » ; ainsi le publiciste A. Kovner, le « Pissarev juif », ne s'est pas retenu de dénoncer un des journaux juifs au gouverneur général de Nouvelle Russie. (Quant à Pissarev lui-même, dans les années 70, « il jouissait auprès des intellectuels juifs... d'une popularité immense ».)

M. Aldanov considère qu'on doit commencer à examiner la participation des Juifs à la culture et à la vie politique russes à partir des années 70169 (au mouvement révolutionnaire, dix ans avant). Des années 70 date en effet la collaboration de nouveaux publicistes juifs - L.Levanda, que nous avons déjà cité, le critique S.Venguerov, le poète N.Minski - à la grande presse russe (Minski, nous dit Aronson, se prépara durant la guerre russo-turque à aller combattre pour les frères slaves). Le ministre de l'Instruction, le comte Ignatiev, a exprimé à cette époque sa foi dans l'attachement des Juifs russes à la Russie. A la suite de la guerre russo-turque de 1877-1878, des bruits coururent dans les milieux juifs, annonçant d'importantes réformes qui leur seraient favorables. Entre-temps, le centre de l'intelligentsia juive s'était déplacé d'Odessa à Pétersbourg ; là, des écrivains et avocats nouveaux venus exerçaient une influence déterminante sur l'opinion publique.

1879 à Pétersbourg la publication de L'Aurore. Dans son éditorial, M.I.Koulicher écrivit : « Être l'organe des besoins et des exigences des Juifs russes... pour faire sortir l'énorme masse des Juifs russes de sa léthargie intellectuelle... ce qui est également nécessaire pour le bien de la Russie... De ce point de vue, les intellectuels juifs russes ne veulent pas se différencier des autres citoyens russes. »

Suivant en cela la presse juive, la littérature juive se développa à son tour, d'abord en hébreu, puis en yiddish, enfin en russe, stimulée par les modèles de la littérature russe. Sous Alexandre II, « nombreux furent les écrivains juifs qui voulaient convaincre leurs coreligionnaires d'apprendre le russe et de considérer la Russie comme leur patrie ».

Les Juifs éclairés, encore si peu nombreux dans les années 60-70, entourés de tous côtés par la culture russe, n'avaient d'autre possibilité que de se tourner vers l'assimilation, d'« emprunter le chemin qui, dans des conditions analogues, avait amené les intellectuels juifs d'Europe occidentale à s'assimiler au peuple dominant » - à cette différence près, toutefois, que dans les pays européens le niveau de culture du peuple de souche avait toujours été nettement plus élevé, alors que, dans les conditions de la Russie, il fallait s'assimiler non pas au peuple russe, que la culture n'avait fait encore qu'effleurer, ni à la classe dirigeante russe (par opposition, par refus), mais uniquement à la fine couche des intellectuels, encore peu nombreuse mais en revanche déjà parfaitement sécularisée et qui, elle aussi, avait répudié son Dieu. Pareillement, ceux parmi les Juifs qui étaient des esprits éclairés rompirent avec la religion juive, « et, comme ils n'avaient d'autre lien avec leur peuple, ils s'en éloignèrent tout à fait, ne se considérant plus, spirituellement parlant, que comme des citoyens russes ».

« Peu à peu s'établit une certaine communauté de vie entre les milieux intellectuels des sociétés juive et russe.» L'animation générale, le mouvement, la vie hors de la Zone de résidence d'une certaine catégorie de Juifs, mais aussi le développement des chemins de fer (et les voyages à l'étranger), tout cela « favorisait des contacts plus étroits entre l'isolât juif et le monde environnant ». A Odessa, au début des années 60, «jusqu'à un tiers des Juifs... parlaient le russe ». La population y augmentait à vive allure « grâce à l'immigration massive aussi bien des Juifs russes que des Juifs étrangers venus principalement d'Allemagne et de Galicie ». L'épanouissement d'Odessa au milieu du siècle préfigurait celui de l'ensemble du monde juif russe à l'aube du suivant. Dès le début du 19e siècle, la libre Odessa s'était développée selon ses propres lois, différentes des lois russes, tantôt port franc, tantôt ouverte aux navires turcs, y compris même pendant la guerre avec la Turquie. « À cette époque, les Juifs [d'Odessa] avaient pour occupation dominante le commerce du grain. De nombreux Juifs étaient des commerçants modestes, des intermédiaires (principalement entre les propriétaires fonciers et les exportateurs), courtiers ou agents locaux des grandes compagnies étrangères de céréales - grecques surtout ; estimateurs à la Bourse des céréales, caissiers, peseurs, débardeurs, ils occupaient une position dominante dans le commerce du grain : en 1870 se trouvait entre leurs mains le plus gros des exportations de céréales. En 1910... 89,2 % de ces exportations. » « Par comparaison avec les autres villes de la Zone de résidence, il y avait à Odessa davantage de Juifs pratiquant des professions libérales... ; ils avaient noué d'excellentes relations avec les représentants de la société russe cultivée et jouissaient des faveurs de la haute administration de la ville... L'inspecteur d'académie d'Odessa de 1856 à 1858, N. Pirogov, leur était particulièrement favorable. » Un contemporain a brossé de façon pittoresque ce brassage odessite où, dans une concurrence exacerbée, s'affrontaient commerçants juifs et grecs, et où, « les années de bonne récolte, la moitié de la ville vivait de la vente des produits céréaliers, depuis le gros brasseur de transactions sur le grain jusqu'au dernier des brocanteurs », - et là, dans ce melting-pot tourbillonnant, unifié par l'usage de la langue russe, « on aurait eu grand mal à tracer une ligne de démarcation entre un négociant en céréales, un banquier et un intellectuel ».

Ainsi, « dans le monde juif éclairé, le processus d'assimilation à tout ce qui est russe... ne faisait que se renforcer ». « L'éducation européenne, la connaissance de la langue russe devinrent des besoins vitaux », « tous se mirent à étudier la langue et la littérature russes ; chacun ne pensait qu'à se rapprocher, jusqu'à fusion totale, du milieu environnant », non seulement à maîtriser la langue russe, mais à lutter « pour une russification complète, pour se pénétrer de l'"esprit russe", en sorte que le Juif ne se distingue en rien, si ce n'est par la religion, des autres citoyens ». Un contemporain, M.G.Morgulis, s'est exprimé comme suit : « Tous ont commencé à se sentir citoyens de leur pays, à tous est alors échue une patrie.» «Les représentants de l'intelligentsia juive considéraient qu'ils "étaient obligés, au nom des intérêts gouvernementaux, de renoncer à leurs particularités nationales..., de fusionner avec la nation dominante du pays où il leur était donné de vivre". L'un des progressistes juifs de l'époque écrivit que "les Juifs, en tant que nation, n'existent pas", qu'ils "se considèrent comme des Russes de confession mosaïque"... "Les Juifs reconnaissent que leur salut réside dans leur fusion avec le peuple russe". »

Il convient sans doute de mentionner ici le nom de Benjamin Portougalov, médecin et publiciste. Dans sa jeunesse, il s'est laissé entraîner par la subversion, il a même été emprisonné à Petropavlovsk ; en 1871, il s'est établi à Samara. Il « a joué un rôle éminent dans le développement de la médecine des zemstvos et dans l'action sanitaire... il a été l'un des pionniers du traitement de l'alcoolisme et de la lutte contre ce fléau en Russie », organisant à cet effet des conférences publiques. « Dès sa jeunesse, il s'est imprégné des idées populistes sur le rôle néfaste des Juifs dans la situation économique des paysans russes. Ces idées servirent de fondement aux dogmes du "mouvement judéo-chrétien" des années 1880 et suivantes » (une fraternité spirituelle et biblique). Portougalov estimait nécessaire d'affranchir la vie des Juifs du ritualisme, il pensait que « les Juifs ne peuvent exister et œuvrer au développement de la culture et de la civilisation qu'en se diluant dans les peuples d'Europe (il entendait par là le peuple russe) ».

On peut remarquer parallèlement la baisse notable, sous le règne d'Alexandre II, du nombre des baptêmes, devenus inutiles après l'«époque des cantonistes» et l'extension des droits juifs. La secte des judaïsants reçut elle aussi alors le droit de confesser sa religion.

Cette attitude à l'égard de la Russie des Juifs aisés, en particulier à l'extérieur de la Zone de résidence, de même que celle des Juifs ayant reçu une éducation russe doivent retenir l'attention et méritent d'être soulignées. Elles l'ont d'ailleurs été. « Dans la perspective des grandes réformes, tous les Juifs russes conscients, sans exception, ont été, peut-on dire, des patriotes russes et des monarchistes, et vis-à-vis d'Alexandre II éprouvaient littéralement de l'adoration. Réputé pour sa cruauté envers les Polonais (lors de leur révolte de 1863), M.N.Mouraviev (alors gouverneur général de la région du Nord-Ouest) patronnait les Juifs en cherchant, ce qui était de saine politique, à rallier la majeure partie de la population de la région de l'Ouest, la juive en particulier, aux principes gouvernementaux russes. » Bien que, lors du soulèvement de 1863, les Juifs de Pologne eussent nettement soutenu les Polonais, ceux des provinces de Vilnius, Kaunas et Grodno, « mus par un instinct populaire sain, comprirent qu'il fallait soutenir la Russie, car ils pouvaient attendre d'elle plus d'équité et d'humanité que de la part des Polonais qui, tout en supportant depuis longtemps les Juifs, les avaient toujours traités comme une race inférieure ». (J. Teitel l'explique ainsi : « Les Juifs polonais se sont toujours tenus à l'écart des Juifs russes », ils les regardaient en « vrais Polonais ». Les Polonais eux-mêmes lui confiaient dans l'intimité, parlant des Juifs russes de Pologne : « Les meilleurs parmi les Juifs sont nos ennemis. Les Juifs russes qui ont inondé Varsovie, Lodz et d'autres grands centres polonais sont les promoteurs de la culture russe qui nous est si antipathique. »)

A cette époque, la russification des Juifs de Russie répondait au désir du gouvernement russe. Les autorités russes considéraient que « des relations suivies avec la jeunesse russe était le plus sûr moyen de rééduquer les jeunes Juifs et d'en extirper l'"hostilité envers les chrétiens" ».

Au reste, nouvellement né, ce patriotisme russe des Juifs avait des limites précises. Le juriste et publiciste I.G.Orchanski laissait entendre que, pour accélérer le processus, « il était indispensable de placer les Juifs dans une situation telle qu'ils pussent se sentir et se considérer comme les libres citoyens d'un pays libre et civilisé». Lev Levanda, déjà cité, «savant juif» travaillant auprès du gouverneur de Vilnius, écrivit alors : « Je ne deviendrai [un patriote russe] que lorsque le problème juif aura trouvé une solution définitive et satisfaisante. » Un auteur juif contemporain qui a connu un long chemin de tourments au 20e siècle et qui émigra par la suite en Israël lui a répondu un siècle plus tard : « Levanda ne se rend pas compte qu'on ne pose pas de conditions à la Mère-Patrie. On l'aime sans restrictions, sans réserves ni préalables, on l'aime parce qu'elle est la Mère. Ce programme - un Amour sous conditions ! - a été professé avec une rare constance par l'intelligentsia russo-juive tout au long d'un siècle, bien que, sous tous les autres aspects, elle se soit montrée d'une "russité" irréprochable. »

Cependant, à l'époque que nous décrivons, « n'adhéraient à la "citoyenneté russe" que des groupes isolés et peu nombreux de la société juive, principalement dans les grands centres commerciaux et industriels... aussi avait-on une vision exagérée de la marche triomphale de la langue russe jusque dans les tréfonds de la vie juive ». En fait, « la grande masse restait à l'écart de ces nouvelles tendances... elle était coupée non seulement de la société russe, mais aussi de l'intelligentsia juive ». Jusque dans les années 60-70, la grande masse juive demeura non concernée par l'assimilation, et menacée de se trouver coupée de l'intelligentsia juive. (En Allemagne, si l'assimilation juive n'avait pas connu pareil phénomène, c'était faute d'une « masse populaire juive » : tous se trouvaient placés plus haut sur l'échelle sociale, et les circonstances historiques n'avaient pas fait qu'elle vécût dans un tel entassement.)

A la fin des années 60, au sein de l'intelligentsia juive, des voix s'inquiétèrent de cette transformation des intellectuels juifs en simples patriotes russes. Le premier à en parler fut Peretz Smolenskin en 1868 : l'assimilation aux Russes présente pour les Juifs le « caractère d'un danger national » ; certes, il ne faut pas craindre les Lumières, mais il ne faut pas non plus rompre avec le passé historique ; tout en s'imprégnant de la culture générale, il importe de garder son visage spirituel propre ; « les Juifs ne sont pas une secte religieuse, mais une nation». Si les intellectuels juifs se coupent de leur peuple, ce dernier ne se dégagera pas de l'oppression administrative ni de sa torpeur spirituelle. (Le poète I.Gordon a eu cette formule : « Sois un homme dans la rue, mais un Juif dans ta maison. »)

Les journaux pétersbourgeois L'Aurore (1879-1882) et Le Juif russe allaient désormais dans cette direction. Ils entendaient renforcer l'attrait exercé sur la jeunesse juive par l'étude conjointe du passé et de la situation présente. Au tournant des années 70 et 80, un fossé se creusa entre tendances nationale et cosmopolite au sein du monde juif russe. « En fait, les dirigeants de L'Aurore ne croyaient déjà plus au caractère bénéfique de l'assimilation... Sans trop s'en rendre compte, L'Aurore favorisait... l'éveil de la conscience nationale... et penchait de plus en plus nettement vers le nationalisme... Les illusions de la russification... se dissipaient. »

Cette tendance faisait écho aux événements historiques qui se déroulaient en Europe au cours de cette seconde moitié du 19e siècle : l'impétueux soulèvement polonais, la réunification par les armes de l'Italie, puis de l'Allemagne, ensuite des Slaves dans les Balkans. Partout montait et triomphait l'idée nationale. Selon toute vraisemblance, cette tendance se serait renforcée au sein de l'intelligentsia juive même si les événements de 1881-1882 ne s'étaient pas produits.

Entre-temps, toujours en ces années 70, l'attitude de la société russe à l'égard des Juifs changeait elle aussi : au plus haut des réformes d'Alexandre II, elle avait été des plus bienveillantes. Mais, par ailleurs, les écrits de Brafman, pris très au sérieux, avaient éveillé parmi elle les soupçons. Autre coïncidence : en 1860, la création retentissante à Paris de l'Alliance israélite universelle « dans le but de défendre les intérêts des Juifs » dans le monde entier, avec un Comité central (à la tête duquel fut placé peu après Adolphe Crémieux). « Peu renseignée... sur la situation des Juifs en Russie », l'Alliance israélite universelle « s'intéressa au monde juif russe et se mit à travailler avec une grande constance en faveur des Juifs de Russie ». Elle ne disposait pas de bureaux en Russie ni ne fonctionnait à l'intérieur de ses frontières. En sus de son œuvre de bienfaisance et d'éducation, elle s'adressa plus d'une fois directement au gouvernement de la Russie pour prendre la défense de Juifs russes, il est vrai souvent mal à propos. (Ainsi en 1866 pour qu'on n'exécutât pas Itska Borodaï, accusé d'avoir provoqué un incendie prémédité dans un but politique - or il n'avait pas été condamné à mort ; quant aux autres Juifs impliqués dans cette affaire, ils avaient tous été acquittés bien avant la démarche effectuée en leur faveur ; ou encore, Crémieux protesta contre le transfert des Juifs au Caucase ou dans la région de l'Amour, alors que le gouvernement russe n'en avait nullement l'intention ; en 1869, il déplora que les Juifs fussent persécutés à Pétersbourg alors qu'il n'en était rien ; il se plaignit aussi au président des États-Unis, prétendant que le gouvernement russe allait jusqu'à persécuter la religion juive.) Selon un rapport de l'ambassadeur russe à Paris, l'Alliance nouvellement créée (elle avait pour emblème les Tables de la Loi de Moïse dominant le globe terrestre) jouissait déjà « d'une énorme influence sur la société juive de tous les pays ». Tout cela contribua à alerter et le gouvernement et la société russes.

J. Brafman s'est beaucoup dépensé pour contrer l'Alliance. Il affirma que celle-ci, « comme toutes les associations juives, revêtait un caractère de duplicité (ses documents officiels disent aux gouvernements une chose, ses documents secrets une autre) », qu'elle avait pour but « de protéger le judaïsme de l'influence, mortelle pour lui, de la civilisation chrétienne ».

(Par ricochet, ces accusations atteignirent également l'OPE, la « Société pour la diffusion de l'instruction parmi les Juifs de Russie », créée en 1863 : celle-ci aurait eu pour tâche « de favoriser et de renforcer la solidarité juive universelle et l'esprit de caste ».) Les craintes suscitées par l'Alliance avaient été alimentées par le premier appel, émotionnel à souhait, adressé par ses organisateurs « au monde juif de tous les pays », mais aussi par des faux. Le thème de l'unité des Juifs y était présenté de la façon suivante : « Juifs !... Si vous croyez que l'Alliance est pour vous un bien, que, tout en faisant partie de différents peuples, vous pouvez cependant avoir des sentiments, des désirs et des espoirs communs... si vous pensez que vos efforts disparates, les bonnes intentions et les aspirations de personnes isolées peuvent devenir une force puissante en s'unissant en un seul tout et en suivant une seule direction vers un même but..., apportez-nous votre soutien par votre sympathie et votre concours. »

Plus tard fit son apparition un document connexe imprimé en France - soi-disant un appel d'Adolphe Crémieux en personne. Il semble toutefois qu'il se soit agi d'un faux. On ne peut exclure que ce soit un des projets d'appel, rejeté par les organisateurs de l'Alliance (mais il confortait les accusations de Brafman comme quoi l'Alliance avait des intentions cachées) : « Nous vivons en terres étrangères et nous ne pouvons être concernés par les intérêts changeants de ces pays tant que nos propres intérêts moraux et matériels seront en danger... La doctrine juive doit se répandre dans le monde entier... » Dans la presse russe, cela donna lieu à un débat animé à l'issue duquel I.S.Aksakov écrivit en guise de conclusion, dans son journal La Russie, que « le problème de l'authenticité de l'appel ne présente pas, dans le cas présent, de signification particulière, étant donné le caractère authentique des idées et des espérances qui y sont exprimées ».

L'Encyclopédie juive publiée avant la révolution écrivit que depuis les années 70, dans la presse russe, « de plus en plus rares étaient les voix qui s'élevaient pour défendre les Juifs... L'idée se renforçait parmi les Russes que les Juifs de tous pays seraient unis par une forte organisation politique qui avait sa direction centrale au sein de l'Alliance israélite universelle ». C'est ainsi que la création de l'Alliance produisit en Russie - et sans doute pas seulement en Russie - un effet contraire au but qu'elle se proposait... Si les organisateurs de l'Alliance avaient pu prévoir le nombre de blâmes formulés à rencontre de la solidarité juive mondiale, voire d'accusations de complots que cette Alliance allait susciter, peut-être se seraient-ils abstenus de la créer, d'autant plus qu'elle n'a guère modifié l'histoire du continent européen.

Après 1874, quand le nouveau statut militaire introduisit le service égal pour tous, « de nombreux articles de presse accusant les Juifs de se dérober à la conscription attisèrent, au sein de la société russe, l'inimitié à l'égard des Juifs. On reprocha à l'Alliance son intention de prendre en charge le sort des Juifs qui quittaient la Russie à cause de la nouvelle loi sur le service militaire », car, ainsi « nantis d'un soutien étranger, les Juifs auront plus de facilités pour quitter le pays que les autres citoyens ». (Voilà un problème qui se posera avec acuité un siècle plus tard, dans les années 70 du 20e siècle...) Crémieux répondit que la tâche de l'Alliance était de lutter contre la « persécution religieuse », qu'elle avait décidé « à l'avenir de ne pas accorder d'aide aux Juifs qui chercheraient à se dérober au service militaire » en Russie, et de publier en outre « un appel à nos coreligionnaires de Russie pour les inciter à remplir scrupuleusement toutes les obligations contenues dans la nouvelle loi ».

En dehors du départ à l'étranger, l'un des moyens de se soustraire au service militaire était l'automutilation. Denikine, général plutôt libéral (aussi bien avant la révolution que pendant), relate à partir de son expérience - pendant plusieurs années, il participa dans la province de Volhynie au contrôle médical des appelés juifs - des centaines de cas de ce genre ; il est vrai que c'était au début du 20e siècle, mais son témoignage sur ces nombreuses et terribles automutilations n'en est que plus frappant.

Comme nous l'avons déjà signalé, à compter de cette même année 1874, à partir donc du nouveau statut militaire et des privilèges liés à l'éducation dont il était assorti, les Juifs affluèrent dans les établissements d'enseignement général du secondaire et du supérieur. Ce saut quantitatif, très perceptible, pouvait maintenant paraître excessif. Dans la région du Nord-Ouest, encore auparavant, « on avait déjà demandé de limiter l'inscription des Juifs dans les établissements d'enseignement général ». En 1875, le ministre de l'Instruction publique fit remarquer à son tour au gouvernement « qu'il était impossible de trouver de la place pour tous les Juifs désireux de s'inscrire dans ces établissements sans gêner la population chrétienne ».

Ajoutons le témoignage réprobateur de G.Aronson selon lequel Mendeléev, à l'université de Pétersbourg, «avait fait preuve d'antisémitisme ». De tout cela l'Encyclopédie juive conclut « à un tournant dans les tendances d'une fraction de l'intelligentsia russe... qui a répudié les idéaux de la décennie précédente, en particulier concernant le problème juif ».

Voilà bien l'un des traits caractéristiques de cette époque : l'attitude méfiante (mais nullement hostile) au projet d'égalisation totale des droits des Juifs émanait de la presse, plutôt celle de droite, et non des cercles gouvernementaux. On pouvait ainsi lire dans les journaux : comment peut-on « accorder tous les droits civils... à cette ethnie résolument fanatique et lui donner accès à des fonctions administratives de haut rang ?... Seule l'instruction... et le progrès social pourraient rapprocher en toute sincérité les Juifs des chrétiens... Introduisez-les dans la famille commune des peuples civilisés et nous serons les premiers à leur dire une parole d'amour et de réconciliation ». « La civilisation ne pourra que gagner à ce rapprochement que lui promet le concours d'un peuple énergique et intelligent... Les Juifs... en arriveront à la conclusion qu'il est grand temps pour eux de rejeter le joug de l'intolérance à laquelle les ont conduits les interprétations trop strictes des talmudistes. » Ou bien : « Tant que l'éducation n'aura pas amené les Juifs à l'idée qu'il ne faut pas vivre seulement sur le dos des Russes, mais aussi à leur profit, il ne saurait être question d'une plus grande égalité de droits que celle qui existe aujourd'hui. » Ou encore : « S'il est possible d'accorder aux Juifs les droits civils, on ne saurait en aucun cas leur permettre l'accès à des fonctions "où la vie et les coutumes des chrétiens leur seraient soumises et où ils pourraient avoir quelque influence sur l'administration et la législation d'un pays chrétien". »

On peut se rendre compte du ton de la presse russe de l'époque en parcourant l'un des principaux organes de Pétersbourg, déjà mentionné, La Voix : « Les Juifs russes en général n'ont pas du tout lieu de se plaindre que la presse russe ne manifeste guère de bienveillance à l'égard de leurs intérêts. La majorité de la presse russe appelle bel et bien à une égalisation des droits civils des Juifs » ; on comprend certes « que les Juifs aspirent eux-mêmes à l'extension de leurs droits, et à l'égalisation avec les autres citoyens russes », mais... « quelle force ténébreuse pousse la jeunesse juive vers une folle agitation politique ? Pourquoi n'est-il presque pas un procès où ne figurent des Juifs, et immanquablement à des rôles de premier plan ?... Et le fait que la quasi-totalité des Juifs se dérobent à l'accomplissement de leurs obligations militaires, tout comme l'implication habituelle de Juifs et de Juives dans tous les procès politiques ne peuvent en rien servir la cause de l'égalisation des droits » ; « si tu veux avoir des droits, tu dois au préalable montrer par tes actes que tu peux également remplir les devoirs qui leur sont indissolublement attachés », « en sorte que, par rapport aux intérêts généraux du gouvernement et de la société, la population juive n'offre pas aux regards un tableau aussi défavorable pour elle et aussi désespérément sombre ».

Mais, fait remarquer l'Encyclopédie juive, « malgré cette propagande, les hautes sphères de l'administration avaient nettement conscience que la solution du problème juif devait nécessairement passer par la voie de l'émancipation : en mars 1880, la majorité des membres du Comité à l'aménagement de la vie des Juifs inclinait à penser qu'il était indispensable d'égaliser les Juifs dans leurs droits avec le reste de la population ». Formés par les deux décennies de réformes d'Alexandre, les bureaucrates de son règne étaient grisés par leur marche triomphale : nous avons déjà relevé certaines de leurs propositions assez radicales - et bienveillantes à l'égard des Juifs - dans les rapports des gouverneurs généraux de la Zone de résidence.

N'omettons pas non plus les nouvelles démarches influentes de sir Moses Montefiore, revenu en Russie en 1872, ni les pressions de Benjamin Disraeli, ni celles de Bismarck sur Gortchakov au Congrès de Berlin de 1872. Embarrassé, Gortchakov se justifia en disant que « la Russie n'était nullement opposée à la liberté religieuse et l'octroyait pleinement, mais qu'il ne fallait pas la confondre avec l'octroi de droits civils et politiques ».

Or, en Russie, la conjoncture allait précisément dans cette direction. 1880 vit s'installer la «dictature du cœur» de Loris-Mélikov, et grandes et fondées furent alors les espérances des Juifs russes de se voir accorder à brève échéance l'égalité des droits - on en était à la veille.

Mais c'est à ce moment-là que des membres de La Volonté du Peuple assassinèrent Alexandre II, cassant de ce fait de nombreux processus libéraux - entre autres, l'égalisation totale des droits des Juifs. Sliosberg remarque : le tsar fut tué la veille de Pourim. Après toute une cascade d'attentats, les Juifs n'en furent point étonnés, mais ils se mirent à craindre pour l'avenir.

Chapitre 5 - Après l'assassinat d'Alexandre II

L'assassinat du tsar « libérateur » provoqua dans la conscience populaire un véritable choc - ce qu'escomptaient bien sûr les terroristes de La Volonté du Peuple (Narodnaïa Volia), mais ce qui, au fil du temps, a été escamoté par les historiens, délibérément par les uns, inconsciemment par les autres. Que d'autres tsars ou héritiers de la couronne du siècle précédent - le fils de Pierre Ier, Alexis, Ivan VI Antonovitch, Pierre III, Paul Ier - eussent connu des morts violentes, le peuple ne le savait même pas. L'assassinat du 1er mars 1881 engendra dans les esprits une commotion généralisée. Pour les couches populaires et surtout les masses paysannes, c'étaient les fondements mêmes de la vie qui étaient ébranlés. Et cela aussi, conformément aux espérances des terroristes, ne pouvait pas ne pas produire une explosion. Et elle se produisit. Mais sous une forme imprévisible : sous la forme de pogroms antijuifs en Nouvelle Russie et en Ukraine.

Six semaines après l'attentat « se propagea à travers un immense territoire, avec la virulence d'une épidémie », la mise à sac des boutiques, des gargotes, des habitations de Juifs. « Réellement..., ce fut comme le déchaînement d'une force élémentaire... Les populations locales, qui, pour diverses raisons, voulaient en découdre avec les Juifs, entreprirent d'afficher proclamations et appels, de recruter des fauteurs de pogroms auxquels se joignirent bientôt volontairement, à la faveur de l'excitation générale, et appâtés par un gain facile, des gens par centaines. C'était un phénomène incontrôlé. Or... même enflammées par l'alcool, ces foules qui perpétrèrent pillages et violences portèrent toujours leurs coups dans une seule direction - contre les Juifs, toujours elles bridèrent leurs emportements devant la porte des chrétiens. »

Le premier pogrom eut lieu à Elisabethgrad, le 15 avril. « Les désordres se sont amplifiés quand, des villages avoisinants, ont afflué des paysans, dans le but de faire main basse sur les biens des Juifs. » Au début, la troupe, ne sachant que faire, resta passive. Enfin, « un important régiment de cavalerie réussit à juguler les troubles ». « L'arrivée de forces nouvelles mit fin au pogrom. » « Il n'y eut ni viols, ni meurtres au cours de ce pogrom ». Selon d'autres sources, « un Juif a été tué. Le pogrom a été écrasé le 17 avril par la troupe qui a tiré sur les pillards ». Cependant, « parti d'Elisabethgrad, le mouvement se propagea parmi les localités environnantes ; dans la majorité des cas, les désordres se limitèrent au pillage des tavernes ». Une semaine plus tard, un pogrom se produisit dans le district d'Ananiev, province d'Odessa, puis dans la ville même d'Ananiev « où le mouvement fut lancé par un habitant qui répandit le bruit que le tsar avait été assassiné par les Juifs et qu'ordre avait été donné de s'attaquer à eux, ce que les autorités cachaient ». Le 23 avril, un foyer se déclara à Kiev, mais fut vite étouffé par la troupe. Cependant, le 26 avril, un nouvel incident éclata dans la ville, puis le lendemain, et le mouvement atteignit bientôt les faubourgs : ce fut le pogrom le plus violent de toute la série. Aucun, cependant, « n'entraîna de pertes humaines ». (Dans un autre tome de la même Encyclopédie, nous lisons au contraire que « plusieurs Juifs furent tués ».)

Après la ville de Kiev eurent encore lieu dans une cinquantaine de localités de cette province des pogroms au cours desquels « les biens des Juifs furent mis à sac, et, dans certains cas isolés, il y eut voies de fait sur des personnes ». Fin avril, un pogrom se produisit à Konotope, « perpétré principalement par les ouvriers et employés du chemin de fer, et qui fit une victime. À Konotope, il y eut des cas d'autodéfense de la part des Juifs ». Le pogrom de Kiev en provoqua d'autres - à Jmerinka et dans certaines localités de la province de Tchernigov ; puis, au début de mai, dans le bourg de Smela où les violences « furent arrêtées dès le lendemain par la troupe dépêchée sur place » (« On constata le pillage... d'une boutique de confection »). Dans tout le courant de mai et jusqu'au début de l'été, des foyers s'allumèrent dans les provinces de Iékaterinoslav et de Poltava, dans certaines localités comme Aleksandrovsk, Romny, Néjinc, Péréiaslavl, Borissov. « Quelques désordres insignifiants eurent lieu ici ou là dans le district de Mélitopolsk. Il y eut des cas où les paysans dédommagèrent aussitôt les Juifs pour les pertes subies.»

« À Kichinev, le mouvement, qui faillit prendre corps le 20 avril, fut étouffé dans l'œuf". » Ni cette année-là, ni les suivantes, il n'y eut dans toute la Biélorussie aucun pogrom, même si, à Minsk, une panique s'empara des Juifs quand parvint la nouvelle de l'existence de pogroms dans le sud-ouest du pays - phénomène absolument inconnu ici. Puis ce fut le tour d'Odessa. En fait, seule la ville d'Odessa avait connu auparavant - en 1821, 1859 et 1871 - des pogroms antijuifs. « C'étaient des incidents ponctuels, provoqués le plus souvent par l'animosité envers des Juifs de la communauté grecque», c'est-à-dire par la rivalité commerciale entre Juifs et Grecs. En 1871, trois jours durant, les échoppes, les débits de boissons, les logements desv Juifs furent saccagés, mais il n'y eut aucune victime.

Ce pogrom a été décrit dans le détail par I.G.Orchanski qui témoigne : les biens des Juifs ont été non point volés, mais détruits - comme ces montres du bijoutier, jetées sur le pavé et piétinées. Le « déclencheur » du pogrom était certes l'hostilité envers les Juifs des marchands grecs, surtout après qu'à l'issue de la guerre de Crimée les Juifs d'Odessa eurent raflé aux Grecs le commerce des épices et produits coloniaux. Mais d y avait aussi « une animosité générale envers les Juifs de la part de la population chrétienne d'Odessa. Ce sentiment était beaucoup plus conscient et plus profond dans la classe aisée et instruite que parmi le simple peuple ». Pourtant, Odessa abrite alors diverses nationalités vivant en bonne entente, alors d'où vient que les Juifs attirent sur eux une antipathie qui dégénère parfois en haine féroce ? Un professeur de lycée expliquait à ses élèves : « Les Juifs entretiennent avec le reste de la population des relations économiques irrégulières. » Orchanski rétorque : une telle explication fait fi du « poids d'une lourde responsabilité morale ». Lui-même en voit la raison, entre autres, dans l'action sur les esprits de la législation russe qui dote les Juifs d'un statut spécial en leur infligeant, à eux seuls, des limitations. Car, dans la tentative que font les Juifs pour s'affranchir de ces limitations, les gens ne voient qu'« insolence, insatiabilité et usurpation ».

Pour l'heure, donc, en 1881, l'administration d'Odessa, forte d'une expérience que n'avaient pas les autres, sut étouffer d'emblée les désordres qui avaient éclaté çà et là. « Le gros des émeutiers a été embarqué sur des chaloupes et éloigné des côtes » - un fort ingénieux procédé. (Contrairement à l'édition d'avant la révolution, l'Encyclopédie juive actuelle écrit que, là encore, le pogrom dura trois jours.)

L'Encyclopédie juive d'avant la Révolution concède que « le gouvernement tenait pour nécessaire de mater résolument les tentatives de violences contre les Juifs. Il en était réellement ainsi : le nouveau ministre de l'Intérieur, le comte N.P.Ignatiev, qui, en mai 1881, succéda à Loris-Mélikov, mena une très ferme politique de répression des pogroms, bien que maîtriser des désordres qui se propageaient avec la virulence d'une épidémie fût chose fort malaisée du fait du caractère absolument imprévisible du phénomène, ainsi que des effectifs insuffisants de la police (sans comparaison avec les forces de l'ordre des pays européens et a fortiori avec ceux de la police soviétique) et de la faible concentration des garnisons implantées dans ces régions. « Pour la défense des Juifs contre les fauteurs de pogroms, on fit usage des armes à feul. » On tira sur la foule, il y eut des blessés. Ainsi, à Borissov, « les soldats tirèrent et tuèrent quelques paysans ». De même, « à Néjine, les troupes mirent fin au pogrom en ouvrant le feu sur la foule des paysans pillards : quelques-uns furent tués et d'autres blessés ». A Kiev, 1 400 individus furent arrêtés22. Tous ces témoignages dressent le tableau d'une réaction fort énergique. Mais le gouvernement sut aussi reconnaître son absence d'efficacité. Un communiqué officiel proclama que, lors du pogrom de Kiev, « les mesures destinées à maîtriser la populace furent prises trop tard et trop mollement ». En juin 1881, dans un rapport à l'Empereur sur la situation dans la province de Kiev, le directeur du département de la police, V.K.Plehve, citait, parmi les causes « de la multiplication des désordres et de la lenteur de la répression », le fait que le tribunal militaire « s'était montré excessivement indulgent envers les accusés, et fort léger vis-à-vis de l'affaire en soi ». Alexandre III griffonna en marge : « C'est impardonnable. »

Pourtant, au plus fort des événements, comme plus tard, des accusations alléguant que les pogroms auraient été provoqués par le gouvernement lui-même ne manquèrent pas de se faire entendre. Cette accusation, parfaitement arbitraire, était d'autant plus absurde qu'en avril 1881 le gouvernement avait à sa tête le même Loris-Mélikov, réformateur et libéral, et que les postes dans la haute administration étaient occupés par des hommes à lui. Après 1917, un groupe d'historiens - S.Doubnov, G.Krasnyi-Admoni et S.Lozinski - cherchèrent scrupuleusement des preuves dans les archives de l'État ouvertes au public, et ils ne trouvèrent que la preuve du contraire, à commencer par ce fait que le tsar Alexandre III en personne exigea qu'on menât sur l'affaire une enquête approfondie. (Mais ne fallut-il pas qu'un quidam inventât et lançât dans l'opinion la fable calomnieuse selon laquelle Alexandre III aurait dit - à qui, nul ne le sait ; quand et en quelles circonstances, on l'ignore : « Moi, à parler franc, je suis content quand on s'en prend aux Juifs ! » Et ça a pris, ça a marché, la phrase a été reproduite dans les brochures libertaires de l'émigration, elle est entrée dans le folklore libéral et maintenant encore, cent ans après, on la voit ressortir dans certaines publications comme un fait avéré. Et l'Encyclopédie juive de renchérir : « Les autorités agissaient en contact étroit avec les émeutiers. » Au point que Tolstoï lui-même, du fond de sa demeure de Iasnaïa Poliana, voyait les choses « clairement » : les pouvoirs publics ont tout en main. « Qu'ils le veuillent, et ils suscitent un pogrom ; qu'ils ne le veuillent pas, et le pogrom ne survient pas. »)

La vérité, c'est que non seulement il n'y eut aucune incitation aux pogroms de la part du gouvernement, mais encore, comme le fait remarquer Hessen, « l'apparition dans un laps de temps très bref et sur un large territoire de nombreux commandos fauteurs de pogroms, ainsi que leur mode d'action, excluent l'idée qu'il y aurait eu un centre opérationnel unique ». Or, voici un autre témoignage, contemporain des événements, et qui nous vient d'où on l'attendait le moins : d'un libelle ouvrier du « Partage noir » (Tchornyi Peredef), autrement dit, d'un appel au peuple daté de juin 1881. Cette brochure révolutionnaire nous brosse de la situation le tableau suivant : « Non seulement tous les gouverneurs sans exception, mais de nombreux fonctionnaires, policiers, militaires, les popes, les juges, les journalistes, ont pris la défense des Juifs exploiteurs... Le gouvernement protège les Juifs, leur personne et leurs biens » ; les gouverneurs menacent : « les fauteurs de troubles seront traités avec toute la rigueur des lois..., la police les recherche parmi la foule et les arrête ; on les emmène au poste... Les soldats et les cosaques matent les bandits à coups de crosse et de cravache... les uns sont traînés devant les tribunaux d'où ils sont jetés en prison ou expédiés au bagne, les autres sont fouettés sur place au poste de police ».

Un an plus tard, toujours au printemps, « les pogroms reprirent, mais moins nombreux et moins violents qu'avant" ». « Le plus dur fut celui subi par les Juifs de la ville de Balta. » Par la suite, des troubles eurent encore lieu dans le district de Balta et dans certains autres. « Cependant, de par leur nombre et leur ampleur, les troubles de 1882 furent largement en retrait par rapport à ceux de 1881. La mise à sac des biens des Juifs a été un phénomène moins fréquent". » L'Encyclopédie juive d'avant la révolution fait néanmoins état d'un Juif tué au cours du progrom de Balta. Un contemporain juif connu écrit : lors des pogroms des années 1880, « on pillait les malheureux Juifs, on les rouait de coups mais on ne les tuait pas ». (D'autres sources font état de 6 ou 7 victimes.) A l'époque, dans les années 1880-1890, nul n'a mentionné d'assassinats collectifs ou de viols. Mais plus d'un demi-siècle a passé et nombre d'hommes de plume, dispensés de l'obligation de trop chercher la vérité sur des faits déjà anciens, et jouissant en revanche d'un vaste et crédule auditoire, se sont mis à évoquer des atrocités massives et préméditées. Dans l'ouvrage maintes fois réédité de Max Raisin, nous lisons par exemple qu'au cours des pogroms de 1881 on avait vu «des femmes violées, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants tués ou estropiés. Il s'avéra plus tard que, les troubles avaient été fomentés par le pouvoir lui-même, qui avait excité les fauteurs de pogroms et empêché les Juifs de se défendre ».

Quant à G. B. Sliosberg, pourtant raisonnablement instruit des méthodes de l'appareil d'État russe, il déclarait en 1933 à l'étranger que les pogroms de 1881 avaient surgi non point d'en bas, mais d'en haut, du cabinet du ministre Ignatiev (... qui n'était pas encore ministre à cette époque : le vieil homme aurait-il eu la mémoire qui flanche ?) et que, « sans aucun doute, l'on pourrait dès cette époque trouver au département de la Police les fils conducteurs menant aux pogroms » - et voilà comment un juriste chevronné s'autorise une approximation grave et de mauvais aloi.

Mais voici encore : dans une revue juive actuelle fort sérieuse, nous apprenons d'un auteur moderne (en contradiction avec les faits, et sans l'apport d'aucun document nouveau) qu'à Odessa, en 1881, il y eut un pogrom qui dura trois jours ; qu'à Balta « soldats et policiers prirent une part directe » au pogrom, lequel « fit 40 morts et blessés graves parmi les Juifs, et 170 blessés légers ». (Nous venons de lire dans la vieille Encyclopédie juive qu'à Balta il n'y qu'eut qu'un mort et quelques blessés. Mais, dans la nouvelle, un siècle après l'événement, nous lisons qu'à Balta « aux émeutiers se sont joints les soldats... Plusieurs Juifs ont été tués, des centaines ont été blessés, de nombreuses femmes ont été violées » ; à Kiev, « près de 20 femmes ont été violées »). Les pogroms sont une forme d'agression trop barbare et trop atroce pour qu'on se permette en plus de manipuler les données et le nombre final des victimes.

Mais c'est ainsi : enfoui, enseveli - à quoi bon reprendre les fouilles ?

Les causes des premiers pogroms ont été patiemment scrutées, commentées par les contemporains. Dès 1872, après le pogrom d'Odessa, le gouverneur général de la région du Sud-Ouest, dans un rapport officiel, prévenait qu'un incident de même nature risquait de se reproduire dans sa région, du fait que « la haine et l'hostilité envers les Juifs ont ici des racines historiques et que, pour l'heure, seule la dépendance matérielle des paysans à leur égard, et les mesures prises par l'administration empêchent que n'explose l'indignation de la population russe contre la minorité juive ». Le gouverneur général réduisait l'affaire à un conflit d'ordre économique : « On a calculé et évalué les possessions des Juifs, dans le commerce et l'industrie, pour la région du Sud-Ouest ; on a également montré que les Juifs s'emploient activement à prendre à bail les terres des propriétaire fonciers pour les rétrocéder aux paysans à des conditions très dures. » Et ce lien de causalité « a été généralement reconnu pour les émeutes de l'année 1881 ».

Au printemps 1881, Loris-Mélikov rapportait à son tour au tsar : « À la racine des désordres actuels, il y a la haine profonde de la population locale envers les Juifs qui l'ont asservie, mais il est certain que des gens malintentionnés ont profité de cette circonstance. »

Les journaux d'alors donnaient la même explication. « Examinant les causes des pogroms, seuls de rares organes de presse ont mentionné la haine raciale ou religieuse ; les autres estiment que le mouvement a une origine économique, les uns voyant dans ces débordements une protestation dirigée spécialement contre les Juifs du fait de leur domination économique sur la population russe », les autres constatant que la masse populaire, écrasée économiquement, « cherchait sur qui déverser sa colère » - et les Juifs ont fait l'affaire, eux qui étaient privés de certains droits. Un contemporain des événements, l'humaniste (déjà cité) V.Portougalov, voyait lui aussi « dans les pogroms antijuifs des années 1880 l'expression d'une protestation de la part des paysans et des indigents des villes contre l'injustice sociale ».

Quelques décennies plus tard, Hessen confirme que « la population juive des provinces du Sud » trouvait malgré tout à subvenir à ses besoins auprès des Juifs capitalistes, tandis que la population paysanne locale vivait des temps extrêmement difficiles » : elle n'avait pas assez de terre, « circonstance qu'avaient en partie favorisée les Juifs aisés en affermant les terres des propriétaires fonciers et en faisant par là même grimper le prix de la redevance, jusqu'à un montant inabordable pour les paysans ». Ne négligeons pas non plus cet autre témoin, bien connu pour son impartialité et son sérieux, que nul n'a jamais soupçonné d'être « réactionnaire » ou « antisémite » : Gleb Ouspenski. Au début des années 1880, il écrivait : «Les Juifs ont été agressés parce que justement, ils profitaient de la misère d'autrui, du labeur d'autrui, au lieu de gagner leur pain à la sueur de leur front » ; « bastonné, fouetté, le peuple a tout enduré - et les Tatars, et les Allemands, mais quand le Juif a commencé à lui soutirer ses derniers sous, alors il ne l'a plus supporté ! ».

Mais voici maintenant ce qu'il faut faire remarquer. Lorsque, assez vite, à la suite de ces pogroms, au début du mois de mai 1881, une délégation de notables juifs de la capitale, avec à sa tête le baron G.Guinzbourg, fut reçue par le tsar, celui-ci déclara clairement que « dans les désordres criminels du sud de la Russie, les Juifs ne sont qu'un prétexte : les vrais auteurs sont les anarchistes ». Or, à la même date, le frère du tsar, le grand-duc Vladimir Alexandrovitch, déclarait au même Guinzbourg que, « comme le gouvernement l'a maintenant découvert, les désordres ont pour origine non point un soulèvement dirigé exclusivement contre les Juifs, mais la volonté de certains de créer des troubles coûte que coûte ». C'est aussi ce que rapportait le gouverneur général de la région du Sud-Ouest : « L'état d'excitation de la population est dû à des agitateurs. » Il se confirma que de cela également les autorités étaient averties. Des réactions aussi rapides de leur part montrent bien qu'elles ne laissaient pas traîner l'enquête. Mais la coutumière légèreté de l'administration russe d'alors, son ignorance du rôle de l'opinion firent que les conclusions des enquêteurs ne furent pas portées à la connaissance du public. Sliozberg en fait le reproche au pouvoir central : pourquoi n'a-t-il pas « tenté de se justifier face aux accusations qui lui étaient faites d'avoir laissé se développer les pogroms » ? (Oui, bien sûr, le reproche est juste. Mais n'accusait-on pas le gouvernement, comme nous l'avons vu, d'attiser exprès les pogroms, de les orchestrer ? Absurde de commencer par démontrer que tu n'es pas le criminel...)

C'est que d'aucuns répugnaient à croire dans le rôle d'instigateurs des révolutionnaires. Ainsi, un mémorialiste juif de Minsk se souvient : pour les Juifs de Minsk, Alexandre II n'était certes pas le « libérateur», puisqu'il n'avait pas aboli la Zone de résidence, mais ils n'en pleurèrent pas moins sa mort. Nonobstant, ils ne prononcèrent pas un mot désobligeant à rencontre des révolutionnaires, allant jusqu'à parler de leur héroïsme et de la pureté de leurs intentions. Et, lors des pogroms du printemps et de l'été 1881, ils refusèrent de croire que les socialistes y avaient leur part : tout, pensaient-ils, venait du nouveau tsar et de son gouvernement. « Le gouvernement souhaite les pogroms, il se cherche un bouc émissaire. » Et lorsque, plus tard, des témoins dignes de foi, venus du Sud, confirmèrent que les instigateurs avaient bel et bien été les socialistes, ils persistèrent à croire que c'était la faute du gouvernement.

Cependant, au début du 20e siècle, des auteurs scrupuleux reconnaissent : « Il y a dans la presse des indications sur la participation aux pogroms de certains membres de La Volonté du Peuple, participation dont on ignore encore l'ampleur... À en juger par ce qu'écrit l'organe du parti, les membres de cette organisation considéraient les pogroms comme des formes appropriées du mouvement révolutionnaire ; on présumait que ces pogroms initiaient le peuple aux actions subversives » ; que « le mouvement, si facile à diriger contre les Juifs, se tournerait ensuite contre les nobles et les fonctionnaires ». En conformité avec cette idée, des proclamations furent rédigées, incitant le peuple à s'en prendre aux Juifs. De nos jours, on parle de cela à la légère, comme d'une chose archiconnue : « Une propagande active fut menée par les populistes, tant les membres de La Volonté du Peuple que ceux du Partage noir, prêts à soulever un mouvement populaire sur n'importe quel terrain, fût-ce celui de l'antisémitisme. »

De l'émigration où il se trouvait, l'infatigable Tkatchev, champion de la tactique de la conspiration et précurseur en cela de Lénine, applaudissait aux pogroms naissants.

Les membres de La Volonté du Peuple (et ceux, affaiblis, du Partage noir) ne pouvaient plus guère temporiser, maintenant que l'assassinat du tsar avait manqué de provoquer l'insurrection générale spontanée sur laquelle ils comptaient. La commotion au sein de la masse populaire était si forte, après l'assassinat du tsar « libérateur », qu'il n'en fallait guère plus pour que les esprits déboussolés basculassent d'un côté ou de l'autre.

Dans l'état d'ignorance générale où se trouvait le pays, ce basculement pouvait sans doute s'opérer de différentes façons. (Ainsi entendit-on dire dans le peuple, au cours de ces semaines-là, que le tsar avait été assassiné par les nobles qui se vengeaient ainsi de l'affranchissement des serfs.) En Ukraine, les motivations antijuives existaient indéniablement. Les premiers troubles, au printemps 1881, dépassèrent peut-être les intentions des extrémistes de La Volonté du Peuple, mais ils leur indiquèrent sur quelles braises souffler. Puisque le peuple s'en prend aux Juifs, ne soyons pas en reste ! Le mouvement est parti des masses populaires - comment ne pas en profiter ? Sus aux Juifs ! - et nous nous en prendrons ensuite aux propriétaires ! Les pogroms avortés d'Odessa et de Iékaterinoslav ont très probablement été attisés par les populistes. Que la marche des émeutiers ait suivi les voies ferrées, que les cheminots y aient pris une large part, permet de supposer la présence d'agitateurs itinérants, chargés de répandre le bruit que « l'on cache l'ordre du tsar » de s'attaquer aux Juifs pour venger l'assassinat de son père. (Le procureur du tribunal d'Odessa l'a bien remarqué : « En perpétrant des pogroms antijuifs, le peuple était intimement convaincu d'agir conformément à la loi, car il croyait dur comme fer à l'existence d'un édit du tsar autorisant et même recommandant la destruction des biens des Juifs. » Ici, selon Hessen, se manifestait « la conviction bien ancrée dans le peuple que le Juif est hors la loi, que le pouvoir ne peut s'en prendre au peuple pour défendre les Juifs ». C'est cette façon de voir, ce leurre que les extrémistes se proposaient d'exploiter.

Quelques brochures révolutionnaires datant de ces années-là ont été conservées pour les historiens futurs. Ainsi le tract du 30 août 1881, émis par le comité exécutif de La Volonté du Peuple, typographie chez eux et rédigé directement en ukrainien : « Qui a accaparé les terres, les forêts, les auberges ? - Le Juif. Qui le moujik, parfois à travers ses larmes, supplie-t-il de le laisser jouir de sa terre ? - Le Juif... Où que l'on regarde, où que l'on se tourne, le Juif est partout. Le Juif vous insulte, il vous trompe, il boit votre sang... » Avec cet appel à la fin : « Levez-vous donc, braves gens laborieux !... » On lit aussi, dans le numéro 6 de La Volonté du Peuple : « Toute l'attention du peuple, qui cherche à se défendre, est maintenant concentrée sur les marchands, les gargotiers, les usuriers, bref, sur les Juifs, cette "bourgeoisie" locale si âpre, si empressée à plumer le peuple travailleur. » Mais, plus tard (en 1883), dans un supplément à ce numéro, sous la mention «rectificatif » : les pogroms sont le début d'un ample mouvement populaire « non pas contre les Juifs en tant que tels, mais contre les exploiteurs du peuple ». Et, dans Zerno, la feuille déjà citée du Partage noir : « Le pauvre peuple n'en peut plus de se voir plumer par les Juifs. Où qu'il se tourne, il rencontre toujours le Juif exploiteur. Le Juif tient les débits de boissons et les tavernes, il prend au propriétaire la terre à bail pour la sous-louer au paysan, il achète la récolte du blé sur pied, il pratique l'usure avec des intérêts exorbitants... "C'est notre sang !" disaient les paysans aux agents de la police venus leur reprendre le bien des Juifs. » Puis l'on trouve dans Zerno le même « rectificatif » : « Parmi les Juifs, tous ne sont pas riches, tant s'en faut... tous ne sont pas des exploiteurs... Rejetez donc l'animosité à l'égard des autres peuples et des autres religions - et unissez-vous avec eux "contre l'ennemi commun" : le tsar, la police, les propriétaires terriens et les capitalistes. »

Seulement voilà : ces « rectificatifs » sont arrivés trop tard. Des tracts de ce genre avaient été tirés et diffusés et à Elisabethgrad et dans les autres villes du Sud, et à Kiev par les soins de l'Union des ouvriers de la Russie du Sud - les pogroms étaient déjà du passé que les populistes les attisaient encore, en 1883, espérant les faire renaître et, à travers eux, déclencher la grande révolution panrusse.

La vague de pogroms dans le Sud suscita forcément de larges échos dans la presse de la capitale. Dans un organe réputé « réactionnaire », les Nouvelles de Moscou (Moskovskiïé Vedomosti), M. N. Katkov, indéfectible défenseur des Juifs, fustigeait les pogroms provoqués par des « intrigants scélérats... qui embrouillent intentionnellement la conscience populaire en incitant à résoudre la question juive non par une étude approfondie, mais par des pugilats ».

Se signalèrent à l'attention du public des articles d'écrivains. I.S.Axakov, adversaire résolu de la complète émancipation des Juifs, avait tenté, dès la fin des années 1850, de retenir le gouvernement « sur la voie de mesures trop radicales ». Quand fut promulguée la loi sur l'accès au service de l'Etat des Juifs diplômés, il avait émis des objections (1862), au motif que les Juifs sont « une poignée de gens qui nient complètement la doctrine chrétienne, l'idéal et le code de moralité chrétiens (et donc tous les fondements de la vie sociale du pays), et qui confessent une doctrine opposée et hostile ». Il n'admettait pas l'égalité des Juifs en matière de droits politiques, tout en reconnaissant parfaitement leur égalité en droits civiques, souhaitant qu'au peuple juif « soit garantie la pleine liberté de mœurs, d'organisation domestique, de développement, d'instruction, de commerce... et même... de résidence sur tout le territoire de la Russie ». En 1867, il écrivait qu'économiquement parlant, « ce n'était pas de l'émancipation des Juifs qu'il convenait de parler, mais de l'émancipation des Russes par rapport aux Juifs ». Il faisait remarquer la surdité, l'indifférence de la presse libérale à la situation des paysans et à leurs besoins. Et, dans la vague des pogroms de 1881, Axakov voit maintenant l'expression de la colère du peuple contre « le joug que les Juifs font porter à la population russe locale », d'où, lors de ces pogroms, l'« absence de rapines », mais une simple mise à sac des biens, accompagnée « de la conviction naïve d'être dans son bon droit » ; et il répétait qu'il convenait de poser la question « non de l'égalité en droits des Juifs et des chrétiens, mais la question de l'absence de droits de la population chrétienne face aux Juifs" ».

L'article de Saltykov-Schédrine était au contraire rempli d'indignation : « L'histoire n'a jamais inscrit sur ses pages question plus douloureuse, plus aux antipodes de la simple humanité, plus torturante que la question juive... Rien de plus inhumain, de plus insensé que la légende, sortie des limbes d'un sinistre passé..., qui reporte le sceau de la honte, de l'aliénation et de la haine... Quoi qu'il entreprenne, le Juif reste toujours un homme stigmatisé. » Schédrinc ne niait pas qu'« un bon contingent d'usuriers et d'exploiteurs de toutes sortes se recrutait parmi les Juifs », mais il s'indignait : comment peut-on, à cause d'un certain type d'individus, reporter le blâme sur la nation tout entière ?

Considérant tout le débat d'alors, un auteur juif moderne écrit : « La presse libérale et progressiste (comme il est convenu de l'appeler) couvrait les émeutiers. » L'Encyclopédie juive d'avant la révolution parvient à la même conclusion : « Mais, dans les milieux progressistes eux-mêmes, la sympathie pour le malheur du peuple juif s'est manifestée mollement... On a regardé cette catastrophe du point de vue des pillards, en qui on voyait le pauvre paysan démuni, et l'on oubliait souverainement la souffrance morale et la situation matérielle du peuple juif agressé. » La revue radicale Otetchestvennyié Zapiski (« Les Annales de la Patrie ») jugeait elle-même les choses ainsi : le peuple s'est soulevé contre les Juifs parce qu'« ils se sont arrogé le rôle de pionniers du capitalisme, parce qu'ils vivent selon une nouvelle loi [pravda] et puisent largement à cette source nouvelle pour édifier, sur le malheur de leur voisinage, leur propre prospérité », c'est pourquoi « il est nécessaire que le peuple soit protégé contre le Juif, et le Juif contre le peuple », et, pour ce faire, « il faut améliorer la condition des paysans ».

L'écrivain D. Mordovtsev, sympathisant des Juifs, exprima son pessimisme dans un texte intitulé « Lettre d'un chrétien à propos de la question juive », publié dans la revue juive Rassvet : il invitait les Juifs « à émigrer en Palestine et en Amérique, car c'est la seule façon de résoudre la question juive en Russie ».

Les écrits des publicistes et mémorialistes juifs de l'époque s'indignent : en effet, les attaques parues dans la presse contre les Juifs - venant de la droite comme de la gauche - faisaient directement suite aux pogroms, et, sitôt après eux - et d'autant plus fermement à cause d'eux -, le gouvernement renforça les mesures restrictives contre les Juifs. Cette indignation, il faut la souligner et la comprendre.

Il convient cependant de considérer au préalable la position du gouvernement dans toute sa complexité. Dans les sphères de l'État et du pouvoir, la question était débattue, des solutions d'ensemble étaient recherchées. Dans un rapport à l'Empereur, le nouveau ministre de l'Intérieur, N.P.Ignatiev, évoquait l'ampleur du problème tel qu'il s'était posé pendant tout le règne précédent : « Tout en reconnaissant les conséquences négatives, pour la population chrétienne de ce pays, de l'activité économique des Juifs, de leur isolationnisme culturel, de leur fanatisme religieux, le gouvernement, au cours des vingt dernières années, a cherché par une série de mesures à favoriser l'assimilation des Juifs au reste de la population et il a presque réalisé l'égalité en droits des Juifs et de la population de souche. » Cependant, est-il dit dans ce rapport, l'actuel mouvement antijuif « prouve incontestablement qu'en dépit des efforts du gouvernement les relations entre la communauté juive et la population locale continuent d'être anormales », et ce, pour des raisons de nature économique : depuis qu'ont été assouplies les limitations des droits des Juifs, ceux-ci ont accaparé non seulement le commerce et d'autres corps de métiers, mais ils ont fait l'acquisition de grands domaines agricoles, et, « ce faisant, grâce à la solidarité y qui les unit, ils ont - à de rares exceptions près - employé leurs efforts non point à développer les forces productives de l'État, mais à exploiter la population environnante, de préférence les classes les plus pauvres ». Maintenant que les émeutes ont été réprimées, que les Juifs sont à l'abri des violences, « il apparaît juste et urgent de prendre des mesures non moins énergiques en vue d'abolir les relations anormales qui existent entre la population de souche et les Juifs, et de protéger celle-là contre la funeste activité de ceux-ci ».

Conformément à cette exigence furent instituées en novembre 1881 des zones de résidence dans quinze provinces, et, dans la province de Kharkov, des commissions constituées « de représentants de toutes les classes et de toutes les communautés (y compris la juive), dont la tâche était justement de faire la lumière sur la question juive et de proposer des solutions ». Ces commissions étaient invitées à répondre, entre autres questions de nature plutôt factuelles, à celles-ci : « Quels sont les aspects de l'activité économique des Juifs qui aggravent la situation des habitants de souche de vos régions ? Qu'est-ce qui empêche d'appliquer la législation sur les Juifs concernant l'achat et l'affermage des terres, le commerce des boissons et le prêt sur gages ? Que faudrait-il changer pour éviter que les Juifs échappent à la loi ? Quelles mesures législatives et administratives faudrait-il prendre pour neutraliser la funeste concurrence des Juifs dans les différentes sphères économiques ? »

Une « Haute Commission » interministérielle, présidée par le libéral Pahlen, fut créée deux années plus tard. Elle était chargée de réviser la législation sur les Juifs. Elle observa que, dans le programme de travail soumis aux commissions provinciales, on admettait comme a priori la « nocivité » des Juifs, leurs mauvaises dispositions, leur caractère à part. Cependant, les administrateurs eux-mêmes, formés à l'époque des grandes réformes d'Alexandre, étaient pour la plupart foncièrement libéraux ; en outre, dans ces commissions siégeaient des membres actifs de diverses associations. Ignatiev reçut donc un florilège de réponses passablement hétéroclites. Tantôt l'on se prononçait pour l'abolition de la Zone de résidence : « Certains membres [de ces commissions] - et ils étaient nombreux » -tenaient la suppression de toutes les limitations comme la seule solution possible de la question juive. Tantôt, à l'inverse, une commission, celle de Vilnius, soulignait que les Juifs « ont réussi à exercer une domination économique à la faveur de la notion fallacieuse, fort répandue, de l'égalité en droits, notion néfaste quand elle s'applique aux Juifs au détriment de la population de souche » ; la loi juive autorise à « profiter de la faiblesse et de la crédulité du non-Juif ». « Que les Juifs renoncent à leur isolationnisme, à leur particularisme, qu'ils dévoilent les secrets de leur organisation sociale, qu'ils laissent pénétrer la lumière là où le profane ne voit qu'obscurité - et l'on pourra songer à ouvrir aux Juifs d'autres sphères d'activité sans craindre qu'ils ne songent, eux qui ne sont pas membres de la nation et ne portent pas leur part du fardeau national, à profiter des avantages de la nationalité. »

« Concernant le droit de résider dans les campagnes et les villages, les commissions ont reconnu la nécessité d'une limitation de ce droit » : ou bien interdire purement et simplement, ou bien subordonner ce droit à une autorisation émanant des associations villageoises. Concernant le droit de propriété immobilière hors des villes et des gros bourgs, les commissions proposaient, les unes d'en priver carrément les Juifs, les autres d'introduire des restrictions. La plus grande unanimité se fit au sein des commissions sur la question du commerce d'alcool dans les campagnes, qu'il convenait d'interdire.

Le ministère prit également l'avis des gouverneurs et, « à de rares exceptions près, l'opinion des autorités locales était peu favorable aux Juifs » : il fallait trouver moyen de protéger la nation chrétienne contre « un peuple aussi hautain que le peuple juif » ; « de la nation juive, on ne saurait s'attendre qu'elle consacre ses talents au bien de la patrie » ; « la morale talmudique ne dresse aucune barrière devant les Juifs dès lors qu'il s'agit pour eux de s'enrichir aux dépens d'une autre nation ». Mais il y avait aussi des divergences : ainsi, le gouverneur généraj de Kharkov ne jugeait pas possible de prendre des mesures restrictives à rencontre de toute la population juive « sans faire la différence entre coupables et innocents » ; il proposait d'« élargir le droit de circulation des Juifs et de développer parmi eux l'instruction ».

Ce même automne, sur proposition d'Ignatiev, fut créé un comité spécial dit « Comité pour les Juifs » (le neuvième de son espèce), composé de trois membres permanents, dont deux ayant le grade de professeur. Il avait pour tâche de dépouiller les matériaux rassemblés par les commissions et d'en faire un projet de loi. Le précédent comité, dénommé « Commission pour l'établissement des Juifs», qui existait depuis 1872, fut bientôt supprimé pour « inadéquation à l'état actuel de la question juive ». Le nouveau comité partait de la conviction que l'assimilation des Juifs au reste de la population, que le gouvernement avait cherché à réaliser au cours des dernières années, était un objectif impossible à atteindre. Dès lors, « la difficulté de résoudre l'épineuse question juive oblige à se tourner vers les usages du passé, vers cette époque où les diverses innovations n'avaient pas encore pénétré la législation - celle des autres pays aussi bien que la nôtre - et n'avait pas encore eu les tristes effets qui ne manquent pas de se produire lorsqu'on applique à un pays donné des principes contraires à l'esprit de son peuple ». De tout temps, les Juifs ont été considérés comme des éléments étrangers, et doivent en définitive être considérés comme tels.

Hessen commente : «... La pensée la plus réactionnaire ne pouvait aller plus loin. » Mais, tant qu'à se préoccuper des fondements de la nation, n'aurait-on pas dû, ces vingt dernières années, se préoccuper d'une véritable émancipation des paysans ? Car c'est un fait : l'émancipation des paysans opérée par Alexandre n'a fait alors qu'engendrer une situation confuse, chaotique, qui a perverti la paysannerie.

Pourtant : « Dans les sphères du pouvoir, on trouvait encore des gens qui estimaient impossible de se démarquer tant soit peu de la politique du règne précédent. » Or, il s'agissait de gens occupant des postes importants, de gens puissants. Une partie des ministres s'opposèrent donc aux propositions d'Ignatiev. Devant cette opposition, celui-ci dut scinder les mesures avancées en deux groupes - les mesures de fond (soumises à la procédure normale, à l'approbation du gouvernement et du Conseil d'État) et les mesures provisoires (qui passeraient légalement par une procédure simplifiée et accélérée). « Afin que les habitants des campagnes soient convaincus que le gouvernement les protège contre leur exploitation par les Juifs », on décida d'interdire aux Juifs de résider hors des villes et des gros bourgs (dans des lieux où, justement, « le pouvoir est impuissant à les défendre contre les pogroms susceptibles de se produire dans les hameaux dispersés »), d'interdire l'achat et l'affermage de biens immobiliers, de se livrer au commerce d'alcool ; on laisserait aux associations rurales le soin de décider du sort des Juifs déjà établis à la campagne, d'user du droit de les expulser « si tel est le verdict des conseils de villages ». Mais les autres ministres, notamment celui des Finances, N. X. Boungué, et celui de la Justice, D. N. Nabokov, empêchèrent Ignatiev de promouvoir ces mesures : ils rejetèrent le projet de loi, arguant qu'on ne pouvait prendre des mesures aussi coercitives « sans les avoir discutées conformément à la procédure légale habituelle ».

Allez donc, après cela, disserter sur l'arbitraire vengeur et sans limites de l'autocratie russe !

Les mesures de fond d'Ignatiev ne passèrent pas. Ses mesures provisoires passèrent, mais notablement tronquées. Furent rejetées : la possibilité d'expulser des villages les Juifs qui y résidaient déjà, l'interdiction pour eux de se livrer au commerce des boissons, d'acheter et d'affermer des terres. Et, seulement par crainte qu'au moment de la Pâque 1882 les pogroms ne resurgissent, on entérina (mais comme une mesure provisoire, en attendant que soit mise au point toute la législation sur les Juifs) « l'interdiction faite aux Juifs de s'établir à nouveau ou dorénavant hors des villes et des gros bourgs (donc dans les villages), d'y acquérir des terres et des biens immobiliers, de commercer les dimanches et les jours de fêtes chrétiennes»; «stopper provisoirement la signature des actes d'achat et des lettres de gages au nom d'un Juif, ainsi que la légalisation des contrats de location sur des biens immobiliers, les procurations pour la gestion et la répartition des biens susdits ». Ainsi ne restait-il des mesures préconisées par Ignatiev que des débris. Ces débris furent entérinés le 3 mai 1882 sous l'appellation « Règlement provisoire », connu aussi comme le « Règlement de mai ». Des débris - et, le mois suivant, la démission d'ignatiev, la cessation d'activité du Comité fondé par lui, la nomination d'un nouveau ministre de l'Intérieur, le comte D.A.Tolstoï, lequel s'empressa de rédiger une vigoureuse circulaire contre d'éventuels pogroms, faisant porter toute la responsabilité aux autorités locales et leur faisant obligation de prévenir à temps tous les désordres.

Ainsi, conformément au «Règlement provisoire» de 1882, les Juifs qui s'étaient établis dans les localités rurales avant le 3 mai ne risquaient pas l'expulsion, et leur activité économique n'était quasiment pas limitée. Au surplus, il était préconisé d'« appliquer ce Règlement uniquement dans les provinces de résidence permanente des Juifs », et non pas dans celles de la Russie profonde. Ni les médecins, ni les avocats, ni les ingénieurs, aucun de ceux « à qui leur degré d'instruction donne le droit de résider partout », n'étaient soumis à ces règles - non plus que « les colonies juives existantes adonnées à l'agriculture ». Figurait en outre une liste fort longue - et qui ne fera que s'allonger - de villages où, en dérogation au Règlement, les Juifs étaient autorisés à s'établir.

Du fond des provinces, après la publication de ce Règlement, les questions affluèrent, et du Sénat refluèrent réponses et éclaircissements. Il fut précisé par exemple que « les déplacements dans les campagnes, avec des haltes et même de brefs séjours de personnes n'ayant pas le droit d'y résider, ne sont pas interdits par la loi du 3 mai 1882 » ; que « seul est interdit l'affermage des terres et biens agricoles, qu'en revanche, la location d'autres biens immobiliers tels que distilleries, locaux commerciaux, ateliers et logements n'est pas prohibée ». Ou encore : « Le Sénat a autorisé la légalisation des contrats d'abattage du bois passés avec des Juifs, même si un long délai pour le travail est prévu et même si l'acheteur demande la jouissance du terrain déboisé. » Il est également stipulé que toute infraction au texte du 3 mai n'entraîne pas de poursuites pénales.

Il faut bien reconnaître que ces mises au point vont dans le sens d'un assouplissement, et qu'elles témoignent de la bienveillance du Sénat. «Dans les années 1880, le Sénat combattait toute interprétation des lois dans un sens arbitraire. » Pourtant, ces règles en elles-mêmes, avec l'interdiction de « se réinstaller hors des villes et des bourgs, de redevenir propriétaires de biens immobiliers, gênaient grandement les Juifs dans leur activité de fabricants d'eau-de-vie » ; or, la part des Juifs dans la distillation d'alcool était fort importante avant la publication du Règlement du 3 mai.

Ce type de mesure visant à restreindre la part des Juifs dans le commerce de l'alcool à la campagne avait déjà été envisagé en 1804 ; en 1882, elle ne fut que très partiellement mise en oeuvre. Elle souleva pourtant une indignation générale face à l'« exceptionnelle dureté » du Règlement. Le gouvernement, pour sa part, se trouvait confronté à un choix difficile : soit étendre la production d'alcool dans les campagnes, avec pour conséquence l'aggravation de la misère paysanne ; soit, au contraire, freiner le libre développement de cette activité en décrétant que seuls les Juifs déjà établis dans les villages pourraient y rester et qu'aucuns nouveaux arrivants n'y seraient admis. Il fit le choix de la limitation, ce qui fut imputé à sa dureté.

Mais combien de Juifs, en 1882, vivaient dans les localités rurales ? En consultant les Archives nationales, nous avons trouvé des chiffres datant d'après la révolution : dans les campagnes résidait un tiers de toute la population juive de la « zone » ; dans les bourgs, un tiers également ; 29 % résidaient dans les villes moyennes, et 5 % dans les grosses agglomérations. Et, donc, le Règlement allait empêcher ce tiers « campagnard » de croître encore ?

Il n'empêche : le « Règlement de mai » représente, dans l'imagerie courante, une césure dans l'histoire de l'État russe - la frontière avec le tout répressif, l'irrévocable. Un auteur juif va jusqu'à écrire : ce fut la première incitation à l'émigration ! - l'émigration « intérieure » d'abord, en attendant l'émigration massive vers l'étranger : la cause première de l'émigration juive sont les « Règles provisoires d'Ignatiev, qui ont jeté à la rue, hors des villages et des campagnes, près d'un million de Juifs pour les confiner dans les villes et les bourgs de la Zone de résidence ».

Nous nous frottons les yeux : comment ont-elles pu jeter à la rue... et tout un million, qui plus est ? Elles n'ont fait apparemment que n'en pas admettre de nouveaux ? Mais non, mais non ! - c'est enclenché, c'est parti : en 1882, voyez-vous, non seulement on interdit aux Juifs de vivre où que ce soit en milieu rural, mais aussi dans toutes les villes, à l'exception de treize provinces ; on les refoulait dans les bourgades de la « zone », et c'est de là qu'a commencé la grande vague de départs des Juifs vers l'étranger... On devrait, la tête refroidie, se souvenir de certains faits : l'idée d'émigrer de Russie en Amérique fut pour la première fois inspirée aux Juifs par le congrès de l'Alliance (de l'Union juive universelle) dès 1869. L'idée était que les premiers qui s'établiraient là-bas, avec l'aide de l'Alliance et des Juifs du pays d'accueil, « deviendraient une force attractive pour leurs coreligionnaires russes ». On devrait se souvenir que « le début de l'émigration des Juifs de Russie remonte au milieu du 19e siècle ; qu'elle s'amplifie notablement après les pogroms de 1881. Mais ce n'est qu'à partir du milieu des années 90 qu'elle devient un phénomène important de la vie économique des Juifs, un phénomène de masse ». Notons-le bien : de la vie économique, et non pas politique.

Et puis, en prenant de la hauteur, en embrassant du regard le monde entier : l'immigration des Juifs aux Etats-Unis fut, au 19e siècle, un immense processus historique. Il y eut trois vagues successives : la vague hispano-portugaise, puis la vague germanique en provenance d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie, et, en dernier lieu, celle venue d'Europe de l'Est et de Russie. Pour des raisons qu'il n'est pas opportun de discuter ici, il y eut, au 19e siècle, un puissant mouvement migratoire des Juifs vers les États-Unis, lequel fut loin de ne partir que de Russie. L'on ne saurait surévaluer l'importance de cette dernière émigration dans l'histoire millénaire du peuple juif.

De Russie, « le flot de l'émigration juive partait de toutes les provinces incluses dans la Zone de résidence, mais le gros des effectifs fut fourni par la Pologne, la Lituanie et la Biélorussie » - donc pas par l'Ukraine, pourtant frappée par les pogroms -, et la cause était toujours la même : la densité de population qui crée une forte concurrence économique au sein de la communauté juive. Mieux : V.Tclnikov, statistiques russes à l'appui, nous fait remarquer qu'au cours des deux dernières décennies du siècle, donc après les pogroms de 1881-1882, la migration des Juifs quittant la région de l'Ouest, où il n'y avait pas eu de pogroms, pour s'établir dans la région du Sud-Ouest, qui avait connu les pogroms, fut numériquement égale, voire supérieure au départ des Juifs hors des frontières de la Russie. Et si, en 1880, dans les provinces du centre du pays, vivaient, selon les données officielles, 34 000 Juifs, le recensement de 1897 en dénombrait déjà 315 000, soit neuf fois plus !

Les pogroms de 1881-1882 ont, certes, provoqué un choc - mais l'Ukraine elle-même a-t-elle été touchée tout entière ? À titre d'exemple, citons Sliosberg : « Les pogroms de 1881 n'ont pas mis en ébullition les Juifs de Poltava, et on les oublia vite. » Dans les années 80, à Poltava, « la jeunesse juive ignorait tout de la question juive, elle ne se sentait nullement différenciée par rapport à la jeunesse russe' ». Du fait de leur absolue soudaineté, les pogroms de 1881-1882 pouvaient donner à penser qu'ils allaient rester sans lendemain, et l'emportait toujours le souci constant des Juifs de s'installer là où ils étaient moins nombreux, pour une meilleure efficacité économique.

Mais une chose est indéniable, ne souffre pas de discussion : 1881 a dessiné une frontière au-delà de laquelle l'élite cultivée juive a cessé d'espérer en une fusion parfaite avec ce pays appelé « Russie » et avec sa population ; quelque peu hâtivement, G.Aronson conclut même que « les illusions concernant l'assimilation ont été brisées par le pogrom d'Odessa de 1881 ». Eh bien, non ! Encore une fois, non, ce n'est pas lui ! En revanche, oui, si l'on retrace les biographies des Juifs de Russie appartenant à l'élite cultivée, on remarque que nombre d'entre eux, à dater de ce moment - 1881-1882 -, ont radicalement changé d'avis sur la Russie et sur la possibilité d'une totale assimilation. Bien qu'à l'époque, déjà, l'on ne contestât plus le caractère spontané, incontrôlé des pogroms, et qu'on n'eût aucune preuve de la complicité des autorités (qu'au contraire on eût celles du rôle joué par les populistes révolutionnaires), il n'en reste pas moins que c'est au gouvernement russe qu'on ne pardonnait pas et qu'on ne pardonnera jamais les pogroms. Ces pogroms ont beau avoir été le fait, la plupart du temps, de la population ukrainienne, c'est au vocable « russe » qu'ils seront à jamais accolés.

« Les pogroms des années 80... ont dégrisé pas mal de [partisans] de l'assimilation » (mais pas tous : l'idée elle-même resta vivace). Mais voilà que certains publicistes juifs ont basculé dans un autre excès, affirmant qu'il était simplement impossible aux Juifs de vivre au milieu des autres peuples, qu'on les considérerait toujours comme des étrangers. Et « le mouvement vers la Palestine... de croître rapidement ».

C'est bien sous l'effet des pogroms de 1881 que Lev Pinsker, un médecin d'Odessa, publia en 1882 à Berlin, à titre anonyme, une brochure intitulée Auto-émancipation. Appel d'un Juif russe à ses frères, qui « fit grosse impression sur les Juifs de Russie et d'Europe de l'Ouest ». C'était un manifeste proclamant l'« irréductible incompatibilité du peuple juif avec les autres peuples ». Nous y reviendrons au chapitre 7.

P.Axelrod soutient que la jeunesse juive radicale elle-même avait découvert à cette époque que jamais la société russe ne l'avait reconnue comme sienne, et que c'est à partir de ce moment-là qu'elle se serait éloignée du mouvement révolutionnaire. Eh bien, cette affirmation nous paraît tout à fait prématurée. Car les milieux révolutionnaires, eux, ont toujours considéré les Juifs comme étant des leurs (exception faite de la tentative lancée par La Volonté du Peuple, déjà évoquée).

Cependant, tandis que dans l'intelligentsia juive régressait l'idée d'assimilation, dans les allées du pouvoir régnait l'inertie de l'époque d'Alexandre II et allait subsister quelques années encore une attitude compréhensive à l'égard du problème juif. Le comte Ignatiev était resté un an à la tête du ministère ; il s'était heurté à la résistance acharnée, à propos de la question juive, des libéraux présents dans les plus hautes sphères du pouvoir. Après lui fut créée, au début 1883, une « Haute Commission pour la révision des lois sur les Juifs de l'empire », bientôt connue sous le nom de son président comme la « Commission Pahlen » (le dixième « Comité juif »). Elle comptait quinze à vingt membres issus de la haute administration, des conseillers de ministres, des directeurs de cabinet (certains portant de grands noms comme Bestoujev-Rioumine, Golitsyne, Spéranski), ainsi que sept « experts juifs » - grands financiers comme le baron Horatius Guinzbourg et Samuel Poliakov, célèbres hommes publics comme J. Halpern, le physiologue et publiciste N. Bakst (« il est fort probable que la bonne volonté et le désir de résoudre au mieux la question juive parmi la majorité des membres de la Commission furent dus dans une large mesure à l'influence » de Bakst), et le rabbin A. Drabkine. Ces experts juifs prirent une grande part à la réunion des matériaux préparatoires aux travaux de la commission.

La commission Pahlen dans sa majorité exprima la conviction que « le but final de la législation sur les Juifs ne doit être autre que sa suppression » ; « il n'existe qu'une issue et qu'une voie : celle de l'émancipation et de la fusion des Juifs avec le reste de la population, à l'ombre des mêmes lois ». (Et effectivement rien, dans le droit russe, n'a connu autant de strates et de textes contradictoires que la législation sur les Juifs au fil des décennies : 626 articles déjà en 1885 ! Et il s'en rajoutait sans cesse, dont le Sénat devait en permanence étudier, discuter, interpréter la formulation...) La Commission posa que même si les Juifs ne remplissaient pas leurs obligations de citoyens à égalité avec les autres, on ne saurait néanmoins « les priver de ce sur quoi sont fondées leur existence et leur égalité en droits de sujets de l'empire ».

Tout en admettant que « certains côtés de la vie interne des Juifs exigent d'être changés, que certains aspects de l'activité des Juifs constituent une exploitation de la population environnante », la Commission dans sa majorité condamnait le système des « mesures répressives d'exception ». Elle fixait comme objectif à la législation « que les droits des Juifs soient mis à égalité avec ceux des autres sujets », tout en recommandant quand même « une extrême prudence, et d'agir progressivement ».

Dans la pratique, toutefois, la Commission ne fit qu'apporter quelques assouplissements aux lois existantes, notamment au Règlement provisoire de 1882, surtout en ce qui concerne l'affermage des terres par les Juifs. Elle avança des arguments qui prétendaient protéger non pas les Juifs, mais les propriétaires terriens - comme quoi l'interdiction faite aux Juifs d'affermer les terres non seulement freinait le développement de l'agriculture, mais mettait à mal, dans la région de l'Ouest, certains secteurs de l'activité agricole, à perte pour les propriétaires, du fait qu'il ne se trouvait pas de volontaires pour prendre ces biens à bail. En dépit de cela, le ministre de l'Intérieur, D.A.Tolstoï, apporta son soutien à la minorité de la Commission et on décida de reconduire l'interdiction d'affermage des terres pour toute nouvelle transaction.

La Commission Pahlen poursuivit ses travaux pendant cinq ans, jusqu'en 1888. S'y affrontèrent continuellement la majorité libérale et la minorité conservatrice. D'entrée de jeu, « le comte Tolstoï n'avait pas l'intention de réviser les lois dans un sens nécessairement répressif ». Les cinq années d'exercice de la Commission confirmèrent ce point. À l'époque, « l'Empereur ne désirait pas non plus influencer personnellement son gouvernement dans le sens d'un durcissement de la répression contre les Juifs ». Monté sur le trône dans des circonstances on ne peut plus dramatiques, Alexandre III n'a rien fait à la hâte - ni limoger les fonctionnaires libéraux, ni adopter une ligne politique plus dure : il a mûrement réfléchi. « Tout au long du règne d'Alexandre III, la question d'une révision générale de la législation sur les Juifs est restée en suspens101.» Autour des années 1886-1887, l'Empereur inclina néanmoins à un durcissement de certaines limitations spécifiques des droits des Juifs, et les travaux de la Commission restèrent sans grands résultats.

L'une des premières choses qui incitèrent l'Empereur, en ce qui concerne les Juifs, à exiger un contrôle plus strict que du temps de son père, fut peut-être la conscription des Juifs, qui se faisait mal : le recrutement était nettement inférieur, toutes proportions gardées, à celui des chrétiens. Or, conformément au Règlement de 1874 qui avait aboli la conscription forcée, le service militaire s'étendait à tous les citoyens sans distinction de classes, mais à condition que les exemptés fussent remplacés - les chrétiens par des chrétiens, les Juifs par des Juifs. Dans le cas de ces derniers, le Règlement était très mal appliqué. Entraient enjeu et l'émigration des appelés, et leur désertion à la faveur de la confusion et de la négligence avec lesquelles étaient tenus les registres d'état civil, du peu de fiabilité des données relatives à la situation familiale de l'appelé et à sa domiciliation. (Cette tendance aux approximations remontait au temps des kehalim et était sciemment perpétuée, puisqu'elle permettait d'alléger le poids de la capitalisation : « En 1883-1884, il n'était pas rare de voir arrêter de jeunes conscrits juifs, au mépris de la loi et sur simple soupçon qu'ils se cachaient. » (En fait, le procédé avait jadis frappé ici et là des conscrits chrétiens.) On exigea parfois du jeune conscrit juif une photo d'identité, ce qui n'était pas encore l'usage à l'époque. Et en 1886 fut promulguée une loi « fort contraignante instituant diverses mesures propres à assurer un bon accomplissement par les Juifs de leurs obligations militaires », loi qui infligeait notamment « une amende de 300 roubles, payable par la famille, pour tout conscrit s'étant soustrait à l'appel ». « À dater de 1887, les Juifs qui, au cours de leur service, avaient joui d'un sursis pour mener à bien leurs études ne furent plus admis à l'examen en vue de l'obtention du grade d'officier.» (Sous Alexandre II, ils pouvaient être officiers.) Seule la médecine militaire avait la faculté d'admettre des officiers juifs.

Cependant, si l'on considère qu'en ces années-là, près de 20 millions d'«allogènes » de l'empire étaient exemptés du service militaire, une question se pose : n'aurait-il pas mieux valu exempter aussi les Juifs, ce privilège venant compenser les contraintes auxquelles ils étaient astreints ? Mais sans doute y avait-il là une survivance de l'idée de Nicolas Ier : assimiler les Juifs à la société russe par le biais du service militaire, et occuper les « improductifs ».

Dans le même temps, les Juifs entraient en masse dans les établissements d'enseignement. De 1876 à 1883, leur nombre avait presque doublé dans les lycées et collèges. Le nombre des étudiants dans les universités sextupla en huit ans, de 1878 à 1886, pour atteindre les 14,5% de l'effectif global. Déjà, sous le règne précédent, des autorités locales s'en étaient émues et avaient exprimé leurs doléances. Ainsi, en 1878, le gouverneur de Minsk rapportait que, « grâce à leurs ressources financières, les Juifs assurent mieux que les Russes l'instruction de leurs enfants. La situation matérielle des élèves juifs est meilleure que celle des chrétiens ; c'est pourquoi, dans le but d'éviter que la proportion des Juifs soit supérieure à celle du reste de la population, il faut introduire un numerus clausus pour l'admission des élèves juifs dans l'enseignement secondaire». Puis, à la suite de troubles dans certains lycées de la région du Sud, en 1880, l'inspecteur de l'Éducation pour le district d'Odessa fit la même observation. Enfin, en 1883 et 1885, ce furent les deux gouverneurs successifs de Nouvelle Russie (Odessa) qui dénoncèrent la « surpopulation juive des établissements scolaires », estimant qu'il fallait « limiter le nombre des Juifs dans les lycées et les collèges, soit à 15 % du nombre global des élèves, soit à un quota plus équitable correspondant à la proportion des Juifs au sein de la population ». (Il y avait en 1881, dans certains lycées du district d'Odessa, jusqu'à 75 % de Juifs. En 1886, le gouverneur de Kharkov se plaignit, dans un rapport, de « l'affluence des élèves juifs dans les écoles générales ».)

A aucun des cas cités le comité des ministres n'estima possible de répondre par des décisions restrictives de portée générale. Les rapports furent transmis à la Commission Pahlen où ils ne rencontrèrent pas d'écho. Par ailleurs, depuis les années 1870, l'effervescence révolutionnaire était grandement entretenue par le milieu estudiantin. Après l'assassinat d'Alexandre II, la volonté d'étouffer le mouvement révolutionnaire atteignit forcément ces « nids de la révolution » que constituaient les étudiants - et qu'alimentaient également les classes terminales des lycées. Et là s'esquissa un lien qui ne pouvait manquer d'inquiéter les autorités : le nombre accru de Juifs dans les effectifs estudiantins et leur participation accrue au mouvement révolutionnaire. Le plus révolutionnaire des établissements d'enseignement supérieur était l'Académie de médecine et de chirurgie (plus tard : de médecine militaire), et dans les procès des années 1870 apparaissent déjà des noms juifs d'auditeurs de cette Académie.

La première mesure limitative spécifique fut prise en 1882 à rencontre de cette Académie de médecine militaire : une ordonnance vint limiter à 5 % le nombre des Juifs admis à s'y inscrire. En 1883, une ordonnance semblable affecta les inscriptions à l'École des mines. ; en 1886 ce fut le tour de l'École des Ponts et Chaussées". En 1885, on limita à 10 % le nombre des Juifs inscrits à l'Institut technologique de Kharkov, et, en 1886, l'École vétérinaire leur fut totalement fermée du fait que « la ville de Kharkov a toujours été un centre de propagande politique, et que la présence en son sein de Juifs en plus ou moins grand nombre apparaît comme indésirable et même dangereuse" ».

C'est ainsi que l'on s'imaginait pouvoir endiguer la montée de la marée révolutionnaire.

Chapitres 6 - Au sein du mouvement révolutionnaire Russe

Dans la Russie des années 60-70 du 19e siècle où les réformes marchaient à grands pas, il n'y avait pas de motifs économiques ni sociaux pour un mouvement révolutionnaire d'envergure. Pourtant, c'est bien sous Alexandre II, dès le début de son œuvre réformatrice, que ce mouvement a vu le jour, comme le fruit trop tôt mûri de l'idéologie : en 1861, il y eut des manifestations estudiantines à Saint-Pétersbourg ; en 1862, de violents incendies d'origine criminelle à Pétersbourg également, et la proclamation sanguinaire de la Jeune Russie (Molodaïa Rossiïa) ; en 1866, le coup de feu de Karakozov, les prodromes de l'ère terroriste, un demi-siècle à l'avance. Et c'est aussi sous Alexandre II, alors que les restrictions aux droits des Juifs étaient si relâchées, qu'apparaissent des noms juifs parmi les révolutionnaires. Ni dans les cercles de Stankiévitch, Herzen et Ogariov, ni dans celui de Pétrachevski il n'y avait eu un seul Juif. (Nous ne parlons pas ici de la Pologne.) Mais aux manifestations estudiantines de 1861 participeront Mikhoëls, Outine et Guen. Et nous retrouverons Outine dans le cercle de Netchaïev.

La participation des Juifs au mouvement révolutionnaire russe doit retenir notre attention ; en effet, l'action révolutionnaire radicale devint alors une forme d'activité de plus en plus répandue parmi la jeunesse juive. Le mouvement révolutionnaire juif est une composante qualitativement importante du mouvement révolutionnaire russe en général. Quant au rapport en nombre des révolutionnaires juifs et russes au fil des différentes années, il nous surprend. Bien sûr, si, dans les pages qui suivent, nous parlons principalement de Juifs, cela n'implique nullement qu'il n'y ait pas eu parmi les Russes un grand nombre de révolutionnaires influents : c'est notre propos qui le veut.

En fait, jusqu'au début des années 70, seul un très petit nombre de Juifs avaient adhéré au mouvement révolutionnaire, et dans des rôles secondaires. (En partie sans doute parce qu'il y avait encore peu de Juifs parmi les étudiants.) On apprend, par exemple, que Léon Deutsch, à l'âge de 10 ans, fut indigné par le coup de feu de Karakozov, car il se sentait « patriote ». De même, peu de Juifs adhérèrent au nihilisme russe des années 60 que, pourtant, de par leur rationalisme, ils assimilaient aisément. « Le nihilisme a joué un rôle encore plus bénéfique au sein de la jeunesse estudiantine juive que dans la jeunesse chrétienne. »

Toutefois, dès le début des années 70, le cercle des jeunes Juifs de l'école rabbinique de Vilnius a commencé à jouer un rôle important. (Parmi eux, V.Iohelsohn, que nous citons plus loin, et le futur terroriste bien connu A.Zondélévitch - tous deux brillants élèves, destinés à être d'excellents rabbins ; A.Liebermann, futur éditeur de La Pravda de Vienne, ainsi qu'Anna Einstein, Maxime Romm, Finkelstein.) Ce cercle était influent du fait qu'il était en contact étroit avec les « contrebandiers * » et permettait à la littérature clandestine, ainsi qu'aux clandestins eux-mêmes, de traverser la frontière.

C'est en 1868, après le lycée, que Marc Natanson entra à l'Académie de médecine et de chirurgie (qui deviendra l'Académie de médecine militaire). Il sera un organisateur et une figure de premier plan dans le mouvement révolutionnaire. Bientôt, avec la jeune étudiante Olga Schleisner, sa future femme (que Tikhomirov appelle « la deuxième Sofia Pérovskaïa », bien qu'à l'époque elle fût plutôt la première), il posa les bases d'un système de cercles dits « pédagogiques », c'est-à-dire de propagande (« travail préparatoire, culturel et révolutionnaire auprès de la jeunesse intellectuelle ») dans plusieurs grandes villes. (Ces cercles ont été à tort surnommés « tchaikovskiens », du nom d'un de leurs membres peu influent, N.V.Tchaïkovski.) Natanson se démarqua très vite et résolument du cercle de Netchaïev (et il n'hésita pas, par la suite, à exposer ses vues au juge d'instruction). En 1872, il se rendit à Zurich chez Pierre Lavrov, principal représentant du « courant de la propagande pacifique », qui rejetait pour sa part la rébellion ; Natanson voulait y fonder un organe révolutionnaire permanent. Il fut, la même année, envoyé en exil proche, à Chen-koursk, puis, grâce à l'intercession de son beau-père, le père d'Olga Schleiser, transféré à Voronej, puis en Finlande, et enfin relâché à Saint-Pétersbourg. Il n'y trouva que découragement, délabrement, inertie. Il s'employa à visiter les groupes désunis, à les relier, à les souder, et c'est ainsi qu'il fonda la première Terre et Liberté (Zemlia i Volia) (peu connue, rejetée dans l'ombre par la deuxième qui lui succédera). Il voyagea en Europe de l'Ouest, glanant des fonds pour son organisation et dépensant des centaines de milliers de roubles.

Parmi les principaux organisateurs du populisme russe, Natanson est le plus éminent révolutionnaire. C'est dans son sillage qu'apparut le très célèbre Léon Deutsch ; quant au populiste à toute épreuve que fut Alexandre Mikhaïlov, il se disait le disciple de « Marc le Sage ». Natanson connaissait personnellement beaucoup de révolutionnaires. Ni orateur ni écrivain, c'était un organisateur-né, doué d'une étonnante qualité : il ne regardait pas aux opinions, à l'idéologie, il n'entamait avec personne de discussions théoriques, il s'arrangeait de toutes les tendances (à l'exception des positions extrémistes de Tkatchev, prédécesseur de Lénine), plaçait chacun là où il pouvait être utile. En ces années où partisans de Bakounine et partisans de Lavrov étaient irréconciliables, Natanson proposait de mettre un terme aux « discussions sur la musique du futur » et de s'occuper plutôt des besoins réels de la cause. C'est lui qui, à l'été 1876, organisa l'évasion sensationnelle de Piotr Kropotkine sur le « Barbare », ce demi-sang qui fera souvent encore parler de lui. En décembre de la même année, il conçut et mit en place le premier meeting public devant la cathédrale Notre-Dame de Kazan, à la sortie de la messe, le jour de la Saint-Nicolas : tous les révolutionnaires s'y rassemblèrent et l'on y vit déployé pour la première fois le drapeau rouge de Terre et Liberté. Natanson fut arrêté en 1877, condamné à trois ans de détention, puis relégué en Iakoutie et écarté de l'action révolutionnaire jusqu'en 1890.

Il y avait un certain nombre de Juifs dans le cercle des « tchaïkovskiens », à Saint-Pétersbourg tout comme dans ses succursales de Moscou, Kiev, Odessa. (Dans celle de Kiev, notamment, P.B.Axelrod, que nous avons déjà évoqué, le futur éditeur et diplomate danois Grigori Gourévitch, les futurs professeurs Semion Lourié et Leiser Loewenthal, son frère Nahman Loewenthal, les deux sœurs Kaminer.) Quant au premier cercle nihiliste de Léon Deutsch à Kiev, il était « constitué exclusivement de jeunes étudiants juifs ». Après la manifestation devant la cathédrale Notre-Dame de Kazan, trois Juifs furent jugés, mais pas Natanson lui-même. Au procès des « cinquante » qui, se déroula à l'été 1877 à Moscou, plusieurs Juifs furent inculpés, qui avaient fait de la propagande auprès des ouvriers d'usines. Au procès des « cent quatre-vingt-treize », il y eut treize inculpés juifs. Parmi les premiers populistes, l'on peut citer encore Ossip Aptekman et Alexandre Khotinski, qui furent fort influents.

L'idée de Natanson était que les révolutionnaires investissent le peuple (paysan) et soient pour lui comme des guides spirituels laïcs. Cette « marche au peuple », devenue si fameuse depuis lors, a pris naissance en 1873 dans le cercle des « dolgouchiniens » (Dolgouchine, Dmokhovski, Gamov, etc.) où l'on ne comptait aucun Juif. Plus tard, les Juifs aussi « allèrent au peuple ». (L'inverse se produisit aussi : à Odessa, P. Axelrod tenta d'attirer Jeliabov dans une organisation révolutionnaire secrète, mais celui-ci refusa : à l'époque, il était encore Kulturträger.) Au milieu des années 70, il n'y avait qu'une petite vingtaine de ces « populistes », tous ou presque partisans de Lavrov et non de Bakounine. (Seuls les plus extrêmes écoutaient les appels à l'insurrection de Bakounine. C'était le cas de Deutsch qui, avec l'aide de Stéfanovitch, avait soulevé la « révolte de Tchiguirine » en ayant fait croire aux paysans que le tsar, encerclé par l'ennemi, avait fait dire au peuple : Renversez toutes ces autorités, emparez-vous de la terre et instaurez un régime de liberté !)

Il est intéressant de remarquer que presque aucun révolutionnaire juif ne s'est lancé dans la révolution pour cause de pauvreté, mais que la plupart étaient issus de familles aisées. (Dans les trois tomes de l'Encyclopédie juive russe, les exemples ne manquent pas.) Seul Paul Axelrod venait d'une famille très pauvre et, comme nous l'avons déjà dit, il avait été envoyé par le kahal dans un établissement d'État uniquement pour compléter le contingent fixé. (De là, fort naturellement, il entra au gymnase de Moghilev, puis au lycée de Néjine.) Provenaient de milieux marchands aisés Natanson, Deutsch, Aptekman (dont la famille comptait de nombreux talmudistes, docteurs de la loi - notamment tous ses oncles), Khotinski, Gourévitch, Semion Lourié (dont la famille, même dans ce milieu, était considérée comme « aristocratique » ; «le petit Simon était destiné lui aussi à être rabbin », mais, sous l'influence de la vague des Lumières, son père, Gerts Lourié, avait confié son fils au lycée pour qu'il devînt professeur) ; la première marxiste italienne, Anne Rosenstein (entourée dès l'enfance de gouvernantes parlant plusieurs langues), les figures tragiques de Moïse Rabinovitch et Betty Kaminskaïa, Félicie Cheftel, Joseph Guetsov, membre du Partage noir, entre beaucoup d'autres. Et puis encore Christine (Khasia) Grinberg, « d'une famille marchande traditionaliste aisée», qui adhéra en 1880 à La Volonté du Peuple : son logement hébergeait les réunions clandestines, elle fut complice des attentats perpétrés contre Alexandre II, et devint même en 1882 propriétaire d'une fabrique clandestine de dynamite - puis fut condamnée à la déportation. Ne venait pas non plus d'une famille pauvre Fanny Moreinis ; elle aussi « participa aux préparatifs d'attentats contre l'empereur Alexandre II », et passa deux ans au bagne de Kara. Certains étaient issus de familles de rabbins, telle la future docteur en philosophie Lioubov Axelrod ou Ida Axelrod. Voire encore de familles de la petite-bourgeoisie, mais assez aisées pour mettre leur enfant au lycée, comme Aïzik Arontchik (après le collège, il entra à l'École des ingénieurs de Saint-Pétersbourg, qu'il abandonna bientôt pour se lancer dans l'action révolutionnaire), Alexandre Bibergal, Vladimir Bogoraz, Lazare Goldcnberg, les frères Loewenthal. Souvent est mentionnée, dans les biographies, l'Académie privilégiée, déjà citée, de médecine militaire, notamment dans celles de Natanson, Bibergal, Isaac Pavlovski (futur contre-révolutionnaire), M. Rabinovitch, A. Khotinski, Solomon Tchoudnovski, Solomon Aronson (qui se retrouva par hasard mêlé à ces milieux), entre autres. Ce n'était donc pas le besoin matériel qui les poussait, mais la force de leurs convictions.

Il n'est pas sans intérêt de constater que dans ces familles juives l'adhésion des jeunes à la révolution n'a que rarement - ou pas du tout - provoqué de rupture entre « pères et fils », entre les parents et leurs enfants. « Les "pères" ne s'en prirent pas trop aux "fils", comme cela se voyait alors dans les familles chrétiennes. » (Bien que Gucssia Gelfman ait dû quitter les siens, une famille traditionnelle de l'Ancienne Alliance, en cachette.) Les « pères » étaient même le plus souvent fort loin de s'opposer à leurs enfants. Ainsi Guertz Lourié, ou encore Isaac Kaminer, un médecin de Kiev : toute la famille participa au mouvement révolutionnaire des années 70, et lui-même, en qualité de « sympathisant..., rendait de grands services » aux révolutionnaires ; trois d'entre ceux-ci devinrent les époux de ses filles. (Dans les années 90, il adhéra au mouvement sioniste et devint l'ami d'Achad-Haam.)

L'on ne saurait non plus imputer à ces premiers révolutionnaires juifs des motivations antirusses, comme le font certains actuellement en Russie. En aucune façon !

Tout a commencé par ce même « nihilisme » des années 60. « S'étant initiée en Russie à l'instruction et à la culture "goy" », s'étant imprégnée de la littérature russe, « la jeunesse juive a eu tôt fait de rejoindre le mouvement le plus progressiste d'alors », le nihilisme, et avec une facilité d'autant plus grande qu'elle rompait avec les prescriptions du passé. Même « le plus fanatique des élèves d'une yeshiva, plongé dans l'étude du Talmud », après « deux ou trois minutes d'entretien avec un nihiliste » rompait avec le « mode de pensée patriarcal ». « Il [le Juif, même pieux] n'a alors fait encore qu'effleurer la culture "goy", il n'a encore pratiqué qu'une brèche dans sa vision du monde traditionnel, mais déjà le voici capable d'aller loin, très loin, jusqu'aux extrêmes". » Ces jeunes gens étaient soudain empoignés par les grands idéaux universels, rêvant de voir tous les hommes devenir frères et jouissant tous de la même prospérité. La tâche était sublime : libérer l'humanité de la misère et de l'esclavage !

Et là jouait son rôle la littérature russe. Un Pavel Axelrod, au lycée, eut pour maîtres à penser Tourgueniev, Biélinski, Dobrolioubov (et, plus tard, Lassalle qui le fera se tourner vers la révolution). Aptekman était féru de Tchernychevski, Dobrolioubov, Pissarev (et de Bukle également). Lazare Goldenberg, lui aussi, avait lu et relu Dobrolioubov, Tchernychevski, Pissarev, Nekrassov - et Roudine, mort sur les barricades, était son héros. Solomon Tchoudnovski, grand admirateur de Pissarev, pleura à la mort de celui-ci. Le nihilisme de Semion Lourié était né de la littérature russe, il s'en était nourri. Ce fut le cas d'un très grand nombre - la liste en serait trop longue.

Mais, aujourd'hui, à un siècle de distance, rares sont ceux qui ont en mémoire l'atmosphère de ces années-là. On ne menait aucune action politique sérieuse « rue des Juifs », comme on disait alors, tandis que, « rue des Russes », le populisme se levait. C'était tout simple : il suffisait de « se couler, se fondre dans le mouvement de libération russe » ! Or cette fusion se trouva on ne peut plus facilitée, accélérée par la littérature russe et les écrits des publicistes radicaux.

En se tournant vers le monde russe, ces jeunes gens se détournaient du monde juif. « Beaucoup d'entre eux conçurent de l'hostilité et du dédain envers le judaïsme de leurs pères, comme envers une anomalie parasitaire. »

Dans les années 70 « se constituèrent de petits groupes de jeunes gens juifs radicaux qui, au nom des idéaux du populisme, s'éloignèrent de plus en plus de leur peuple..., entreprirent de s'assimiler vigoureusement et de s'approprier l'esprit national russe ». Jusqu'au milieu des années 70, les Juifs socialistes n'estimaient pas nécessaire de faire un travail politique auprès de leurs semblables, car, pensaient-ils, les Juifs n'ont jamais possédé de terres et ne peuvent donc pas assimiler les idées socialistes. Les Juifs n'ont jamais eu de paysans à eux. « Aucun des révolutionnaires juifs des années 70 ne pouvait concevoir l'idée qu'il fallait agir pour sa propre nation seulement. » Il était clair que l'on n'agissait que dans la langue dominante et que pour les paysans russes. « Pour nous..., il n'existait pas de travailleurs juifs. Nous les regardions avec des yeux de russificateurs : le Juif doit s'assimiler complètement à la population de souche » ; on regardait même les artisans comme des exploiteurs potentiels, puisqu'ils avaient des apprentis, des employés. En fait, on n'accordait pas non plus d'importance aux ouvriers et aux artisans russes en tant que classe autonome : ils n'existaient qu'en tant que futurs socialistes qui faciliteraient le travail au sein du monde paysan L'assimilation une fois acceptée, ces jeunes gens, de par leur situation, tendaient naturellement vers le radicalisme, ayant perdu sur ce sol nouveau les solides racines conservatrices de leur milieu d'antan.

« Nous nous préparions à aller au peuple et, bien entendu, au peuple russe. Nous reniions la religion judaïque, comme toute autre religion d'ailleurs ; nous comptions notre jargon pour une langue artificielle, et l'hébreu pour une langue morte... Nous étions de sincères assimilateurs et nous voyions dans l'instruction et la culture russes le salut pour les Juifs... Pourquoi donc cherchions-nous à agir au sein du peuple russe, et non du peuple juif ? Cela vient de ce que nous étions devenus étrangers à la culture spirituelle des Juifs de Russie et que nous rejetions leurs maîtres à penser qui appartenaient à une bourgeoisie traditionaliste... des rangs de laquelle nous étions nous-mêmes sortis... Nous pensions que, quand le peuple russe serait libéré du despotisme et du joug des classes possédantes, surviendrait la liberté économique et politique de tous les peuples de Russie, y compris le peuple juif. Et il faut reconnaître que la littérature russe... nous a aussi quelque peu inculqué l'idée que le peuple juif n'était pas un peuple, mais une classe parasitaire. »

Entraient également en jeu le sentiment d'une dette envers le peuple grand-russien, ainsi que « la foi des rebelles populistes en l'imminence d'une insurrection populaire ». Dans les années 70, « la jeunesse intellectuelle juive... "est allée au peuple" dans l'espoir de lancer, de ses faibles mains, la révolution paysanne en Russie ». Comme l'écrit Aptekman, Natanson, « tel le héros des Mtsyri de Lermontov, ne connaissait l'emprise que d'une seule pensée, ne vivait qu'une seule, mais brûlante passion. Cette pensée, c'était le bonheur du peuple ; cette passion, la lutte pour sa libération ». Aptekman lui-même, tel qu'il est dépeint par Deutsch, était «émacié, de petite taille, le teint pâle », « avec des traits nationaux très accusés » ; devenu infirmier de village, il annonçait aux paysans le socialisme à travers l'Evangile.

C'est un peu sous l'influence de leurs prédécesseurs, les membres du cercle Dolgouchine, lesquels inscrivaient sur les branches du crucifix : « Au nom du Christ, Liberté, Égalité, Fraternité », et prêchaient presque tous l'Évangile, que les premiers populistes juifs se tournèrent vers le christianisme, dont ils usèrent comme d'un point d'appui et d'un instrument. Aptekman écrit sur lui-même : « Je me suis converti au christianisme par un mouvement venu du cœur et par amour pour le Christ. » (Ne confondons pas avec les motivations de Tan Bogoraz qui, dans les années 80, s'était converti au christianisme « pour échapper aux vexations que lui valait son origine juive ». Ni « avec la feinte de Deutsch qui s'en alla prêcher les molokanes en se présentant comme un "bon orthodoxe" ».) Mais, ajoute Aptekman, « pour se donner au peuple, point n'est besoin de se repentir » : à l'égard du peuple russe, «je n'avais pas trace de repentir. D'où aurait-il d'ailleurs pu me venir ? N'est-ce pas plutôt à moi, descendant d'une nation opprimée, de demander le règlement de la traite, au lieu de payer le remboursement de je ne sais quel emprunt fantastique ? Je n'ai pas observé non plus ce sentiment de repentance chez mes camarades de la noblesse qui marchaient avec moi sur le même chemin ».

Remarquons à ce propos que l'idée d'un rapprochement entre le socialisme désiré et le christianisme historique n'était pas étrangère à nombre de révolutionnaires russes d'alors, et comme justification de leur action, et comme procédé tactique commode. V.V.Flerovski écrivit : « J'avais toujours en tête la comparaison entre cette jeunesse qui se préparait pour l'action et les premiers chrétiens. » Et, aussitôt après, l'étape suivante : « En tournant constamment cette idée dans ma tête, j'en suis venu à la conviction que nous n'atteindrons notre but que par un seul moyen - en créant une nouvelle religion... Il faut apprendre au peuple à consacrer toutes ses forces à soi-même exclusivement... J'ai voulu créer la religion de la fraternité » - et les jeunes disciples de Flerovski tentaient de « mener l'expérience en se demandant comment une religion qui n'aurait ni Dieu ni saints serait reçue par le peuple ».

Son disciple Gamov, du cercle de Dolgouchine, écrivit plus crûment encore : « Il faut inventer une religion qui serait contre le tsar et le gouvernement... Il faut rédiger un catéchisme et des prières dans cet esprit-là. »

L'action révolutionnaire des Juifs en Russie s'explique aussi d'une autre façon. Nous la trouvons exposée, puis réfutée par A. Srebrennikov : « Il existe un point de vue selon lequel si, à la faveur des réformes des années 1860-1863, la "Zone de résidence" avait été abolie, toute notre histoire se serait déroulée autrement... Si Alexandre II avait aboli la "zone de résidence", il n'y aurait eu ni le Bund, ni le trotskisme ! » Puis il fait état des idées internationalistes et socialistes qui affluèrent d'Occident, et écrit : « Si la suppression de la Zone de résidence avait été capitale pour eux, tout leur combat aurait tendu vers elle. Or, ils s'occupaient de tout autre chose : ils rêvaient de renverser le tsarisme ! »

Et, l'un après l'autre, mus par la même passion, ils abandonnèrent leurs études (notamment l'Académie de médecine militaire) pour « aller au peuple ». Tout diplôme était marqué du sceau de l'infamie en tant que moyen d'exploitation du peuple. Ils renoncèrent à toute carrière, et certains rompirent avec leur famille. Pour eux, « chaque journée non mise à profit [constituait] une perte irréparable, criminelle pour la réalisation du bien-être et du bonheur des masses déshéritées ».

Mais, pour « aller au peuple », il fallait « se faire simple », à la fois intérieurement, pour soi-même, et pratiquement, « pour inspirer confiance aux masses populaires, il fallait s'y infiltrer sous l'aspect d'un ouvrier ou d'un moujik ». Mais, écrit Deutsch, comment aller au peuple, se faire entendre et qu'on vous croie, quand vous êtes aussitôt trahi par votre langage, votre apparence et vos manières ? Et il faut encore, pour séduire les auditeurs, lancer des blagues et des bons mots de la langue populaire ! Et il faut encore se montrer habile aux travaux des champs, si pénibles pour des citadins. Pour cette raison, Khotinski travailla à la ferme chez son frère, et y fit métier de laboureur. Les frères Lcewenthal apprirent la cordonnerie et la menuiserie. Betty Kamenskaïa entra comme ouvrière dans une filature à un poste très dur. Beaucoup se firent aides-soignants. » (Deutsch écrit qu'à tout prendre d'autres activités convenaient mieux à ces Juifs révolutionnaires : le travail au sein des cellules, la conspiration, les communications, la typographie, le passage de frontières.)

La « marche au peuple » commença par de brèves visites, des séjours de quelques mois - une marche « fluide ». Au début, on ne comptait que sur le travail d'agitation. On s'imaginait qu'il suffirait, pour convaincre les paysans, de leur dessiller les yeux sur le régime en place et sur l'exploitation des masses, et de promettre que la terre et les instruments de production deviendraient la propriété de tous.

En fait, toute cette « marche au peuple » des populistes se solda par un échec. Et pas seulement à cause de quelque coup de feu intempestif dirigé contre le tsar (Soloviov, 1879), qui les obligea tous à fuir la campagne et à se planquer à cent lieues, à l'abri des villes. Mais surtout parce que les paysans, parfaitement sourds à leur prédication, étaient même parfois prêts à les livrer aux autorités. Quant à entraîner les paysans dans une insurrection - on en était bien loin !... Les populistes, les russes (guère plus chanceux) comme les juifs, perdirent « la foi... en une volonté révolutionnaire spontanée et dans les instincts socialistes de la paysannerie », et « se transformèrent en pessimistes impénitents ».

L'action clandestine, elle, marchait mieux. Trois habitants de Minsk, Ossip Guetsov, Saul Levkov et Saul Grinfest, réussirent à installer dans leur ville une presse clandestine qui allait desservir le pays tout entier. Elle subsista jusqu'en 1881. C'est là que fut imprimé en lettres d'or le tract sur « l'exécution d'Alexandre II ». On y imprima le journal Le Partage noir, puis les proclamations de La Volonté du Peuple. Deutsch les situe au nombre des « propagandistes pacifiques »... Apparemment, le vocable « pacifique » embrassait tout ce qui n'était pas le lancer de bombes - la contrebande, le passage illégal des frontières, voire même l'appel à ne pas payer l'impôt (appel aux paysans de Lazare Goldenberg).

Plusieurs de ces révolutionnaires juifs furent lourdement condamnés (lourdement, même à l'aune de notre temps). Certains bénéficièrent d'un allégement de leur peine - comme Semion Lourié, grâce à son père qui obtint pour lui un régime moins sévère en prison. Il y avait aussi l'opinion publique qui inclinait à l'indulgence. Aptekman nous raconte par exemple qu'en 1881 - pourtant après l'assassinat d'Alexandre II - ils « vivaient relativement librement dans la prison de Krasnoïarsk » où « le directeur de la prison, une vraie bête fauve, s'est brusquement apprivoisé et nous a octroyé toutes sortes de permissions pour contacter les déportés et nos amis ». Puis « on nous accueillit dans les prisons de transit non comme des détenus, mais comme de nobles captifs » ; « le directeur de la prison est entré, accompagné de soldats portant des plateaux avec du thé, des biscuits, de la confiture pour chacun, et, en prime, un petit verre de vodka. N'était-ce pas idyllique ? Nous étions touchés ».

Les biographies de ces premiers populistes font apparaître chez eux une certaine exaltation, un certain manque d'équilibre mental. Léon Deutsch témoigne : Léon Zlatopolski, un terroriste, « n'était pas une personne psychiquement équilibrée ». Aptekman lui-même, dans sa cellule, après son arrestation, «n'était pas loin de la démence, tant ses nerfs étaient ébranlés ». Betty Kamenskaïa, « ... dès le deuxième mois de détention... perdit la raison » ; on la transféra à l'hôpital, puis son père, un négociant, la reprit sous caution. Ayant lu dans l'acte d'accusation qu'elle ne serait pas déférée devant le tribunal, elle voulut dire au procureur qu'elle était en bonne santé et qu'elle pouvait comparaître, mais, peu après, elle avala du poison et mourut. Moïse Rabinovitch, dans sa cellule, « avait des hallucinations... ses nerfs étaient à bout » ; il résolut de feindre le repentir, de nommer ceux que l'instruction connaissait assurément déjà, pour être libéré. Il rédigea une déclaration promettant de dire tout ce qu'il savait et même, à sa sortie de prison, de chercher et transmettre des informations. Le résultat fut qu'on lui fit tout avouer sans le libérer et qu'on l'expédia dans la province d'Irkoutsk où il devint fou et mourut « à l'âge d'à peine plus de 20 ans ». Les exemples de ce genre ne manquent pas. Leiser Tsukerman, émigré à New York, y mit fin à ses jours. Nahman Loewenthal, après avoir émigré à Berlin, « était plongé dans une grave dépression nerveuse » sur quoi vint s'ajouter un amour malheureux ; « il avala de l'acide sulfurique et se jeta dans le fleuve » - à l'âge d'environ 19 ans. Ces jeunes gens s'étaient lancés à corps perdu en surestimant leurs forces et la résistance de leurs nerfs.

Et même Grigori Goldenberg, lui qui, de sang-froid, avait abattu le gouverneur de Kharkov et qui demandait à ses camarades, comme un suprême honneur, de tuer de sa propre main le tsar (mais ses camarades, redoutant la colère populaire, l'avaient écarté en tant que Juif; apparemment, cet argument a souvent incité les populistes à désigner, pour perpétrer les attentats, le plus souvent des Russes) : après avoir été arrêté, porteur d'une charge de dynamite, il fut pris, dans sa cellule du bastion Troubetskoï, d'une angoisse mortelle, sa résistance se brisa, il passa des aveux qui atteignirent tout le mouvement, adressa des suppliques demandant que Aron Zoundélévitch vienne partager sa cellule (qui montrait plus d'indulgence que les autres envers son geste). Quand cela lui fut refusé, il se suicida.

D'autres ont pâti, qui n'étaient pas directement impliqués, tel Moïse Edelstein, nullement idéologue, qui faisait « passer », moyennant finance, de la littérature clandestine ; il souffrit beaucoup en prison, priait Yahvé pour lui et sa famille : il se repentit lors du jugement : « Je n'imaginais pas qu'il pût y avoir d'aussi mauvais livres. » Ou bien S.Aronson qui, après le procès des «cent quatre-vingt-treize », disparut complètement de la scène révolutionnaire.

Un autre point est digne d'être relevé ; c'est avec quelle facilité beaucoup d'entre eux quittèrent cette Russie que, quelque temps auparavant, ils entendaient sauver. En fait, dans les années 70, émigrer était considéré dans les milieux révolutionnaires comme de la désertion : même si la police te recherche, plonge dans la clandestinité, mais ne t'enfuis pas ! - Tan Bogoraz est parti vivre vingt ans à New York. - Lazare Goldenberg-Getroitman aussi « partit en 1885 pour New York où il donna des cours sur l'histoire du mouvement révolutionnaire en Russie » ; il revint en Russie en 1906, après l'amnistie, pour repartir assez vite après en Grande-Bretagne où il resta jusqu'à sa mort". - À Londres, l'un des frères Vaïner devint propriétaire d'un atelier de meubles et s'y établit. - M. Aronson et M. Romm sont devenus médecins cliniciens à New York. - Après quelques années passées en Suisse, Ossip Guetsov est parti vivre en Amérique, ayant radicalement rompu avec le mouvement socialiste. - Leizer Loewenthal, émigré en Suisse, termina des études de médecine à Genève, devint l'assistant d'un grand physiologiste avant d'obtenir une chaire d'histologie à Lausanne. - De même, Semion Lourié termina ses études dans une faculté de médecine en Italie, mais mourut peu après. - Lioubov Axelrod (« l'Orthodoxe ») resta longtemps dans l'émigration, elle y reçut le grade de docteur en philosophie de l'université de Berlin (plus tard, elle inculquera le matérialisme dialectique aux élèves des écoles supérieures soviétiques). - A. Khotinski entra lui aussi à la faculté de médecine de Berne (mais mourut l'année d'après d'une phtisie galopante). - Grigori Gourévitch fit une belle carrière au Danemark ; il revint en Russie comme ambassadeur de ce pays à Kiev où il resta jusqu'en 1918.

Tout cela montre aussi combien d'hommes de talent il y avait parmi ces révolutionnaires. Des hommes comme ceux-là, doués d'une intelligence aussi vive, quand ils se retrouvèrent en Sibérie, loin de dépérir ou de perdre la raison, ouvrirent les yeux sur les peuplades qui les entouraient, étudièrent leurs langues, leurs moeurs, et écrivirent sur elles des études ethnographiques : Léon Sternberg sur les Ghiliaks, Tan Bogoraz sur les Tchouktches, Vladimir Iohelsohn sur les Youkaghirs, Naoum Guekker sur le type physique des lakoute. Quelques études sur les Bouriates sont dues à Moïse Krohl.

Quelques-uns de ces révolutionnaires juifs rejoignirent de leur plein gré le mouvement socialiste en Occident. Ainsi V.Iohelsohn et A.Zoundélévitch, lors des élections au Reichstag en Allemagne, se lancèrent dans la campagne électorale dans le camp des sociaux-démocrates. Zoundélévitch fut même arrêté pour avoir usé de procédés frauduleux. Anne Rosenstein, en France, fut condamnée pour avoir organisé une manifestation de rue au mépris des règlements régissant la circulation sur la voie publique ; Tourgueniev intercéda pour elle et elle fut expulsée en Italie où elle fut à deux reprises condamnée pour agitation anarchiste (elle devait épouser plus tard F. Turati, le convertir au socialisme et devenir elle-même la première marxiste d'Italie). Abram Valt-Lessine, originaire de Minsk, fit paraître pendant dix-sept ans à New York des articles dans l'organe socialiste d'Amérique Vorwarts et exerça une grande influence sur la formation du mouvement ouvrier américain. (Cette route-là, beaucoup d'autres de nos socialistes allaient l'emprunter...) Il advenait parfois que des révolutionnaires émigrés fussent déçus par la révolution. Ainsi Moïse Veller, ayant pris ses distances avec le mouvement, réussit, grâce à l'intervention de Tourgueniev auprès de Loris-Mélikov, à rentrer en Russie. Plus extravagant encore fut le parcours d'Isaac Pavlovski : vivant à Paris, en sa qualité d'« illustre révolutionnaire », il avait ses entrées chez Tourgueniev, lequel lui fit connaître Emile Zola et Alphonse Daudet ; il écrivit une nouvelle sur les nihilistes russes que Tourgueniev fit publier dans le Vestnik Evropy (Le Messager de l'Europe), puis il devint le correspondant à Paris de Novoié Vremia «les Temps nouveaux» sous le pseudonyme de I.Iakovlev - et même, comme l'écrit Deutsch, il s'afficha comme « antisémite », envoya une supplique en haut lieu, fut gracié et revint en Russie. Cela dit, la majorité des révolutionnaires juifs se fondit dans la masse, tout comme les Russes, et leur trace s'est perdue. « A l'exception de deux ou trois personnages de premier plan..., tous mes autres compatriotes ont été des acteurs de second, voire de troisième plan », écrit Deutsch. Un recueil soviétique, paru dès le lendemain de la révolution sous le titre de Recueil historique et révolutionnaire42 », cite beaucoup de noms d'humbles soldats inconnus de la révolution. Nous y relevons des dizaines, voire des centaines de noms juifs. Qui se souvient d'eux maintenant ? Or, tous ont agi, tous ont apporté leur obole, tous ont ébranlé plus ou moins fortement l'édifice de l'État.

Ajoutons : ce tout premier contingent de révolutionnaires juifs n'a pas rejoint en totalité les rangs de la révolution russe, tous n'ont pas renié leur judaïsme. A. Liebermann, grand connaisseur du Talmud, un peu plus âgé que ses condisciples populistes, proposait dès 1875 de mener une campagne spécifique en faveur du socialisme au sein de la population juive. Avec l'aide de G.Gourévitch, il édita à Vienne, en 1877, une revue socialiste en yiddish intitulée Emes (Pravda = la Vérité). Peu auparavant, dans les années 70, A.Zoundélévitch « avait entrepris une publication en langue hébraïque » intitulée elle aussi Vérité. (L. Shapiro émet l'hypothèse que cette publication fut « le lointain ancêtre de La Pravda de Trotski ». Durable fut la tradition de cette appellation.) Certains, comme Valt-Lessine, ont insisté sur la convergence de l'internationalisme avec le nationalisme judaïque. « Dans ses conférences et prêches improvisés, le prophète Isaïe et Karl Marx figuraient comme des autorités d'égale importance. » A Genève fut fondée la Typographie libre juive, destinée à imprimer des tracts à l'adresse de la population ouvrière juive.

Des cercles spécifiquement juifs se constituèrent dans certaines villes. Un « Statut pour l'organisation d'une union sociale-révolutionnaire des Juifs de Russie », formulé au début de l'année 1876, montrait la nécessité de faire de la propagande en langue hébraïque, et même d'organiser entre les Juifs de la région occidentale « un réseau de sections sociales-révolutionnaires, fédérées entre elles et avec les autres sections de même type à l'étranger ». « Les socialistes du monde entier formaient une seule fratrie », et cette « organisation devait s'appeler la Section juive du Parti social-révolutionnaire russe ».

Hessen commente : l'action de cette Union au sein des masses juives « n'a pas rencontré de sympathies suffisantes », et c'est pourquoi ces socialistes juifs, dans leur majorité, « ont prêté main-forte à la cause commune », c'est-à-dire à la cause russe. Et, en effet, des cercles furent créés à Vilnius, Grodno, Minsk, Dvinsk, Odessa, mais aussi, par exemple, à Elts, Saratov, Rostov-sur-le-Don.

Dans l'acte de fondation très détaillé de cette « Union sociale-révolutionnaire de tous les Juifs de Russie », on peut lire des idées surprenantes, des affirmations du genre : « Rien d'ordinaire n'a le droit d'exister s'il n'a pas de justification rationnelle » (!)

A la fin des années 70, le mouvement révolutionnaire russe glissait déjà vers le terrorisme. L'appel à la révolte de Bakounine l'avait définitivement emporté sur le souci d'instruction des masses de Lavrov. A partir de 1879, l'idée que la présence populiste auprès des paysans était sans effets - idée qui dominait dans La Volonté du Peuple - prit le dessus sur le refus de la terreur par Le Partage noir. La terreur, rien que la terreur ! ! - bien plus : une terreur systématique ! (Que le peuple n'eût pas voix au chapitre, que les rangs de l'intelligentsia fussent si clairsemés, cela ne les inquiétait pas.) Les actes terroristes - y compris contre le tsar en personne ! - se succédèrent donc.

D'après l'évaluation de Léon Deutsch, à cette terreur naissante ne prirent part que dix à douze Juifs, à commencer par Aron Gobst (exécuté), Solomon Wittenberg (prépara en 1878 un attentat contre Alexandre II ; exécuté en 1879), Aïzik Arontchik (eut sa part dans l'explosion du train impérial ; condamné au bagne à perpétuité) et Grégoire Goldenberg, déjà nommé. Tout comme Goldenberg, A.Zoundélévitch - brillant organisateur de la terreur, mais à qui on ne donna pas le temps de participer à l'assassinat du tsar - fut arrêté très tôt. Il y eut également un autre terroriste fort actif : Mlodetski. Quant à Rosa Grossman, Christina Grinberg et les frères Léon et Saveli Zlatopolski, ils jouèrent un rôle de second plan. (En fait, Saveli, au 1er mars 1881, était membre du Comité exécutif) ; quant à Guessia Gelfman, elle faisait partie du groupe de base des « acteurs du 1er mars ».

Puis ce furent les années 80 qui virent le dépérissement et la dissolution du populisme. Le pouvoir gouvernemental prenait le dessus ; l'appartenance à une organisation révolutionnaire coûtait huit à dix années de réclusion bien sonnées. Mais si le mouvement révolutionnaire était pris d'inertie, ses membres, eux, continuaient d'exister. L'on peut citer ici Sofia Guinzbourg : elle ne se lança dans l'action révolutionnaire qu'en 1877 ; elle tenta de restaurer La Volonté du Peuple, décimée par les arrestations ; elle prépara, juste après le groupe Oulianov, un attentat contre Alexandre III. Untel était oublié en déportation, un autre en revenait, un troisième ne faisait qu'y partir - mais ils poursuivaient la lutte.

Ainsi en fut-il d'une déflagration célèbre décrite par les mémorialistes : la rébellion dans la prison de Iakoutsk en 1889. Un important contingent de prisonniers politiques s'étaient entendu dire qu'on allait les transférer à Verkhoiansk et, de là, plus loin encore, à Srednié-Kolymsk, ce qu'ils voulaient à tout prix éviter. Le groupe était constitué en majorité de détenus juifs. En outre, on leur annonça qu'on réduisait la quantité des bagages autorisée : au lieu de cinq pouds de livres, vêtements, linge, cinq pouds également de pain et de farineux, deux pouds de viande, plus l'huile, le sucre et le thé (le tout, bien entendu, chargé sur des chevaux ou des rennes), une réduction de cinq pouds en tout. Les déportés décidèrent de faire de la résistance. Or, cela faisait déjà six mois qu'ils déambulaient librement dans la ville de Iakoutsk, et certains s'étaient procuré des armes auprès des habitants. « Tant qu'à périr, autant périr ainsi, et que le monde découvre toute l'abomination du gouvernement russe - périr en sorte que l'esprit de combat soit ranimé chez les vivants ! » Quand on vint les chercher pour les amener au poste de police, ils ouvrirent le feu les premiers sur les gradés, et les soldats répondirent par une salve. Furent condamnés à mort, en même temps que N.Zotov, ceux qui avaient tiré les premiers coups de feu sur le vice-gouverneur : L. Kogan-Bernstein et A. Gausman. Furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité : le mémorialiste lui-même, O. Minor, le célébrissime M. Gotz, et aussi «A.Gourévitch et M.Orlov, M.Bramson, M.Braguinski, M.Fundaminski, M.Ufland, S.Ratine, O.Estro-vitch, Sofia Gourévitch, Véra Gotz, Pauline Perly, A.Bolotina, N.Kogan-Bernstein ». L'Encyclopédie juive nous informe que, pour cette mutinerie, vingt-six Juifs et six Russes furent jugés.

Cette même année 1889, Marc Natanson revint d'exil et entreprit de forger, à la place des anciennes organisations populistes démantelées, une nouvelle organisation dénommée Le Droit du Peuple (Narodnoié Pravo). Natanson avait déjà pu constater l'apparition du marxisme en Russie, importé d'Europe, et sa concurrence avec le populisme. Il employa tous ses efforts à sauver le mouvement révolutionnaire de la décadence et à garder des liens avec les libéraux (« les meilleurs libéraux sont aussi des semi-socialistes »). Pas plus qu'auparavant il ne regardait aux nuances dans les convictions : ce qui lui importait, c'était que tous s'unissent pour renverser l'autocratie, et quand la Russie serait démocratique, alors on aviserait. Mais l'organisation qu'il mit cette fois sur pied se révéla amorphe, apathique et éphémère. Et puis, respecter les règles de la conspiration n'était plus nécessaire. Comme l'a fort éloquemment souligné Isaac Gourvitch, « du fait de l'absence de conspiration, une masse de gens tombent dans les griffes de la police, mais les révolutionnaires sont maintenant si nombreux que ces pertes ne comptent pas - on abat les arbres, et volent les copeaux ! ».

La fracture qui s'était produite dans la conscience juive après 1881-1882 ne pouvait pas ne pas se refléter tant soit peu dans la conscience des révolutionnaires juifs en Russie. Ces jeunes gens avaient commencé par s'éloigner du judaïsme, puis beaucoup y étaient revenus ; ils avaient « quitté la "rue des Juifs", puis étaient revenus vers leur peuple » : « toute notre destinée historique est liée au ghetto juif, c'est à partir de lui que s'est forgée notre essence nationale». Jusqu'aux pogroms de 1881-1882, «absolument aucun d'entre nous autres, révolutionnaires, ne songeait un instant » qu'il faudrait nous expliquer publiquement sur la participation des Juifs au mouvement révolutionnaire. Mais survinrent les pogroms, qui provoquèrent « chez... la majorité de nos compatriotes une explosion d'indignation ». Et voici que « ce ne furent plus seulement les Juifs cultivés, mais certains révolutionnaires juifs n'ayant auparavant aucune affinité avec leur nation, qui... se sentirent brusquement obligés de consacrer leurs forces et leurs talents à leurs frères injustement persécutés ». « Les pogroms ont réveillé des sentiments endormis, ils ont rendu les jeunes plus sensibles aux souffrances de leur peuple, et le peuple plus réceptif aux idées révolutionnaires. Que cela serve de base à une action autonome de la masse juive » : « Nous allons obstinément poursuivre notre but : la destruction du régime politique actuel. »

Mais voici qu'apportent inopinément leur soutien aux pogroms antijuifs les tracts de La Volonté du Peuple ! Léon Deutsch exprime sa perplexité dans une lettre à Axelrod, qui s'interroge lui aussi : « La question juive est maintenant, dans la pratique, réellement insoluble pour un révolutionnaire. Qu'irait-il faire, par exemple, à Balta où l'on s'attaque aux Juifs ? Prendre leur défense revient à... "susciter la haine contre les révolutionnaires, qui non seulement ont tué le tsar, mais en plus soutiennent les Juifs"... Faire la propagande de la réconciliation est aujourd'hui extrêmement difficile pour le parti. » Cette perplexité, P. L. Lavrov lui-même, le chef vénéré, l'exprime à son tour : « Je reconnais que la question juive est extrêmement complexe, et pour le parti, qui entend se rapprocher du peuple et le soulever contre le gouvernement, elle est difficile au plus haut degré... du fait de l'état passionnel dans lequel se trouve le peuple, et de la nécessité de l'avoir de notre côté. » Il ne fut pas le seul des révolutionnaires russes à raisonner ainsi.

Dans les années 80, un courant réapparaît chez les socialistes, préconisant d'orienter l'attention et la propagande vers les cercles spécifiquement juifs, et de préférences ouvriers. Mais, en fait de prolétariat, il n'y avait pas grand monde parmi les Juifs - quelques menuisiers, des relieurs, des cordonniers. Le plus facile était certainement d'agir parmi les imprimeurs les plus instruits.

Isaac Gourvitch raconte : avec Moïse Khourguine, Léon Rogaller, Joseph Reznik, « à Minsk nous nous étions donné pour tâche de créer un noyau d'ouvriers instruits ». Mais, si l'on prend par exemple Biélostok ou Grodno, « nous n'y avons trouvé aucun cercle ouvier » : le recrutement était trop faible. La création de ces cercles ne se faisait pas ouvertement, il fallait conspirer : soit organiser la réunion hors de la ville, soit la tenir en ville dans un appartement privé, mais alors en commençant systématiquement par des leçons de grammaire russe ou de sciences naturelles... et ensuite seulement en recrutant des volontaires pour leur prêcher le socialisme. Comme l'explique I.Martov : ce furent ces leçons préliminaires qui attirèrent des gens au sein des cercles révolutionnaires. « S'avéraient habiles et avisés », aptes à devenir leurs propres maîtres, « ceux qui, justement, avaient fréquenté nos réunions, y avaient reçu de l'instruction, et notamment la maîtrise du russe, car la langue est une arme précieuse dans la lutte concurrentielle du petit commerce et de l'industrie » ; après cela, « nos "petits chanceux", affranchis du rôle de travailleurs à gages et jurant leurs grands dieux qu'eux-mêmes n'emploieraient jamais le travail à gages, y avaient bel et bien recours, contraints qu'ils y étaient par les exigences du marché ». Ou bien, une fois formé dans ces cercles, « l'ouvrier abandonnait son métier et s'en allait passer des examens "en externe" ».

La bourgeoisie juive locale voyait d'un mauvais œil cette participation des jeunes aux cercles révolutionnaires, car elle avait compris - plus vite et mieux que la police - à quoi tout ceci mènerait. Ici et là, cependant, les choses avançaient ; à l'aide des brochures et proclamations socialistes fournies par l'imprimerie de Londres, les jeunes révolutionnaires rédigèrent eux-mêmes, « sur toutes les questions programmatiques, des formulations sociales-démocrates ». C'est ainsi que, dix années durant, une lente propagande conduisit peu à peu à la création du Bund.

Mais, « plus encore que les persécutions policières, ce fut la naissante émigration vers l'Amérique qui freina notre travail. En fait, nous formions des ouvriers socialistes pour l'Amérique ». Les souvenirs pourtant concis d'Isaac Gourvitch sur les premiers cercles ouvriers juifs sont émaillés de remarques incidentes du genre : Schwartz, un étudiant qui faisait de l'agitation révolutionnaire, « émigra par la suite en Amérique ; il vit à New York ». - Ou bien, lors d'une réunion dans l'appartement de Joseph Reznik : « Il y avait deux ouvriers présents, un charpentier et un menuisier : tous deux sont maintenant en Amérique. » Et, deux pages plus loin, nous apprenons que Reznik lui-même, après son retour d'exil, « partit vivre en Amérique ». Inversement, un jeune homme nommé Guirchfeld, venu d'Amérique pour faire du travail révolutionnaire, « est actuellement médecin à Minneapolis » et il a été candidat socialiste au poste de gouverneur. - « L'un des membres les plus actifs du premier cercle Abramovitch, un certain Jacob Zvirine..., après avoir purgé ses douze mois à la prison des Kresty..., émigra en Amérique et vit actuellement à New York. » - « Chmoulévitch ("Kivel")... en 1889... fut contraint de fuir la Russie ; il vécut jusqu'en 1896 en Suisse où il fut un membre actif des organisations sociales-démocrates », puis « il s'installa en Amérique... et vit à Chicago». - Enfin le narrateur lui-même : «En 1890, j'ai moi-même quitté la Russie », bien que, quelques années auparavant, « nous envisagions les choses autrement. Mener une propagande socialiste parmi les ouvriers est l'obligation de tout honnête homme instruit : c'est notre façon de payer notre "dette historique" envers le peuple. Et puisque sur moi repose l'obligation de faire de la propagande, il s'ensuit très évidemment que j'ai le droit d'exiger que me soit donnée la possibilité de remplir cette obligation. » Arrivé à New York en 1890, Gourvitch y trouva « une association ouvrière russe d'auto-développement », constituée presque exclusivement d'artisans originaires de Minsk, et, pour fêter le nouvel an russe, ils organisèrent à New York « le bal des socialistes de Minsk ». À New York, « le mouvement socialiste local... dans sa majorité était juif ».

Comme nous le voyons, dès cette époque, l'Océan ne constituait pas un obstacle majeur à la cohésion et à la poursuite de l'action révolutionnaire menée par les Juifs. Ce lien vivant aura ses effets, ô combien éclatants, en Russie.

Pour autant, tous les jeunes gens juifs n'avaient pas abandonné la tradition révolutionnaire russe, loin de là ; beaucoup s'y tinrent même dans les années 80-90. Comme le montre D. Schub, les pogroms et les mesures restrictives d'Alexandre III ne firent que les exciter plus fort encore au combat.

Alors la nécessité se fit jour d'expliquer du mieux possible au petit peuple russe pourquoi tant de Juifs participaient au mouvement révolutionnaire. S'adressant à des gens dépourvus d'instruction, les brochures populaires forgèrent peu à peu toute une phraséologie qui eut ses effets jusqu'en 1917 - année 1917 comprise. C'est une brochure de ce genre qui nous permet de reconstituer leur argumentation.

Dur est le sort du Russe, sujet du tsar ; le gouvernement le tient dans sa poigne de fer. Mais « plus amer encore est le lot du Juif indigent » : « le pouvoir se raille de lui, le pressure à mort. Son existence n'est qu'une vie de famine, une longue agonie », et « ses frères de misère et de labeur, les paysans et les ouvriers russes..., tant qu'ils sont dans l'ignorance, le traitent en étranger ». S'ensuivent, l'une après l'autre, des interrogations didactiques : « Les capitalistes juifs sont-ils des ennemis pour le peuple travailleur russe ? » Les ennemis, mais ce sont tous les capitalistes sans distinction, et il importe peu au peuple travailleur d'être pillé par tel ou tel : il ne faut pas concentrer sa colère sur ceux qui sont juifs. - « Le Juif ne possède pas de terre... il n'a aucuns moyens de prospérer. » Si les Juifs ne s'adonnent pas au travail de la terre, c'est que « le gouvernement russe ne les a pas autorisés à résider dans les campagnes » ; mais, dans leurs colonies, ce sont « d'excellents cultivateurs. Les champs sont superbement mis en valeur... par le travail de leurs bras. Ils ne font appel à aucune main-d'oeuvre extérieure, et ne pratiquent aucun métier d'appoint... ils aiment le dur travail de la terre ». - « Les indigents juifs font-ils du tort aux intérêts économiques des travailleurs russes ? » Si les Juifs font du commerce, « c'est par nécessité, non par goût ; toutes les autres voies leur sont fermées, et il faut bien vivre » ; « ils cesseraient avec joie de commercer si on les laissait sortir de leur cage ». Et, s'il y a parmi eux des filous, il faut en accuser le gouvernement tsariste. - « Les ouvriers juifs ont entamé la lutte pour l'amélioration de leur condition à l'époque où, en Russie, le peuple travailleur était soumis. » Les ouvriers juifs « avant tous les autres ont perdu patience » ; « et, encore maintenant, des dizaines de milliers de Juifs sont membres des partis socialistes russes. Ils ont propagé de par le pays la haine du système capitaliste et du gouvernement tsariste » ; ils ont rendu « un fier service au peuple travailleur russe », et c'est pour cela que les capitalistes russes les haïssent. Le gouvernement, « par l'intermédiaire de la police, a aidé à la préparation des pogroms ; il a envoyé la police et l'armée prêter main-forte aux pillards » ; « par bonheur, fort peu d'ouvriers et de paysans étaient parmi eux ». - « Oui, la masse populaire juive hait ce gouvernement tsariste irresponsable », car « c'était la volonté du gouvernement que l'on fracassât contre les murs le crâne des enfants juifs... que l'on violât dans les rues les femmes juives, les femmes âgées comme les fillettes. » Et, cependant, « il ment effrontément, celui qui traite les Juifs d'ennemis du peuple russe... Et puis, comment pourraient-ils haïr la Russie ? Auraient-ils une autre patrie ? ».

Il y a, dans la tradition révolutionnaire, des résurgences étonnantes. En 1876, A.Biebergal avait été condamné pour avoir pris part à la manifestation sur la place, devant Notre-Dame de Kazan. Et ne voilà-t-il pas que sa fille aînée, étudiante aux cours supérieurs de Saint-Pétersbourg, fut appréhendée sur cette même place de Kazan, le jour anniversaire de cette manifestation, vingt-cinq ans après, en 1901. (En 1908, membre du parti social-révolutionnaire, elle fut condamnée au bagne pour l'attentat perpétré contre le grand-duc Vladimir Alexandrovitch.)

En fait, au fil des années, les révolutionnaires russes avaient de plus en plus besoin de l'apport des Juifs ; ils comprenaient de mieux en mieux quel avantage tirer d'eux - de leur double combat : et contre les vexations sur le plan de la nationalité, et contre celles d'ordre économique - comme d'un détonateur pour la révolution.

En 1883, à Genève, apparaît ce qui peut être considéré comme la tête de la social-démocratie naissante : le groupe « Libération du Travail ». Ses fondateurs furent, avec Plekhanov et Véra Zassou-litch, L. Deutsch et P.Axelrod. (Quand Ignatov mourut en 1885, il fut remplacé par Ingerman.)

En Russie prend corps un courant qui leur apporte son soutien. Constitués d'anciens membres du Partage noir démantelé (ils dépassaient considérablement en nombre ceux de La Volonté du Peuple), on appellera les « libérationnistes » (osvobojdentsy). On compte parmi eux bon nombre de jeunes Juifs dont on peut citer les deux plus connus : Israël Guelfand (le futur et fameux Parvus) et Raphaël Soloveïtchik. En 1889, lorsque Soloveïtchik, qui avait sillonné la Russie pour mettre en place, dans plusieurs villes, une action révolutionnaire, fut arrêté, il fut jugé avec d'autres membres du groupe Libération du Travail, et l'on trouve parmi eux des noms juifs. À cette tendance sociale-révolutionnaire appartenait aussi David Goldendach, le futur et fort célèbre bolchevik « Riazanov » (qui avait fui Odessa en 1889 et s'était réfugié à l'étranger pour échapper au service militaire).

Néanmoins, ce qui subsistait de La Volonté du Peuple après son effondrement représentait un groupe tout de même assez nombreux. On y trouvait entre autres : Dembo, Roudévitch, Mandelstam, Boris Reinchtein, Ludwig Nagel, Bek, Sofia Chentsis, Filippeo, Leventis, Cheftel, Barnekhovski, etc.

C'est donc qu'une certaine dose d'énergie s'était conservée pour alimenter les rivalités entre groupuscules - La Volonté du Peuple, Le Partage noir, Libération du Travail - et les débats théoriques. Les trois volumes du « Recueil historique et révolutionnaire » paru dans les années 20 (soviétiques), que nous utilisons ici, nous offrent, dans une interminable et fastidieuse logorrhée, un compte rendu de ces joutes oratoires, prétendument beaucoup plus importantes et sublimes que toutes les questions touchant la pensée et l'histoire universelles. Le détail de ces débats constitue un matériau assassin sur l'étoffe spirituelle des révolutionnaires russes des années 80-90, et il attend encore son historien.

Mais, à partir des années 30 de l'ère soviétique, il ne fut plus du tout de mise d'énumérer ainsi avec fierté et en détail tous ceux et celles qui avaient eu leur part dans la révolution ; une sorte de tabou s'installa dans les publications historiques et politiques, on cessa d'évoquer le rôle et le nom des Juifs dans le mouvement révolutionnaire russe - et, à ce jour encore, ce genre d'évocation suscite un malaise. Or, rien n'est plus immoral et dangereux que de taire quoi que ce soit quand on écrit l'Histoire : cela ne fait qu'engendrer par la suite une distorsion de sens opposé.

Si, comme on peut lire dans l'Encyclopédie juive, «rendre compte de l'importance réelle de l'élément juif dans le mouvement de libération russe, l'exprimer en chiffres exacts ne paraît pas possible », on peut tout de même, à partir de diverses sources, brosser un tableau approximatif.

Hessen nous informe que « sur les 376 inculpés, accusés de crimes contre l'État au cours du premier semestre 1879, il n'y avait que 4 % de Juifs », et « sur les 1 054 personnes jugées devant le Sénat au cours de l'année 1880..., il y avait 6,5 % de Juifs ». On trouve chez d'autres auteurs des estimations analogues.

Cependant, de décennie en décennie, le nombre de Juifs à participer au mouvement révolutionnaire augmente, leur rôle se fait plus influent, plus notoire. Au cours des premières années du pouvoir soviétique, quand cela était encore un sujet d'orgueil, un communiste très en vue, Lourié-Larine, disait : « Dans les prisons tsaristes et en exil, les Juifs constituaient habituellement près du quart de tous les prisonniers et exilés. » Et l'historien marxiste M.N.Pokrovski, se fondant sur les effectifs des différents congrès, conclut que « les Juifs représentent entre le quart et le tiers des organisations de tous les partis révolutionnaires ». (L'Encyclopédie juive moderne émet quelques réserves sur cette estimation).

En 1903, Witte, lors d'une rencontre avec Herzl, s'attacha à démontrer que, tout en ne représentant que 5 % de la population de la Russie, soit 6 millions sur 136 millions, les Juifs regroupaient en leur sein pas moins de 50 % de révolutionnaires.

Le général N. N. Soukhotine, commandant en chef de la région de Sibérie, a établi une statistique au 1er janvier 1905 des condamnés politiques placés sous surveillance pour toute la Sibérie et par nationalité. Cela donnait : 1 898 Russes (42 %), 1 678 Juifs (37%), 624 Polonais (14%), 167 Caucasiens, 85 Baltes et 94 appartenant à d'autres nationalités. (Certes, ne sont comptés là que les exilés, ne sont pas pris en compte les détenus des prisons et des bagnes, et les chiffres ne valent que pour l'année 1904 ; mais cela permet cependant d'avoir une certaine vue d'ensemble.) S'y trouve d'ailleurs une précision intéressante à propos de ceux « qui se sont planqués » : 17 % de Russes, 64 % de Juifs, 19 % d'autres nationalités.

Voici le témoignage de V.Choulguine : en 1889 parvinrent à Kiev les nouvelles relatives aux manifestations estudiantines de Saint-Pétersbourg. « Les longs couloirs de l'université grouillaient d'une foule de jeunes en effervescence. Je fus frappé de voir prédominer les Juifs. Étaient-ils plus ou moins nombreux que les Russes, je ne saurais le dire, mais ils "prédominaient" incontestablement, car c'est eux qui étaient aux commandes de cette mêlée tumultueuse en blousons. » À quelque temps de là, on se mit à chasser des amphis les professeurs et les étudiants non grévistes. Puis cette «" pure et sainte jeunesse" prit des photographies fallacieuses sur lesquelles on voyait les cosaques tabasser les étudiants ; ces clichés passaient pour avoir été pris "sur le vif » alors qu'ils étaient réalisés à partir de dessins. « Tous les étudiants juifs ne sont pas de gauche..., certains étaient de notre côté, mais ceux-là ont beaucoup pâti par la suite, ils ont été harcelés par la société. » Choulguine ajoute : « Le rôle des Juifs dans l'effervescence révolutionnaire au sein des universités était notoire et sans rapport avec leur nombre à travers le pays. »

Milioukov qualifiait tout cela de « légendes sur l'esprit révolutionnaire des Juifs... Ils [les fonctionnaires du gouvernement] ont besoin de légendes, tout comme l'homme primitif a besoin de prose rimée ». À l'inverse, G.P.Fedotov écrivait : « La nation juive, moralement libérée à partir des années 80..., à l'instar de l'intelligentsia russe sous Pierre le Grand, est au plus haut degré déracinée, internationaliste et active... Elle prend d'emblée le rôle dirigeant dans la révolution russe... Elle a imprimé au profil moral du révolutionnaire russe son caractère incisif et sombre. » À dater des années 80, les élites russe et juive fusionnent non seulement dans une action révolutionnaire commune, mais également dans tous les engouements d'ordre spirituel, et surtout dans la passion du non-enracinement.

Aux yeux d'une contemporaine, simple témoin des faits (Zinaïde Altanskaïa, qui correspondait de la ville d'Orel avec Fiodor Krioukov), cette jeunesse juive du début du siècle apparaissait ainsi : « ... Chez eux, il y a l'art et l'amour du combat. Et quels projets ! - vastes, téméraires ! Ils ont quelque chose en propre, une auréole de souffrance, quelque chose de précieux. On les envie, on est vexé » (que la jeunesse russe ne soit pas pareille). M.Agourski émet l'hypothèse suivante : « La participation au mouvement révolutionnaire était en quelque sorte une forme d'assimilation [plus] "convenable" que l'assimilation courante passant par le baptême » ; et elle apparaît d'autant plus estimable qu'elle signifiait aussi une sorte de révolte contre sa propre bourgeoisie juive - et contre sa propre religion, comptée dorénavant pour rien par les révolutionnaires.

Cependant, cette assimilation « convenable » n'était ni complète ni même réelle : beaucoup de ces jeunes gens, dans leur hâte, s'arrachèrent à leur propre sol sans vraiment s'enraciner dans le sol russe, et restèrent à l'extérieur des deux nations et des deux cultures pour n'être plus que ce matériau dont est si friand l'internationalisme.

Mais, comme l'égalité en droits des Juifs restait l'une des revendications majeures du mouvement révolutionnaire russe, ces jeunes gens, en se lançant dans la révolution, gardaient présente dans le cœur et à l'esprit l'idée qu'ils servaient toujours les intérêts de leur peuple. C'était la thèse que Parvus avait adoptée comme ligne de conduite pour sa vie entière, qu'il avait formulée, défendait et inculquait aux jeunes gens : la libération des Juifs de Russie ne peut se faire qu'en renversant le régime tsariste.

Cette thèse trouvait un soutien notable auprès d'une couche particulière de la société juive - des gens d'âge mûr, aisés, posés, parfaitement étrangers à l'esprit d'aventure, mais qui, depuis la fin du 19e siècle, nourrissaient une irritation permanente contre le mode de gouvernement russe. C'est dans ce champ idéologique que leurs enfants grandissaient avant même d'avoir reçu la sève du judaïsme pour grandir à partir de lui. Un membre influent du Bund, M. Raies, fait remarquer qu'à la charnière des 19 et 20e siècles « la bourgeoisie juive ne cachait pas les espérances et attentes qu'elle plaçait dans les progrès du mouvement révolutionnaire... Lui, qu'elle rejetait autrefois, avait maintenant ses faveurs ».

G. Gerchouni expliqua à ses juges : « Ce sont vos persécutions qui nous ont acculés à la révolution. » En réalité, l'explication est à chercher à la fois dans l'histoire juive et dans l'histoire russe - à leur intersection.

Ecoutons G. A. Landau, publiciste juif de renom. Il écrivit après 1917 : « Nombreuses étaient ces familles juives, de la petite comme de la grande bourgeoisie, où les parents, bourgeois eux-mêmes, voyaient d'un œil bienveillant, fier parfois, tranquille toujours, leurs rejetons se laisser marquer par le sceau à la mode d'une des idéologies sociales-révolutionnaires en vogue. » Eux aussi, en fait, « penchaient vaguement en faveur de cette idéologie qui protestait contre les persécuteurs, mais sans se demander de quelle nature était cette protestation ni quelles étaient ces persécutions ». Et c'est ainsi que, « petit à petit, s'installa dans la société juive l'hégémonie du socialisme... - la négation de la société civile et de l'État, le mépris de la culture bourgeoise et de l'héritage des siècles passés, héritage dont les Juifs eurent d'autant moins de mal à s'arracher qu'ils avaient déjà, en s'européanisant, renoncé à leur propre héritage ». Les idées révolutionnaires « dans le milieu juif... étaient... doublement destructrices », et pour la Russie et pour eux-mêmes. Or, « elles pénétrèrent le milieu juif beaucoup plus en profondeur que le milieu russe ».

Un joaillier de Kiev, Marchak (qui créa même certaines pièces pour orner les églises de la ville), témoigne que « tout en fréquentant la bourgeoisie, la grande, j'ai été contaminé [par l'esprit révolutionnaire]». Au reste, c'est bien ce que nous voyons chez le jeune Bogrov : cette énergie, cette passion qui grandissent en lui pendant sa jeunesse passée au sein d'une famille fort riche. Son père, un libéral fortuné, laissait pleine liberté d'action à son jeune terroriste de fils. - Et les frères Gotz, terroristes eux aussi, avaient pour grands-pères deux Crésus moscovites, Gotz d'une part, de l'autre Vyssotski, un fabricant de thé multimillionnaire, et ceux-ci, loin de retenir leurs petits-fils, versaient au parti S.-R. des centaines de milliers de roubles.

« Beaucoup de Juifs sont venus grossir les rangs des socialistes », poursuit Landau. Dans l'un de ses discours à la douma (1909), A.I.Goutchkov cite le témoignage d'une jeune S.-R. : entre autres causes de son désenchantement, « elle disait que le mouvement révolutionnaire était entièrement accaparé par les Juifs et que ceux-ci voyaient dans le triomphe de la révolution leur propre triomphe à eux ».

L'engouement pour la révolution s'est emparé de la société juive depuis le bas jusqu'en haut, nous dit I.O.Lévine : « Ce ne sont pas seulement les couches inférieures de la population juive de Russie qui se sont livrées à la passion révolutionnaire », mais ce mouvement « ne pouvait pas ne pas saisir une grande partie des intellectuels et semi-intellectuels du peuple juif » (semi-intellectuels qui, écrit-il, constitueront, dans les années 20, les cadres actifs du régime soviétique). « Ils étaient encore plus nombreux parmi les professions libérales, depuis les dentistes jusqu'aux enseignants des universités - ceux qui pouvaient s'installer hors de la Zone de résidence. Ayant perdu le patrimoine culturel du judaïsme traditionnel, ces personnes n'en étaient pas moins restées étrangères et à la culture russe et à toute autre culture nationale. Ce vide spirituel, dissimulé sous une culture européenne superficiellement assimilée, rendait les Juifs, déjà enclins au matérialisme de par leurs métiers de commerçants ou d'artisans, très réceptifs aux théories politiques matérialistes... Le mode de pensée rationaliste propre aux Juifs... les prédispose à adhérer à des doctrines comme celle du marxisme révolutionnaire. »

Le co-auteur de ce recueil, V. S.Mandel, remarque : « Le marxisme russe à l'état pur, copié sur l'original allemand, n'a jamais été un mouvement national russe, et les Juifs qui, en Russie, étaient animés d'un esprit révolutionnaire, pour qui rien n'était plus facile que d'assimiler une doctrine exposée dans des livres en allemand, furent tout naturellement amenés à prendre une part importante à l'œuvre de transplantation de ce fruit étranger sur le sol russe. » F.A.Stepoun exprimait la chose ainsi : « la jeunesse juive discutait hardiment, citations de Marx à l'appui, la question de savoir sous quelle forme le moujik russe devrait posséder la terre. Le mouvement marxiste a commencé en Russie avec la jeunesse juive à l'intérieur même de la Zone de résidence ».

Développant cette idée, V.S.Mandel rappelle « "Les Protocoles des Sages de Sion"..., ce faux stupide et haineux ». Eh bien, « ces Juifs voient dans les délires des "Protocoles" la maligne intention des antisémites d'éradiquer le judaïsme », mais eux-mêmes « sont prêts, à des degrés divers, à organiser le monde sur des principes nouveaux, et croient que la révolution marque un pas en avant vers l'instauration du Royaume céleste sur terre, et attribuent au peuple juif, pour sa plus grande gloire, le rôle de guide des mouvements populaires pour la liberté, l'égalité et la justice - un guide qui, bien sûr, n'hésite pas à abattre le régime politique et social en place ». Et il en donne pour exemple une citation tirée du livre de Fritz Kahn, Les Hébreux comme race et peuple de culture : « Moïse, mille deux cent cinquante ans avant Jésus-Christ, a, le premier dans l'Histoire, proclamé les droits de l'homme... Le Christ a payé de sa vie la prédication de manifestes communistes dans un Etat capitaliste », puis « en 1848 s'est pour la deuxième fois levée au firmament l'étoile de Bethléem... et elle s'est levée à nouveau au-dessus des toits de Judée : Marx ».

Ainsi, « de cette commune vénération pour la révolution sortent et se distinguent certains courants d'opinion dans la société juive - tous désespérément irréalistes, puérilement prétentieux, par là même aspirant irrésistiblement à une ère troublée, et non point en Russie seulement, mais englobant le siècle tout entier ». Avec quelle désinvolture et quelle pesanteur à la fois, avec quelles belles promesses le marxisme pénètre dans la conscience de la Russie cultivée ! Enfin la révolution a trouvé son fondement scientifique avec son cortège d'infaillibles déductions et d'inéluctables prédictions !

Au nombre des jeunes marxistes, voici Julius Tsederbaum ; Martov, le futur grand leader des mencheviks, lui qui, avec son meilleur ami Lénine, va fonder tout d'abord l'« Union de combat pour la libération de la classe ouvrière » (de toute la Russie) - seulement il ne jouira pas de la même protection que Lénine, exilé dans la clémente contrée de Minousine : il devra purger ses trois années dans la dure région de Touroukhan. C'est lui aussi qui, toujours en collaboration avec Lénine, conçut l'Iskra et mit en place tout un réseau pour sa diffusion. Mais, avant même de collaborer avec Lénine pour fonder le Parti social-démocrate panrusse, Martov, alors exilé à Vilnius, avait mis sur pied, vers 1895, les fondements idéologiques et organisationnels d'une « Union ouvrière juive commune pour la Lituanie, la Pologne et la Russie ». L'idée de Martov était que, désormais, il fallait préférer, au travail dans les cercles, la propagande au sein de la masse, et, pour cela, rendre celle-ci « plus spécifiquement juive », donc, notamment, la traduire en yiddish. Dans son exposé-programme, Martov décrivait ainsi les principes de la nouvelle Union : « Nous attendions tout du mouvement de la classe ouvrière russe et nous nous considérions comme un appendice du mouvement ouvrier panrusse..., nous avions oublié de maintenir le lien avec la masse juive qui ne sait pas le russe. » Mais, dans le même temps, « sans nous en douter, nous avons hissé le mouvement juif à une hauteur inégalée par les Russes ». Le moment est maintenant venu d'affranchir le mouvement juif « de l'oppression mentale à laquelle l'a soumis la bourgeoisie » juive, qui est « la bourgeoisie la plus minable, la plus basse du monde », « de créer une organisation ouvrière spécifiquement juive qui servira de guide et d'instructeur au prolétariat juif». Dans «le caractère national du mouvement », Martov voyait une victoire sur la bourgeoisie, et, avec cela, « nous sommes parfaitement à l'abri... du nationalisme ». Dès l'année suivante, Plekhanov, au Congrès de l'Internationale socialiste, qualifia le mouvement social-démocrate juif d'« avant-garde de l'armée ouvrière en Russie ». C'est celui-ci qui devint le Bund (Vilnius, 1897), six mois avant la création du Parti social-démocrate de Russie. L'étape suivante est le Ier Congrès du Parti social-démocrate russe, qui a lieu à Minsk (où se trouvait le siège du Comité central du Bund) en 1898. L'Encyclopédie juive nous dit que « sur huit délégués, cinq étaient juifs : les envoyés d'un journal de Kiev, La Gazette ouvrière, B.Eidclman, N.Vigdortchik, et ceux du Bund : A.Kremer, A.Mutnik, S.Katz [étaient également présents Radtchenko, Pétrousévitch et Vannovski]. Au Comité central du parti (de trois membres) qui fut constitué lors de ce Congrès entrèrent A.Kremer et B.Eidelman ». Ainsi naquit le Parti social-démocrate ouvrier de Russie, dans une étroite parenté avec le Bund. (Ajoutons : avant même la création de l'Iskra, c'est à Lénine qu'avait été proposée la direction du journal du Bund.)

Que le Bund ait été créé à Vilnius n'a rien d'étonnant : Vilnius, c'était « la Jérusalem lituanienne », une ville où résidait toute une élite juive cultivée et par où transitait, en provenance de l'Ouest, toute la littérature illégale à destination de Pétersbourg et Moscou.

Mais voici que le Bund, en dépit de son idéologie internationaliste, « devint un facteur d'union nationale de la vie juive », même si « ses dirigeants se gardaient du nationalisme comme de la peste » (tout comme les sociaux-démocrates russes qui réussirent, eux, à s'en garder jusqu'à la fin). Des subsides avaient beau affluer de l'étranger, consentis par les milieux juifs fortunés, le Bund prônait le principe selon lequel il n'y a pas un seul peuple juif, et rejetait l'idée d'une « nation juive universelle », prétendant au contraire qu'il existe dans le peuple juif deux classes antagonistes (le Bund craignait que les humeurs nationales ne « vinssent obscurcir la conscience de classe du prolétariat »).

Cependant, de prolétariat juif à proprement parler il n'y en avait guère : les Juifs entraient rarement comme ouvriers dans les fabriques car, comme l'explique F.Kohn, « ils tenaient pour déshonorant de ne pas être son propre maître », fût-ce très modestement - en tant qu'artisan ou même apprenti, quand on peut nourrir l'espoir d'ouvrir son propre atelier. « S'embaucher à l'usine, c'était perdre toute illusion quant à l'éventualité de devenir un jour son propre maître, et c'est pourquoi entrer à l'usine était une humiliation, un déshonneur. » (Un autre obstacle était la répugnance des patrons à embaucher des ouvriers dont le jour de repos était le samedi et non le dimanche.) En conséquence, le Bund déclara « prolétariat juif » et les artisans, et les petits commerçants, et les commis (tout individu travaillant à l'embauche n'était-il pas un prolétaire, selon Marx ?), et même les intermédiaires commerciaux. A tous ceux-là on pouvait inculquer l'esprit révolutionnaire, et on devait les jeter dans le combat contre l'autocratie. Le Bund déclara même que les Juifs « sont le meilleur prolétariat du monde ».

(Au reste, le Bund ne renonça jamais à l'idée de « renforcer son action auprès des travailleurs chrétiens ».)

Non suspect de sympathies pour le socialisme, G.B.Sliosberg écrit à ce propos que l'énorme propagande déployée par le Bund et certaines de ses interventions « ont fait du tort, et notamment un tort immédiat au commerce des Juifs et à leur industrie en plein démarrage ». Le Bund montait contre les patrons instructeurs les tout jeunes apprentis, des gamins de 14-15 ans ; ses membres cassaient les carreaux « des maisons juives plus ou moins cossues ». Ainsi, « le jour de Yom-Kippour, des jeunes du Bund sont entrés en trombe dans la grande synagogue [de Vilnius], ont interrompu la prière et ont entamé une incroyable bamboche, avec la bière coulant à flots... ».

Mais, en dépit de son fanatisme de classe, le Bund se fondait toujours plus dans un courant universel également propre au libéralisme bourgeois : « On pensait de plus en plus couramment, dans le monde cultivé, que l'idée nationale joue un rôle essentiel dans l'éveil de la conscience de soi, chez tout homme, ce qui obligeait les théoriciens des cercles prolétariens eux-mêmes à poser plus largement la question nationale » ; c'est ainsi qu'au Bund « les tendances assimilationnistes se virent peu à peu supplanter par les tendances nationales ». - Cela, Jabotinski le confirme : « A mesure qu'il grandit, le Bund substitue une idéologie nationale au cosmopolitisme. » Abram Amsterdam, « l'un des premiers responsables importants du Bund », mort prématurément, « tentait de concilier la doctrine marxiste avec les idées du nationalisme ». - En 1901, lors d'un congrès du Bund, l'un des futurs leaders de l'année 17, Mark Lieber (M.I.Goldman), qui n'était alors qu'un jeune homme de 20 ans, déclara : « Nous étions jusqu'alors des cosmopolites convaincus. Nous devons devenir nationaux. Il ne faut pas avoir peur du mot. National ne veut pas dire nationaliste. » (Puissions-nous le comprendre, fût-ce avec quatre-vingt-dix ans de retard !) Et, bien que ce congrès eût entériné une résolution contre « l'exaltation du sentiment national qui conduit au chauvinisme », il s'est également prononcé pour l'autonomie nationale des Juifs « indépendamment du territoire habité par eux" ».

Ce slogan de l'autonomie nationale, le Bund le développa quelques années durant, et dans sa propagande et dans sa campagne de banquets politiques de 1904... bien que personne ne sût sans doute au juste ce que pouvait signifier l'autonomie sans le territoire. Ainsi, l'on accordait à toute personne juive le droit de n'utiliser que sa propre langue dans ses rapports avec l'administration locale et les organes de l'État... mais comment faire ? (Car ne faudrait-il pas alors accorder également ce droit aux ressortissants des autres nations ?)

Soulignons aussi qu'en dépit de ses tendances socialistes le Bund, « dans son programme social-démocrate », se prononça « contre la revendication du rétablissement de la Pologne... et contre des assemblées constituantes pour les marches de la Russie ». Le nationalisme, oui - mais pour soi seulement ?

Ainsi donc, le Bund n'admettait en son sein que des Juifs. Et, une fois cette orientation prise, et bien qu'il fût radicalement anticlérical, il n'accepta pas les Juifs qui avaient renié leur religion. Les organisations parallèles social-démocrates russes, le Bund les qualifie de « chrétiennes » - et d'ailleurs, comment se les représenter autrement ? Mais quelle cruelle offense pour Lénine que d'être ainsi catalogué parmi les « chrétiens » !

Le Bund incarne ainsi la tentative de défendre les intérêts juifs, notamment contre les intérêts russes. Là aussi, Sliosberg reconnaît : « L'action du Bund a eu pour conséquence d'élever chez les travailleurs juifs le sentiment de leur dignité et la conscience de leurs droits. »

Par la suite, les relations du Bund avec le Parti social-démocrate russe n'ont pas été faciles. Comme d'ailleurs avec le Parti socialiste polonais qui, dès la naissance du Bund, eut à son égard une attitude « extrêmement méfiante » et déclara que « l'isolationnisme du Bund le place dans une position d'adversaire par rapport à nous ». Vu ses tendances de plus en plus nationalistes, le Bund ne pouvait avoir que des rapports conflictuels avec les autres branches de la social-démocratie russe.

Lénine décrit ainsi la discussion que lui-même et Martov eurent avec Plekhanov à Genève en septembre 1900 : « G. V. fait preuve d'une intolérance phénoménale en déclarant qu'il [c'est-à-dire le Bund] n'est nullement une organisation social-démocrate, mais qu'il est tout bonnement une organisation exploiteuse, qui exploite les Russes ; il dit que notre but est de chasser ce Bund du Parti, que les Juifs sont tous sans exception des chauvins et des nationalistes, que le parti russe doit être russe et non se livrer "pieds et poings liés" à la tribu de Gad... G. V. est resté sur ses positions sans vouloir en démordre, disant que nous manquons tout simplement de connaissances sur le monde juif et d'expérience dans les rapports avec lui.» (De quelle oreille Martov, lui, le premier initiateur du Bund, dut-il entendre cette diatribe ?!)

En 1898, le Bund, en dépit de sa plus grande ancienneté, accepta d'entrer dans le Parti social-démocrate russe, mais comme un tout, en gardant sa pleine autonomie quant aux affaires juives. Il acceptait donc d'être membre du parti russe, mais à condition que celui-ci n'interférât en rien dans ses affaires. Tel fut l'accord passé entre eux. Cependant, au début de l'année 1902, le Bund estima que l'autonomie, si facilement obtenue au Ier Congrès du Parti social-démocrate, ne lui suffisait plus et qu'il voulait désormais adhérer au parti sur un mode fédéral, en jouissant d'une pleine indépendance jusque dans les questions de programme. Il fit paraître à ce propos une brochure contre l'Mra. L'argument central, nous expose Lénine, était que le prolétariat juif « est une partie du peuple juif, lequel occupe une place à part au sein des nations ».

Là, Lénine voit rouge et se sent obligé de ferrailler lui-même avec le Bund. Il n'appelle plus seulement à « maintenir la pression [ contre l'autocratie] en évitant une fragmentation du parti en plusieurs formations indépendantes », mais il se lance dans une argumentation passionnée visant à prouver (à la suite, il est vrai, de Kautsky) que les Juifs ne sont nullement une nation : ils n'ont ni langue ni territoire communs (un jugement platement matérialiste : les Juifs sont l'une des nations les plus authentiques, les plus soudées qui soient sur Terre ; soudée, elle l'est en esprit. Avec son internationalisme superficiel et vulgaire, Lénine ne comprenait rien à la profondeur ni à l'enracinement historique de la question juive.) « L'idée d'un peuple juif à part est politiquement réactionnaire », puisqu'elle justifie le particularisme juif. (Et d'autant plus « réactionnaires » étaient pour lui les sionistes !) Lénine ne voyait de solution pour les Juifs que dans leur totale assimilation - ce qui revient à dire en fait : cesser carrément d'être juif.

L'été 1903, au IIe Congrès du Parti social-démocrate de Russie réuni à Bruxelles, sur 43 délégués, on n'en comptait que 5 du Bund (et pourtant, « y prirent part beaucoup de Juifs »). Et Martov, « soutenu par douze Juifs » (parmi eux : Trotski, Deutsch, Martynov, Liadov, pour ne citer que ceux-là), prit la parole au nom du parti contre le principe « fédéral » réclamé par le Bund. Les membres du Bund quittèrent alors le Congrès (ce qui permit au paragraphe 1 des statuts proposés par Lénine de l'emporter), puis quittèrent également le parti. (Après la scission du Parti social-démocrate en bolcheviks et mencheviks, « les leaders des mencheviks furent A.Axelrod, A.Deutsch, L.Martov, M.Lieber, L.Trotski », ainsi que F.Dan, R.Abramovitch - Plekhanov restant à l'écart.)

« Rue des Juifs », comme on disait alors, le Bund était rapidement devenu une organisation puissante et agissante. « Jusqu'à la veille des événements de 1905, le Bund était l'organisation sociale-démocrate la plus puissante en Russie, avec un appareil bien rodé, une bonne discipline, des membres soudés, de la souplesse et une grande expérience de la conspiration. » « Nulle part ailleurs on ne trouve une discipline comme au Bund. » Le « bastion » du Bund était la région du Nord-Ouest.

Toutefois, une redoutable concurrence surgit avec le « Parti ouvrier juif indépendant » qui se créa en 1901 sous l'influence et les exhortations de Zoubatov : celui-ci persuadait les ouvriers juifs et tous ceux qui voulaient l'entendre que ce n'était pas l'idéologie sociale-démocrate qu'il leur fallait, mais lutter contre la bourgeoisie en défendant leurs intérêts économiques à eux - le gouvernement étant intéressé à leur succès, ils pourraient agir légalement, le pouvoir ne serait qu'un arbitre bienveillant. Prit la tête de ce mouvement la fille d'un meunier, l'intrépide Maria Vilbouchévitch. « Les partisans de Zoubatov... jouissaient d'un grand succès à Minsk auprès des ouvriers (juifs) » ; ils s'opposaient passionnément aux membres du Bund et obtinrent beaucoup en organisant des grèves de type économique. Ils agissaient aussi, non sans succès, à Odessa (Khuna Chaiévitch). Mais tout comme, à l'échelle du pays, le gouvernement apeuré (et Plehve) fit échouer le projet de Zoubatov, de même ici avec les « indépendants » : Chaiévitch fut arrêté en 1903, condamné à une peine assez courte - mais parvinrent alors les nouvelles du pogrom de Kichinev, et les « indépendants » en eurent les bras sciés.

Pendant ce temps, « le Bund recevait de l'aide des groupes étrangers » : de Suisse d'abord, puis de Paris, Londres, des États-Unis où « les groupes d'action... avaient atteint d'assez importantes proportions ». S'étaient organisés « des clubs, des amicales, des associations d'aide à l'action du Bund en Russie. Cette aide était surtout d'ordre financier ». A partir de 1901, le Bund renonça à la « terreur économique » (tomber à bras raccourcis sur les patrons, l'encadrement des usines), parce qu'elle « obscurcit la conscience sociale-démocrate des ouvriers », et il fit mine également de condamner la terreur politique. Ce qui n'empêcha pas un certain Guirsh Lekkert, un cordonnier membre du Bund, de tirer sur le gouverneur de Vilnius - et il fut pendu pour cela. Le jeune Mendel Deutsch, encore mineur, tira lui aussi des coups de feu dont la signification marqua « l'apogée du mouvement des masses juives ». Et déjà le Bund se demandait s'il ne fallait pas en revenir à la terreur. En 1902, la Conférence de Berditchev entérina une résolution sur la « vengeance organisée ». Mais un débat s'ouvrit au sein du Bund et, l'année suivante, son congrès annula de façon formelle cette décision de la Conférence'"'. Au dire de Lénine, le Bund, en 1903, traversa « des tentations terroristes qui lui passèrent ».

La terreur, qui s'était manifestée déjà plus d'une fois en Russie, bénéficiait d'une complaisance générale, complaisance qui était dans l'air du temps et qui, avec la coutume de plus en plus répandue dans la jeunesse de détenir, « pour le cas où », une arme à feu (or, il était facile de s'en procurer par la contrebande) ne pouvait pas ne pas susciter, dans l'esprit des jeunes de la Zone de résidence, l'idée de former ses propres détachements de combat. Mais le Bund avait des concurrents agissants et dangereux. Est-ce une coïncidence historique, ou est-ce justement parce que l'heure était venue, pour la conscience nationale juive, de renaître, toujours est-il qu'en 1897, année de la création du Bund, et même un mois avant, avait eu lieu le Ier Congrès universel du sionisme. Et c'est ainsi qu'au début des années 1900 de jeunes Juifs frayèrent une voie nouvelle, « une voie de service public... au carrefour entre Iskra et "Bné Moshé" ("les fils de Moïse") les uns tournant vers la droite, les autres se dirigeant vers la gauche""». «Dans les programmes de tous nos groupements apparus entre 1904 et 1906, le thème national tenait la place qui lui était due. » Nous avons vu que le Bund, socialiste, n'y avait pas coupé, et il ne lui restait maintenant qu'à condamner d'autant plus fermement le sionisme pour exciter le sentiment national au détriment de la conscience de classe.

Il est vrai que « les effectifs des cercles sionistes parmi la jeunesse le cédaient au nombre des jeunes adhérant aux partis socialistes révolutionnaires». (Bien qu'il existât des contre-exemples : ainsi l'éditeur de La Pravda juive socialiste de Genève, G. Gourévitch, s'était reconverti pour se consacrer entièrement au problème de l'installation des Juifs en Palestine.) Le fossé creusé entre le sionisme et le Bund se trouvait peu à peu comblé par tel parti nouveau, puis tel autre, puis un troisième - Poalei-Tsion, Tséirei-Tsion, les « sionistes-socialistes », les serpovtsy (seimovtsy) -, chacun conjuguant à sa façon sionisme et socialisme. On comprend qu'entre des partis si rapprochés les uns des autres se soit développée une lutte acharnée, et cela ne facilita pas la tâche du Bund. Non plus que l'émigration des Juifs de Russie en Israël, laquelle prit de l'ampleur en ces années-là : pourquoi donc émigrer ? quel sens cela a-t-il quand le prolétariat juif doit se battre pour le socialisme côte à côte avec la classe ouvrière de tous les pays..., ce qui résoudra automatiquement la question juive partout et en tous lieux ?

On a souvent reproché aux Juifs, au cours de l'Histoire, le fait que beaucoup d'entre eux furent des usuriers, des banquiers, des négociants. Oui, les Juifs ont formé un détachement de tête, créateur du monde du capital - et principalement dans ses formes financières. Cela, le grand économiste politique Werner Sombart l'a décrit d'une plume vigoureuse et convaincante. Au cours des premières années de la révolution, cette circonstance fut au contraire imputée à mérite aux Juifs, s'agissant d'une formation inévitable sur le chemin du socialisme. Et dans l'un de ses réquisitoires, en 1919, Krylenko trouva lieu de souligner que « le peuple juif, depuis le Moyen Age, a sorti de ses rangs les tenants d'une influence nouvelle, celle du capital... ils ont précipité... la dissolution de formes économiques d'un autre âge ». Oui, assurément, le système capitaliste dans le champ économique et commercial, le système démocratique dans le champ politique sont pour beaucoup redevables à l'apport constructif des Juifs, et ces systèmes, en retour, sont les plus favorables à l'épanouissement de la vie et de la culture juives.

Mais - et c'est une insondable énigme historique -, ces systèmes n'ont pas été les seuls que les Juifs aient favorisés.

Ainsi que V.S.Mandel nous le rappelle, si l'on s'en réfère à la Bible, on découvre que « l'idée même de monarchie a été inventée par nul autre peuple que par les Hébreux, et ils l'ont transmise au monde chrétien. Le monarque n'est pas élu par le peuple, il est l'élu de Dieu... De là vient le rite, dont ont hérité les peuples chrétiens, du couronnement et de l'onction des rois ». (On pourrait rectifier en rappelant que les pharaons, longtemps auparavant, étaient également oints, et eux aussi comme porteurs de la volonté divine.) De son côté, l'ancien révolutionnaire russe A. Valt-Lessine se souvient : « Les Juifs n'accordaient pas au mouvement révolutionnaire une grande importance. Ils mettaient tous leurs espoirs dans les suppliques adressées à Pétersbourg, ou même dans les bakchichs versés aux fonctionnaires des ministères - mais nullement dans la révolution. » Ce genre de démarche auprès des sphères influentes reçut d'ailleurs, de la part de l'impatiente jeunesse juive, le sobriquet, connu depuis le Moyen Âge et devenu infamant aujourd'hui, de chtadlan. Quelqu'un comme G.B.Sliosberg, qui travailla de longues années au Sénat et au ministère de l'Intérieur, et qui, patiemment, dut résoudre des problèmes juifs d'ordre privé, jugeait que cette voie était la plus sûre, la plus riche d'avenir pour les Juifs, et il était ulcéré de constater l'impatience de ces jeunes.

Oui, assurément, il était parfaitement déraisonnable, de la part des Juifs, de se joindre au mouvement révolutionnaire, lui qui a ruiné le cours de la vie normale en Russie, et, par voie de conséquence, celle des Juifs de Russie.

Pourtant : et dans la destruction de la monarchie, et dans la destruction de l'ordre bourgeois - comme, quelque temps auparavant, dans le renforcement de celui-ci -, les Juifs se sont trouvés à l'avant-garde. Telle est la mobilité innée du caractère juif, sa sensibilité extrême aux courants sociaux et à l'avancée du futur.

Ce ne sera pas la première fois que, dans l'histoire de l'humanité, les élans les plus naturels des hommes déboucheront soudain sur les monstruosités les plus contraires à leur nature.

Chapitre 7 - Naissance du Sionisme

Comment la conscience juive a-t-elle évolué en Russie au cours de la seconde moilié du 19e siècle ? Vers 1910, Vladimir Jabotinski décrit cette évolution à sa manière quelque peu passionnelle : au début, la masse des Juifs a opposé aux Lumières « le préjugé fanatique d'une spécificité surévaluée ». Mais le temps fit son œuvre, et « autant les Juifs, auparavant, fuyaient la culture humaniste, autant maintenant ils y aspirent... et cette soif de connaissance est si répandue qu'elle fait peut-être de nous, Juifs de Russie, la première nation du monde ». Cependant, « en courant au but, nous l'avons dépassé. Notre but était de former un Juif qui, en restant juif, pourrait vivre une vie qui serait celle de l'homme universel », et « voici que maintenant nous avons totalement oublié que nous devions rester juifs », « nous avons cessé d'attacher du prix à notre essence juive, et elle a commencé à nous peser ». Il faut « extirper cette mentalité du mépris de soi et faire renaître la mentalité du respect de soi... Nous nous plaignons de ce qu'on nous méprise, mais nous ne sommes pas loin de nous mépriser nous-mêmes ».

Cette description rend compte de la tendance générale à l'assimilation, mais pas de tous les aspects du tableau. Comme nous l'avons déjà vu (chapitre 4), le publiciste et homme de lettres Peretz Smolenskin s'était prononcé vigoureusement, dès la fin des années 60 du 19e siècle, contre la tendance à l'assimilation des intellectuels juifs telle qu'il l'avait observée à Odessa ou telle qu'elle s'étalait en Allemagne. Et il avait aussitôt déclaré la guerre à la fois aux « bigots et aux faux dévots qui veulent chasser toute connaissance de la maison d'Israël ». Non ! il ne faut pas avoir honte de ses origines, il faut chérir sa langue et sa dignité nationales ; or, la culture nationale ne peut être conservée que grâce à la langue, à l'hébreu ancien. Cela est d'autant plus important que « le judaïsme privé de territoire » est un phénomène particulier, « une nation spirituelle ». Les Juifs sont bien une nation, et non une congrégation religieuse. Smolenskin avança la doctrine du « nationalisme juif progressiste ».

Tout au long des années 70, la voix de Smolenskin resta pratiquement sans écho. A la fin de cette période, cependant, la libération des Slaves des Balkans vint contribuer au réveil national des Juifs de Russie eux-mêmes. Mais les pogroms de 1881-1882 firent s'effondrer les idéaux de la Haskala ; « la conviction que la civilisation allait mettre fin aux persécutions d'un autre âge contre les Juifs et que ceux-ci, grâce aux Lumières, allaient pouvoir se rapprocher des peuples européens, cette conviction se trouva considérablement ébranlée. » (L'expérience des pogroms dans le sud de l'Ukraine se voit extrapolée de la sorte à tous les Juifs d'Europe ?). Chez les Juifs de Russie « apparut le type de l'"intellectuel repentant", de ceux qui aspirent à revenir au judaïsme traditionnel ».

C'est alors que Lev Pinsker, médecin et publiciste de renom, âgé déjà de soixante ans, lança aux Juifs de Russie et d'Allemagne un vigoureux appel à l'Auto-émancipation. Pinsker écrivit que la foi dans l'émancipation s'était effondrée, qu'il fallait désormais étouffer en soi toute once d'espoir dans la fraternité entre les peuples. Aujourd'hui, « les Juifs ne constituent pas une nation vivante ; ils sont partout des étrangers ; ils endurent oppression et mépris de la part des peuples qui les entourent ». Le peuple juif est « le spectre d'un mort errant au milieu des vivants ». « Il faut être aveugle pour ne pas voir que les Juifs sont le "peuple élu" de la haine universelle. » Les Juifs ne peuvent « s'assimiler à aucune nation et, par voie de conséquence, ils ne peuvent être tolérés par aucune nation ». « En voulant se fondre avec les autres peuples, ils ont, à la légère, largement sacrifié leur propre nationalité », mais « nulle part ils n'ont obtenu que les autres les reconnaissent comme des habitants de souche égaux à eux ». Les destinées du peuple juif ne sauraient dépendre de la bienveillance des autres peuples. La conclusion pratique gît donc dans la création d'« un peuple sur son propre territoire ». Ce qu'il faut, par conséquent, c'est trouver un territoire approprié, « peu importe où, dans quelle partie du monde », et que les Juifs viennent le peupler.

Au reste, la création en 1860 de l'Alliance [israélite universelle] n'était rien d'autre que le premier signe du refus par les Juifs d'une option unique - l'assimilation.

Or, il existait déjà, chez les Juifs de Russie, un mouvement de palestinophilie : l'aspiration à retourner en Palestine. (Conforme, au fond, au salut religieux traditionnel : « L'année prochaine à Jérusalem ».) Ce mouvement prit de l'ampleur après 1881-1882. « Tendre ses efforts pour coloniser la Palestine... afin qu'en l'espace d'un siècle, les Juifs puissent quitter définitivement la terre inhospitalière d'Europe »... Les mots d'ordre que les tenants des Lumières diffusaient auparavant, incitant à combattre « le traditionalisme, le hassidisme et les préjugés religieux, firent place à un appel à la réconciliation et à l'union de toutes les couches de la société juive pour la réalisation des idéaux » de la Palestine, « pour le retour au judaïsme de nos pères ». « Dans de nombreuses villes de Russie, des cercles se constituèrent, appelés cercles des "Amants de Sion" - Hovevei Tsion. Et c'est ainsi qu'une idée vint s'accoller à une autre pour la rectifier. Partir s'installer ailleurs, oui, mais pas n'importe où : en Palestine.

Mais que s'était-il passé en Palestine même ? « La première croisade s'était soldée par la quasi-disparition des quelques rares Hébreux restés en Palestine. » Néanmoins, « une minuscule communauté religieuse juive avait réussi à survivre et à la chute de l'État croisé, et à la conquête du pays par les Mamelouks, et à l'invasion par les hordes mongoles ». Au cours des siècles suivants, la population juive se trouva un peu renflouée par un modeste flux migratoire de « croyants venus de différents pays ». A la fin du 18e siècle, un certain nombre de hassidim émigrèrent de Russie. « Au milieu du 19e siècle, l'on comptait en Palestine douze mille Juifs », alors qu'à la fin du 19e siècle il y en avait vingt-cinq mille. «Ces bourgades juives en terre d'Israël constituaient ce qu'on appelait le Yishouv. » Tous leurs habitants (hommes) ne faisaient qu'étudier le judaïsme, et rien d'autre. Ils vivaient de la halouka - subsides envoyés par les communautés juives d'Europe. Ces fonds étaient distribués par les rabbins, d'où l'autorité absolue de ceux-ci. Les chefs du Yishouv « rejetaient toute tentative de créer dans le pays ne serait-ce qu'un embryon de travail productif d'origine juive ». L'on étudiait exclusivement le Talmud, rien d'autre, et à un niveau assez élémentaire. « Le grand historien juif G.Gretz, qui a visité la Palestine en 1872 », trouva que « n'étudie pour de bon qu'une minorité, les autres préférant flâner dans les rues, rester oisifs, s'adonner aux ragots et à la médisance ». Il estima que « ce système favorise l'obscurantisme, la pauvreté et la dégénérescence de la population juive de Palestine » - et, pour cela, lui-même « dut subir le herem ».

En 1882, à Kharkov, des étudiants palestinophiles fondèrent le cercle des Biluim. Ils se proposaient de « créer en Palestine une colonie agricole modèle », de donner « le ton à la colonisation générale de la Palestine par les Juifs » ; ils entreprirent de fonder des cercles dans plusieurs villes de Russie. (Plus tard, ils créèrent tant bien que mal une première colonie en Palestine, mais se heurtèrent à l'hostilité et à l'opposition du yishouv traditionnel : les rabbins exigeaient que, conformément à l'antique coutume, l'on suspendît une année sur sept la culture de la terre.)

Pinsker soutint les partisans du retour en Palestine : il convoqua en 1887 à Katovice le premier congrès des palestinophilcs, puis à Druskeniki, le second en 1887. Des propagandistes se mirent à parcourir la Zone de résidence, prenant la parole dans les synagogues et les réunions publiques. (Deutsch témoigne qu'après 1882 P.Axelrod lui-même versait dans la palestinophilie...)

Bien évidemment, Smolenskin est du nombre des apôtres passionnés du retour en Palestine : tout bouillonnant, il se lie avec des acteurs politiques anglo-juifs, mais il se heurte à l'opposition de l'Alliance, laquelle voulait non point favoriser la colonisation de la Palestine, mais orienter la vague migratoire vers l'Amérique. Il qualifie alors la tactique de l'Alliance de « trahison de la cause du peuple ». Sa mort prématurée coupa court à ses efforts".

On constate cependant que ce mouvement vers la Palestine n'a rencontré auprès des Juifs de Russie qu'un écho assez faible ; il a même été contrecarré. « L'idée d'une renaissance politique du peuple juif n'entraîna derrière elle, à l'époque, qu'une faible poignée d'intellectuels, et elle se heurta assez tôt à des adversaires acharnés. » Les milieux conservateurs, le rabbinat et les tsadikim voyaient dans ce courant vers la Palestine un attentat à la volonté divine, « un attentat à la foi dans le Messie qui seul doit ramener les Juifs en Palestine. Quant aux progressistes assimilationnistes, ils voyaient dans ce courant un désir réactionnaire d'isoler les Juifs du reste de l'humanité éclairée" ».

Les Juifs d'Europe, eux non plus, ne soutinrent pas le mouvement.

Or, sur place, le succès du retour se révéla par « trop mitigé » : « beaucoup de colons découvrirent leur incompétence dans le travail de la terre » ; « l'idéal de renaissance de l'antique patrie s'effritait en menues actions de pure bienfaisance » ; « les colonies ne survivaient que grâce aux subsides envoyés [de Paris] par le baron de Rothschild ». Et, au début des années 90, « la colonisation traversa... une crise grave, due à un système anarchique d'achat des terres » ainsi qu'à une décision de la Turquie (propriétaire de la Palestine) d'interdire aux Juifs de Russie de débarquer dans les ports palestiniens.

C'est à cette époque que se fit connaître, sous le pseudonyme éloquent de Ahad Haam («L'un de son peuple»), le publiciste, penseur et organisateur Asher Guinzberg. Il critiqua vivement la palestinophilie pratique telle qu'elle s'était constituée ; ce qu'il prônait, c'était, « avant de tendre ses efforts vers "une renaissance sur un territoire", de se soucier d'une "renaissance des cœurs", d'une amélioration intellectuelle et morale du peuple » : « installer au centre de la vie juive une aspiration vivante et d'ordre spirituel, un désir de cohésion de la nation, de réveil et de libre développement dans un esprit national, mais sur des bases propres à tous les hommes ». Cette façon de voir recevra plus tard le nom de « sionisme spirituel » (mais non « religieux », et cela a son importance).

Cette même année 1889, dans le but d'unir entre eux ceux à qui était chère l'idée d'une renaissance du sentiment national, Ahad Haam fonda une ligue - ou, comme on l'appelle, un ordre : Bneï-Moshé (« les fils de Moïse »), dont le statut « ressemblait fort à ceux des loges maçonniques : l'impétrant faisait la promesse solennelle d'exécuter rigoureusement toutes les exigences de l'ordre ; les nouveaux membres étaient initiés par un maître, le "grand frère" ; le néophyte s'engageait à servir sans réserve l'idéal de renaissance nationale, même s'il n'y avait que peu d'espoir que cet idéal se réalisât de sitôt"' ». Il était stipulé dans le manifeste de l'ordre que « la conscience nationale prend le pas sur la conscience religieuse ; les intérêts personnels sont soumis aux intérêts nationaux » ; et il était recommandé d'entretenir un sentiment d'amour sans réserve pour le judaïsme, placé au-dessus de tous les autres objectifs du mouvement. Ainsi fut préparé « le terrain pour la réception du sionisme politique» de Herzl... dont Ahad Haam ne voulait absolument pas.

Ahad Haam fit plusieurs voyages en Palestine : en 1891, 1893 et 1900. De la colonisation il dénonça le caractère anarchique et trop peu enraciné dans la tradition. Il « soumit à rude critique la conduite dictatoriale des émissaires du baron de Rothschild ».

C'est ainsi que le sionisme naquit en Europe avec une décennie de retard sur la Russie. Le premier chef de file du sionisme, Theodor Herzl, avait été, jusqu'à l'âge de trente-six ans (il n'en vécut que quarante-quatre), écrivain, dramaturge, journaliste. Il ne s'était jamais intéressé ni à l'histoire juive, ni a fortiori à la langue hébraïque, et, chose caractéristique, en bon libéral autrichien qu'il était, il considérait comme réactionnaires les aspirations des différentes « minorités ethniques » de l'Empire austro-hongrois à l'autodétermination et à l'existence nationale, et il trouvait normal de les étouffer. Comme l'écrit Stefan Zweig, Herzl caressait le rêve de voir les Juifs de Vienne entrer dans la cathédrale pour se faire baptiser, et de voir ainsi « résolue une fois pour toutes la question juive - par la fusion du judaïsme et du christianisme ». Mais voilà que des sentiments antijuifs se développaient en Autriche-Hongrie parallèlement à la montée du pangermanisme, tandis qu'à Paris, où résidait alors Herzl, éclatait l'affaire Dreyfus. Herzl eut l'occasion d'assister à la « dégradation publique du capitaine Dreyfus » ; convaincu de son innocence, il en fut bouleversé et changea de cap. « Si la séparation est inévitable, se dit-il, eh bien, qu'elle soit radicale !... Si nous souffrons d'être sans patrie, édifions-nous à nous-mêmes une patrie ! » Herzl eut alors comme une révélation : il fallait créer un État juif ! « Comme par un éclair, Herzl fut illuminé par cette idée nouvelle : l'antisémitisme n'est pas un phénomène fortuit relevant de conditions particulières, c'est un mal permanent, c'est l'éternel compagnon de l'éternel Errant », et « "l'unique solution possible de la question juive", c'est un État juif souverain" ». (Pour concevoir un tel projet après bientôt deux mille ans de diaspora, quelle puissance d'imagination il fallait, quelle exceptionnelle audace !) Cependant, d'après S. Zweig, la brochure de Herzl intitulée Un État juif reçut de la part de la bourgeoisie viennoise un accueil « perplexe et irrité... Quelle mouche a donc piqué cet écrivain si intelligent, si cultivé et spirituel ? Quelles sottises se met-il à écrire ? Pourquoi irions-nous en Palestine ? Notre langue, c'est l'allemand et non pas l'hébreu, notre patrie - la belle Autriche » ; Herzl « ne fournit-il pas à nos pires ennemis des arguments contre nous : il veut nous isoler ? » Ainsi donc, « Vienne... l'abandonna et se moqua de lui. Mais la réponse lui parvint d'ailleurs ; elle éclata comme un coup de tonnerre, si subite, chargée d'un tel poids de passion et d'une telle extase qu'il fut presque effrayé d'avoir éveillé de par le monde, avec ses quelque douzaines de pages, un mouvement aussi puissant et par lequel il se trouvait débordé. Elle ne lui vint pas, il est vrai, des Juifs d'Occident... mais des formidables masses de l'Est. Herzl, avec sa brochure, avait fait flamber ce noyau du judaïsme qui couvait sous la cendre de l'étranger. »

Désormais, Herzl se donne corps et âme à sa nouvelle idée. Il « rompt avec ses proches, il ne fréquente que le peuple juif... Lui qui, tout récemment encore, méprisait la politique fonde maintenant un mouvement politique ; il y introduit un esprit et une discipline de parti, forme les cadres d'une puissante armée future et transforme les congrès [des sionistes] en véritable parlement du peuple juif ». Au Ier Congrès de Bâle, en 1897, il produit une très forte impression « sur les Juifs qui se retrouvaient pour la première fois dans un rôle de parlementaires », et, « lors de son tout premier discours, il fut à l'unanimité et dans l'enthousiasme proclamé... leader et chef du mouvement sioniste ». Il fait preuve « d'un art consommé pour trouver les formules de conciliation », et, à l'inverse, « celui qui critique son objectif... ou ne fait que blâmer certaines mesures prises par lui..., celui-là est l'ennemi non seulement du sionisme, mais du peuple juif tout entier ».

Le sémillant écrivain Max Nordau (Suedfeld) le soutint en exprimant l'idée que l'émancipation est fallacieuse, puisqu'elle a introduit la zizanie au sein du monde juif : le Juif émancipé croit qu'il s'est vraiment trouvé une patrie, alors que « tout ce qui est vivant et vital dans le judaïsme, qui représente l'idéal juif, le courage et la capacité d'avancer, tout cela n'est autre que le sionisme ».

A ce Ier Congrès, les délégués du sionisme russe « constituaient le tiers des participants... soit 66 sur 197 ». Or, aux yeux de certains, leur présence pouvait passer pour un geste d'opposition au gouvernement russe. Au sionisme avaient adhéré tous les Hovevei Tsion ("Amants de Sion") russes, « contribuant ainsi à la mise sur pied du sionisme mondial ». Ainsi « le sionisme puisait sa force dans les communautés de Juifs opprimés de l'Est, n'ayant trouvé qu'un soutien limité auprès des Juifs d'Europe de l'Ouest ». Mais il en découlait aussi que les sionistes russes représentaient, pour Herzl, une opposition des plus sérieuses. Ahad Haam mena une lutte acharnée contre le sionisme politique de Herzl (aux côtés duquel s'étaient pourtant rangée la majorité des palestinophiles), critiquant vivement le pragmatisme de Herzl et de Nordau, et dénonçant ce qu'il appelait « leur indifférence aux valeurs spirituelles de la culture et de la tradition judaïques ». Il trouvait chimérique l'espoir que nourrissait le sionisme politique de fonder un État juif autonome dans un avenir proche ; il considérait tout ce mouvement comme extrêmement nuisible à la cause de la renaissance spirituelle de la nation... « Ils ne se préoccupent point du salut du judaïsme en perdition, car ils ne se préoccupent en rien de l'héritage spirituel et culturel ; ils aspirent non point à la renaissance de l'antique nation, mais à la création d'un nouveau peuple à partir des particules dispersées de l'antique matière ». (S'il emploie et même souligne le mot «judaïsme », il est presque évident que ce n'est pas au sens de la religion judaïque, mais au sens du système spirituel hérité des aïeux. L'Encyclopédie juive nous dit à propos d'Ahad Haam que, dans les années 70, « il était de plus en plus imprégné de rationalisme et s'était écarté de la religion ».) Si l'unique vocation pour la Palestine est de « devenir le centre spirituel qui pourrait faire s'unir, par des liens nationaux et spirituels, les nations dispersées », un centre qui « déverserait sa "lumière" sur les Juifs du monde entier », créerait « un nouveau lien spirituel entre les membres dispersés du peuple », elle serait moins un « État des Juifs » qu'« une communauté spirituelle d'élite ».

Les discussions agitèrent fort les sionistes. Ahad Haam critiquait vigoureusement Herzl que Nordau soutenait en accusant Ahad Haam de « sioniste caché ». Des congrès sionistes mondiaux se déroulèrent chaque année ; en 1902 eut lieu à Minsk celui des sionistes russes : les discussions y reprirent. C'est là qu'Ahad Haam lut son célèbre exposé : Une renaissance spirituelle.

Le sionisme ne rencontra pas plus d'aménité à l'extérieur. Herzl escomptait ceci : dès que le programme des sionistes prendrait une forme concrète et dès que débuterait le départ réel vers la Palestine, l'antisémitisme partout prendrait fin. Mais, bien avant que ce résultat ne soit atteint, on entendit s'élever, « plus fort que les autres, la voix de ceux qui... craignaient que la prise de position publique dans le sens nationaliste d'un Juif assimilé ne donnât aux antisémites l'occasion de dire que tout Juif assimilé cache sous son masque un Juif authentique... incapable de se fondre dans la population locale ». Et, dès lors que serait créé un État indépendant, les Juifs allaient partout être soupçonnés et accusés de déloyauté civique, d'isolationnisme idéologique - ce dont les avaient toujours soupçonnés et accusés leurs ennemis.

En réponse, au IIe Congrès sioniste (1898), Nordau déclara : « Nous rejetons avec dédain l'appellation de "parti" ; les sionistes ne sont pas un parti, ils sont le peuple juif même... Ceux qui, à l'inverse, sont à l'aise dans la servitude et le mépris, ceux-là se tiennent soigneusement à l'écart, à moins qu'ils ne nous combattent férocement. »

Comme le fait remarquer un historien anglais : oui, « le sionisme a rendu un grand service aux Juifs en leur redonnant le sentiment de leur dignité », et pourtant « il laisse irrésolue la question de leur attitude à l'égard des pays dans lesquels ils vivent ».

En Autriche, un compatriote de Herzl, Otto Weiningcr, polémiqua avec lui : « Le sionisme et le judaïsme sont incompatibles du fait que le sionisme entend obliger les Juifs à prendre sur eux la responsabilité d'un État à eux, ce qui contredit l'essence même de tout Juif. » Et il prédisait l'échec du sionisme.

En Russie, en 1899, I. M. Biekerman se prononça vigoureusement contre le sionisme en tant qu'idée « fumeuse, inspirée par l'antisémitisme, réactionnaire d'inspiration et nocive par nature » ; il faut « rejeter les illusions des sionistes et, sans le moins du monde renoncer au particularisme spirituel des Juifs, lutter la main dans la main avec les forces culturelles et progressistes de la Russie au nom de la régénération de la patrie commune ».

Au début du siècle, le poète N.Minski avait émis cette critique : le sionisme marque la perte de la notion d'homme universel, il rabaisse les dimensions cosmopolites, la vocation universelle du judaïsme au niveau d'un nationalisme ordinaire. « Les sionistes, en parlant inlassablement de nationalisme, se détournent en réalité du visage authentiquement national du judaïsme et ne cherchent en fait qu'à être comme tout le monde, pas moins bien que les autres. »

Il est intéressant de rapprocher ces phrases de la remarque faite aussi avant la révolution par le penseur orthodoxe S.Boulgakov : « La plus grosse difficulté pour le sionisme vient de ce qu'il n'est pas capable de retrouver la foi perdue des pères, et il est contraint de s'appuyer sur un principe soit national, soit culturel et ethnique, principe sur lequel aucune véritable grande nation ne saurait exclusivement se fonder. »

Mais les premiers sionistes russes - or, « c'est de Russie que sont sortis la plupart des fondateurs de l'État d'Israël et les pionniers édificateurs de cet Etat », et c'est en russe que « furent écrites les meilleures pages du journalisme sioniste » - étaient emplis d'un irrépressible enthousiasme à l'idée de rendre à leur peuple la patrie perdue, l'antique terre de la Bible et de leurs aïeux, d'y créer un Etat d'une qualité hors pair et d'y faire grandir des hommes d'une qualité hors du commun.

Et cet élan, cet appel adressé à tous de se tourner vers le travail physique, le travail de la terre ! - cet appel ne fait-il pas écho aux exhortations d'un Tolstoï, à la doctrine du dépouillement ?

Tous les ruisseaux mènent à la mer.

Mais, en définitive, comment un sioniste peut-il en effet se comporter vis-à-vis du pays dans lequel il réside pour l'heure ?

Pour les sionistes russes qui consacraient toutes leurs forces au rêve palestinien, il fallait s'exclure des affaires qui agitaient la Russie en tant que telle. Leurs statuts stipulaient : « Ne pas faire de politique, ni intérieure ni extérieure. » Ils ne pouvaient plus que mollement, sans conviction, prendre part à la lutte pour l'égalité des droits en Russie. Quant à participer au mouvement de libération nationale ? - mais ce serait tirer les marrons du feu pour les autres !

Pareille tactique attira les reproches enflammés de Jabotinski : « Même les voyageurs de passage ont intérêt à ce que l'auberge soit propre et bien tenue.»

Et puis dans quelle langue les sionistes devaient-ils déployer leur propagande ? Ils ne connaissaient pas l'hébreu, et, de toute façon, qui les eût compris ? Donc : soit en russe, soit en yiddish. Et cela les rapprochait une fois de plus des radicaux russes et des révolutionnaires juifs.

Évidemment, la jeunesse révolutionnaire juive rompit des lances avec les sionistes : non et non ! la solution de la question juive ne réside pas dans le départ hors de Russie, elle est dans le combat politique pour l'égalité des droits, ici ! Plutôt que de s'en aller s'établir loin par-delà les mers, il faut user de la possibilité de s'affirmer ici même, dans ce pays. Et leurs arguments ne pouvaient manquer d'en ébranler plus d'un par leur clarté.

Dans les milieux bolcheviks, on fustigea les sionistes, qualifiés de « réactionnaires » ; on les traita de « parti du pessimisme le plus noir, le plus désespéré ».

Des courants intermédiaires devaient inévitablement émerger. Ainsi le parti sioniste de gauche Poalei-Tsion (« Ouvriers de Sion »). C'est en Russie qu'il fut fondé en 1899; il alliait «au sionisme politique l'idéologie socialiste ». C'était une tentative pour trouver une ligne médiane entre ceux que préoccupaient exclusivement les problèmes de classe et ceux qui n'avaient souci que des problèmes nationaux. « De profonds désaccords existaient au sein de Poalei-Tsion sur la question de la participation à l'action révolutionnaire en Russie. » (Et les révolutionnaires eux-mêmes étaient divisés, les uns penchant du côté des sociaux-démocrates, les autres vers les sociaux-révolutionnaires.)

« D'autres groupes Tseirei-Tsion, (les Jeunes de Sion) idéologiquement proches du sionisme socialiste non marxiste, commencèrent à se former à partir de 1905. » En 1904, une scission au sein de Poalei-Tsion donna naissance à un nouveau parti, celui des « sionistes socialistes », en rupture avec l'idéal de la Palestine : l'extension du yiddish comme langue parlée à toutes les masses juives, voilà qui est bien suffisant, et foin de l'idée d'autonomie nationale ! Le sionisme commence à prendre une teinte bourgeoise et réactionnaire. Ce qu'il faut, c'est créer à partir de lui un mouvement socialiste, réveiller dans les masses juives les instincts politiques révolutionnaires. Le parti « prisait fort le "contenu social et économique" du sionisme, mais niait la nécessité de "faire renaître la terre de Judée, la culture, les traditions hébraïques" ». Certes, l'émigration juive est par trop chaotique, il faut l'orienter vers un territoire précis, mais « il n'existe pas de lien essentiel entre le sionisme et la Palestine ». L'État hébreu doit reposer sur des bases socialistes et non capitalistes, voilà ce qui prime. Or, pareille émigration est un processus historique de longue durée ; le gros des masses juives restera encore longtemps sur ses lieux de résidence actuels. « Le parti a approuvé la participation des Juifs au combat politique en Russie » - c'est-à-dire au combat pour leurs droits dans ce pays. Quant au judaïsme, à la foi, ils les dédaignaient.

Tout ce méli-mélo se devait d'engendrer un groupe «juif socialiste » dénommé « Renaissance », lequel « estimait que le facteur national est progressiste par nature », et, en 1906, les membres de ce groupe qui avaient rompu avec les sionistes socialistes constituèrent le Parti ouvrier socialiste juif, le SERP. (On les appela les serpovîsy ou seïmovtsy, car ils réclamaient l'élection d'une Diète - Seïm - nationale juive destinée à être l'« organe suprême de l'autogestion nationale juive ».) Pour eux, russe et hébreu étaient, en qualité de langues d'usage, à égalité. Et en prônant l'« autonomisme » à l'intérieur de l'État russe, le SERP, socialiste, se distinguait du Bund, lui aussi socialiste.

En dépit des désaccords qui divisaient les sionistes entre eux, se produisit en Russie un glissement général du sionisme vers le socialisme, ce qui attira l'attention du gouvernement russe. Jusqu'alors, celui-ci n'avait pas fait obstacle à la propagande sioniste, mais, en 1903, le ministre de l'Intérieur, Plehve, adressa aux gouverneurs des provinces et aux maires des grandes villes une circulaire énonçant que les sionistes avaient relégué au second plan l'idée de départ en Palestine et s'étaient concentrés sur l'organisation de la vie juive sur leurs lieux de résidence, qu'une telle orientation ne pouvait être tolérée et qu'en conséquence toute propagande publique en faveur du sionisme serait désormais interdite, ainsi que les réunions, conférences, etc.

Mis au courant, Herzl (qui avait déjà sollicité en 1899, sans l'obtenir, une audience de Nicolas II) se rendit aussitôt à Pétersbourg pour demander à être reçu par Plehve. (C'était pourtant juste après le pogrom de Kichinev, survenu au printemps, dont on avait fortement accusé Plehve - et c'était donc attirer sur soi les blâmes et invectives des sionistes russes...)

Plehve fit comprendre à Herzl (d'après les notes de ce dernier) ce qui suit : la question juive, pour la Russie, est grave, sinon vitale, et « nous nous efforçons de la résoudre correctement... L'État russe doit souhaiter que sa population soit homogène », et il exige de tous une attitude patriotique... « Nous souhaitons assimiler [les Juifs], mais l'assimilation... se fait lentement... Je ne suis pas l'adversaire des Juifs. Je les connais bien, j'ai passé ma jeunesse à Varsovie et, enfant, j'ai toujours joué avec des enfants juifs. Je voudrais beaucoup faire quelque chose pour eux. Je ne veux pas nier... que la situation des Juifs de Russie n'est pas heureuse. Si j'étais juif, je serais probablement, moi aussi, un adversaire du gouvernement. » « La formation d'un État juif [pouvant accueillir] plusieurs millions d'immigrants serait pour nous extrêmement souhaitable. Cela ne signifie pourtant pas que nous voulons perdre tous nos citoyens juifs. Les gens instruits et fortunés, nous les garderions volontiers. Les indigents sans instruction, nous les laisserions volontiers partir. » Nous n'avions rien contre le sionisme tant qu'il prêchait l'émigration, mais, maintenant, « nous notons de grands changements » dans ses objectifs. Le gouvernement russe voit d'un œil bienveillant l'émigration des sionistes en Palestine, et si les sionistes reviennent à leur projet initial, il est prêt à les soutenir face à l'Empire ottoman. Mais il ne peut tolérer la propagande à laquelle se livre actuellement le sionisme, qui prône un séparatisme d'inspiration nationale à l'intérieur même de la Russie : cela entraînerait la formation d'un groupe de citoyens à qui le patriotisme, qui est le fondement même de l'État, serait étranger. (Si l'on en croit N.D.Lioubimov, qui était à l'époque directeur du cabinet du ministre, Plehve lui aurait confié que Herzl, au cours de l'entretien, avait reconnu que des banquiers occidentaux venaient en aide aux partis révolutionnaires de Russie. Sliosberg, lui, pense que cela est improbable.)

Plehve fit son rapport à l'Empereur, le rapport fut approuvé et Herzl reçut une lettre de confirmation dans le même sens.

Il estima que sa visite à Plehve avait été un succès. Ni l'un ni l'autre ne soupçonnaient qu'il ne leur restait que onze mois à vivre...

La Turquie n'avait pas la moindre intention de faire des concessions aux sionistes, et le gouvernement britannique, en cette même année 1905, proposa que fût colonisé non plus la Palestine, mais l'Ouganda.

En août 1903, au 6e Congrès des sionistes, à Bâle, Herzl se fit le porte-parole de cette variante « qui, bien sûr, n'est pas Sion », mais qui pourrait être acceptée à titre provisoire, en sorte que soit au plus vite créé un État juif.

Ce projet suscita des débats orageux. Il semble qu'il ait rencontré un certain soutien, au sein du Yishouv (implantation), des nouveaux immigrants, découragés par les dures conditions de vie en Palestine. Les sionistes russes, eux - qui prétendaient avoir plus que tous besoin de trouver vite un refuge -, s'opposèrent farouchement au projet. Avec à leur tête M.M.Oussychkine (fondateur du groupe des Biluim et, par la suite, bras droit d'Ahad Haam au sein de la ligue Bneï-Moshé, ils rappelaient que le sionisme était inséparable de Sion et que rien ne saurait la remplacer !

Le Congrès n'en constitua pas moins une commission chargée de se rendre en Ouganda pour étudier le terrain. Le 7e Congrès, en 1905, entendit son rapport, et la variante ougandaise fut rejetée. Accablé par tous ces obstacles, Herzl avait succombé à une crise cardiaque avant d'avoir connu la décision finale.

Mais ce nouveau dilemme avait provoqué une nouvelle rupture au sein du sionisme : firent scission ceux qu'on nomma les « territorialistes », avec à leur tête Israël Zangwill, auquel se joignirent les délégués anglais. Ils créèrent leur Conseil international ; celui-ci tint ses réunions, recevant des subsides de Jacob Schiffe et du baron de Rothschild. Ils avaient renoncé à exiger « la Palestine et rien d'autre ». Oui, il fallait réaliser une colonisation de masse par les Juifs, mais où que ce fût. Année après année, dans leur recherche, ils passèrent en revue une douzaine de pays. Ils faillirent arrêter leur choix sur l'Angola, mais « le Portugal est trop faible, il ne saura pas défendre les Juifs », et donc « les Juifs risquent d'y devenir les victimes des tribus voisines ».

Ils étaient même prêts à accepter un territoire à l'intérieur même de la Russie pourvu qu'ils pussent y créer une entité autonome, dotée d'une administration indépendante.

Cet argument : il faut un pays fort qui puisse défendre les immigrants sur les lieux de leur nouvelle résidence, venait conforter ceux qui insistaient sur la nécessité de créer rapidement un État indépendant apte à accueillir une émigration massive. C'est ce que suggérait - et suggérera plus tard - Max Nordau quand il disait ne pas redouter l'« impréparation économique du pays [c'est-à-dire de la Palestine] à l'accueil des nouveaux arrivants ». Mais c'est que, pour cela, il fallait avoir raison de la Turquie, et trouver aussi une solution au problème arabe. Les adeptes de ce programme comprenaient que, pour le mettre en œuvre, il fallait recourir à l'assistance de puissants alliés. Or cette assistance, aucun pays, pour l'instant, ne la proposait.

Pour arriver à la création de l'État d'Israël, il faudra traverser encore deux guerres mondiales.

Chapitre 8 - A la charnière des 19e et 20e siècles

Il appert qu'après six années de réflexions et d'hésitations le tsar Alexandre III choisit irrévocablement, à partir de 1887, de contenir les Juifs de Russie par des restrictions d'ordre civil et politique, et qu'il s'en tient à cette position jusqu'à sa mort.

Les raisons en furent probablement, d'un côté, la part évidente prise par les Juifs dans le mouvement révolutionnaire, de l'autre, le fait non moins évident que beaucoup de jeunes gens juifs se dérobaient au service militaire : « ne servaient dans l'armée que les trois quarts de ceux qui auraient dû être enrôlés ». On remarquait « le nombre sans cesse croissant des Juifs n'ayant pas répondu à l'appel », ainsi que le montant croissant des amendes impayées afférentes à ces absences : 3 millions de roubles seulement sur 30 millions rentraient annuellement dans les caisses de l'État. (En fait, le gouvernement ne disposait toujours pas de statistiques exactes sur la population juive, son taux de natalité, son taux de mortalité avant 21 ans. Rappelons qu'en 1876 [cf. chapitre 4], à cause de cet absentéisme, on avait restreint la « faveur accordée à certains au titre de leur situation familiale » - ce qui signifiait que les fils uniques de familles juives étaient désormais soumis comme les autres à la conscription générale. De ce fait, la proportion de conscrits juifs était devenue supérieure à celle des non-Juifs. Situation qui ne fut corrigée qu'au début des années 1900, sous Nicolas II.

En ce qui concernait l'instruction publique, le vœu du tsar, qu'il avait formulé dès 1885, était que le nombre de Juifs admis dans les établissements hors de la Zone de résidence fût dans le même rapport que le nombre des Juifs dans la population globale. Mais les autorités poursuivaient de front deux objectifs : non point seulement freiner le flux croissant des Juifs vers l'instruction, mais aussi lutter contre la révolution, faire de l'école, comme on disait alors, « non un vivier de révolutionnaires, mais un vivier pour la science ». Dans les chancelleries, on préparait une mesure plus radicale consistant à interdire l'accès à l'enseignement aux éléments susceptibles de servir la révolution - mesure contraire à l'esprit de Lomonossov et profondément vicieuse, préjudiciable à l'Etat lui-même : c'était refuser aux enfants des couches défavorisées de la population en général (les « fils de cuisinière ») l'admission dans les lycées. La formulation, faussement raisonnable, faussement décente, était la suivante : « Laisser toute latitude aux chefs d'établissement de n'accepter que les enfants se trouvant à la charge de personnes pouvant leur garantir une bonne surveillance à la maison et leur fournir tout le nécessaire à la poursuite de leurs études » - dans les établissements supérieurs, il était par ailleurs prévu d'augmenter les droits d'accès aux cours.

Cette mesure suscita dans les milieux libéraux une forte indignation, mais moins violente cependant et moins durable que celle que souleva en 1887 une nouvelle mesure : la réduction du nombre des Juifs admis dans les lycées et les universités. On avait prévu initialement de publier ces deux dispositions dans le cadre d'une même loi. Mais le Conseil des ministres s'y opposa, arguant que « la publication d'une décision d'ordre général assortie de restrictions pour les Juifs risquerait d'être mal interprétée ». En juin 1887 n'en fut donc promulguée qu'une partie, celle qui concernait les non-Juifs : « Mesures visant à réguler le contingent des élèves dans le secondaire et le supérieur » - mesures dirigées en fait contre le petit peuple... Quant à la réduction du quota des Juifs, elle fut confiée au ministre de l'Instruction, Délianov, qui la mit en œuvre en juillet 1887 par une circulaire adressée aux curateurs des rectorats. Il fixa pour les établissements secondaires et supérieurs le numerus clausus des Juifs à 10 % pour la Zone de résidence, 5 % en dehors d'elle, et 3 % dans les deux capitales.

« A l'instar du ministère de l'Instruction publique », d'autres organismes entreprirent d'introduire des « quotas d'admission dans leurs établissements, et certains furent carrément fermés aux Juifs ». (Ainsi l'École supérieure d'électricité, l'École des voies de communication de Saint-Pétersbourg, et surtout - le plus frappant -l'Académie de médecine militaire qui interdit temporairement, mais « pendant de longues années », son accès aux Juifs.)

Cette loi du numerus clausus, qui n'avait pas vu le jour tout au long des quatre-vingt-treize ans de présence massive des Juifs en Russie et qui allait se maintenir encore pendant vingt-neuf ans (pratiquement jusqu'en 1916), frappa la société juive de Russie d'autant plus douloureusement que dans les années 1870-1880 s'était justement manifesté un « élan remarquable des Juifs pour entrer dans les lycées et collèges », phénomène que Sliosberg en particulier explique « non point par une prise de conscience par la masse de la nécessité de l'instruction..., mais par le fait que, pour un Juif sans capital, trouver à déployer ses forces dans le domaine économique était chose fort difficile, et par le fait que la conscription était devenue obligatoire pour tous, mais qu'il existait des dispenses pour les étudiants ». De sorte que, si seule la jeunesse juive aisée faisait auparavant des études, il se créait maintenant un « prolétariat juif étudiant » ; si, chez les Russes, maintenant comme naguère, c'étaient les couches sociales favorisées qui recevaient une instruction supérieure, chez les Juifs, en sus des gens aisés, des jeunes issus des couches défavorisées se lançaient dans les études.

Nous voudrions ajouter ceci : en ces années-là s'était amorcé dans le monde entier et en tous les domaines de la culture un tournant vers une instruction non plus élitaire, mais généralisée - et les Juifs, particulièrement intuitifs et réceptifs, avaient été les premiers à le pressentir, au moins instinctivement.

Mais comment trouver le moyen de satisfaire, sans provoquer de frictions, sans heurts, cette aspiration si forte et sans cesse croissante des Juifs à l'instruction ? Vu que la population de souche, dans sa masse, restait passablement endormie et arriérée, comment faire pour ne pas porter préjudice au développement et des uns et des autres ?

Bien sûr, l'objectif du gouvernement russe était la lutte contre la révolution, car, au sein de la jeunesse estudiantine, nombre de Juifs s'étaient fait remarquer par leur activisme et leur rejet total du régime en place. Cependant, quand on sait l'influence énorme qu'exerça Pobédonostsev sous le règne d'Alexandre III, force est d'admettre que le but était aussi de défendre la nation russe contre le déséquilibre qui allait survenir dans le domaine de l'instruction. Voici ce dont témoigne le baron Monts von Hirsch, un gros banquier juif venu en visite en Russie et à qui Pobédonostsev exposa son point de vue : la politique du gouvernement est inspirée non par l'idée que les Juifs constituent une « menace », mais par le constat que, riches de leur culture multimillénaire, ils sont un élément plus puissant spirituellement et intellectuellement que le peuple russe, encore ignorant et mal dégrossi - c'est pourquoi des mesures devaient être prises pour équilibrer la « faible capacité de la population locale à résister». (Et Pobédonostsev demanda à Hirsch, connu pour sa philanthropie, de favoriser l'instruction du peuple russe pour permettre de réaliser l'égalité en droits des Juifs de Russie. D'après Sliosberg, le baron Hirsch alloua 1 million de roubles à des écoles privées.)

Comme tout phénomène historique, cette mesure peut être regardée sous divers angles, plus particulièrement sous les deux angles différents que voici.

Pour un jeune élève juif, l'équité la plus élémentaire semblait bafouée : il avait montré des capacités, de l'application, il devait être admis... Or, il ne l'était pas ! Évidemment, pour ces jeunes gens doués et dynamiques, se heurter à une telle barrière était plus que mortifiant ; la brutalité d'une telle mesure les indignait. Eux qui, jusqu'alors, avaient été confinés dans les métiers du commerce et de l'artisanat, on les empêchait maintenant d'accéder par des études ardemment désirées à une vie meilleure.

A l'inverse, la « population de souche » ne voyait pas dans ces quotas une entorse au principe d'égalité, au contraire, même. Les établissements en question étaient financés par le Trésor public, donc par la population tout entière - et si les Juifs y étaient plus nombreux, cela voulait dire que c'était aux frais de tous ; et puis on savait que, plus tard, les gens instruits jouiraient d'une position privilégiée dans la société. Et les autres groupes ethniques, leur fallait-il à eux aussi une représentation proportionnelle au sein de la « couche instruite » ? A la différence de tous les autres peuples de l'empire, les Juifs aspiraient maintenant presque exclusivement à l'instruction, et, dans certains endroits, cela pouvait signifier que le contingent juif dans les établissements scolaires dépassait les 50 %. Le numerus clausus avait été sans conteste institué pour protéger les intérêts des Russes et des minorités ethniques, certainement pas pour brimer les Juifs. (Dans les années 20 du 20e siècle, on a cherché aux États-Unis un moyen analogue pour limiter le contingent juif dans les universités ; on y a également établi des quotas d'immigration - mais nous y reviendrons. Au demeurant, la question des quotas, posée de nos jours en termes de « pas moins de », est devenue d'une brûlante actualité en Amérique.)

Dans les faits, l'application du numerus clausus a connu en Russie de nombreuses exceptions. Y ont échappé en premier lieu les lycées de filles : « Dans la plupart des lycées de jeunes filles, les quotas n'avaient pas cours, non plus que dans plusieurs établissements supérieurs publics spécialisés : les conservatoires de Saint-Pétersbourg et Moscou, l'École de peinture, de sculpture et d'architecture de Moscou, l'École de commerce de Kiev, etc. » A fortiori les quotas n'étaient appliqués dans aucun établissement privé ; or, ceux-ci étaient nombreux et de grande qualité. (Par exemple, au lycée Kirpitchnikova, lycée mixte et l'un des meilleurs de Moscou, le quart des élèves étaient juifs. Ils étaient nombreux au célèbre lycée Polivanovskaïa de Moscou. Quant au lycée de filles Andréiéva de Rostov, où ma mère fut élève, il y avait dans sa classe plus de la moitié de jeunes filles juives.) Les écoles de commerce (qui dépendaient du ministère des Finances), auxquelles les enfants juifs étaient fort désireux de s'inscrire, leur étaient initialement ouvertes sans restriction aucune, et celles qui intervinrent après 1895 furent relativement légères (par exemple : dans les écoles de commerce de la Zone de résidence, financées sur fonds privés, le nombre des Juifs admis dépendait du montant des sommes allouées par les négociants juifs pour l'entretien de ces écoles ; dans beaucoup d'entre elles, le pourcentage des élèves juifs était de 50 % ou plus).

Si la norme officielle était rigoureusement observée au moment de l'admission dans les classes secondaires, elle était souvent largement dépassée dans les grandes classes. Sliosberg l'explique notamment par le fait que les enfants juifs qui entraient au lycée poursuivaient jusqu'en terminale, alors que les non-Juifs abandonnaient bien souvent en cours d'études. C'est pourquoi, dans les grandes classes, on comptait souvent plus de 10 % d'élèves juifs". Il confirme qu'ils étaient nombreux, par exemple, au lycée de Poltava. A Viazma, nous dit un autre mémorialiste, dans sa classe, sur 80 garçons, 8 étaient juifs. Dans les lycées de garçons de Marioupol, à l'époque où il y avait déjà une douma locale, à peu près 14 à 15 % des élèves étaient juifs, et dans les lycées de filles, la proportion était même supérieure. À Odessa où les Juifs constituaient le tiers de la population, ils étaient, en 1894, 14 % au prestigieux grand lycée Richelieu, plus de 10 % au gymnase n° 2, 37 % au gymnase n° 3 ; dans les lycées de filles, la proportion était de 40 % ; dans les écoles de commerce, 72 %, et à l'université, 19 %.

Dans la mesure où les moyens financiers le permettaient, aucun obstacle ne venait arrêter cette soif d'instruction. « Dans nombre d'établissements secondaires des provinces de Russie centrale, il y avait à cette époque peu d'élèves juifs, et les parents en profitèrent pour y envoyer leurs enfants... Les parents les plus fortunés faisaient faire des études à leurs enfants à la maison : ceux-ci se préparaient aux examens de passage dans la classe supérieure et arrivaient ainsi jusqu'en terminale"'.» Dans la période comprise entre 1887 et 1909, les enfants juifs purent en toute liberté passer les examens de fin d'études, et « ils recevaient leur diplôme à l'égal de ceux qui avaient suivi le cursus». La majorité des élèves « externes » étaient d'ailleurs juifs. Une famille comme celle de Jacob Marchak (un joaillier sans grande fortune, le père du poète), dont les cinq enfants avaient fait des études supérieures, n'était pas chose rare avant la révolution.

De plus, « partout s'ouvraient des établissements privés, soit mixtes pour les Juifs et les chrétiens, soit pour les Juifs seulement. Certains de ces établissements jouissaient des mêmes droits que les établissements publics ; les autres étaient habilités à délivrer des attestations donnant droit à s'inscrire dans les établissements supérieurs ». « Un réseau d'établissements juifs privés se mit en place, qui constitua les bases d'une éducation de type national. » « Les Juifs s'orientaient également vers les établissements d'enseignement supérieur à l'étranger : une grande partie d'entre eux, à leur retour en Russie, réussissaient les examens devant les commissions d'Etat.» Sliosberg observa lui-même, dans les années 80, à l'université de Heidelberg, que « la majorité des auditeurs russes étaient juifs » et que certains, parmi eux, n'avaient pas leur baccalauréat. L'on peut à juste titre se demander si les restrictions, dictées par la peur devant les humeurs révolutionnaires des étudiants, n'ont pas contribué à alimenter ces mêmes humeurs. Si celles-ci n'ont pas été aggravées par l'indignation devant le numerus clausus, et par les contacts entretenus à l'étranger avec les émigrés politiques. Que s'est-il passé dans les universités russes après la publication de la circulaire ? On n'assista pas à une chute brutale, mais le nombre des Juifs diminua presque chaque année, passant de 13,8 % en 1893 à 7 % en 1902. La proportion de Juifs faisant leurs études dans les universités de Saint-Pétersbourg et de Moscou n'en resta pas moins au-dessus de la norme imposée de 3 %, et ce, tout au long de la durée de validité de ladite norme. Le ministre Délianov accéda plus d'une fois aux requêtes qui lui étaient présentées, et autorisa l'admission à l'université au-delà du numerus clausus. C'est ainsi que furent admis «des centaines d'étudiants ». (A la souplesse de Délianov succédera plus tard la rigidité du ministre Bogolépov - et il n'est pas exclu que cela ait contribué à faire de lui la cible des terroristes.) Sliosberg donne cet aperçu : le pourcentage dans les cours supérieurs de médecine pour femmes l'emportait sur celui de l'Académie de médecine militaire et sur celui de l'université, et « toutes les jeunes filles juives de l'empire y affluaient ». À l'École de psycho-neuro-pathologie de Pétersbourg où l'on pouvait entrer sans le baccalauréat, plusieurs centaines de Juifs étaient inscrits, et ils furent donc des milliers au fil des années. Elle s'appelait École de neuro-pathologie, mais elle abritait également une faculté de droit. Le Conservatoire impérial de Pétersbourg était « rempli d'étudiants juifs des deux sexes ». En 1911, une École des mines privée s'ouvrit à Iekaterinoslav .

L'admission dans les écoles spécialisées, par exemple d'officiers de santé, se faisait avec une grande liberté. J. Teitel raconte qu'à l'école d'infirmiers de Saratov (de haut niveau, très bien équipée) on admettait les Juifs venus de la Zone de résidence sans la moindre limitation - et sans autorisation préalable délivrée par la police pour le déplacement. Ceux qui étaient admis recevaient de ce fait les pleins droits. Cet usage fut confirmé par le gouverneur de Saratov d'alors, Stolypine. De sorte que la proportion des étudiants juifs pouvait monter jusqu'à 70 %. Dans les autres collèges techniques de Saratov, les Juifs de la Zone de résidence étaient admis sans la moindre norme, et beaucoup d'entre eux poursuivirent leurs études dans le supérieur... De la Zone de résidence venait également « une masse d'élèves externes n'ayant pas trouvé leur place à l'université, et la communauté juive de la ville s'évertuait à leur trouver du travail ».

À tout cela il convient d'ajouter que le nombre des établissements où l'enseignement était délivré en hébreu n'était pas limité. Dans le dernier quart du 19e siècle, on recensait, dans la Zone de résidence, 25 000 écoles primaires (heder) comptant 363 000 élèves (64 % de tous les enfants juifs). Il est vrai qu'en 1883 les anciens « établissements d'État juifs » furent fermés comme n'ayant plus d'usage : plus personne n'y allait. (Mais notons : l'ouverture de ces établissements avait jadis été interprétée par les publicistes juifs comme un acte et une ruse de la « réaction », et aujourd'hui leur fermeture était elle aussi le « fait de la réaction » !)

En résumé : les quotas d'admission ne freinèrent nullement l'aspiration des Juifs à l'instruction. Ils ne contribuèrent pas non plus à relever le niveau d'instruction des peuples non-juifs de l'empire ; ils ne firent que susciter l'amertume et la rage au sein de la jeunesse juive. Or celle-ci, en dépit des interdits, allait constituer une intelligentsia d'avant-garde. Ce seront les immigrés originaires de Russie qui formeront le noyau de la première élite intellectuelle du futur État d'Israël. (Combien de fois lisons-nous dans l'Encyclopédie juive russe les notices « fils de petit artisan », « fils de petit commerçant », « fils de marchand », et, plus loin : « a terminé l'université » ?)

Le diplôme de fin d'études universitaires conférait initialement le droit de résider partout dans l'empire et celui de servir dans l'administration (plus tard, l'accès à l'enseignement dans les académies, les universités et les lycées publics fut de nouveau limité). Les diplômés de la faculté de médecine - médecins et pharmaciens - avaient l'autorisation de « résider partout, qu'ils exerçassent leur profession ou non, et, comme tous ceux qui avaient achevé un cursus supérieur, ils pouvaient même « s'adonner au commerce ou à d'autres métiers », « être membres du corps des marchands sans avoir au préalable passé cinq années au sein de la première guilde dans la Zone de résidence », comme cela était exigé des autres commerçants. « Les Juifs détenteurs du titre de docteur en médecine » pouvaient exercer leur métier dans n'importe quel district de l'empire, engager un secrétaire médical et deux aides parmi leurs coreligionnaires en les faisant venir de la Zone de résidence. Le droit de résider en n'importe quel lieu, ainsi que celui de commercer étaient attribués à tous ceux qui exerçaient des professions paramédicales sans avoir fait d'études supérieures - dentistes, infirmières, sages-femmes. A dater de 1903, une exigence s'ajouta : que ces personnes exerçassent obligatoirement dans leur spécialité.

Les restrictions touchèrent aussi le barreau, le corps indépendant des avocats institué en 1864. Cette profession ouvrait la voie à une belle carrière et sur le plan financier, et sur le plan personnel, et pour faire passer ses idées : les plaidoiries des avocats au tribunal n'étaient soumises à aucune censure, elles étaient publiées dans la presse, de sorte que les orateurs bénéficiaient d'une plus grande liberté d'expression que les journaux eux-mêmes. Ils l'exploitaient largement pour la critique sociale et pour l'« édification » de la société. La classe des avoués s'était transformée en l'espace d'un quart de siècle en une puissante force d'opposition : qu'on se souvienne de l'acquittement triomphal de Véra Zassoulitch en 1878. (Le laxisme moral dont faisait preuve l'argumentation des avocats avait à l'époque fortement inquiété Dostoïevski : il s'en est expliqué dans ses écrits.) Or, au sein de cette confrérie influente, les Juifs occupèrent très vite une place prépondérante, se révélant les plus doués de tous. Lorsque le Conseil de l'ordre des avoués assermentés de Saint-Pétersbourg publia, en 1889 « dans son rapport, pour la première fois, les données concernant le nombre de Juifs dans ce corps de métier », le grand avocat pétersbourgeois A. J. Passover « renonça au titre de membre du Conseil et ne fut plus jamais candidat à l'élection ».

En cette même année 1889, le ministre de la Justice, Manasséine, présenta un rapport au tsar Alexandre III ; il y était dit que « le barreau est envahi par les Juifs, qui supplantent les Russes ; ils appliquent des méthodes à eux et enfreignent le code de déontologie auquel doivent obéir les avoués assermentés ». (Le document n'apporte là-dessus aucun éclaircissement.) En novembre 1889, sur ordre du tsar, une disposition fut prise, soi-disant provisoire (et pouvant par conséquent échapper à la procédure légale), exigeant que « l'admission au nombre des avoués et des fondés de pouvoir de confession non chrétienne... ne soit dorénavant, et jusqu'à promulgation d'une loi spéciale sur le sujet, possible qu'après autorisation du ministre de la Justice ». Mais, comme apparemment ni les musulmans ni les bouddhistes ne briguaient en grand nombre le titre d'avocat, cette disposition se révéla de fait dirigée contre les Juifs.

A dater de cette année-là, et pour quinze années encore, pratiquement aucun Juif non baptisé ne reçut cette autorisation du ministre, pas même des personnalités aussi brillantes - et futurs grands avocats - que M.M.Winaver ou O.O.Grouzenberg : ils restèrent confinés une décennie et demie dans le rôle de « clercs d'avoués ». (Winaver plaida même plus d'une fois au Sénat, et y fut très écouté.) Les « clercs » plaidaient en fait avec la même liberté et le même succès que les avoués eux-mêmes : là, il n'y avait pas de restrictions.

En 1894, le nouveau ministre de la Justice, N.V.Mouraviev, voulut donner à cette interdiction provisoire valeur de loi permanente. Son argumentation était la suivante : « Le vrai danger n'est pas dans la présence au sein du corps des avocats d'un certain nombre de personnes de confession juive ayant au demeurant rejeté dans une large mesure les notions contraires aux normes chrétiennes qui sont propres à leur nation, mais il est dans le fait que le nombre de ces personnes devient si grand qu'elles risquent d'acquérir une importance prépondérante et d'exercer une influence néfaste sur le niveau général de moralité et sur les activités de cette corporation. » Dans le projet de loi, il était préconisé que la proportion d'avoués non chrétiens soit limitée dans chaque juridiction à 10 %. Le gouvernement du tsar rejeta ce projet - mais, comme le dit M. Krohl, « cette idée... ne rencontra pas dans l'opinion publique russe la condamnation qu'elle méritait », et, au sein de la Société des juristes de Saint-Pétersbourg, « seules quelques rares personnes protestèrent vigoureusement... ; les autres, la grande majorité, se montrèrent visiblement favorables au projet lors de sa discussion ». Voilà qui jette un éclairage inattendu sur l'état d'esprit de l'intelligentsia de la capitale au milieu des années 90. (Dans la juridiction de Saint-Pétersbourg, 13,5 % des avoués étaient juifs ; dans celle de Moscou, moins de 5 %.)

L'interdiction faite pratiquement aux clercs d'avoués de devenir à leur tour avoués fut ressentie d'autant plus douloureusement qu'elle faisait suite à des limitations dans les carrières scientifiques et le service de l'État. Elle ne sera levée qu'en 1904.

Dans les années 80, une limitation du nombre des jurés juifs fut introduite dans les provinces de la Zone de résidence, en sorte qu'ils n'eussent pas la majorité au sein des jurys.

C'est également à partir des années 80 qu'on cessa d'embaucher des Juifs dans l'administration judiciaire. Avec, cependant, des exceptions : ainsi J.Teitel, qui avait été nommé peu auparavant, une fois terminées ses études universitaires, y resta vingt-cinq ans. Il acheva sa carrière anobli, avec le grade civil de général. (Il faut ajouter que, plus tard, Chéglovitov le contraignit à partir à la retraite « de son plein gré ».) Dans l'exercice de ses fonctions, il dut souvent, lui, l'Israélite, faire prêter serment à des témoins orthodoxes, et jamais il ne rencontra d'objection de la part du clergé. J.M.Halpern, lui aussi fonctionnaire de l'administration judiciaire, avait accédé au poste élevé de vice-directeur de département du ministère de la Justice et au grade de conseiller secret. Halpern siégea à la commission Pahlen en qualité d'expert. (Avant cela, le premier procureur du Sénat avait été G.I.Trahtenberg, et son adjoint G.B.Sliosberg s'était initié à la défense des droits des Juifs.) Fut également premier procureur du Sénat S.J.Outine - mais lui était baptisé, et par conséquent n'entrait pas en ligne de compte.

Le critère religieux n'a jamais constitué un faux-semblant pour le gouvernement tsariste, mais a toujours été un motif véritable. C'est bien à cause de lui que furent férocement persécutés pendant deux siècles et demi les vieux-croyants, parfaitement russes ethniquement, ainsi que, plus tard, les doukhobors et les molokanes, russes eux aussi.

Les Juifs baptisés furent nombreux au service de l'Etat russe ; nous n'en parlerons pas dans ce livre. Citons sous Nicolas I, le comte K.Nesselrod, qui eut une longue carrière à la tête du ministère des Affaires étrangères ; Ludwig Chtiglits, qui reçut la baronnie en Russie ; Maximilien Heine, frère du poète et médecin militaire, qui finit sa carrière avec le grade de conseiller d'Etat ; le gouverneur général Bezak, le général de la suite de Sa Majesté Adelbert, le colonel de la garde à cheval Meves, les diplomates Hirs, dont l'un fut ministre sous Alexandre III. Plus tard, il y eut le secrétaire d'État Perets (petit-fils du fermier général Abram Perets), les généraux Kaufman-Tourkestanski et Khrouliov ; l'écuyer Salomon, directeur du lycée Alexandrovski ; les sénateurs Gredinger, Posen ; au département de la Police, Gourovitch, Vissarionov, entre bien d'autres.

La conversion au christianisme, notamment au luthéranisme, était-elle donc aux yeux de certains aussi facile ? Toutes les voies vous sont aussitôt ouvertes ? Sliosberg observe à un certain moment un « reniement presque massif » de la part des jeunes. Mais, bien sûr, considéré du côté des Juifs, voilà qui apparaissait comme une grave trahison, « une prime à l'abjuration de sa foi... Quand on pense au nombre de Juifs qui résistent à la tentation de se faire baptiser, on se prend d'un grand respect pour ce malheureux peuple ».

Jadis, c'était de la candeur : on partageait les gens en deux catégories, « les nôtres » et « les autres », selon le seul critère de la foi. Cet état d'esprit, l'Etat russe le reflétait encore dans ses dispositions. Mais, à l'aube du 20e siècle, n'aurait-il pas pu réfléchir un peu et se demander si un tel procédé était moralement admissible et pratiquement efficace ? Pouvait-on continuer à proposer aux Juifs le bien-être matériel au prix du reniement de leur foi ?

Et puis quel avantage pouvait en tirer le christianisme ? Beaucoup de ces conversions étaient de pure convenance. (Certains se justifiaient en se leurrant eux-mêmes : « Je pourrai ainsi être beaucoup plus utile à mon peuple ».)

Pour ceux qui avaient obtenu l'égalité de droits au service de l'État, « il n'existait plus aucune restriction de quelque ordre que ce fût qui les empêchât d'accéder à la noblesse héréditaire » et de recevoir les plus hautes récompenses. « Les Juifs étaient couramment inscrits sans difficulté dans les registres généalogiques. » Et même, comme nous le voyons d'après le recensement de 1897, 196 membres de la noblesse héréditaire comptaient l'hébreu pour leur langue maternelle (parmi la noblesse à titre personnel et les fonctionnaires, ils étaient 3 371 dans le même ). Il y eut même, chez les Brodski, famille de modestes artisans, des maréchaux de la noblesse de la province d'Iékaterinoslav.

Mais, à partir des années 70 du 19e siècle, les Juifs qui briguaient des postes dans l'administration de l'État commencèrent à rencontrer des obstacles (et cela empira à partir de 1896) ; il faut dire que peu nombreux étaient ceux qui aspiraient à ce genre d'activité routinière et mal rétribuée. En outre, à partir des années 90, les obstacles concernèrent également les fonctions électives.

En 1890 parut un nouveau Règlement des zemstvos aux termes duquel les Juifs étaient écartés de l'autogestion du zemstvo - autrement dit, hors des zones urbaines des provinces et des districts. Il était prévu de « ne pas permettre [aux Juifs] de participer aux réunions et assemblées électorales des zemstvos » (ceux-ci n'existaient pas encore dans les provinces de l'Ouest). La motivation en était que « les Juifs, qui poursuivent habituellement leurs intérêts particuliers, ne répondent pas à l'exigence d'un lien réel, vivant et social avec la vie locale ». Dans le même temps, travailler dans les zemstvos en qualité de vacataire, au titre de ce qu'on appelait le « tiers élément » (élément qui allait introduire dans le zemstvo, avec plusieurs années d'avance, la charge explosive du radicalisme), n'était pas interdit aux Juifs - et ils y furent très nombreux.

Les restrictions dans les zemstvos ne touchèrent pas les Juifs des provinces de Russie centrale du fait que, dans leur grande majorité, ils résidaient dans les villes et s'intéressaient plus à l'administration urbaine. Mais, en 1892, parut cette fois une nouvelle Disposition pour les villes : les Juifs perdaient le droit d'élire et d'être élus délégués aux doumas et aux bureaux municipaux, ainsi que celui d'y occuper toute fonction de responsabilité, d'y diriger des services économiques et administratifs. Voilà qui représentait une limitation plus que sensible. En tant que délégués, les Juifs n'étaient admis que dans les villes de la Zone de résidence, mais, là aussi, moyennant une restriction : pas plus d'un dixième des effectifs de la douma municipale, et encore, « sur affectation » de l'administration locale qui sélectionnait les candidats juifs - procédure pour le moins vexante. (Surtout pour les pères de famille bourgeois, ainsi que le fait très justement remarquer Sliosberg : quelle humiliation, pour eux, vis-à-vis de leurs enfants... comment, après cela, rester loyal à un tel gouvernement ?) « Il n'y a pas eu de temps plus durs dans toute l'histoire des Juifs russes en Russie. Ils furent chassés de toutes les positions qu'ils avaient conquises. » Dans un autre passage, le même auteur parle sans aucune ambiguïté des pots-de-vin que recevaient les fonctionnaires du ministère de l'Intérieur pour agir en faveur des Juifs. (Voilà qui devait adoucir quelque peu la rigueur des temps.)

Oui, les Juifs de Russie furent incontestablement brimés, victimes de l'inégalité en matière de droits civiques. Mais voici ce que nous rappelle l'éminent cadet que fut V.A.Maklakov, qui se se retrouva dans l'émigration après la révolution : « L"'inégalité en droits" des Juifs perdait tout naturellement de son acuité dans un État où l'énorme masse de la population (82 %), celle dont dépendait la prospérité du pays, la paysannerie - grise, muette, soumise -, était elle aussi exclue du droit commun, le même pour tous » - et était restée dans la même situation après l'abolition du servage : pour elle aussi, le service militaire était inéluctable, l'instruction secondaire et supérieure inaccessible, et elle non plus n'obtint pas cette auto-administration, ce zemstvo rural dont elle avait tant besoin. Un autre émigré, D.O.Linski, un Juif, conclut même avec amertume que, par comparaison avec le nivellement opéré par les soviets, quand la population entière de la Russie fut privée de tout droit, « l'inégalité en droits de la population juive avant la révolution apparaît comme un idéal inaccessible ».

On a pris le pli de dire : la persécution des Juifs en Russie. Mais le mot n'est pas juste. Ce n'était pas une persécution à proprement parler. Ce fut toute une série de restrictions, de brimades. Vexantes, certes, douloureuses, scandaleuses même.

Cependant, la Zone de résidence, au fil des ans, se faisait de plus en plus perméable. D'après le recensement de 1897, 315 000 Juifs résidaient déjà hors de ses limites, soit, en seize ans, une multiplication par neuf (et cela représentait 9 % de l'ensemble de la population juive de Russie, exception faite du royaume de Pologne. Comparons : on comptait alors 115 000 Juifs en France, 200 000 en Grande-Bretagne). Considérons aussi que le recensement donnait des chiffres sous-évalués, compte tenu du fait que, dans beaucoup de villes de Russie, nombre d'artisans, maints domestiques au service de Juifs « autorisés » n'avaient pas d'existence officielle, s'étant dérobés à l'enregistrement.

Ni le gratin de la finance ni l'élite instruite n'étaient soumis aux restrictions de la « zone », et l'un comme l'autre s'établirent librement dans les provinces du centre et dans les capitales. Il est notoire que 14 % de la population juive exerçaient des « professions libérales » - pas forcément de type intellectuel. Une chose est cependant sûre : dans la Russie pré-révolutionnaire, les Juifs « occupaient une place prépondérante dans ces métiers intellectuels. La fameuse Zone de résidence elle-même n'empêchait nullement une importante fraction des Juifs de pénétrer en nombre de plus en plus élevé dans les provinces de la Russie centrale ».

Les corps de métiers dits « artisanaux » où les Juifs étaient les plus nombreux furent les dentistes, les tailleurs, les infirmiers, les apothicaires et quelques autres encore, métiers partout d'une grande utilité, où ils étaient toujours les bienvenus. « En 1905, en Russie, plus de 1 300 000 Juifs exerçaient une activité d'artisans» - ce qui signifiait qu'ils pouvaient vivre en dehors de la « zone ». Et il ne faut pas oublier non plus que « nulle part dans les lois il n'était stipulé, par exemple, que l'artisan qui exerce un métier n'a pas le droit de se livrer dans le même temps au commerce » ; au demeurant, « la notion de "faire du commerce" n'est pas définie par la loi » : par exemple, le « dépôt-vente » avec commission, est-ce du commerce ? Ainsi donc, pour exercer toute forme de commerce (même le gros négoce), s'adonner à l'achat de biens immobiliers, à l'aménagement de fabriques, il fallait se faire passer pour « artisan » (ou « dentiste » !) Par exemple, l'« artisan » Neimark possédait une fabrique de soixante ouvriers ; des typos ouvraient ainsi leur propre imprimerie. Et il existait encore un autre moyen : plusieurs personnes se regroupent, et une seule paie la taxe de la première guilde, les autres se faisant passer pour ses « commis ». Ou encore : se faire « adopter » dans une province du centre par des soldats juifs à la retraite (le père « adoptif » recevait en retour une pension). A Riga, des milliers de familles juives vivaient du commerce du bois, jusqu'à ce qu'elles fussent expulsées pour cause de fausses attestations. A l'orée du 20e siècle, on trouvait des colonies juives dans toutes les villes russes de quelque importance.

J. Teitel atteste que « la construction de la ligne de chemin de fer Samara-Orenbourg a entraîné l'afflux d'un grand nombre de Juifs à Samara. Les maîtres d'œuvre de ce chemin de fer furent des Juifs - Varchavski, Gorvitch. Longtemps ils en furent également les propriétaires. Ils occupaient les postes de commande ainsi qu'un grand nombre d'emplois subalternes. Ils faisaient venir leurs familles de la Zone de résidence, et ainsi se constitua une colonie juive fort nombreuse... Ils se chargèrent aussi de l'exportation du blé de la riche province de Samara vers l'étranger. A remarquer qu'ils furent les premiers à exporter des œufs de Russie vers l'Europe occidentale. Toutes ces activités étaient exercées par de prétendus "artisans" ». Et Teitel d'énumérer trois gouverneurs successifs de la province de Samara ainsi qu'un chef de la police (lequel, auparavant, en 1863, avait été « exclu de l'université de Saint-Pétersbourg pour avoir participé à des désordres estudiantins ») qui « fermaient les yeux sur ces prétendus artisans ». Et c'est ainsi qu'aux alentours de 1889 vivaient à Samara « plus de 300 familles juives, sans autorisation de résidence » - ce qui signifie qu'à Samara, en sus des chiffres officiels, résidaient en fait dans les 2 000 Juifs.

Des récits nous viennent d'un autre bout de la Russie : à Viazma, « les trois pharmaciens, les six dentistes, un certain nombre de médecins, les notaires, beaucoup de boutiquiers, presque tous les coiffeurs, les tailleurs, les cordonniers étaient juifs. Tous ceux qui s'affichaient tels n'étaient pas dentistes ou tailleurs, beaucoup faisaient du commerce et nul ne les en empêchait. Sur 35 000 habitants, Viazma comptait elle aussi près de deux mille Juifs.

Dans la région de l'Armée du Don où de sévères restrictions avaient été instaurées en 1880 à l'endroit des Juifs et où interdiction leur était faite de résider dans les villages cosaques et les faubourgs des villes, ils étaient néanmoins 25 000 : tenanciers de petits hôtels et de buvettes, barbiers, horlogers, tailleurs. Et toute livraison d'un lot tant soit peu important de marchandises dépendait d'eux.

Le système de restrictions apportées aux droits des Juifs, avec toute la gamme de correctifs, réserves et amendements y afférente, s'était échafaudé strate après strate au fil des ans. Les dispositions visant les Juifs étaient disséminées dans les différents recueils de lois promulguées à des époques différentes, mal harmonisées entre elles, mal amalgamées aux lois communes de l'empire. Les gouverneurs s'en plaignaient. Il faut essayer de pénétrer les arcanes des innombrables dérogations, cas particuliers, exceptions d'exceptions dont fourmillait la législation sur les Juifs, pour comprendre quel parcours du combattant cela représentait pour le Juif ordinaire, et quel casse-tête pour l'administration. Une telle complexité ne pouvait qu'engendrer le formalisme, avec son cortège de cruautés ; ainsi, quand un chef de famille domicilié dans une province de Russie centrale perdait son droit de résidence (après sa mort ou par suite d'un changement de métier), toute sa famille le perdait avec lui. Les familles étaient ainsi expulsées après le décès du chef de famille (à l'exception des personnes seules âgées de plus de 70 ans).

Toutefois, la complexité ne jouait pas toujours en défaveur des Juifs ; elle jouait parfois à leur avantage. Des auteurs écrivent que « c'étaient les commissaires de police et leurs adjoints qui étaient chargés de trancher les sempiternels flottements dans l'application des mesures restrictives », ce qui entraînait le recours aux pots-devin et le contournement de la loi - toujours dans un sens favorable aux Juifs. Il y avait aussi des voies légales parfaitement praticables. « Le caractère contradictoire des innombrables lois et dispositions sur les Juifs offre au Sénat un large spectre d'interprétations de la législation... Dans les années 90, la plus grande partie des dispositions ayant fait l'objet d'un recours de la part des Juifs ont été annulées » par le Sénat. Les plus hauts dignitaires fermaient souvent les yeux sur le non-respect des restrictions anti-juives - ce qu'atteste G. Sliosberg, par exemple : « En dernière instance, les affaires juives dépendaient du chef du département de la Police, poste occupé par Piotr Nikolaiévitch Doumovo... Celui-ci se montra toujours accessible aux arguments des plaignants et je dois dire, pour être honnête, que si l'application de tel ou tel règlement restrictif était contraire à la charité humaine, on était sûr qu'il [Dournovo] se pencherait sur l'affaire et la résoudrait favorablement. »

« Plutôt que les nouvelles lois, ce furent les dispositions tendant à une application plus dure des anciennes lois qui furent ressenties le plus douloureusement par les larges couches de la population juive. » Le processus, discret mais irréversible, par lequel les Juifs pénétraient progressivement dans les provinces de Russie centrale, était parfois stoppé net par l'administration, et certains épisodes dûment orchestrés sont restés dans l'Histoire.

Ainsi en fut-il à Moscou après le départ à la retraite du tout-puissant et quasi inamovible gouverneur général V.A.Dolgoroukov, lequel avait regardé avec une grande bienveillance la venue des Juifs dans la ville et leur activité économique. (La clé de cette attitude réside bien évidemment dans la personne du grand banquier Lazare Salomonovitch Poliakov « avec qui le prince Dolgoroukov entretenait des liens d'amitié et qui, affirmaient les mauvaises langues, lui avait ouvert dans sa banque foncière une ligne de crédit illimitée. Que le prince ait eu des besoins d'argent, cela ne faisait aucun doute », car il avait cédé toute sa fortune à son gendre alors que lui-même « aimait vivre sur un grand pied, et aussi faire des largesses ». En conséquence, L. Poliakov « était couvert année après année d'honneurs et de distinctions ». Grâce à cela, les Juifs de Moscou sentaient un sol ferme sous leurs pieds : « Tout Juif pouvait recevoir le droit de résidence dans la capitale » sans pour autant se mettre réellement « au service de l'un de ses coreligionnaires, marchand de la première guilde ».)

G. Sliosberg nous informe qu'« on reprochait à Dolgoroukov de trop céder à l'influence de Poliakov ». Et il explique : Poliakov était propriétaire du Crédit foncier de Moscou, si bien que ni dans la province de Moscou, ni dans aucune province avoisinante ne pouvait fonctionner aucune autre banque hypothécaire (c'est-à-dire consentant des avances sur hypothèque de biens-fonds). Or, « il n'y avait aucun noble possédant des terres qui n'hypothéquât ses biens ». (Telle était la déchéance de la noblesse russe à la fin du 19e siècle : et, après cela, de quelle utilité pouvait-elle encore être pour la Russie ?...) Ces nobles se retrouvaient « dans une certaine dépendance à l'égard des banques » ; pour obtenir de larges prêts, tous recherchaient les faveurs de Lazare Poliakov.

Sous la magistrature de Dolgoroukov, aux abords des années 90, « on recensait de nombreux Juifs dans le corps des marchands de la première guilde. Cela s'expliquait par la répugnance des marchands moscovites de confession chrétienne à payer les droits d'entrée élevés dans cette première guilde ». Avant l'arrivée des Juifs, l'industrie moscovite ne travaillait que pour la partie orientale du pays, pour la Sibérie, et ses articles n'avaient pas cours à l'Ouest. Ce furent les négociants et les industriels juifs qui assurèrent le lien entre Moscou et les marchés de la partie ouest du pays. (Teitel le confirme : les Juifs de Moscou passaient pour les plus riches et les plus influents de Russie.) Menacés par la concurrence, les marchands allemands s'indignèrent et accusèrent Dolgoroukov de favoritisme à l'égard des Juifs.

Mais la situation changea radicalement en 1891. Le nouveau gouverneur général de Moscou, le grand-duc Serge Alexandrovitch, homme tout-puissant de par sa position et ne dépendant de personne grâce à sa fortune, prit la décision de faire expulser tous les artisans juifs de Moscou, et ce, sans enquête préalable pour savoir qui était véritablement artisan et qui feignait de l'être. Des quartiers entiers - Zariadié, Marina Roscha - se vidèrent de leurs habitants. Selon les estimations, pas moins de 20 000 Juifs furent expulsés. On leur accordait un délai maximal de six mois pour liquider leurs biens et organiser leur départ, et ceux qui déclaraient n'avoir pas les moyens d'assurer leur déplacement, on les expédiait dans des fourgons cellulaires. (Au plus fort des expulsions et pour contrôler la manière dont elles étaient exécutées, une commission gouvernementale américaine - le colonel Weber, le docteur Kamster - se rendit en Russie. L'étonnant est que Sliosberg les conduisit à Moscou, qu'ils y enquêtèrent sur ce qui se passait, sur la façon dont étaient appliquées les mesures destinées à endiguer l'« afflux de Juifs », qu'ils visitèrent même incognito la prison des Boutyrki, qu'on leur y offrit quelques paires de menottes, qu'on leur fournit les photos de personnes expédiées dans les fourgons... et que la police russe ne s'aperçut de rien ! (Les voilà bien, les « mœurs à la Krylov » !) Ils visitèrent encore, de longues semaines durant, d'autres villes russes. Le rapport de cette commission fut publié en 1892 dans les documents du Congrès américain... à la plus grande honte de la Russie et au plus vif soulagement de l'immigration juive aux États-Unis. C'est à cause de ces brimades que les milieux financiers juifs, le baron de Rothschild en tête, refusèrent en 1892 de soutenir les emprunts russes à l'étranger. Il y avait déjà eu en Europe, en 1891, des tentatives pour enrayer l'expulsion des Juifs de Moscou. Le banquier américano-juif Seligman, par exemple, s'était rendu au Vatican pour prier le Pape d'intercéder auprès d'Alexandre III et de l'exhorter à plus de modération.

En 1891, « une partie des Juifs expulsés s'établirent sans autorisation dans les faubourgs de Moscou ». Mais, à l'automne 1892, dans le prolongement des mesures prises, ordre fut donné d'« expulser de Moscou les anciens soldats du contingent à la retraite et les membres de leurs familles non enregistrés dans les communautés ». (Signalons qu'en 1893 les grosses entreprises russes commerciales et industrielles intervinrent pour faire adoucir ces mesures.) Puis, à partir de 1899, il n'y eut presque plus aucun nouvel enregistrement de Juifs dans la première guilde des marchands de Moscou.

En 1893 survint une nouvelle aggravation du sort des Juifs : le Sénat s'avisa pour la première fois de l'existence d'une circulaire du ministère de l'Intérieur, en vigueur depuis 1880 (la « Charte de liberté des Juifs »), qui permettait aux Juifs qui s'étaient d'ores et déjà établis hors de la Zone de résidence, mais illégalement, de rester sur les lieux. Cette circulaire fut abrogée (sauf en Courlande et en Livonie où elle fut maintenue). Or, ces familles qui s'étaient ainsi établies au cours des douze dernières années, étaient au nombre de 70 000 ! Heureusement, grâce à Dournovo, furent édictés « des articles salvateurs qui, en fin de compte, enrayèrent l'immense catastrophe qui menaçait ».

En 1893, « certaines catégories de Juifs » furent expulsées à leur tour de Yalta, car non loin de là se trouvait la résidence d'été de la famille impériale, et il leur fut interdit toute nouvelle implantation en ces lieux : « L'afflux toujours croissant et l'augmentation du nombre des Juifs dans la ville de Yalta, l'appétit de biens immobiliers dont ils font preuve, menacent cette villégiature de devenir une ville purement et simplement juive. » (Pouvait fort bien jouer là, après tant d'attentats terroristes en Russie, le souci de la sécurité de la famille impériale dans sa résidence de Livadia. Alexandre III avait toutes les raisons de penser - il n'était qu'à un an de sa mort - qu'il était cordialement haï des Juifs. Tout comme on ne saurait exclure comme mobile, dans le choix des cibles du terrorisme - Sipiaguine, Plehve, le grand-duc Serge -, l'idée de venger la persécution des Juifs.) Cela n'empêcha pas que beaucoup de Juifs restèrent dans la région de Yalta - à en juger d'après ce qu'écrivirent en 1909 les habitants d'Alouchta qui se plaignaient que les Juifs, acquéreurs de vignobles et de vergers, « exploitassent "pour leur mise en valeur" le travail de la population locale », profitant de la situation précaire de celle-ci et accordant des prêts « à des taux exorbitants » qui ruinent les Tatars, habitants des lieux.

Mais il y eut encore autre chose : à la faveur de la lutte contre l'infatigable contrebande, on limita le droit de résidence des Juifs dans la zone frontalière occidentale. Il n'y eut en fait aucune nouvelle expulsion - à l'exception des individus pris en flagrant délit de contrebande. (Aux dires des mémorialistes, cette contrebande, qui consistait notamment à faire passer la frontière aux révolutionnaires ainsi qu'à leurs imprimés, se perpétua jusqu'à la Première Guerre mondiale.) En 1903-1904, un débat s'engage : le Sénat dispose que le Règlement provisoire de 1882 ne s'applique pas à la zone frontalière et qu'en conséquence les Juifs résidant dans cette zone peuvent « librement s'établir dans les localités rurales. Le Conseil de la province de Bessarabie émet alors une protestation, signalant au Sénat que "toute la population juive" » de la zone frontalière, y compris ceux des Juifs qui s'y sont établis illégalement, cherche maintenant à gagner les campagnes où il y a déjà "plus de Juifs qu'il n'en faut" », et que la zone frontalière « risque dorénavant pour les Juifs de devenir la "Zone promise" ». La protestation passe devant le Conseil d'État, lequel, prenant en considération le cas particulier des localités rurales, abroge carrément le régime spécial de la zone frontalière, le ramenant au régime général de la Zone de résidence.

Cet assouplissement ne trouva toutefois aucun écho notable ni dans la presse ni dans la société. Pas plus que la levée, en 1887, de l'interdiction faite aux Juifs d'engager des domestiques chrétiens. Pas plus que la loi de 1891 introduisant dans le Code pénal un nouvel article sur « la responsabilité en cas d'attaque ouverte d'une partie de la population par une autre », article que les circonstances de la vie en Russie n'avaient jamais auparavant rendu nécessaire, mais qui avait fait cruellement défaut lors des pogroms de 1881. Pour plus de prudence, on l'introduisait à présent.

Et puis, répétons-le encore : les limitations apportées aux droits des Juifs ne revêtirent jamais, en Russie, un caractère racial. Elles ne s'appliquèrent ni aux Karaïtes, ni aux Juifs des montagnes, ni aux Juifs d'Asie centrale qui, disséminés et confondus avec la population locale, avaient toujours librement choisi leur type d'activité.

Les auteurs les plus divers nous expliquent à qui mieux mieux que les causes premières des restrictions subies par les Juifs en Russie sont d'ordre économique. L'Anglais J.Parks, grand pourfendeur de ces restrictions, émet pourtant cette réserve : « Avant la guerre [de 14-18], certains Juifs avaient concentré entre leurs mains des richesses considérables... Cela avait fait craindre qu'en abolissant ces limitations on laisserait les Juifs se rendre maîtres du pays. » Le professeur V.Léontovitch, en libéral parfaitement conséquent, note : « Jusqu'à récemment, on a semblé ignorer que les mesures restrictives frappant les Juifs provenaient bien plus de tendances anticapitalistes que d'une discrimination raciale. La notion de race n'intéressait personne en Russie dans ces années-là, si l'on excepte les spécialistes en ethnologie... C'est la peur de voir se renforcer les éléments capitalistes, susceptibles d'aggraver l'exploitation des paysans et de tous les travailleurs, qui fut décisive. Nombreuses sont les sources qui en apportent la preuve. »

N'oublions pas non plus que la paysannerie russe venait de subir le choc d'une mutation brutale : du passage de relations de type féodal à des relations de marché, passage auquel elle n'était absolument pas préparée et qui allait la faire basculer dans un maelstrôm économique parfois plus impitoyable que le servage lui-même.

V.Choulguine écrit à ce propos ce qui suit : « La limitation des droits des Juifs en Russie était sous-tendue par une "pensée humaniste"... On admettait que le peuple russe, pris globalement (ou tout au moins certaines de ses couches sociales), était en quelque sorte immature, efféminé..., qu'il se laissait facilement exploiter..., qu'il fallait, pour cette raison, le protéger par des mesures étatiques contre des éléments étrangers plus forts que lui... La Russie du Nord se mit à regarder les Juifs avec les yeux de la Russie du Sud. Or, les Petits-Russiens ont toujours vu les Juifs, qu'ils ont bien connus du temps de leur coexistence avec la Pologne, sous les traits du "cabaretier-prêteur sur gages" qui suce le sang du malheureux Russe. » Les restrictions ont été conçues par le gouvernement pour combattre une pression économique massive qui mettait en danger les fondements de l'État. Parks décèle lui aussi dans cette vision des choses une part de vérité ; il observe « l'effet désastreux que peut avoir la faculté d'exploiter son prochain », et « le rôle excessif, dans les zones rurales de l'Europe de l'Est, des cabaretiers et des usuriers », même s'il perçoit les raisons d'un tel état de choses « dans la nature du paysan plus que chez les Juifs eux-mêmes ». A son avis, le commerce de la vodka, en tant qu'« activité principale des Juifs » d'Europe de l'Est, suscitait la haine à leur endroit, et chez les paysans davantage encore que chez les autres. C'est lui qui alimenta plus d'un pogrom, laissant une profonde et large cicatrice dans la conscience des peuples ukrainien et biélorusse, ainsi que dans la mémoire du peuple juif.

On lit chez nombre d'auteurs que les cabaretiers juifs vivaient très durement, sans un sou vaillant, qu'ils étaient quasiment réduits à la mendicité. Mais le marché de l'alcool était-il aussi étriqué que cela ? Beaucoup de monde s'engraissait de l'intempérance du peuple russe - et les propriétaires terriens de la Russie occidentale, et les distillateurs, et les tenanciers de débits de boissons... et le gouvernement ! On peut en évaluer le montant des recettes à partir du moment où elles ont été inscrites comme recettes nationales. Après qu'en 1896 fut instauré en Russie un monopole d'État sur les spiritueux avec suppression de tous les débits privés et la vente avec accise des boissons, le Trésor encaissa dès l'année suivante 285 millions de roubles - à rapporter aux 98 millions de l'impôt direct prélevé sur la population. Cela nous confirme que non seulement la fabrication d'eau-de-vie était « une source majeure de contributions indirectes », mais aussi que les recettes de l'industrie des spiritueux, qui ne versait jusqu'en 1896 que « 4 kopecks d'accise par degré d'alcool produit», étaient grandement supérieures aux recettes directes de l'empire.

Mais quelle était à cette époque la participation des Juifs à ce secteur ? En 1886, au cours des travaux de la Commission Pahlen, furent publiées des statistiques sur le sujet. D'après celles-ci, les Juifs détenaient 27 % (les décimales ne figurent pas : les chiffres ont été partout arrondis) de toutes les distilleries en Russie d'Europe, 53 % dans la Zone de résidence (notamment 83 % dans la province de Podolsk, 76 % dans celle de Grodno, 72 % dans celle de Kherson). Ils détenaient 41 % des brasseries en Russie d'Europe, 71 % dans la Zone de résidence (94 % dans la province de Minsk, 91 % dans celle de Vilnius, 85 % dans la province de Grodno). Quant à la part du commerce d'alcool détenue par les Juifs, la proportion des « points de fabrication et de vente est de 29 % en Russie d'Europe, 61 % dans la Zone de résidence (95 % dans la province de Grodno, 93 % dans celle de Moghilev, 91 % dans la province de Minsk).

On comprend que la réforme qui instaura le monopole d'État sur les spiritueux ait été « accueillie avec horreur... par les Juifs de la Zone de résidence ».

C'est incontestable : l'instauration d'un monopole d'État sur les alcools a porté un coup très dur à l'activité économique des Juifs de Russie. Et jusqu'à la Première Guerre mondiale (il prit fin à ce moment-là), ce monopole resta la cible favorite de l'indignation générale - alors qu'il ne faisait qu'instituer un contrôle rigoureux de la quantité d'alcool produite dans le pays, et de sa qualité. Oubliant qu'il atteignait de la même façon les tenanciers chrétiens (cf. les statistiques ci-dessus), on le présente toujours comme une mesure antijuive : « L'instauration à la fin des années 90 de la vente d'alcool par l'État dans la Zone de résidence a privé plus de 100 000 Juifs de leur gagne-pain » ; « le pouvoir comptait... forcer les Juifs à quitter les zones rurales », et, depuis, « ce commerce a perdu pour les Juifs l'importance qu'il avait connue jadis ».

Ce fut en effet le moment - à partir de la fin du 19e siècle - où l'on vit l'émigration juive hors de Russie s'amplifier notablement. Y a-t-il un lien entre cette émigration et l'instauration du monopole d'État sur la vente des spiritueux, cela est difficile à dire, mais le chiffre de 100 000, cité ci-dessus, nous le suggère. Le fait est que l'émigration juive (en Amérique) était restée faible jusqu'en 1886-1887 ; elle connut une brève envolée en 1891-1892, mais ce n'est qu'après 1897 qu'elle devint massive et continue.

Le « Règlement provisoire » de 1882 n'avait pas empêché une nouvelle infiltration du commerce des spiritueux par les Juifs dans les campagnes. Tout comme, dans les années 70, on avait trouvé la parade contre l'interdiction de vendre ailleurs que chez soi en inventant le commerce « à la sauvette », on avait imaginé, pour contourner la loi du 3 mai 1882 (qui interdisait également le commerce de la vodka sur contrat passé avec un Juif), l'affermage « à la sauvette » : pour y installer une auberge, on louait un terrain par contrat oral et non pas écrit, en sorte que les fermages soient perçus par le propriétaire, et les recettes de la vente des boissons par le Juif. C'est par ce biais, et par d'autres encore, que l'implantation des Juifs dans les campagnes put se poursuivre après l'interdiction catégorique de 1882. Comme l'écrit .Sliosberg, c'est à partir de 1889 que commença la « vague d'expulsion » des Juifs hors des villages de la Zone de résidence, ce qui entraîna « une impitoyable concurrence, génératrice d'un mal affreux : la délation » (en clair : des Juifs se mirent à dénoncer ceux d'entre eux qui vivaient dans l'illégalité). Mais voici des chiffres avancés par P.N.Milioukov : si, en 1881, on comptait 580 000 Juifs vivant dans les villages, ils étaient 711 000 en 1897, ce qui signifie que le taux des nouveaux arrivants et celui des naissances l'emportaient largement sur ceux des expulsions et des décès. En 1899, un nouveau Comité pour les affaires juives, le onzième du nom, avec à sa tête le baron lexhull von Hildenbrandt, fut créé en vue de réviser le Règlement provisoire. Ce Comité, écrit Milioukov, rejeta la proposition de faire expulser des campagnes les Juifs qui s'y étaient illégalement établis, et adoucit la loi de 1882.

Tout en « reconnaissant que la paysannerie, peu évoluée, dénuée de tout esprit d'entreprise et de tout moyen de se développer, doit être protégée contre tout contact d'affaires avec les Juifs », le Comité insistait sur le fait que « les propriétaires terriens n'ont nul besoin de la tutelle du gouvernement ; la limitation du droit des propriétaires de gérer leurs biens comme ils l'entendent déprécie lesdits biens et oblige les propriétaires à recourir, de concert avec les Juifs, à toutes sortes d'expédients pour contourner la loi » ; la levée des interdits concernant les Juifs permettra aux propriétaires de tirer un plus grand profit de leurs biens. Mais les propriétaires n'avaient plus le prestige qui eût pu donner du poids à cet argument aux yeux de l'administration.

C'est en 1903-1904 que la révision du Règlement de 1882 fut sérieusement abordée. Des rapports étaient parvenus de province (notamment de Sviatopolk Mirski, qui était gouverneur général et allait bientôt devenir le ministre libéral de l'Intérieur), disant que le Règlement n'avait pas fait ses preuves, qu'il fallait impérativement laisser les Juifs quitter les villes et les bourgades où leur concentration était trop forte, et que, grâce à l'instauration du monopole d'État sur les boissons, la menace d'exploitation de la population rurale par les Juifs était écartée. Ces propositions furent approuvées par Sipiaguine, le ministre (qui sera abattu peu après par un terroriste), et, en 1908, entérinées par Plehve (bientôt assassiné à son tour). Fut dressée et publiée une liste de cent une bourgades, auxquelles viendraient bientôt s'en ajouter cinquante-sept autres, où les Juifs acquéraient le droit et de s'établir et d'acheter des biens immobiliers, ainsi que de les affermer. (Dans l'Encyclopédie juive d'avant la révolution, nous lisons les noms de ces localités dont certaines, déjà assez importantes, allaient connaître une extension rapide : Iouzovka, Lozovaïa, Iénakievo, Krivoï Rog, Sinelnikovo, Slavgorod, Kakhovka, Jmerinka, Chepetovka, Zdolbounovo, Novye Senjary, entre autres.) Hors de cette liste et des colonies agricoles juives, les Juifs n'obtenaient pas le droit d'acquérir des terres. Cependant, le Règlement fut bientôt abrogé pour certaines catégories : les diplômés d'études supérieures, les aides-pharmaciens, les artisans et les anciens militaires à la retraite. Ces personnes obtenaient le droit de résider dans les campagnes, de s'y livrer au commerce et à divers autres métiers.

Si le commerce des spiritueux ainsi que les différents types d'affermage - y compris celui des terres - étaient les principales sources de revenus des Juifs, il y en avait d'autres, notamment la propriété des terres. Chez les Juifs, « l'aspiration à posséder la terre s'exprimait par l'acquisition de grandes surfaces susceptibles d'abriter plusieurs types d'activités plutôt que par celle de parcelles réduites, appelées à être mises en valeur par le propriétaire lui-même ». Quand la terre, qui fait vivre le paysan, atteignait un prix supérieur à celui d'un bien purement agricole, il n'était pas rare que ce fût un entrepreneur juif qui l'acquît.

Nous l'avons vu, l'affermage et l'achat directs de la terre par les Juifs n'étaient pas interdits jusqu'en 1881, et les acquéreurs ne furent pas privés de leurs droits du fait des nouvelles interdictions. C'est ainsi, par exemple, que le père de Trotski, David Bronstein, possédait dans la province de Kherson, non loin d'Elizabethgrad, et garda en sa possession jusqu'à la révolution une importante exploitation (une « économie », comme on disait dans le Sud). Il posséda aussi, plus tard, la mine « Nadejda », dans la banlieue de Krivoï Rog. Fort de ce qu'il avait observé dans l'exploitation de son père - et, à l'entendre, « dans toutes les exploitations, c'est pareil » -, Trotski raconte que les ouvriers saisonniers, venus à pied des provinces du Centre pour se faire embaucher, étaient fort mal nourris : jamais ni viande ni lard, de l'huile mais très chichement, des légumes et du gruau, c'est tout, et ce, pendant les durs travaux d'été, quand on peine de l'aube au crépuscule, et même, « un été, on vit se déclarer parmi les ouvriers une épidémie d'héméralopie ». J'objecterai pour ma part que dans une « économie » du même type, au Kouban, chez mon grand-père Scherbak (lui-même issu d'une famille d'ouvriers agricoles), on servait aux journaliers, pendant la moisson, de la viande trois fois par jour.

Mais un nouvel interdit tomba en 1903 : « Une disposition du Conseil des ministres priva tous les Juifs du droit d'acquérir des biens immobiliers à travers tout l'empire, hors des zones urbaines, c'est-à-dire dans les zones rurales. » Cela limitait dans une certaine mesure l'activité industrielle des Juifs, mais, comme le souligne l'Encyclopédie juive, nullement leur activité agricole ; de toute façon, « pour user du droit d'acquérir des terres, les Juifs auraient sans nul doute délégué moins des cultivateurs que des propriétaires et des affermataires. Il paraît douteux qu'une population aussi citadine que la population juive ait pu fournir un nombre important de cultivateurs ».

Dans les premières années du 20e siècle, le tableau était le suivant : sur « environ 2 millions d'hectares qui sont actuellement possédés ou affermés par des Juifs dans l'empire et le royaume de Pologne..., seulement 113 000... abritent des colonies agricoles juives ». Bien que le Règlement provisoire de 1882 eût interdit aux Juifs tout contrat d'achat ou d'affermage hors des villes et des bourgs, des moyens détournés furent là aussi trouvés, notamment pour l'acquisition de terrains destinés à l'industrie sucrière.

Aussi les Juifs propriétaires de surfaces souvent fort étendues furent-ils opposés à la réforme agraire de Stolypine qui accordait la terre à titre personnel aux paysans. (Ils ne furent pas les seuls : on s'étonne de la hargne avec laquelle cette réforme fut accueillie par la presse de ces années-là, et non pas seulement par celle d'extrême droite, mais par la presse parfaitement libérale, sans parler bien entendu de la presse révolutionnaire.) L'Encyclopédie juive argumente : « Les réformes agraires qui prévoyaient de céder la terre exclusivement à ceux qui la cultivent de leurs bras auraient lésé les intérêts d'une partie de la population juive, celle qui travaille dans les grosses exploitations des propriétaires juifs. » Il a fallu attendre que la révolution soit passée pour qu'un auteur juif jette un regard en arrière et, déjà tout bouillant d'indignation prolétarienne, écrive : « Les propriétaires terriens juifs possédaient sous le régime tsariste plus de 2 millions d'hectares de terres (principalement autour des usines sucrières en Ukraine, ainsi que de grands domaines en Crimée et en Biélorussie) », et, de surcroît, « ils possédaient plus de 2 millions d'hectares de la meilleure terre, la terre noire ». Ainsi, le baron Guinzbourg possédait dans le district de Djankoï 87 000 hectares ; l'industriel Brodski possédait des dizaines de milliers d'hectares pour ses sucreries, et d'autres possédaient des domaines semblables, de sorte qu'au total les capitalistes juifs réunissaient 872 000 hectares de terres arables.

Après la propriété des terres venait le commerce du blé et des produits céréaliers. (Rappelons-nous : l'exportation du grain « était principalement effectuée par des Juifs». « Sur la totalité de la population juive d'URSS, pas moins de 18 %, avant la révolution [soit plus d'un million de personnes !], étaient occupées au commerce du blé, patrons et membres de leurs familles confondus. Cette circonstance engendrait une réelle animosité des paysans envers la population juive » (car les gros acheteurs faisaient tout pour que baissât le prix du blé afin de le revendre avec plus de profit). Dans les provinces de l'Ouest et en Ukraine, les Juifs achetaient en gros d'autres denrées agricoles. (Au demeurant, comment ne pas signaler que dans des localités comme Klintsy, Zlynka, Starodoub, Iélenovka, Novozybkov, les vieux-croyants, travailleurs et industrieux, jamais ne laissèrent filer le commerce en d'autres mains ?) Biekerman estime que l'interdiction faite aux négociants juifs d'exercer leur activité sur tout le territoire de la Russie a favorisé l'apathie, l'immobilisme, la domination par les koulaks. Or « si le commerce russe du blé est devenu partie intégrante du commerce mondial, cela, la Russie le doit aux Juifs ». Comme nous l'avons lu précédemment, «dès 1878, 60% des exportations de blé par le port d'Odessa relevaient des Juifs. Ils furent les premiers à développer le commerce du blé à Nikolaïev », Kherson, Rostov-sur-le-Don, ainsi que dans les provinces d'Orel, Koursk, Tchernigov. Ils étaient « bien représentés dans le commerce du blé à Saint-Pétersbourg ». Et dans la région du Nord-Ouest, il y avait, « sur 1 000 négociants en produits céréaliers, 930 Juifs».

Cependant, la plupart de nos sources ne font pas la lumière sur la façon dont ces marchands juifs se comportaient avec leurs partenaires commerciaux. En fait, ils étaient souvent très durs et pratiquaient des procédés qu'aujourd'hui nous considérerions comme illicites ; ils pouvaient par exemple s'entendre entre eux et refuser d'acheter la récolte dans le but de faire chuter les prix. On comprend que, dans les années 90, des coopératives de cultivateurs (sous la houlette du comte Heiden et de Bekhtéev) se soient créées dans les provinces du Sud, pour la première fois en Russie et avec un temps d'avance sur l'Europe. Elles avaient pour mission de contrecarrer ces achats massifs, proprement monopolistiques, du blé paysan.

Rappelons une autre forme de commerce aux mains des Juifs : l'« exportation du bois venait en second après le blé ». De 1813 à 1913, ces exportations furent multipliées par 140 ! Et le communiste Larine de fulminer : « Les propriétaires juifs possédaient... de grandes surfaces forestières et ils en affermaient une partie, même dans les provinces où, normalement, les Juifs n'avaient pas le droit de résider.» L'Encyclopédie juive le confirme : «Les Juifs acquéraient la terre, notamment dans les provinces du Centre, principalement pour exploiter les richesses forestières. » Toutefois, comme en certains lieux ils n'avaient pas le droit d'installer des scieries, le bois partait pour l'étranger à l'état brut, moyennant une perte sèche pour le pays. (Il existait d'autres interdictions : l'accès pour l'exportation du bois aux ports de Riga, Revel, Pétersbourg ; l'installation d'entrepôts le long des voies ferrées).

Tel est le tableau. Tout y est. Et l'infatigable dynamisme du commerce juif, qui meut des États entiers. Et les interdits d'une bureaucratie timorée, sclérosée, qui ne fait qu'empêcher d'avancer. Et l'irritation toujours croissante que ces interdits suscitent chez les Juifs. Et le bradage de la forêt russe, exportée à l'étranger à l'état brut, en qualité de matière première. Et le petit paysan, le petit exploitant, qui, pris dans un impitoyable étau, n'a ni les relations ni les compétences pour inventer d'autres formes de commerce. Et n'oublions pas le ministère des Finances qui déverse ses subsides sur l'industrie et les chemins de fer et délaisse l'agriculture, alors que le faix des impôts, c'est la classe des cultivateurs, et non celle des marchands, qui le porte. On se demande : dans les conditions de la nouvelle dynamique économique qui venait renflouer le Trésor et que l'on devait en grande partie aux Juifs, se trouva-t-il quelqu'un pour se préoccuper du préjudice porté au petit peuple, du choc subi par lui, de la cassure survenue dans son mode de vie, dans son être même ?

Un demi-siècle durant, la Russie a été accusée - de l'intérieur comme de l'extérieur - d'avoir asservi les Juifs économiquement et de les avoir acculés à la misère. Il aura fallu que les années passent, que cette abominable Russie disparaisse de la surface de la terre, il faudra traverser la tourmente révolutionnaire pour qu'un auteur juif des années 30 jette un regard sur le passé, par-dessus le mur ensanglanté de la révolution, et reconnaisse : « Le gouvernement tsariste n'a pas mené une politique d'éviction totale des Juifs de la vie économique. Hormis les limitations bien connues... dans les campagnes..., au fond, le gouvernement tsariste tolérait dans l'ensemble l'activité économique des Juifs. » Les tensions de la lutte nationale, « les Juifs ne les ressentaient pas dans leur activité économique. La nation dominante ne tenait pas à se mettre du côté de tel ou tel groupe ethnique, elle ne cherchait qu'à jouer un rôle d'arbitre ou de médiatrice. »

Au demeurant, il arriva que le gouvernement s'immisçât dans l'économie pour des motifs nationaux. Il prenait alors des mesures qui, le plus souvent, étaient vouées à l'échec. Ainsi, « en 1890, on diffusa une circulaire au titre de laquelle les Juifs perdaient le droit d'être administrateurs des sociétés par actions qui se proposaient d'acheter ou d'affermer des terres». Mais c'était l'enfance de l'art de contourner cette loi : en restant anonymes. Ce genre d'interdit n'entrava nullement l'activité des entrepreneurs juifs.

«Le rôle des Juifs était particulièrement important dans le commerce extérieur où leur hégémonie était assurée et par leur situation géographique (près des frontières), et par leurs contacts avec l'étranger, et par leurs compétences d'intermédiaires commerciaux. »

En ce qui concerne l'industrie sucrière, plus d'un tiers des usines étaient juives à la fin du siècle. Nous avons vu dans les chapitres précédents comment cette industrie s'était développée sous l'impulsion d'Israël Brodski et de ses fils Lazare et Léon (« au début du 20e siècle, ils contrôlaient directement ou indirectement dix-sept sucreries »). Moïse Galpérine, « au début du 20e siècle, possédait huit usines et trois raffineries... Lui appartenaient également 50 000 hectares de terres plantées de betteraves sucrières ».

« Des centaines de milliers de familles juives vivent de l'industrie sucrière, servant d'intermédiaires, de vendeurs, etc. » Quand la concurrence apparut, que le prix du sucre commença à baisser, on vit s'organiser à Kiev un syndicat de producteurs de sucre réclamant que fussent contrôlées la production et la vente, en sorte que les prix ne chutent pas. Les frères Brodski furent les fondateurs du syndicat des raffineurs en 1903. Outre le commerce du grain, celui du bois et l'industrie sucrière où ils occupaient une position prépondérante, il faut citer d'autres domaines que les Juifs ont largement contribué à développer : la meunerie, la pelleterie, la filature, la confection, l'industrie du tabac, la brasserie. En 1835 déjà, ils étaient présents dans les grandes foires de Nijni-Novgorod. Ils lancèrent en Transbaïkalie un commerce du bétail qui prit son essor dans les années 90, et il en alla de même en Sibérie pour la production du charbon - la houille d'Andjero-Soudji - et l'extraction de l'or, où ils jouèrent un rôle majeur. Après 1892, les Guinzbourg « s'adonnèrent presque exclusivement à l'extraction de l'or ». L'entreprise la plus prospère était la Société d'extraction de l'or de la Léna que « contrôlait en fait (depuis 1896 et jusqu'à sa mort en 1909) le baron Horace Guinzbourg, fils d'Evzel Guinzbourg, fondateur de la banque du même nom et président de sa succursale de Saint-Pétersbourg. (Le fils d'Horace, David, porteur lui aussi du titre de baron, resta à la tête de la communauté juive de Saint-Pétersbourg jusqu'à sa mort en 1910. Ses fils Alexandre et Alfred siégeaient au conseil d'administration de la Léna, la société d'extraction de l'or. Un autre fils, Vladimir, avait épousé la fille du propriétaire de l'usine de sucre de Kiev, L.I.Brodski.) Horace Guinzbourg était aussi « le fondateur... des sociétés d'extraction de l'or de Transbaïkalie, de la Miias, de la Bérézovka, de l'Altaï et de quelques autres». En 1912, un énorme scandale autour des mines de la Léna éclata et fit grand bruit dans tout le pays : les conditions d'exploitation étaient abominables, les ouvriers avaient été trompés... Comme de juste, le gouvernement tsariste fut accusé de tout et voué aux gémonies. Personne, dans la presse libérale déchaînée, ne mentionna les actionnaires principaux, notamment les fils Guinzbourg.

Au début du 20e siècle, les Juifs représentaient 35 % de la classe marchande en Russie. Choulguine nous livre ce qu'il a observé dans la région du Sud-Ouest : « Où sont-ils donc passés, les commerçants russes, où est le tiers état russe ?... Dans le temps, nous avions une bourgeoisie russe forte... Où sont-ils donc passés ? » « Ils ont été évincés par les Juifs, rabaissés dans l'échelle sociale, réduits à l'état de moujiks. » Les Russes de la région du Sud-Ouest ont eux-mêmes choisi leur sort : c'est clair. Et, au début du siècle, l'homme politique éminent que fut V.I.Gourko constatait : « La place du marchand russe est de plus en plus fréquemment prise par un Juif.»

Les Juifs acquirent également influence et autorité dans le secteur en pleine expansion du système coopératif. Plus de la moitié des sociétés de crédit mutuel, des sociétés d'épargne et de prêt se trouvaient dans la Zone de résidence (86 % de leurs membres, en 1911, étaient juifs). Nous avons déjà parlé de la construction et de l'exploitation des chemins de fer russes par les frères Poliakov, Bliokh et Varchavski. A l'exception des toutes premières lignes (la ligne Tsarskoselskaïa et la ligne Nikolaevskaïa), presque toutes les voies ferrées qui furent construites ultérieurement le furent par des sociétés concessionnaires au sein desquelles les Juifs occupaient les postes de commande ; « mais, à dater des années 1890, c'est l'Etat qui fut le premier constructeur». En revanche, c'est sous la direction de David Margoline que fut créée en 1883 la grosse société de navigation « sur le Dniepr et ses affluents » dont les principaux actionnaires étaient des Juifs. En 1911, la société possédait une flottille de 78 navires et réalisait 71 % du trafic sur le Dniepr ». D'autres sociétés opéraient sur la Dvina occidentale, le Niémen, rejoignaient le canal Mariinski et la Volga.

Il y avait également une dizaine de sociétés pétrolières appartenant à des Juifs de Bakou. « Les plus grosses étaient la société Mazout appartenant aux frères S.et M.Poliak et à Rothschild, et la société par actions de la Caspienne-mer Noire derrière laquelle on retrouvait aussi le nom de Rothschild. » Ces entreprises n'étaient pas autorisées à extraire le pétrole; elles se spécialisaient dans le raffinage et l'exportation.

Mais c'est dans la finance que l'activité économique des Juifs fut la plus brillante. « Le crédit est un domaine où les Juifs se sentent depuis longtemps comme chez eux. Ils en ont créé de nouvelles formes et ont perfectionné les anciennes. Ils ont joué un rôle de premier plan en la personne de quelques gros capitalistes et dans l'organisation de banques commerciales de placement. Les Juifs font sortir de leurs rangs non seulement l'aristocratie bancaire, mais aussi la masse des employés. » La banque d'Evzel Guinzbourg, créée dès 1859 à Saint-Pétersbourg, a grandi et forci grâce à ses liens avec les Mendelssohn à Berlin, les Warburg à Hambourg, les Rothschild à Paris et Vienne. Mais quand éclata la crise financière de 1892, et « en raison du refus du gouvernement de soutenir sa banque par des prêts », comme cela s'était fait à deux reprises auparavant, E. Guinzbourg se retira des affaires. Dès les années 70, il existait tout un réseau de banques fondées par les trois frères Poliakov, Jacob, Samuel et Lazare. Il s'agit de : la Banque commerciale Azov-Don (elle sera dirigée ultérieurement par B. Kaminka), le Crédit foncier de Moscou, la Banque foncière du Don, la Banque Poliakov, la Banque internationale et « quelques autres maisons qui formeront plus tard la Banque unifiée ». - La Banque de Sibérie avait A.Soloveitchik à sa tête, la Banque commerciale de Varsovie était dirigée par I.Bliokh. Dans plusieurs autres gros établissements, les Juifs occupaient des postes importants (Zak, Outine, Khesine, A. Dobryï, Vavelberg, Landau, Epstcin, Krongold). « Dans deux grosses banques seulement, la Banque commerciale de Moscou et celle de la Volga-Kama, il n'y avait de Juifs ni à la direction ni parmi le personnel. » Les frères Poliakov avaient tous trois le grade de conseiller secret et, comme nous l'avons dit, à tous trois fut accordée la noblesse héréditaire.

C'est ainsi qu'à l'aube du 20e siècle, la Zone de résidence s'était déjà entièrement vidée de sa substance. Elle n'avait pas empêché les Juifs d'occuper des positions solides dans les secteurs vitaux de la vie du pays, depuis l'économie et les finances jusqu'à la sphère intellectuelle. La « zone » n'avait plus aucune utilité pratique ; sa finalité économique et politique était périmée. Elle n'avait fait qu'emplir les Juifs d'amertume et de rancœur antigouvernementales ; elle avait jeté de l'huile sur le feu du mécontentement social et avait frappé le gouvernement russe du sceau de l'infamie aux yeux de l'Occident.

Mais soyons clairs : cet Empire russe, avec les lenteurs et la sclérose de sa bureaucratie, la mentalité de ses chefs, où et en quoi n'avait-il pas pris du retard, et ce, tout au long du 19e siècle et au cours des décennies qui précédèrent la révolution ? Il s'était montré incapable de régler une bonne douzaine de problèmes majeurs touchant à la vie du pays. Il n'avait su ni organiser l'autogestion civile locale, ni installer des zemstvos dans les districts ruraux, ni procéder à la réforme agraire, ni remédier à l'état d'humiliation pernicieux de l'Église, ni communiquer avec la société civile et faire comprendre son action. Il n'avait su gérer ni le boom de l'instruction de masse ni le développement de la culture ukrainienne. A cette liste ajoutons un autre point où le retard se révéla catastrophique : la révision des conditions réelles de la Zone de résidence, la prise de conscience de leur influence sur tout positionnement dans l'État. Les autorités russes ont eu cent ans et plus pour résoudre les problèmes de la population juive, et elles n'ont pas su le faire - ni dans le sens d'une assimilation ouverte, ni en autorisant les Juifs à rester dans un isolement volontaire, celui qui était déjà le leur un siècle auparavant.

Et, pendant ce temps, justement au cours de ces décennies, à partir des années 70 et jusqu'au début du 20e siècle, le judaïsme russe connut un développement rapide, un incontestable épanouissement de son élite qui se sentait déjà à l'étroit non seulement dans les limites de la Zone de résidence, mais dans celles de l'empire.

Quand on analyse les aspects concrets de l'inégalité en droits des Juifs en Russie, de la Zone de résidence et du numerus clausus, il ne faut pas perdre de vue ce panorama général. Car si le judaïsme américain croissait en importance, les Juifs de Russie, au début du20e siècle, constituaient encore près de la moitié de la population juive de la planète. Cela est à retenir comme un fait capital dans l'histoire du judaïsme. Et c'est encore M.Biekerman qui, regardant derrière lui par-dessus le fossé de la révolution, écrit en 1924 : « La Russie tsariste abritait plus de la moitié du peuple juif... Il est naturel, par conséquent, que l'histoire juive des générations qui sont les plus proches de nous soit principalement l'histoire des Juifs de Russie. » Et bien qu'au 19e siècle « les Juifs d'Occident eussent été plus riches, plus influents et plus cultivés que nous, il n'empêche que la vitalité du judaïsme se trouvait en Russie. Et cette vitalité grandissait et s'affirmait en même temps que s'épanouissait l'Empire russe... C'est seulement lorsque furent réunies à la Russie des provinces peuplées de Juifs... que cette renaissance commença. La population juive s'accrut rapidement en nombre, au point qu'elle put laisser partir une très nombreuse colonie outre-océan ; elle avait amassé et détenait entre ses mains d'importants capitaux ; une classe moyenne avait grandi et acquis de l'autorité ; le niveau de vie des couches inférieures avait lui aussi crû sans cesse. Par toute une gamme d'efforts, les Juifs de Russie avaient su surmonter l'abjection physique et morale qu'ils avaient amenée de Pologne ; la culture et l'instruction européennes gagnaient les milieux juifs... et nous sommes allés si loin dans cette voie, nous avons amassé une telle richesse spirituelle que nous avons pu nous offrir le luxe d'avoir une littérature en trois langues... ». Toute cette culture, toute cette richesse, c'est en Russie que les Juifs d'Europe de l'Est les ont reçues. Le judaïsme russe, « par ses effectifs et par la verdeur des énergies qu'il recelait, s'est révélé comme l'épine dorsale de tout le peuple juif ».

Un auteur plus récent, notre contemporain, confirme en 1989 la justesse de ce tableau brossé par son aîné, témoin de l'époque. Il écrit : « La vie publique des Juifs de Russie avait atteint, à la charnière des deux siècles, un degré de maturité et une amplitude que beaucoup de petits peuples, en Europe, auraient pu envier. »

S'il est un reproche qu'on ne saurait faire à la «prison des peuples », c'est d'avoir dénationalisé les peuples, que ce soit le juif ou d'autres. Certains auteurs juifs, il est vrai, déplorent que, dans les années 80 « les Juifs cultivés de la capitale ne se fussent quasiment pas impliqués dans la défense des intérêts juifs », que seuls eussent pris part à ce combat le baron Guinzbourg et quelques autres Juifs fortunés dotés de relations. « Les Juifs de Pétersbourg (ils étaient 30 000 à 40 000 en 1900) vivaient sans liens les uns avec les autres, et l'intelligentsia juive, dans sa majorité, restait à l'écart, indifférente aux besoins et aux intérêts de la communauté dans son ensemble. » Pourtant, c'était aussi l'époque où « l'esprit saint de la renaissance... planait sur la Zone de résidence et réveillait chez les jeunes générations les forces qui étaient restées en sommeil depuis de longs siècles au sein du peuple juif... C'était une véritable révolution spirituelle ». Chez les jeunes filles juives, « la soif d'instruction revêtait un caractère littéralement religieux ». Et déjà, même à Saint-Pétersbourg, « un grand nombre d'étudiants et d'étudiantes juives fréquentaient les établissements supérieurs ». Au début du 20e siècle, « une grande partie de l'intelligentsia juive... sentit... qu'elle avait le devoir de s'en revenir vers son peuple ».

A la faveur de ce réveil spirituel survenu à la fin du 19e siècle, des tendances fort diverses et parfois contradictoires se firent jour au sein du judaïsme russe. Certaines d'entre elles seront appelées à déterminer pour une large part les destinées de notre terre pendant tout le20e siècle. A l'époque, les Juifs de Russie envisageaient au moins six orientations possibles, mais incompatibles entre elles. A savoir :

  • la sauvegarde de leur identité religieuse par l'isolement, comme cela s'était pratiqué pendant des siècles (mais cette voie se faisait de plus en plus impopulaire) ;
  • l'assimilation ;
  • la lutte pour l'autonomie nationale et culturelle, la présence active du judaïsme en Russie en qualité d'élément distinct ;
  • l'émigration ;
  • l'adhésion au sionisme ;
  • l'adhésion à la révolution.

De fait, les tenants de ces différentes tendances se rejoignaient souvent dans l'œuvre d'acculturation des masses juives en trois langues - l'hébreu, le yiddish et le russe - et dans des œuvres d'aide sociale - dans l'esprit de la théorie des « petits gestes » en vogue en Russie dans les années 80.

L'entraide s'incarna dans des associations juives dont certaines, après la révolution, purent poursuivre leur action dans l'émigration. Ainsi en fut-il de la Société pour la diffusion de l'instruction parmi les Juifs de Russie, qui avait été fondée dès 1863. Au milieu des années 90, cette société ouvrait déjà ses propres écoles avec, outre un enseignement en russe, des cours en hébreu. Elle convoquait des conférences panrusses ayant pour thème l'instruction populaire juive.

En 1891 commença ses travaux une Commission d'histoire et d'ethnographie juives qui deviendra en 1908 la Société d'histoire et d'ethnographie juives. Elle coordonnait l'étude de l'histoire juive à travers la Russie et la collecte des archives.

En 1880, le « roi des chemins de fer », Samuel Poliakov, fonda la Société du travail artisanal et agricole parmi les Juifs (STA). Celle-ci collecta pas mal de fonds et « appliqua le gros de ses efforts, au début de son action, au transfert des artisans juifs hors de la Zone de résidence vers les provinces du Centre». Nous avons vu qu'après l'autorisation initiale donnée (en 1865) à ce transfert les artisans ne se déplacèrent qu'en faible nombre. Qu'en fut-il après les pogroms de 1881-1882 ? On pouvait penser : là, ils vont certainement partir, ils ont l'aide de la STA, plus un subside du gouvernement pour le déplacement ; ils ne vont pas rester à se morfondre, confinés dans cette maudite zone où on crève de misère. Mais non : après plus de dix années d'efforts de la part de la STA, seulement 170 artisans se déplacèrent ! La STA décida alors d'aider les artisans à l'intérieur de la zone par l'achat d'outils, l'aménagement d'ateliers, puis la création d'écoles professionnelles.

L'émigration, elle, était prise en main par la Société pour la colonisation par les Juifs (SCJ), dont la création suivit le cours inverse : d'abord à l'étranger, puis en Russie. Elle fut fondée en 1891 à Londres par le baron Moritz von Hirsch, qui fit à cette fin un don de 2 millions de livres sterling. Son idée était la suivante : substituer à l'émigration chaotique des Juifs d'Europe de l'Est une colonisation bien ordonnée, orientée vers les pays demandeurs de cultivateurs, et donc faire revenir au moins une partie des Juifs à la culture de la terre, les libérer de cette « anomalie... qui suscite l'animosité des peuples européens ». « Rechercher pour les Juifs qui quittent la Russie "une nouvelle patrie et tenter de les détourner de leur activité habituelle, le commerce, faire d'eux des cultivateurs et contribuer par là à l'œuvre de renaissance du peuple juif". » Cette nouvelle patrie, ce sera l'Argentine. (Un autre objectif consistait à détourner la vague d'immigration juive loin des rivages des Etats-Unis où, en raison de l'afflux des immigrants, de la baisse des salaires induite par leur concurrence, se dressait le spectre de l'antisémitisme.) Comme on se proposait de peupler celle-ci de Juifs de Russie, un bureau de la Société pour la colonisation s'ouvrit à Saint-Pétersbourg en 1892. Elle « mit sur pied 450 bureaux d'information et 20 comités de quartier. On y recevait les candidats à l'émigration pour les aider à obtenir rapidement leurs papiers de sortie du territoire, on négociait avec les messageries maritimes, on procurait aux voyageurs des billets à prix réduit, on faisait paraître des brochures » sur les pays susceptibles d'accueillir de nouveaux colons. (Sliosberg dénonce en passant le fait qu'« aucune personne non détentrice d'un double titre de banquier et de millionnaire n'eût accès à leur direction».)

Depuis la fin du 19e siècle, l'émigration des Juifs de Russie n'avait cessé de croître, et ce, pour diverses raisons dont certaines ont déjà été mentionnées ici. L'une des plus sérieuses fut la conscription obligatoire : si tant de jeunes gens (c'est Denikine qui l'écrit) choisissaient de se mutiler, ne valait-il pas mieux émigrer ? Surtout quand on sait que la conscription n'existait tout simplement pas aux États-Unis ! (Les auteurs juifs sont muets sur ce motif et l'Encyclopédie juive elle-même, dans l'article « L'émigration des Juifs de Russie», n'en dit pas un traître mot. Il est vrai que ce motif n'explique pas à lui seul l'essor de l'émigration dans les années 90.) Une autre raison, de poids elle aussi : le Règlement provisoire de 1882. Troisième choc important : l'expulsion des artisans juifs hors de Moscou en 1891. Et cet autre encore, très violent : l'instauration du monopole d'État sur les spiritueux en Russie en 1896, qui priva de leurs revenus tous les tenanciers de débits de boissons et réduisit les recettes des distillateurs. (Sliosberg : étaient volontaires pour l'émigration ceux qui avaient été expulsés des villages ou des provinces de l'intérieur.) G. Aronson note que dans les années 80 15 000 Juifs en moyenne émigraient chaque année, et ils furent jusqu'à 30 000 dans les années 90.

L'attitude des autorités russes face à cette émigration croissante - véritable aubaine pour l'État - fut bienveillante. Le gouvernement russe accepta volontiers et l'implantation à Pétersbourg de la SCJ, et les mesures qu'elle prit pour favoriser l'émigration ; il ne s'immisça dans aucune de ses actions, autorisant la classe d'âge des appelés sous les drapeaux à émigrer avec leur famille ; il délivrait des visas de sortie gratuits et octroyait des tarifs spéciaux sur les trains - à une condition, cependant : qu'une fois partis les émigrants ne reviennent plus jamais en Russie.

Pour traverser l'océan, il fallait à l'époque passer par l'Angleterre, si bien que dans les villes portuaires anglaises s'amassait provisoirement une foule d'émigrants juifs - dont certains restaient et se fixaient en Grande-Bretagne tandis que d'autres y revenaient après une tentative d'installation aux États-Unis. Dès 1890, l'opinion publique anglaise s'insurgea contre la politique du gouvernement russe : « La question juive occupe en permanence les colonnes des journaux britanniques... En Amérique également, la question de la situation des Juifs en Russie reste jour après jour d'actualité.» Ayant évalué les proportions que risquait de prendre ce flux migratoire, la Grande-Bretagne ferma bientôt brutalement ses portes.

L'émigration en Argentine s'était elle aussi arrêtée dès 1894. L'Encyclopédie juive qualifie ce fait de « crise qui couve... dans la question argentine ». Sliosberg parle quant à lui du « désenchantement des immigrants en Argentine » (les mécontents s'insurgeaient et envoyaient des pétitions collectives à l'administration du baron Hirsch). Les débats à la douma faisaient ressortir une situation semblable à l'expérience qui avait été faite en Nouvelle Russie : « L'immigration en Argentine fournit des exemples qui confirment que, dans de nombreux cas les gens ont reçu un terrain à des conditions très avantageuses, mais l'ont abandonné pour s'adonner à d'autres métiers plus conformes à leurs capacités. »

Après cela, « bien que sa vocation restât dans le principe de pousser les Juifs à se faire "colons" cultivateurs, la Société pour la colonisation renonça à cet objectif. Elle se donna pour tâche de venir en aide « à l'émigration excessivement désordonnée des Juifs hors de Russie », elle « s'occupa de fournir des informations aux émigrants, de défendre leurs intérêts, de faire le lien avec les pays d'accueil », et elle dut pour cela modifier ses statuts, ceux que lui avait légués feu le baron Hirsch. Des sommes importantes furent allouées « pour relever le niveau de vie des Juifs sur leurs lieux de résidence » ; à dater de l'année 1898, « on mena une action parmi la population à l'intérieur même de la Russie », et dans les colonies agricoles juives déjà existantes on assura « l'introduction d'outils et de méthodes de culture plus modernes », « l'octroi d'un crédit avantageux pour la bonification des sols ». Cependant, là encore, « en dépit des sommes assez importantes injectées dans ce secteur, l'activité agricole resta relativement stagnante ». Inversement, le flux migratoire hors de Russie ne cessa de s'amplifier, « en liaison directe avec la crise de l'artisanat et l'éviction progressive du petit commerce et de la factorerie » ; ce flux « atteignit son apogée... en 1906 », sans toutefois être « en mesure d'absorber le surplus annuel de la population » juive. Il est à noter que « la grande masse des émigrants avait pour destination les Etats-Unis » - par exemple, en 1910, ils étaient 73 %. « De 1881 à 1914, 78,6 % des émigrants partis de Russie ont débarqué aux Etats-Unis. » Dès cette époque, on voit ainsi se profiler ce qui sera le mouvement général de notre siècle. (Notons qu'à l'entrée du territoire américain aucun papier certifiant le métier d'artisan n'était requis, et il s'ensuivit que pendant les six premières années du siècle 63 % des immigrants russes « s'employèrent dans l'industrie ». Ce qui signifie que ne quittaient exclusivement la Russie pour se rendre en Amérique que des artisans ? Cela fournirait une explication à la question : pourquoi les artisans ne se rendaient-ils pas dans les provinces du Centre, qui désormais leur étaient ouvertes ? Mais il faut aussi considérer que, pour nombre d'immigrants, et singulièrement ceux qui n'avaient ni ressources ni métier, aucune autre réponse n'était possible que celle consistant à se reconnaître faire partie de la « catégorie notoirement bien acceptée par les Américains ».

On est frappé de voir combien peu nombreux parmi les émigrés sont les individus appartenant à la couche cultivée, celle qui était prétendument la plus persécutée en Russie. Ces personnes, justement, n'émigraient pas. De 1899 à 1907, elles ne furent qu'à peine 1 % à le faire. L'intelligentsia juive ne tendait nullement à l'émigration : c'était à ses yeux une façon de se soustraire aux problèmes et au sort de la Russie au moment où, justement, s'y ouvraient des possibilités d'action. Pas plus tard qu'en 1882, la résolution d'un Congrès des personnalités publiques juives « appela à "rejeter définitivement l'idée d'organiser une émigration, car cette idée contrevient à la dignité de l'État russe"». Au cours des dernières années du 19e siècle, « la nouvelle génération a voulu s'impliquer activement dans l'Histoire..., et sur toute la ligne, de l'extérieur comme de l'intérieur, elle est passée de la défensive à l'offensive... Les jeunes Juifs veulent désormais écrire eux-mêmes leur histoire, apposer le sceau de leur volonté sur leur destinée, et aussi, dans une juste mesure, sur le destin du pays dans lequel ils vivent ».

L'aile religieuse du judaïsme russe dénonçait elle aussi l'émigration, considérée comme une coupure d'avec les racines vivifiantes du judaïsme est-européen.

Les efforts séculiers de la nouvelle génération portaient en premier lieu sur un vaste programme d'instruction proprement juive, de culture et de littérature en yiddish, seules capables de créer un lien avec la masse du peuple. (D'après le recensement de 1897, 3 % seulement des Juifs de Russie reconnaissaient le russe comme leur langue maternelle ; quant à l'hébreu, il semblait oublié et personne ne pensait qu'il pût renaître.) On se proposait de créer un réseau de bibliothèques spécialement conçues pour les Juifs, des journaux en yiddish (le quotidien Der Freynd parut dès 1903 ; on se l'arrachait dans les bourgs ; n'appartenant à aucun parti, il s'efforçait toutefois de donner une formation politique). C'est là, dans les années 90, que se dessine « la grandiose métamorphose de la masse juive amorphe en nation, la Renaissance juive ».

L'un après l'autre, des auteurs écrivant en yiddish acquièrent une grande popularité : Mendele Mocher-Sefarim, Scholom-Aleichem, Itzhak-Leibush Peretz. Et le poète Bialik, pour suivre le mouvement, traduit ses propres poèmes en yiddish. En 1908, ce courant atteignit son apogée à la Conférence de Tchemovtsy, qui proclama le yiddish « langue nationale du peuple juif » et préconisa de traduire tous les textes imprimés en yiddish.

Parallèlement, de considérables efforts étaient faits pour la culture juive en langue russe. Ainsi les dix volumes de la Bibliothèque juive, de contenu historique et littéraire ; les revues pétersbourgeoises nées dès 1881, Rassvet («L'Aube»), puis Rousski Evreï (« Le Juif russe »). (Elles durent assez vite cesser de paraître : « ces publications ne rencontrèrent pas le soutien du public juif lui-même »). La revue Voskhod (« Le Lever du jour ») ouvrait ses pages à tous les auteurs juifs, aux traductions de toutes les nouveautés, offrant une place de choix aux études sur l'histoire juive. (Puissions-nous, nous autres Russes, témoigner le même intérêt envers notre propre histoire !). Pour l'heure, « le rôle dominant dans la vie publique du judaïsme russe » était tenu par le « Pétersbourg juif » : « vers le milieu des années 90, [c'est à Pétersbourg que] se formèrent presque tous les cadres supérieurs, l'aristocratie intellectuelle juive » ; tous les talents sont à Pétersbourg. D'après un calcul approximatif, seulement 67 000 Juifs parlaient couramment le russe en 1897, mais c'était l'élite cultivée. Et déjà « toute la jeune génération » en Ukraine, dans les années 90, était élevée en russe, et ceux qui partaient faire leurs études au lycée perdaient carrément tout contact avec l'éducation juive.

Il n'existait pas à proprement parler de slogan du type : Assimilation ! il faut se fondre dans l'élément russe ! ni d'appel à renoncer à sa nationalité. L'assimilation était un phénomène banal, journalier, mais elle tissait un lien entre le judaïsme russe et l'avenir de la Russie. Au reste, Sliosberg réfute le terme d'assimilation : « Rien n'était plus opposé à la vérité » que de dire que « les assimilés se considéraient comme... des Russes relevant de la Loi mosaïque ». Bien au contraire, « l'appétit de culture russe n'excluait pas que l'on confessât les traditions de la culture hébraïque ». Cependant, après les désillusions des années 80, « certains intellectuels juifs, très imprégnés de l'idée d'assimilation, sentirent une cassure se produire dans leur conception de la vie publique ». Bientôt, « il ne resta presque plus une seule organisation juive, un seul parti qui défendît l'assimilation. Toutefois..., tandis qu'elle avait rendu les armes en tant que théorie, elle restait une composante très réelle de la vie des Juifs de Russie, tout au moins chez ceux qui vivaient dans les grandes villes ». Mais il fut décidé de « rompre le lien entre émancipation... et... assimilation » - en clair : obtenir l'une et non pas l'autre, gagner l'égalité mais sans la perte de la judéité. Dans les années 90, l'objectif premier de Voskhod était de lutter pour l'égalité en droits des Juifs de Russie.

Un « Bureau de défense » des Juifs de Russie s'était constitué à Pétersbourg au début du siècle, dont les membres étaient d'éminents avocats et hommes de plume. (Avant eux, le baron Hirsch avait été le seul à œuvrer comme ils le faisaient : c'est vers lui que confluaient toutes les doléances des Juifs.) Sliosberg nous parle en détail de ses fondateurs.

Au cours de ces années-là, « l'esprit judaïque se réveilla pour la lutte », on assista chez les Juifs à « une forte poussée de leur conscience de soi, publique et nationale » - mais une conscience désormais dénuée de toute forme religieuse : « Les bourgs désertés par les plus fortunés..., les villages abandonnés par les jeunes, partis rejoindre la ville..., l'urbanisation galopante » ont sapé la religion « dans de larges couches de la population juive dès les années 90 », et ont fait chuter l'autorité des rabbins. Les lettrés des écoles talmudiques eux-mêmes se laissaient séduire par la sécularisation. (Cela dit, les notices biographiques de l'Encyclopédie juive qui concernent la génération ayant grandi à la charnière des 19 et 20e siècles comportent souvent la mention : « a reçu une éducation religieuse traditionnelle ».)

En revanche, comme nous l'avons indiqué, ce qui se développa avec une force imprévisible et sous une forme inattendue, ce fut la palestinophilie.

Les événements de Russie ne pouvaient pas ne pas être perçus et par les Juifs de Russie et par les Russes impliqués dans la vie publique sous l'éclairage de ce qui se passait au même moment en Europe : les contacts étaient alors libres et fréquents entre gens instruits et les frontières étaient perméables aux idées comme aux événements.

Les historiens européens relèvent un « antisémitisme du 19e siècle..., une animosité grandissante à l'égard des Juifs en Europe occidentale, là où, semblait-il pourtant, on allait à grands pas vers sa disparition ». Jusqu'en Suisse où les Juifs, au milieu du siècle, n'avaient pu obtenir la liberté de résidence dans les cantons, la liberté de commercer ni celle d'exercer des métiers artisanaux. En France, ce fut la bombe de l'affaire Dreyfus. En Hongrie, « la vieille aristocratie terrienne... accusait les Juifs... de l'avoir ruinée » ; en Autriche et dans l'actuelle Tchéquie, à la fin du 19e siècle, se propagea un « mouvement antisémite », et « la petite-bourgeoisie... combattait le prolétariat social-démocrate en brandissant des slogans anti-juifs». En 1898, de sanglants pogroms eurent lieu en Galicie. L'essor dans tous les pays de la bourgeoisie « accrut l'influence des Juifs, regroupés en grand nombre dans les capitales et les centres industriels... Dans des villes comme Vienne et Budapest..., la presse, le théâtre, le barreau, le corps médical comptèrent dans leurs rangs un pourcentage de Juifs très supérieur à leur proportion dans l'ensemble de la population. De ces années-là date la naissance des grosses fortunes de certains négociants et banquiers juifs ».

Mais c'est en Allemagne que les tendances antijuives se manifestèrent avec le plus d'insistance. Nommons en premier Richard Wagner (dès 1869). Dans les années 70, les milieux conservateurs et cléricaux réclamaient que fussent restreints les droits des Juifs allemands, et interdite toute nouvelle immigration juive. À dater de la fin des années 70 furent pris dans cette mouvance les « milieux intellectuels eux-mêmes », dont le porte-parole fut l'historien prussien Heinrich von Treitschke : « Les agitateurs d'aujourd'hui ont bien perçu l'état d'esprit de la société qui considère les Juifs comme notre malheur national » ; « les Juifs ne réussissent jamais à se fondre avec les peuples de l'Europe occidentale », et manifestent de la haine envers le germanisme. Vient ensuite Karl Eugen Duhring, rendu célèbre par sa polémique avec Marx et Engels : « La question juive est une simple question de race, et les Juifs sont une race qui non seulement nous est étrangère, mais qui est irrémédiablement et ontologiquement mauvaise. » Puis vient le philosophe Edouard Hartman. Dans la sphère politique, ce mouvement conduisit au premier congrès international antijuif de 1882 (à Dresde), qui adopta le « Manifeste adressé aux peuples et aux gouvernements chrétiens qui meurent du judaïsme », et réclama l'expulsion des Juifs hors d'Allemagne. - Mais, au début des années 90, les partis antijuifs avaient régressé et subirent toute une série de revers sur la scène politique.

La France aussi fut le théâtre sinon de l'émergence d'une théorie raciale aussi agressive, du moins d'une large propagande politique antijuive : celle diffusée par Edouard Drumont dans sa Libre Parole à partir de 1892. Puis survint «une véritable compétition entre socialisme et antisémitisme » ; « les socialistes n'hésitaient pas à agrémenter leurs harangues de sorties contre les Juifs et à s'abaisser jusqu'à la démagogie antisémite... Un brouillard socialo-antisémite enveloppa la France entière ». (Fort comparable à la propagande des populistes en Russie dans les années 1881-1882.) Et c'est alors qu'éclata en 1894 la tonitruante affaire Dreyfus. «Vers 1898, il [l'antisémitisme] atteignit son paroxysme dans toute l'Europe de l'Ouest - en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. »

La presse russe des années 1870-1890 a elle aussi émis quelques déclarations antijuives, mais sans la forte coloration théorique qu'elles eurent en Allemagne, ni la violence sociale exacerbée à laquelle on assista en Autriche-Hongrie et en France. Citons pour mémoire les récits de Vsevolod Krestovski (Ténèbres égyptiennes, entre autres) et quelques articles de journaux mal dégrossis.

Il convient de mettre à part le journal Novoïe Vremia (« les Temps nouveaux ») qui dut son succès à ses positions engagées dans le « mouvement slave », lié à la guerre russo-turque pour la défense des Balkans. Mais, « lorsque du théâtre des opérations parvinrent des rapports sur les actes de rapine perpétrés par des intendants et fournisseurs, lesdits fournisseurs "d'origine juive" apparurent comme l'incarnation de tout le judaïsme russe, et Novoïe Vremia adopta une ligne franchement antisémite ». A partir des années 80, le journal fit plus que « passer dans le camp de la réaction », « il dépassa toutes les limites de la haine et de l'improbité dans la question juive. Le cri de mise en garde "Gare au Juif !" retentit pour la première fois dans les colonnes de Novoïe Vremia. Le journal insistait sur la nécessité de prendre des mesures fermes contre la "mainmise" des Juifs sur la science, les lettres et les arts russes... ». Il ne manquait pas une occasion de dénoncer le fait de « se soustraire au service militaire ».

Ces attaques contre les Juifs, à l'étranger comme en Russie, émurent Vladimir Soloviev, et, dès l'année 1884, il les fustigea vigoureusement : « Les Judéens se sont toujours comportés à notre égard à la manière des Judéens, et nous, chrétiens, n'avons pas encore appris à nous comporter avec le judaïsme d'une manière chrétienne » ; « à l'égard du judaïsme, le monde chrétien dans sa masse n'a manifesté jusqu'à présent qu'une jalousie irrationnelle ou une indifférence débile ». Non, « ce n'est pas l'Europe chrétienne qui est tolérante envers les Juifs, c'est l'Europe incroyante ».

L'importance croissante de la question juive pour la Russie, la société russe ne l'a comprise qu'avec un demi-siècle de retard sur son gouvernement. Ce n'est qu'après la guerre de Crimée que « l'opinion publique russe naissante commença à concevoir l'existence d'un problème juif en Russie». Mais il fallut que s'écoulent encore quelques décennies avant qu'elle n'appréhendât la primauté de cette question. « C'est la Providence qui a fait venir dans notre patrie la plus grande partie du peuple juif, et la plus solide », écrivit en 1891 Vladimir Soloviev.

L'année d'avant, fort du soutien de quelques sympathisants, Soloviev avait rédigé une « Protestation » où il était dit que « l'unique cause de la prétendue question juive » était l'abandon de toute justice et de toute humanité, « un engouement insensé pour un égoïsme national aveugle ». « Attiser la haine raciale et religieuse, chose si contraire à l'esprit du christianisme..., pervertit en profondeur la société et peut entraîner un retour à la barbarie... » « Il convient de dénoncer avec force le mouvement antisémite », « ne serait-ce que par simple instinct de survie nationale ».

D'après le récit que nous en fait S. M. Doubnov, Soloviev collecta des signatures, plus d'une centaine, y compris celles de Tolstoï et de Korolenko. Mais les rédactions de tous les journaux avaient reçu l'ordre de ne pas publier cette protestation. Soloviev « adressa une lettre brûlante au tsar Alexandre III », mais on lui fit dire que, s'il persistait, il écoperait d'une mesure administrative. Il abandonna la partie.

Tout comme en Europe, la poussée multiforme des ambitions juives ne pouvait manquer d'éveiller chez les acteurs de la vie publique russe ici de l'inquiétude, là une opposition farouche, là encore, au contraire, de la sympathie. Et, chez certains, un calcul politique. À l'instar de La Volonté du Peuple en 1881, qui avait compris le profit à tirer de la question juive (à l'époque, c'était dans le sens de la persécution), les milieux radicaux et libéraux de l'époque, soit l'aile gauche de la société, conçurent et firent leur pour longtemps encore l'idée que l'on pouvait tirer profit de la question juive, en faire une carte politique gagnante dans la lutte contre l'autocratie : il fallait répéter sur tous les tons que le seul moyen d'obtenir l'égalité en droits pour les Juifs, c'était le renversement définitif du pouvoir des tsars. Depuis les libéraux jusqu'aux bolcheviks en passant par les S.-R., tous n'ont cessé d'impliquer les Juifs - certains sous l'effet d'une réelle sympathie -, de se servir d'eux comme d'un atout commode dans le combat antimonarchique. Cet atout, les révolutionnaires ne l'ont jamais lâché, ils l'ont exploité sans le moindre scrupule jusqu'en 1917.

Cependant, ces diverses tendances, ces débats dans les journaux n'affectèrent en rien l'attitude du peuple à l'égard des Juifs dans la Grande Russie. Beaucoup de témoignages le confirment. Ainsi J. Teitel, un homme qui vécut longtemps dans la Russie profonde et fréquenta beaucoup les petites gens, affirme que « toute hostilité raciale ou nationale est étrangère au petit peuple». Ou bien, dans des souvenirs laissés par les princes Viazemski, cet épisode : il y avait à l'hôpital de Korobovka, district d'Ousmanski, un médecin russe un peu sans-gêne, le docteur Smirnov ; les paysans ne l'aimaient pas et celui qui le remplaça, le tout dévoué docteur Szafran, bénéficia immédiatement de l'affection et de la gratitude de tous les paysans des alentours. Autre confirmation, inspirée par l'expérience du bagne des années 1880-1890 : P. F.lakoubovitch-Melchine écrit : « Ce serait une tâche ingrate que de rechercher, même dans la lie de notre peuple, les moindres traces d'antisémitisme. » Et c'est bien parce qu'ils sentaient cela que les Juifs d'une bourgade de Biélorussie adressèrent en ces termes, au début du 20e siècle, un télégramme à M.F.Morozova, l'épouse d'un riche négociant, qui s'occupait de bienfaisance : « Fais-nous don de tant. La synagogue a brûlé. Tu sais bien que nous avons le même Dieu. » Et elle envoya la somme demandée.

Au fond, ni la presse libérale russe, ni la presse juive n'ont jamais accusé le peuple russe de quelque antisémitisme foncier : ce que l'une et l'autre répétaient sans relâche, c'est que l'antisémitisme, dans la masse populaire, avait été suscité de toutes pièces et attisé par le gouvernement. La formule même « Autocratie, Orthodoxie, Nationalité » était ressentie, dans les milieux juifs cultivés, comme une formule dirigée contre les Juifs. Au milieu du 20e siècle, nous pouvons lire chez un auteur juif : « Dans la Russie tsariste, l'antisémitisme n'avait pas de racines profondes parmi le peuple... Dans les larges masses populaires, il n'y avait pratiquement pas d'antisémitisme ; d'ailleurs, la question même des relations avec le judaïsme ne se posait pas... Ce n'est que dans certaines parties de ce qu'on appelait la Zone de résidence, et principalement en Ukraine depuis l'époque de la domination polonaise, que, du fait de certaines circonstances sur lesquelles il n'est point besoin de s'appesantir ici, une certaine tendance à l'antisémitisme se manifestait dans la paysannerie. » Cela est parfaitement exact. Et l'on pourrait ajouter : la Bessarabie. (On peut juger de l'ancienneté de ces sentiments et de ces circonstances en lisant Karamzine : les cosaques qui entouraient le Faux Dmitri - des cosaques du Don, de toute évidence - traitaient les Russes de Jidy (Juifs), ce qui signifie que dans les provinces de l'Ouest ce vocable constituait une injure.)

Et dans le folklore russe, qu'en est-il ? Le dictionnaire Dahl englobe et la Grande Russie, et les provinces occidentales, et l'Ukraine. Les éditions d'avant la révolution contiennent un grand nombre de mots et d'expressions formés sur la racine jid-(judé-). (Détail significatif : dans l'édition soviétique de 1955, toute la typographie de la page où figuraient ces mots a été remaniée, et toute cette « niche » lexicale, entre jidkii et jigalo, a été entièrement supprimée.) Or, parmi ces expressions citées par Dahl, il y en a qui sont héritées du slavon d'Église où le mot jid n'était nullement péjoratif : c'était le nom d'un peuple. Il y en a aussi qui viennent de la pratique polonaise et post-polonaise au sein de la Zone de résidence. D'autres encore furent introduits dans la langue au temps des Troubles, au 17e siècle, à une époque où, en Grande Russie, il n'y avait quasiment aucun contact avec les Juifs. Ces héritages se reflètent également dans les dictons relevés par Dahl qui les énonce sous leur forme russe - mais on devine sous celle-ci la forme méridionale. (Et, ce qui est certain, c'est qu'ils ne sont pas sortis des entrailles du ministère de l'Intérieur !...)

Et puis, comparons ces dictons avec d'autres : combien le peuple n'a-t-il pas créé d'adages malveillants à rencontre du clergé orthodoxe ! Pas un seul, quasiment, qui soit favorable !

Un témoin de Marioupol (et il n'est pas le seul, c'est une chose avérée) raconte que chez eux, avant la révolution, on distinguait nettement les deux vocables evrei (hébreu) et jid (juif). Le Evrei était le citoyen respectueux de la loi, dont les mœurs, la conduite, le comportement vis-à-vis des autres ne différaient en rien du milieu environnant. Alors que le Jid était le jivoder (l'écorcheur). Et il n'était pas rare d'entendre : « Je ne suis pas un Jid, je suis un honnête Evrei, je n'ai pas l'intention de vous duper. » (De tels propos mis dans la bouche de Juifs, nous en trouvons dans la littérature ; nous en avons lu aussi dans les brochures des populistes.

Cette différenciation sémantique, il ne faut jamais la perdre de vue lorsqu'on interprète les dictons.

Tout cela, ce sont les traces d'une vieille querelle nationale sur le territoire de l'Ouest et du Sud-Ouest.

Car ni dans la Russie centrale, ni dans celle du Nord et de l'Est, pas même lors de la secousse générale d'octobre 1905, il n'y eut de pogroms antijuifs (s'il y eut de l'indignation, ce fut contre les intellectuels révolutionnaires en général, contre leur façon de jubiler et de se railler du Manifeste du 17 octobre). Mais cela n'empêche pas qu'aux yeux du monde entier, la Russie d'avant la révolution - non pas l'empire, la Russie - porte à jamais le sceau de l'infamie, celui des pogroms et des Centuries noires... et c'est indélébile, incrusté dans les esprits pour encore combien de siècles à venir ?

Les pogroms antijuifs ont toujours et exclusivement éclaté dans le sud-ouest de la Russie - comme c'avait été le cas en 1881. Et le pogrom de Kichinev de 1903 fut de même nature.

N'oublions pas qu'à l'époque la population de Bessarabie était dans l'ensemble largement illettrée, qu'à Kichinev vivaient 50 000 Juifs, cinquante mille Moldaves, 8 000 Russes (en fait, surtout des Ukrainiens, mais on ne faisait pas la différence) et quelques milliers d'autres. Quelles furent les principales forces responsables des pogroms ? « Les fauteurs de pogroms furent principalement des Moldaves. »

Le pogrom de Kichinev débuta le 6 avril, dernier jour de la Pâque juive et premier jour de la Pâque orthodoxe. (Ce n'est pas la première fois que nous observons ce lien tragique entre les pogroms antijuifs et la Pâque des chrétiens : en 1881, en 1882 et en 1899 à Nikolaev - et cela nous remplit d'une douleur et d'une inquiétude extrêmes.)

Recourons à l'unique document qui soit fondé sur une enquête rigoureuse menée à chaud, sitôt après les événements. Il s'agit de l'acte d'accusation dressé par le procureur du tribunal local, V.N.Gorémykine, lequel « n'a pas cité un seul Juif en qualité d'accusé, ce pour quoi il fut âprement vilipendé par la presse réactionnaire ». (Comme nous le verrons, le tribunal siégea d'abord à huis clos pour « ne pas exacerber les passions », et l'acte d'accusation fut publié initialement à l'étranger dans l'organe de presse émigré de Stuttgart Osvobojdenie [« Libération »].)

Le document s'ouvre sur le compte rendu de « heurts habituels entre Juifs et chrétiens tels qu'il s'en est produit toutes ces dernières années à Pâque », et sur « l'animosité de la population locale à l'égard des Juifs ». Il y est dit que « deux semaines déjà avant la Pâque..., des bruits ont circulé en ville, annonçant que, pour les fêtes à venir, il y aurait des agressions contre les Juifs ». Un journal, le Bessarabets (« le Bessarabien »), avait joué ici un rôle de boutefeu en publiant « jour après jour, tout au long des dernières semaines, des articles incendiaires, fortement antijuifs, qui ne passèrent pas inaperçus auprès des petits commis, des gratte-papier, de tout un petit peuple peu instruit de Bessarabie. Parmi les derniers articles provocateurs du journal, il y eut celui relatant le meurtre d'un enfant chrétien dans le bourg de Doubossary, perpétré soi-disant par des Juifs dans un but rituel » (et un autre bruit courait comme quoi un Juif avait assassiné sa servante chrétienne alors que celle-ci, en réalité, s'était suicidée).

Et la police de Kichinev, que fit-elle ? « N'accordant aucun crédit particulier aux rumeurs », et en dépit du fait que, « ces dernières années, des rixes survenaient régulièrement entre Juifs et chrétiens, la police de Kichinev ne prit aucune mesure préventive sérieuse », elle ne fit que renforcer les patrouilles « pour les fêtes, dans les lieux où la foule allait être la plus dense », en leur adjoignant des hommes recrutés dans la garnison locale. Le chef de la police ne donna aucune instruction claire à ses gradés.

C'est bien là le plus impardonnable : des rixes à répétition tous les ans pour la Pâque, des rumeurs d'une pareille teneur - et la police se croise les bras. Un signe de plus de l'état de déliquescence de l'appareil gouvernemental. Car de deux choses, l'une : ou bien on lâche l'empire (combien de guerres, combien d'efforts déployés dans le but de réunir, pour d'obscures raisons, la Moldavie à la Russie), ou bien on veille au bon ordre qui doit régner sur tout son territoire.

Le 6 avril dans l'après-midi, les rues de la ville sont envahies par le « peuple en fête », avec « beaucoup d'adolescents » déambulant au milieu de la foule, ainsi que des gens éméchés. Les garçons se mettent à lancer des pierres contre des maisons juives proches, tirant de plus en plus fort, et quand le commissaire et ses inspecteurs tentent d'arrêter l'un d'eux, « ils reçoivent des cailloux à leur tour ». Des adultes alors s'en mêlent. « La police ne prit aucune mesure ferme pour enrayer les désordres » et ceux-ci débouchèrent sur la mise à sac de deux boutiques juives et de quelques remises. Dans la soirée, les désordres s'apaisèrent, « aucune voie de fait n'avait été perpétrée contre les Juifs ce jour-là » ; la police avait arrêté soixante personnes au cours de la journée.

Cependant, « au petit matin du 7 avril, la population chrétienne..., très agitée, commença à se rassembler en divers endroits de la ville et dans les faubourgs, par petits groupes qui provoquèrent avec les Juifs des affrontements à caractère de plus en plus violent ». De la même façon, dès la première heure, sur le Nouveau Marché, « plus de cent Juifs s'étaient rassemblés, armés de pieux et de piquets, de fusils même ici et là, qui tirèrent quelques coups de feu. Les chrétiens n'avaient pas d'armes à feu. Les Juifs disaient : "Hier, vous n'avez pas dispersé les Russes, aujourd'hui nous allons nous défendre nous-mêmes." Et certains tenaient à la main des bouteilles avec du vitriol qu'ils lançaient sur les chrétiens qu'ils rencontraient ». (Les officines pharmaceutiques étaient traditionnellement tenues par des Juifs.) « Des rumeurs se propagent alors à travers la ville, rapportant que les chrétiens ont été agressés par les Juifs ; elles s'enflent en passant de bouche en bouche et exaspèrent la population chrétienne » : on transforme « ont été battus » en « ont été abattus », on colporte que les Juifs ont saccagé la cathédrale et ont assassiné le prêtre. Et voici qu'« en divers points de la ville, de petits groupes de quinze à vingt personnes chacun, principalement des ouvriers, avec des adolescents en tête qui jettent des pierres dans les carreaux des fenêtres, commencent à piller les boutiques, les locaux, les habitations des Juifs, brisant tout à l'intérieur. Ces groupes sont peu à peu grossis par les passants ». Vers les deux, trois heures du matin, « les désordres se propagent dans un rayon de plus en plus étendu » ; « les maisons où des icônes ou des croix ont été exposées aux fenêtres ne sont pas touchées ». « Dans les locaux saccagés, tout fut totalement détruit, les marchandises éjectées hors des boutiques pour être ou piétinées, ou dérobées par des individus qui escortaient les agresseurs. » On alla jusqu'à « saccager les maisons de prière des Juifs, par jeter à la rue les rouleaux sacrés [la Thora] ». Les débits de boissons, bien évidemment, furent mis à sac ; « le vin était déversé dans la rue ou bu sur place par les bandits ».

L'inertie de la police, due à l'absence d'un commandement digne de ce nom, fit que ces forfaits furent perpétrés impunément - ce qui ne manqua pas d'encourager et d'exciter les malfaiteurs. Les forces de police, laissées à elles-mêmes, loin d'unir leurs efforts, agissaient selon leur instinct... « et les policiers subalternes restèrent le plus souvent des spectateurs muets du pogrom ». On lança tout de même par téléphone un appel à la garnison locale pour faire venir des renforts, mais, « chaque fois que les soldats se portaient en un point donné, ils n'y trouvaient plus personne », et, « en l'absence de nouvelles instructions, ils restaient inactifs » ; « ils étaient disséminés dans la ville en groupes isolés, sans objectif clair et sans coordination des uns avec les autres » ; « ils ne faisaient que disperser la foule des excités ». (Cette garnison n'était pas des plus performantes, et, de surcroît, c'était juste après la Pâque : beaucoup d'officiers et de soldats se trouvaient en permission.) «L'inertie de la police... engendra de nouvelles rumeurs, comme quoi le gouvernement aurait permis de s'en prendre aux Juifs, puisqu'ils sont des ennemis de la patrie » - et le pogrom, déchaîné, aviné, s'envenima. « Les Juifs, craignant pour leurs biens et pour leur vie, perdirent tout sang-froid, la peur les rendit fous. Plusieurs d'entre eux, s'armant de revolvers, passèrent à la contre-attaque pour se défendre. Embusqués au coin des rues, derrière les clôtures, sur les balcons, ils se mirent à tirer sur les pillards, mais maladroitement, sans viser leurs cibles, si bien que cela ne les aida en rien et ne fit que susciter chez les fauteurs de pogrom une terrible explosion de rage. « La foule des pillards fut prise de fureur et, là où avait retenti la fusillade, elle se porta aussitôt pour mettre tout en pièces et faire violence aux Juifs qui se trouvaient là. » « Un coup de feu fut particulièrement fatal aux Juifs : celui qui faucha un jeune garçon russe, le petit Ostapov. » A partir de une heure, deux heures de l'après-midi, les coups portés aux Juifs prirent un caractère de plus en plus violent », et, à partir de cinq heures, ils s'accompagnèrent d'« une série de meurtres ».

A trois heures et demie de l'après-midi, le gouverneur Von Raaben, totalement dépassé, passa un ordre au chef de la garnison, le général Bekman, autorisant l'« usage des armes». Bckman fit aussitôt quadriller la ville, et les troupes, qui avaient été « lancées à l'aventure », marchèrent dès lors en bon ordre. « De ce moment, là la troupe put procéder à des arrestations massives », et des mesures énergiques furent prises. À la tombée de la nuit, le pogrom était maîtrisé.

L'acte établit le bilan des victimes : « On dénombra 42 morts, dont 38 Juifs » ; « tous les corps portaient des traces de coups par des objets contondants - gourdins, pelles, pierres -, et, pour certains, des coups de hache » ; « presque tous étaient blessés à la tête, quelques-uns à la poitrine également. Ils ne présentaient pas de traces de balles, aucune trace de tortures ou de viol non plus (cela fut confirmé par les expertises des médecins et les autopsies, ainsi que par le rapport du Département médico-légal de l'Administration centrale de Bessarabie) ; « on dénombra 456 blessés, dont 62 parmi les chrétiens... ; 8 portaient des blessures par balles... Sur les 394 blessés juifs, 5 seulement étaient des blessés graves. Aucune trace de sévices..., si ce n'est chez un homme borgne dont l'œil sain avait été arraché... Les trois quarts des hommes agressés étaient des adultes ; il y eut trois plaintes pour viol, dont deux firent l'objet de poursuites ». 7 militaires furent blessés, dont un soldat qui « eut le visage brûlé au vitriol » ; 68 policiers écopèrent de blessures légères. « Il y eut 1 350 maisons saccagées, soit presque le tiers des maisons de Kichinev : un chiffre énorme, l'équivalent d'un bombardement... Pour ce qui est des arrestations, « on en compta 816 au matin du 9 avril », et, outre les enquêtes concernant les meurtres, 664 personnes comparurent en justice. Chez certains auteurs, les chiffres des victimes parmi les Juifs diffèrent des statistiques officielles, mais l'écart n'est pas très grand. Le Livre sur les Juifs de Russie estime qu'il y eut 45 Juifs tués, 86 grièvement blessés, 1 500 maisons et boutiques pillées ou détruites. Bickerman avance le chiffre de 53 morts, mais peut-être pas tous juifs. L'Encyclopédie juive récente (1988) déclare : « 49 personnes furent tuées, 586 blessées, plus de 1 500 maisons et échoppes pillées. »

Telle est la description officielle. Mais nous sentons bien ce qui se dissimule derrière elle. On nous dit : « Une seule personne, un Juif infirme d'un œil », a eu l'autre arraché. Nous en apprenons un peu plus chez Korolenko dans son essai Dom n" 13 (« La maison n° 13 »). Ce pauvre homme s'appelait Meer Weisman. « À ma question, écrit Korolenko - savait-il qui lui avait fait cela ? -, il répondit avec une parfaite sérénité qu'il ne le savait pas, mais qu"'un gamin", le fils de ses voisins, s'était vanté de l'avoir fait à l'aide d'un poids en plomb attaché à une cordelette. » Nous voyons donc que bourreaux et victimes se connaissaient plutôt bien...

Korolenko se reprend : « C'est vrai que ce que j'avance, je le tiens des Juifs eux-mêmes, mais il n'y a pas de raison de ne pas accorder foi à leurs dires... Pourquoi auraient-ils inventé ces détails ?... » Et, en effet, pour quelle raison la famille de Bentsion Galanter, frappé mortellement à la tête, aurait-elle inventé que les meurtriers lui avaient planté des clous dans tout le corps ? La famille du comptable Nisenson n'était-elle pas assez éprouvée, pourquoi aurait-elle ajouté qu'on l'avait « rincé » dans une flaque avant de le massacrer ? Ces détails-là ne sont pas de la fiction.

Mais à ceux qui se trouvaient loin des événements, aux agitateurs de l'opinion publique, ces horreurs ne suffisaient pas. Ce qu'ils retenaient, ce n'étaient pas la tragédie, le malheur, les morts, c'était : comment les exploiter pour frapper le pouvoir tsariste ? Et ils recoururent à des exagérations terrifiantes. Surmonter ses réactions d'horreur, tâcher de voir clair dans les versions échafaudées au cours des mois et des années suivants, ne serait-ce pas minimiser la tragédie ? et s'attirer bien des avanies ? Mais y voir clair est un devoir, car on a profité du pogrom de Kichinev pour noircir la Russie et la marquer à tout jamais du sceau de l'infamie. Aujourd'hui, tout travail historique honnête sur le sujet exige qu'on fasse la différence entre l'horrible vérité et les mensonges perfides.

La conclusion de l'acte d'accusation est la suivante : les désordres « n'ont atteint l'ampleur décrite qu'à cause de l'inertie de la police, privée d'un commandement adéquat... L'enquête préliminaire n'a pas trouvé d'indices prouvant que les désordres avaient été prémédités ». Ces indices, aucune autre enquête ultérieure ne les a trouvés non plus.

Mais qu'à cela ne tienne : le Bureau pour la défense des Juifs, que nous avons déjà évoqué (y participaient des personnages aussi éminents que M.Winaver, G.Sliosberg, L.Bramson, M.Koulichcr, A.Braoudo, S.Pozner, M.Krohl), dès que lui parvint la nouvelle du pogrom de Kichinev, exclut d'entrée de jeu toutes les causes possibles hormis celle d'un complot fomenté d'en haut : « Qui a donné l'ordre d'organiser le pogrom, qui a pris la direction des forces ténébreuses qui l'ont perpétré ? » « Dès que nous avons appris dans quel climat s'était déroulée la tuerie de Kichinev, nous n'avons pas douté que cette entreprise diabolique n'eût pu avoir lieu si elle n'avait été concoctée par le département de la Police et menée sur son ordre. » Bien que, naturellement, « les misérables aient tenu secret leur projet », écrit M.Krohl dans les années 40 du 20e siècle. « Mais, si convaincus que nous soyons que la tuerie de Kichinev a été préméditée en haut lieu, avec l'accord tacite et peut-être à l'initiative de Plehve, nous ne pouvons démasquer ces assassins haut placés et les exposer dans la lumière à la face du monde qu'à une condition : si nous avons les preuves les plus indiscutables contre eux. C'est pourquoi nous avons décidé de dépêcher à Kichinev le célèbre avocat Zaroudny. » « C'était la personne la plus indiquée pour la mission que nous lui avions confiée », « il a entrepris de révéler les ressorts cachés du massacre de Kichinev, celui après lequel la police, pour détourner l'attention, a arrêté quelques dizaines de voleurs et de pillards ». (Rappelons qu'au lendemain du pogrom, 816 personnes avaient été arrêtées.) Zaroudny collecta des informations et rapporta un « matériau d'une exceptionnelle importance ». A savoir que « le principal responsable, l'organisateur du pogrom, avait été le chef de la Sécurité locale, K. Lewendal », un officier de gendarmerie qui avait été nommé à Kichinev peu avant le pogrom. C'est « sur son ordre que la police et la troupe ont ouvertement prêté main-forte aux assassins et aux pillards ». Il aurait « totalement paralysé l'action du gouverneur ». (On sait pourtant qu'en Russie ni la police ni encore moins la troupe n'étaient sous les ordres de l'Okhrana.)

Ledit matériau « d'une exceptionnelle importance », qui dénonçait les coupables « avec une absolue certitude », ne fut toutefois jamais publié ni sur le moment, ni plus tard. Pourquoi ? Mais parce que, s'il l'avait été, comment Lewendal et ses complices auraient-ils pu échapper au châtiment et au déshonneur? Ce matériau, on ne le connaît que par ouï-dire : un marchand dénommé Pronine et un notaire dénommé Pissarjevski se seraient plusieurs fois retrouvés dans un certain café et, sur instructions de Lewendal, auraient planifié le pogrom. Et c'est après ces réunions que toute la police et toute la troupe optèrent pour le pogrom. Le procureur Gorémykine examina les accusations portées contre Lowendal et les déclara infondées. (Le journaliste Krouchevane, dont les articles incendiaires avaient réellement favorisé le pogrom, fut frappé deux mois plus tard à Pétersbourg de coups de couteau par Pinhas Dachevski qui voulait le tuer).

Le pouvoir, pendant ce temps, poursuivait l'enquête. On dépêcha à Kichinev le directeur du département de la Police, A.A.Lopoukhine (avec ses sympathies libérales, il était insoupçonnable aux yeux de l'opinion). Le gouverneur Von Raaden fut limogé, ainsi que plusieurs autres hauts fonctionnaires de Bessarabie ; on nomma un nouveau gouverneur, le prince S.Ourousov (qui allait bientôt être un K.D. fort en vue, et signera l'appel à la rébellion dit « Appel de Vyborg »). Une circulaire du ministre de l'Intérieur, Plehve, fut publiée dans Le Messager du gouvernement du 29 avril : il y disait son indignation devant l'inaction des autorités de Kichinev ; il appelait tous les gouverneurs de province, les gouverneurs de ville et les chefs de police à stopper vigoureusement toutes violences en prenant toutes les mesures possibles.

L'Église orthodoxe s'exprima elle aussi. Le saint-synode publia une circulaire adjurant le clergé de prendre des mesures pour extirper les sentiments d'hostilité envers les Juifs. Quelques hiérarques, notamment le père Jean de Cronstadt, très écouté et vénéré des fidèles, s'adressèrent au peuple chrétien en exprimant leur réprobation, leurs exhortations, leurs appels à l'apaisement. « Ils ont substitué à la fête chrétienne une orgie sanguinaire et satanique. » Et l'évêque Antoine (Krapovitski) de déclarer : « Le châtiment de Dieu s'abattra sur les misérables qui ont fait couler un sang apparenté au Dieu-Homme, à Sa Mère toute Pure, aux apôtres et aux prophètes... pour que vous sachiez combien l'Esprit Divin chérit le peuple juif, rejeté encore de nos jours, et quel est Son courroux contre ceux qui voudraient L'offenser. » On distribua à la population un texte sur ce sujet. (Les longues exhortations et explications de l'Église n'étaient toutefois pas sans refléter un état d'esprit archaïque, figé depuis des siècles et qui allait être dépassé par les redoutables évolutions en cours.)

Dans les premiers jours de mai, soit un mois après les événements, une campagne d'information mais aussi d'intoxication autour du pogrom éclata aussi bien dans la presse russe que dans l'européenne et l'américaine. A Pétersbourg, des articles forcenés parlèrent d'assassinats de mères et de nourrissons, de viols - tantôt de jeunes filles mineures, tantôt, bien sûr, de femmes sous les yeux de leur mari ou de leurs père et mère ; il y était question de « langues arrachées ; un homme fut éventré, une femme eut la tête percée de clous enfoncés par les narines ». Moins d'une semaine s'était écoulée quand ces détails horrifiants parurent dans les journaux d'Occident. L'opinion publique occidentale y ajouta pleinement foi. Les Juifs influents en Angleterre s'appuyèrent sur ces affabulations et les inclurent mot pour mot dans leur protestation publique. Devons-nous le redire : «Aucune trace de sévices ou de viols n'avait été observée sur les corps. » A cause d'une nouvelle vague d'articles de journaux, on demanda aux médecins légistes de présenter des expertises complémentaires. Le médecin du Service sanitaire de la ville, dénommé Frenkel (qui avait examiné les corps dans le cimetière juif), et un autre, dénommé Tchorba (qui avait accueilli les morts et les blessés à l'hôpital du zemstvo de Kichinev entre cinq heures du soir, le deuxième jour après la Pâque, et midi, le troisième jour, puis à l'hôpital juif), et le docteur Vassiliev (qui avait procédé à l'autopsie de trente-cinq cadavres) - tous attestèrent l'absence sur les corps de traces de tortures ou des violences décrites dans les journaux. On apprit plus tard, lors du procès, que le docteur Dorochevski - celui qui, pensait-on, avait fourni ces effroyables informations - n'avait rien vu de ces atrocités et, de plus, déclinait toute responsabilité dans la publication des articles à scandale. Quant au procureur près la chambre criminelle d'Odessa, il avait, pour répondre à une question de Lopoukhine sur les viols, « mené en secret sa propre enquête » : les récits des familles des victimes elles-mêmes ne confirmèrent aucun cas de viol ; les cas concrets, dans l'expertise, sont positivement exclus. Mais qui a cure des examens et des conclusions des médecins ? Qui se soucie des recherches concrètes du procureur ? Tous ces documents peuvent bien rester à jaunir dans les dossiers des cabinets !

Tout ce que les témoins n'avaient pas confirmé, tout ce que Korolenko n'avait pas raconté, les autorités n'eurent pas la présence d'esprit de le réfuter. Et tous ces détails se propagèrent de par le monde et prirent dans l'opinion la forme d'un fait, ce qu'ils allaient demeurer pendant tout le 20e siècle et qu'ils seront probablement encore pendant tout le 21e - refroidis, figés, arrimés à jamais au nom de la Russie.

Or la Russie, depuis de longues années déjà mais avec de plus en plus d'acuité, connaissait une folle, une mortelle distorsion entre la « société civile » et le gouvernement. Il s'agissait d'une lutte à mort : pour les milieux libéraux et radicaux, et plus encore pour les révolutionnaires, tout incident (vrai ou faux) jetant le discrédit sur le gouvernement était pain bénit, et pour eux tout était permis - n'importe quelle exagération, n'importe quelle déformation, n'importe quel maquillage des faits ; l'important était d'humilier le pouvoir le plus sévèrement possible. Pour les radicaux russes, un pogrom de cette gravité était une chance dans leur combat !

Le gouvernement résolut d'interdire toute publication dans les journaux concernant le pogrom, mais c'était une maladresse, car les rumeurs furent répercutées avec d'autant plus de force par la presse européenne et américaine ; toutes les élucubrations s'échafaudèrent avec plus d'impunité encore - exactement comme s'il n'y avait jamais eu aucun constat de police.

Et la voilà lancée, la grande offensive contre le gouvernement du tsar. Le Bureau pour la défense des Juifs diffusa des télégrammes dans toutes les capitales : organiser partout des meetings de protestation ! Un membre du Bureau écrivit : « Nous avons communiqué les détails sur les atrocités... en Allemagne, en France, en Angleterre, aux Etats-Unis... L'impression que causèrent nos informations fut fracassante ; à Paris, Berlin, Londres et New York, il y eut des meetings de protestation au cours desquels les orateurs brossèrent un tableau effrayant des crimes commis par le gouvernement tsariste. » Le voilà, se disait-on, l'ours russe tel qu'il est depuis la nuit des temps ! « Ces atrocités frappèrent le monde de stupeur. » Et maintenant, sans plus aucune retenue : la police et les soldats ont par tous les moyens prêté main-forte aux assassins et aux pillards pour qu'ils perpètrent leurs actes inhumains. » La « maudite autocratie » s'est elle-même marquée d'une flétrissure indélébile !

Dans les meetings, on stigmatisait le nouveau forfait du tsarisme, « prémédité par lui ». Dans les synagogues de Londres, on accusa... le saint-synode d'avoir commis cette tuerie d'inspiration religieuse. Quelques hiérarques de l'Église catholique firent eux aussi état de leur réprobation. Mais ce fut de loin la presse européenne et américaine qui se montra la plus virulente (notamment le magnat de la presse William Hearst) : « Nous accusons le pouvoir tsariste d'être responsable du massacre de Kichinev. Nous déclarons que sa culpabilité dans cet holocauste est totale. C'est devant sa porte et devant aucune autre que sont exposées les victimes de ces violences. » « Que le Dieu de Justice descende ici-bas pour en finir avec la Russie comme II en a fini avec Sodome et Gomorrhe... et qu'il évacue de la face de la Terre ce foyer pestilentiel. » « La tuerie de Kichinev dépasse en insolente cruauté tout ce qui a jamais été enregistré dans aucune nation civilisée »... (y compris, il faut croire, l'extermination des Juifs dans l'Europe du Moyen Âge ?).

Hélas, se rejoignent dans la même appréciation des événements des Juifs plus ou moins circonspects, plus ou moins étourdis. Et, pas moins de trente ans après les faits, le respectable juriste qu'est G.Sliosberg ressert les mêmes détails dans des publications de l'émigration - (alors que lui-même n'est jamais allé à Kichinev ni sur le moment, ni après) : les clous plantés dans la tête de la victime (il va jusqu'à attribuer cette information au récit de Korolenko !), et les viols, et la présence de « plusieurs milliers de soldats » (la modeste garnison de Kichinev n'en avait jamais vu autant !) qui « semblaient être là pour protéger les fauteurs du pogrom ».

Mais la Russie, dans le domaine de la communication, était inexpérimentée, elle était bien incapable de se justifier de façon cohérente ; elle ignorait encore tout des méthodes utilisées pour cela.

En attendant, la prétendue « froide préméditation » du pogrom n'était étayée par aucune preuve solide - aucune qui fût à la mesure de la campagne déchaînée. Et, bien que l'avocat Zaroudny eût déjà « clos son enquête et... fermement établi que l'organisateur principal et le commanditaire du pogrom n'était autre que le chef de l'Okhrana locale, le baron Lewendal » -, même dans cette variante, le personnage de Lewendal n'atteignait pas d'assez près le gouvernement, il fallait tirer encore un peu pour arriver jusqu'au pouvoir central.

Mais nous y voilà ! - six semaines après le pogrom, à point pour attiser encore l'indignation générale et pour déshonorer la figure clé du pouvoir, on « découvrit » (nul ne sait où, nul ne sait par qui, mais fort à propos) le texte d'une « lettre archisecrète » du ministre de l'Intérieur Plehve au gouverneur de Kichinev, Von Raaben (non point une circulaire adressée à tous les gouverneurs de la Zone de résidence, non, mais une lettre adressée à lui seul, dix jours avant le pogrom), dans laquelle le ministre, en des termes plutôt évasifs, prodiguait un conseil : si des désordres graves se produisent dans la province de Bessarabie, ne pas les réprimer par les armes, mais n'utiliser que la persuasion. Et voilà qu'un individu, fort à propos là aussi, transmit le texte de cette lettre à un correspondant anglais à Pétersbourg, D.D.Braham - et celui-ci s'empressa de la publier à Londres dans le Times du 18 mai 1903.

A priori : que pèse une seule publication dans un seul journal, que rien ne vient corroborer - ni sur l'instant, ni plus tard ? Mais elle pèse autant que vous voulez ! Énormément, même ! Et, dans le cas présent, la publication du Times fut comme étayée par la protestation de Juifs britanniques éminents, avec Montefiore à leur tête (issu d'une célébrissime famille).

A la faveur du climat qui régnait de par le monde, cette lettre connut un colossal succès : les intentions sanguinaires contre les Juifs du tsarisme universellement abhorré, qui n'avaient pas encore été prouvées, se trouvaient brusquement « attestées avec documents à l'appui ». Articles et meetings connurent une nouvelle recrudescence à travers le monde entier. Le troisième jour après la publication, le New York Times fit remarquer que « trois jours déjà que la lettre a été divulguée - et aucun démenti n'est survenu », et la presse britannique a déjà décrété qu'elle était authentique. « Que peut-on dire du niveau de civilisation d'un pays dont un ministre peut donner son blanc-seing à de telles exactions ? » Le gouvernement russe, lui, dans sa maladresse et son incompréhension de la gravité des choses, ne trouva rien de mieux à faire que lâcher négligemment un démenti laconique signé du chef du département de la Police, A.Lopoukhine, et cela seulement au neuvième jour après la publication scandaleuse du Times, mais, au lieu d'enquêter sur la falsification, il se contenta d'expulser Braham du territoire.

L'on peut avancer avec certitude qu'il s'agissait bien d'un faux, et ce, pour plusieurs raisons. Non seulement parce que Braham n'a jamais exhibé la moindre preuve de l'authenticité de la lettre. Non seulement parce que Lopoukhine, ennemi déclaré de Plehve, a lui-même démenti ce texte. Non seulement parce que le prince Ouroussov, grand sympathisant des Juifs, qui avait succédé à Von Raaben et contrôlait les archives du gouvernorat, n'y avait trouvé aucune « lettre de Plehve ». Non seulement parce que le pauvre Von Raaben, limogé, sa vie et sa carrière brisées, jamais, dans ses efforts désespérés pour rétablir sa réputation, ne s'est plaint d'avoir reçu des instructions « d'en haut » - ce qui aurait aussitôt restauré sa carrière et fait de lui l'idole de la société libérale. La raison principale réside enfin dans le fait que les archives de l'Etat, en Russie, n'avaient rien de commun avec les archives truquées de l'ère soviétique, quand on concoctait à la demande n'importe quel document ou qu'on brûlait tel autre en catimini. Non, dans les archives russes, tout était conservé, inviolablement et pour toujours. Sitôt après la révolution de février, une commission d'enquête extraordinaire du gouvernement provisoire, et, plus zélée encore, la « Commission spéciale pour l'étude de l'histoire des pogroms », avec des enquêteurs aussi sérieux que S. Doubnov, G. Krasny-Admoni, ne trouvèrent ni à Pétersbourg, ni à Kichinev, le document incriminé, non plus que son enregistrement à l'entrée ou à la sortie ; elles ne trouvèrent que la traduction en russe du texte anglais de Braham (ainsi que des papiers comportant « des indications relatives aux châtiments sévères et aux destitutions... sanctionnant toute action illégale des agents responsables de la question juive ».

Après 1917, qu'avait-on encore à craindre ? Or, pas un seul témoin, pas un seul mémorialiste ne s'est trouvé pour raconter d'où était tombé cet immortel télégramme, ou pour se vanter d'avoir servi d'intermédiaire. Et Braham lui-même - ni à l'époque, ni plus tard - n'a pipé le moindre mot. Mais cela n'empêcha pas le journal constitutionnel-démocrate Retch (« Parole ») d'écrire encore avec assurance, le 19 mars 1917 : « Le bain de sang de Kichinev, les pogroms contre-révolutionnaires de 1905 furent organisés, comme cela a été établi définitivement, par le département de la Police. » Et, en août 1917, à la Conférence d'État de Moscou, le président de la Commission d'enquête extraordinaire déclara publiquement qu'il « présenterait bientôt les documents du département de la Police concernant l'organisation des pogroms antijuifs » - mais ni bientôt ni bien tard, ni la Commission ni, ultérieurement, les bolcheviks n'exhibèrent le moindre document de ce genre. Ainsi s'est inscrusté le mensonge, quasiment jusqu'à nos jours !... (Dans mon Novembre 16, l'un des personnages évoque le pogrom de Kichinev ; en 1986, l'éditeur allemand ajoute à ce propos une note explicative qui dit : « Pogrom antijuif, soigneusement préparé, qui dura deux jours. Le ministre de l'Intérieur Plehve avait conjuré le gouverneur de Bessarabie, en cas de pogrom, de ne pas faire intervenir les armes. ») Dans l'Encyclopédie juive récente (1996), nous lisons cette affirmation : « En avril 1903, le nouveau ministre de l'Intérieur, Plehve, organisa avec ses agents un pogrom à Kichinev. » (Paradoxalement, nous lisons dans le tome précédent : « Le texte du télégramme de Plehve publié dans le Times de Londres... est tenu par la plupart des spécialistes pour un faux »).

Et voilà : la fausse histoire du pogrom de Kichinev a fait beaucoup plus de bruit que la vraie, cruelle et authentique. Le point sera-t-il fait un jour ? Ou faudra-t-il attendre cent années encore ?

L'impéritie du gouvernement tsariste, la décrépitude de son pouvoir s'étaient manifestées à diverses occasions, en Transcaucasie par exemple, quand se déchaîna la tuerie entre Arméniens et Azéris, mais le gouvernement ne fut déclaré coupable que dans l'affaire de Kichinev.

« Les Juifs, écrivit D.Pasmanik, n'ont jamais imputé le pogrom au peuple, ils ont toujours accusé exclusivement le pouvoir, l'administration... Aucuns faits n'ont jamais pu ébranler cette opinion, une opinion parfaitement superficielle au demeurant. » Et Biekerman de souligner qu'il était de notoriété publique que les pogroms étaient, pour le gouvernement, une forme de lutte contre la révolution. Des esprits plus circonspects raisonnaient ainsi : si, dans les récents pogroms, aucune préparation technique par le pouvoir n'est attestée, « l'état d'esprit qui règne à Saint-Pétersbourg est tel que n'importe quel judéophobe virulent trouvera auprès des autorités, du ministre au dernier sergent de ville, une attitude bienveillante à son égard ». Pourtant, le procès de Kichinev, qui se déroula à l'automne 1903, montra exactement le contraire.

Pour l'opposition libérale et radicale, ce procès devait se transformer en bataille contre l'autocratie. On y expédia en qualité de « parties civiles » d'éminents avocats, juifs et chrétiens - M.Karabchevski, O.Grouzenberg, S.Kalmanovitch, A.Zaroudny, N.Sokolov. Le « brillantissime avocat de gauche » P.Pereverzev et quelques autres se portèrent en défenseurs des accusés « afin que ceux-ci ne craignissent pas de dire au tribunal... qui les avait incités à entamer le carnage » - en clair : dire que c'était le pouvoir qui avait armé leur bras. Les « parties civiles » exigeaient qu'on procédât à un supplément d'enquête et qu'on fît asseoir au banc des accusés les « véritables coupables » ! Les autorités ne publièrent pas les comptes-rendus d'audience afin de ne pas exacerber les passions dans la ville de Kichinev, non plus que celles, déjà chauffées à blanc, de l'opinion mondiale. Les choses n'en furent que plus faciles : l'escouade d'activistes qui entourait les « parties civiles » établit ses propres comptes-rendus et les expédia à travers le monde, via la Roumanie, pour publication. Cela ne modifia pourtant en rien le cours du procès : on n'en finissait pas de scruter le faciès des tueurs, mais les coupables, c'étaient à n'en pas douter les autorités - coupables seulement, il est vrai, de n'être pas intervenues à temps. À ce moment, le groupe des avocats se fendit d'une déclaration collective dans laquelle il était dit : « Si le tribunal refuse de traduire en justice et de châtier les principaux coupables du pogrom » - c'est-à-dire non point un quelconque gouverneur Von Raaben (il n'intéressait plus personne), mais bel et bien le ministre Plehve en personne et le gouvernement central de la Russie - « ils [les défenseurs] n'auront plus rien à faire dans ce procès ». Car ils « se sont heurtés à une telle hostilité de la part du tribunal, qu'il ne leur a donné aucune possibilité... de défendre librement et en conscience les intérêts de leurs clients, ainsi que ceux de la justice ». Cette nouvelle tactique des avocats, qui constituait une démarche proprement politique, se révéla tout à fait féconde et prometteuse ; elle fit grande impression dans le monde entier. « L'action des avocats a été approuvée par tous les meilleurs esprits en Russie. »

Le procès devant le Tribunal d'exception de la chambre criminelle d'Odessa se déroulait à présent dans l'ordre. Les pronostics des journaux occidentaux, comme quoi « le procès de Kichinev ne sera qu'une mascarade, une parodie de justice », ne se confirmèrent en rien. Les accusés, vu leur nombre, durent être répartis en plusieurs groupes selon la gravité de l'accusation. Comme il a été dit plus haut, il n'y avait pas de Juifs parmi les accusés. Le chef de la gendarmerie de la province avait déjà annoncé au mois d'avril que, sur 816 personnes arrêtées, 250 avaient obtenu un non-lieu pour inconsistance des charges pesant à leur encontre, 446 avaient aussitôt fait l'objet de décisions judiciaires pour délits mineurs (on en trouve le témoignage dans le Times), et « les personnes que le tribunal a reconnues coupables ont été condamnées aux peines les plus lourdes » ; une centaine firent l'objet d'inculpations graves, dont 36 accusées de meurtre et de viol (en novembre, ils seront 37). En décembre, le même chef de la gendarmerie annonce les résultats du procès : privation de tous droits, de tous biens, et bagne (sept ans ou cinq ans), privation des droits et bataillon disciplinaire (un an et un an et demi). En tout, 25 condamnations et 12 acquittements. Avaient été condamnés les vrais coupables de vrais crimes, ceux que nous avons décrits. Les condamnations, cependant, ne furent pas tendres - « le drame de Kichinev s'achève sur une contradiction usuelle en Russie : à Kichinev, les criminels semblent faire l'objet d'une rigoureuse répression judiciaire », s'étonna l'Annuaire juif américain.

Au printemps 1904, les débats en cassation à Pétersbourg furent rendus publics. Et, en 1905, le pogpogrom Kichinev se trouva une fois encore examiné au Sénat ; Winaver y prit la parole pour ne rien prouver de nouveau. En réalité, l'affaire du pogrom de Kichinev avait infligé au gouvernement tsariste une dure leçon en lui révélant qu'un Etat qui tolère pareille infamie est un État scandaleusement impuissant. Mais la leçon eût été tout aussi claire sans falsifications venimeuses ni ajouts mensongers. Pourquoi la simple vérité sur le pogrom de Kichinev a-t-elle paru insuffisante ? Vraisemblablement parce que cette vérité eût reflété la vraie nature du gouvernement - un organisme sclérosé, coupable de brimades contre les Juifs, mais qui restait mal assuré, incohérent. Alors qu'à l'aide de mensonges on le représentait comme un persécuteur averti, infiniment sûr de lui et malfaisant. Un tel ennemi ne pouvait mériter que l'annihilation.

Le gouvernement russe, qui depuis longtemps déjà s'était laissé largement dépasser sur la scène internationale, ne comprit pas, ni sur le moment ni après coup, quelle cuisante défaite il venait d'essuyer là. Ce pogrom souillait d'une tache puante toute l'histoire russe, toutes les idées que le monde se faisait de la Russie dans sa globalité ; la sinistre lueur d'incendie projetée par lui annonça et précipita les bouleversements qui allaient prochainement ébranler le pays.

Chapitre 9 - Dans la révolution de 1905

Le pogrom de Kichinev produisit un effet dévastateur et ineffaçable sur la communauté juive de Russie. Jabotinski : Kichinev trace « la frontière entre deux époques, deux psychologies ». Les Juifs de Russie n'ont pas seulement éprouvé une profonde douleur, mais, plus profondément encore, « quelque chose qui a presque fait oublier la douleur, - et c'était la honte ». «Si le carnage de Kichinev a joué un grand rôle dans la prise de conscience de notre situation, c'est parce que nous nous sommes alors aperçus que les Juifs étaient des poltrons. »

Nous avons déjà évoqué la défaillance de la police et la gaucherie des autorités - il était donc tout naturel que les Juifs se soient posé la question : faut-il continuer à compter sur la protection des pouvoirs publics ? Pourquoi ne pas créer nos propres milices armées et nous défendre les armes à la main ? Ils y étaient incités par un groupe d'hommes publics et d'écrivains en vue - Doubnov, Ahad Haam, Rovnitsky, Ben-Ami, Bialik : « Frères..., cessez de pleurer et d'implorer miséricorde. N'attendez aucune aide de vos ennemis. Ne comptez que sur vos seuls bras ! »

Ces appels «produisaient sur la jeunesse juive l'effet d'une décharge électrique ». Et dans l'atmosphère surchauffée qui se mit à régner après le pogrom de Kichinev, des « groupes armés d'autodéfense » virent rapidement le jour en différents points de la Zone de résidence. Ils étaient généralement financés « par la communauté juive », et l'introduction illégale d'armes en provenance de l'étranger ne posait pas de problèmes aux Juifs. Il n'était pas rare que ces armes tombassent entre les mains de très jeunes gens. Les rapports officiels ne signalent pas l'existence de groupes armés parmi la population chrétienne. Le gouvernement luttait comme il pouvait contre les bombes des terroristes. Lorsque des milices armées commencèrent à se développer, il y vit - c'est bien naturel - des manifestations totalement illégales, les prémisses de la guerre civile, et il les frappa d'interdiction avec les moyens et les informations dont il disposait. (Aujourd'hui aussi, dans le monde entier, on condamne et interdit les « formations paramilitaires illégales ».)

Un groupement armé très opérationnel fut formé à Gomel sous la direction du comité local du Bund. Dès le 1er mars 1903, celui-ci avait organisé des « festivités » pour l'anniversaire de l'« exécution d'Alexandre II ». Dans cette ville où chrétiens et Juifs étaient en nombre à peu près égal et où les Juifs socialistes étaient plus que déterminés, la constitution de groupes armés d'autodéfense se fit de façon particulièrement énergique. On put le constater au cours des événements du 29 août et du 1er septembre 1903 - le pogrom de Gomel.

Selon les conclusions de l'enquête officielle, la responsabilité du pogrom de Gomel est partagée : chrétiens et Juifs se sont mutuellement agressés.

Examinons de plus près les documents officiels de l'époque, en l'occurrence, l'acte d'accusation sur l'affaire de Gomel, reposant sur les rapports de police établis sur-le-champ. (Les rapports de police, qui datent en Russie du début du 20e siècle ont fait à maintes reprises la preuve de leur exactitude et de leur précision irréprochable - et cela, jusqu'au tohu-bohu des journées de février 1917, jusqu'au moment où les postes de police de Petrograd furent investis par les insurgés, incendiés - dès lors, ce courant d'informations minutieusement consignées fut coupé net, et l'est resté pour nous.)

Au procès de Gomel, l'acte d'accusation fait état de ce qui suit : « La population juive... a commencé à se procurer des armes et à organiser des cercles d'autodéfense pour le cas où surviendraient des troubles dirigés contre les Juifs... Certains habitants de Gomel ont eu l'occasion d'assister à des séances d'entraînement de la jeunesse juive qui se déroulaient en dehors de la ville et rassemblaient jusqu'à cent personnes s'exerçant à tirer au revolver. »

«La généralisation de la détention d'armes, d'une part, la conscience de sa supériorité numérique et de sa cohésion, d'autre part, ont enhardi la population juive au point que, parmi sa jeunesse, on s'est mis à parler non seulement d'autodéfense, mais d'indispensable vengeance pour le pogrom de Kichinev. »

C'est ainsi que la haine exprimée en un endroit se répercute ensuite à un autre, éloigné - et contre des innocents.

« Depuis quelque temps, l'attitude des Juifs de Gomel est devenue non seulement méprisante, mais franchement provocante ; les agressions - tant verbales que physiques - contre des paysans et des ouvriers sont devenues monnaie courante, et les Juifs manifestent de toutes sortes de façons leur mépris même à l'égard des Russes appartenant à des couches sociales plus élevées, obligeant par exemple des militaires à changer de trottoir. » Le 29 août 1903, tout a commencé par un banal incident sur un marché : une altercation entre la marchande de harengs Malitskaïa et son client Chalykov ; elle lui a craché au visage, la dispute a tourné à la rixe, « aussitôt plusieurs Juifs se sont précipités sur Chalykov, l'ont jeté à terre et se sont mis à le frapper avec tout ce qui leur tombait sous la main. Une dizaine de paysans... ont voulu prendre la défense de Chalykov, mais les Juifs ont immédiatement émis des sifflements convenus, provoquant un afflux considérable d'autres Juifs... Sans doute ces sifflements d'appel à l'aide... ont-ils aussitôt mobilisé toute la population juive de la ville » ; « à pied, en voiture, armés comme ils pouvaient, les Juifs ont afflué de partout vers le marché. Très vite, la rue du Marché, le marché lui-même et toutes les rues adjacentes ont été noirs de monde ; les Juifs étaient armés de pierres, de bâtons, de marteaux, de casse-tête fabriqués spécialement ou même simplement de barres de fer. De partout des cris s'élevaient : "Allez, les Juifs ! Au marché ! C'est le pogrom des Russes !" Et toute cette masse se mit par petits groupes à poursuivre les paysans pour les frapper » - or ces derniers étaient nombreux, un jour de marché. « Laissant là leurs emplettes, les paysans - quand ils en avaient le temps - sautaient sur leurs chariots et se hâtaient de quitter la ville... Des témoins racontent que quand ils attrapaient des Russes, les Juifs les frappaient sans pitié, ils frappaient les vieillards, les femmes et même les enfants. Par exemple, une petite fille fut tirée hors d'un chariot et traînée par les cheveux sur la chaussée. » « Un paysan du nom de Silkov s'était placé à quelque distance pour profiter du spectacle en grignotant un quignon de pain. A ce moment, un Juif qui passait derrière lui en courant lui porta à la gorge un coup de couteau mortel, puis disparut parmi la foule. » D'autres épisodes sont énumérés. Un officier ne fut sauvé que grâce à l'intervention du rabbin Maïants et du propriétaire de la maison voisine, Roudzievski. Arrivée sur les lieux, la police fut accueillie, « du côté des Juifs, par une grêle de pierres et par des coups de revolver... qui partaient non seulement de la foule, mais aussi des balcons des immeubles voisins » ; « les violences exercées sur la population chrétienne se sont poursuivies presque jusqu'au soir, et ce n'est qu'avec l'arrivée d'un détachement de l'armée que les attroupements de Juifs furent dispersés » ; « les Juifs frappaient les Russes et principalement les paysans qui... étaient incapables de leur opposer la moindre résistance, aussi bien du fait de leur faible nombre, comparé à celui des Juifs, que de leur absence de moyens de défense... Ce jour-là, toutes les victimes furent des Russes... beaucoup de blessés, de gens roués de coups ».

L'acte d'accusation conclut à propos des événements du 29 août qu'ils «avaient indéniablement le caractère d'un "pogrom antirusse" ».

Ces faits suscitèrent « une profonde indignation au sein de la population chrétienne », qui renforça d'autant « "l'humeur euphorique" des Juifs, leur "enthousiasme"... : "On n'est plus à Kichinev !" » Le 1er septembre, après la sirène de midi, les ouvriers des chemins de fer étaient anormalement bruyants au sortir des ateliers, on entendait des cris, des exclamations, et le chef de la police donna l'ordre de barrer le pont qui mène en ville. Alors les ouvriers se répandirent dans les rues avoisinantes et « des pierres volèrent en direction des fenêtres des maisons habitées par des Juifs », tandis qu'« en ville commençaient à se former d'importants rassemblements de Juifs » qui « jetaient à distance des bouts de bois et des pierres sur la foule des ouvriers » ; « deux pavés lancés par la foule juive » frappèrent dans le dos un commissaire de police qui tomba sans connaissance. La foule russe se mit à hurler : « Les youtres ont tué le commissaire ! » et entreprit de saccager les maisons et magasins juifs. L'intervention de la troupe, qui sépara les adversaires et se déploya face aux uns et aux autres, permit d'éviter l'effusion de sang. Du côté des Juifs, on lançait des pierres et on tirait des coups de revolver sur les soldats « en les abreuvant d'injures ». Le commandant demanda au rabbin Maïants et au docteur Zalkind d'intervenir auprès des Juifs, mais « leurs appels au calme n'eurent aucun effet et la foule continuait de s'agiter» ; on ne parvint à la faire reculer qu'en pointant les baïonnettes. Le principal succès de l'armée fut d'empêcher « les casseurs de parvenir jusqu'au centre ville, où se trouvent les magasins et les maisons des Juifs fortunés ». Alors le pogrom se déplaça vers la périphérie de la ville. Le chef de la police tenta encore d'exhorter la foule, mais on lui criait : « T'es avec les Juifs, tu nous as trahis ! » Les salves tirées par la troupe sur les Russes comme sur les Juifs enrayèrent le pogrom, mais, deux heures plus tard, il reprit dans la banlieue - à nouveau des tirs sur la foule, plusieurs morts et blessés, puis le pogrom cessa. Cependant, l'acte d'accusation fait état de la présence dans le centre ville de « groupes de Juifs qui se conduisaient de manière très provocante et s'opposaient à l'armée et à la police... Comme le 29 août, tous étaient armés... beaucoup brandissaient revolvers et poignards », « allant jusqu'à tirer des coups de feu ou à jeter des pierres sur les troupes chargées de protéger leurs biens » ; « ils s'en prenaient aux Russes qui se hasardaient seuls dans la rue, y compris aux soldats » ; un paysan et un mendiant furent tués. Au cours de cette journée, trois Juifs de condition moyenne succombèrent à des « blessures mortelles ». Vers le soir, les désordres cessèrent. 5 Juifs et 4 chrétiens avaient été tués. « Près de 250 locaux à usage commercial ou d'habitation appartenant à des Juifs avaient été touchés par le pogrom. » Du côté des Juifs, « l'écrasante majorité des participants actifs aux événements était constituée exclusivement de... jeunes gens », mais de nombreuses personnes d'« âge plus mûr », ainsi que des enfants, leur avaient tendu pierres, planches et rondins".

On ne trouve de description de ces événements chez aucun auteur juif.

« Le pogrom de Gomel n'avait pas pris ses organisateurs au dépourvu. On s'y préparait depuis longtemps, la mise sur pied de l'autodéfense avait été mise en place sitôt après les événements de Kichinev. » Quelques mois à peine après Kichinev, les Juifs pouvaient ne plus se mépriser pour l'attitude résignée dont les accusait, entre autres, le poète Bialik. Et, comme il arrive toujours avec les groupes armés de ce type, la frontière entre défense et attaque devint floue. La première s'alimentait du pogrom de Kichinev, la seconde de l'esprit révolutionnaire des organisateurs.

(L'activisme de la jeunesse juive s'était déjà manifesté auparavant. Ainsi, en 1899, fut révélée l'« affaire de Chklov » : dans cette ville où on comptait neuf Juifs pour un Russe, des soldats russes désarmés - ils étaient démobilisables - furent violemment passés à tabac par des Juifs. Après avoir examiné cet épisode, le Sénat considéra qu'il s'agissait d'une manifestation de haine ethnique et religieuse de Juifs envers des Russes, relevant du même article du Code pénal que celui qui avait été appliqué au procès des responsables du pogrom de Kichinev.)

Cet activisme ne doit pas être mis au compte du seul Bund. « A la tête de ce processus [de création, à un rythme soutenu, d'organisations d'autodéfense] se trouvent les sionistes et les partis proches du sionisme - les sionistes-socialistes et les "Poalei Zion". » C'est ainsi qu'à Gomel, en 1903, « la majorité des détachements fut organisée par le parti des "Poalei Zion"" ». (Ce qui contredit Buchbinder, fervent admirateur du Bund - je ne sais trop qui il faut croire.)

Lorsque la nouvelle du pogrom de Gomel parvint à Pétersbourg, le Bureau de défense des Juifs dépêcha sur place deux avocats - il s'agissait encore de Zaroudny et N.D.Sokolov - pour procéder dans les plus brefs délais à une enquête privée. Zaroudny réunit derechef des « preuves irréfutables » que le pogrom avait été organisé par le département de la Sécurité, mais, là non plus, elle ne furent pas rendues publiques. (Trente ans après, même Sliosberg, qui participa au procès de Gomel, lui emboîta le pas dans ses Mémoires en trois volumes, affirmant, sans en apporter la moindre preuve - ce qui paraît incompréhensible de la part d'un juriste -, se trompant sur les dates - et ces erreurs que l'on peut imputer à l'âge, il ne s'est trouvé personne pour les corriger -, que le pogrom de Gomel avait été délibérément organisé par la police. Il exclut également toute action offensive de la part des détachements d'autodéfense du Bund et des Poalei Zion. (Il en parle de façon incohérente et confuse ; ainsi, par exemple : « Les jeunes gens des groupes d'autodéfense mirent rapidement fin aux débordements et chassèrent les paysans », « les jeunes Juifs se rassemblaient promptement et, à plus d'une reprise, ils purent repousser les casseurs », - comme ça, sans faire usage d'aucune arme ?...)

L'enquête officielle avançait avec sérieux, pas à pas - et, pendant ce temps-là, la Russie s'enfonçait dans la guerre du Japon. Et ce n'est qu'en octobre 1904 qu'eut lieu le procès de Gomel - dans une atmosphère politique chauffée à blanc.

44 chrétiens et 36 Juifs comparaissaient devant le tribunal ; près d'un millier de personnes furent appelées à la barre des témoins. Le Bureau de défense était représenté par plusieurs avocats : Sliosberg, Kupernik, Mandelstam, Kalmanovitch, Ratncr, Krohl. De leur point de vue, il était injuste qu'au banc des accusés figurât ne serait-ce qu'un seul Juif : pour toute la communauté juive de Russie, « c'était comme une mise en garde contre tout recours à l'autodéfense ». Du point de vue du gouvernement, il ne s'agissait pas en l'occurrence d'« autodéfense ». Mais les avocats des accusés juifs ne s'occupaient pas des détails, ainsi des biens juifs qui avaient réellement été saccagés - seulement d'une chose : mettre au jour les « motifs politiques » du pogrom, souligner, par exemple, que la jeunesse juive, au cœur de la mêlée, criait : « A bas l'autocratie ! » D'ailleurs, peu après, ils décidèrent d'abandonner leurs clients et de quitter collectivement la salle d'audience pour lancer un message encore plus fort : rééditer le précédent du procès de Kichinev.

Ce procédé aussi adroit que révolutionnaire était tout à fait dans l'air du temps en décembre 1904 : ces avocats libéraux voulaient faire exploser le système judiciaire lui-même !

Après leur départ, « le procès alla vite à son terme » dans la mesure où, maintenant, on put procéder à l'examen des faits. Une partie des Juifs furent acquittés, les autres furent condamnés à des peines n'excédant pas cinq mois ; « les condamnations qui frappèrent les chrétiens furent égales à celles des Juifs ». Au bout du compte, il y eut à peu près autant de condamnations d'un côté que de l'autre.

En s'enfonçant dans la guerre du Japon, en adoptant une position rigide et peu perspicace dans le conflit sur la Corée, ni l'empereur Nicolas II ni les hauts dignitaires qui l'entouraient ne se rendaient le moindrement compte à quel point, sur le plan international, la Russie était vulnérable à l'ouest et surtout du côté de la « traditionnellement amicale » Amérique. Ils ne prenaient pas non plus en considération la montée en puissance des financiers occidentaux qui influençaient déjà sensiblement la politique des grandes puissances, de plus en plus dépendantes du crédit. Au 19e siècle, les choses ne se passaient pas encore de cette façon et le gouvernement russe, toujours lent à réagir, ne sut pas percevoir ces changements.

Cependant, après le pogrom de Kichinev, l'opinion occidentale s'installe durablement dans une attitude de répulsion vis-à-vis de la Russie, considérée comme un vieil épouvantail, un pays asiatique et despotique où règne l'obscurantisme, où le peuple est exploité, où les révolutionnaires sont traités sans aucune pitié, soumis à des souffrances et à des privations inhumaines, et voilà que maintenant on y massacre les Juifs « par milliers », et, derrière tout cela, il y a la main du gouvernement ! (Comme nous l'avons vu, le gouvernement ne sut pas rectifier à temps, avec énergie et efficacité, cette version déformée des faits.) Du coup, en Occident, on se mit à considérer comme convenable, voire digne de considération d'espérer que la révolution éclate en Russie dans les plus brefs délais : ce serait une bonne chose pour le monde entier - et pour les Juifs de Russie en particulier.

Et, par-dessus tout cela, l'impéritie, l'incapacité, l'impréparation à conduire des opérations militaires lointaines contre un pays qui semblait alors petit et faible, et ce, dans le contexte d'une opinion publique agitée, ouvertement hostile, souhaitant ardemment la défaite de son propre pays.

La sympathie des États-Unis pour le Japon s'exprimait abondamment dans la presse américaine. Celle-ci « saluait chaque victoire japonaise et ne cachait pas son désir de voir la Russie subir un revers rapide et décisif ». Witte mentionne à deux reprises dans ses Mémoires que le président Théodore Roosevelt était du côté du Japon et lui apportait son soutien. Et Roosevelt lui-même : « Dès que cette guerre a éclaté, j'ai porté à la connaissance de l'Allemagne et de la France, avec la plus grande courtoisie et la plus grande discrétion, qu'en cas d'entente antijaponaise » avec la Russie «je prendrais immédiatement le parti du Japon et ferais tout par la suite pour servir ses intérêts ». On peut supposer que les intentions de Roosevelt n'étaient pas restées inconnues du Japon.

Et c'est là qu'est apparu sur le devant de la scène le très puissant banquier Jakob Schiff - l'un « des plus grands parmi les Juifs, lui qui pouvait réaliser ses idéaux grâce à sa position exceptionnelle dans la sphère économique ». « Dès son tout jeune âge, Schiff s'est occupé d'affaires commerciales » ; il émigre d'Allemagne à New York et prend bientôt la tête de la banque Kuhn, Loeb and Co. En 1912, « il est en Amérique le roi du rail, propriétaire de vingt-deux mille miles de chemins de fer » ; « il se fait également une réputation de philanthrope énergique et généreux ; il se montre particulièrement sensible aux besoins de la communauté juive ». Schiff prenait particulièrement à cœur le sort des Juifs russes - d'où son hostilité envers la Russie jusqu'en 1917. Selon l'Encyclopaedia Judaïca (en anglais), « Schiff contribua de façon remarquable à l'attribution de crédits à son propre gouvernement comme à celui d'autres pays, se signalant tout particulièrement par un prêt de 200 millions de dollars au Japon pendant le conflit qui opposa celui-ci à la Russie en 1904-1905. Mis hors de lui par la politique antisémite du régime tsariste en Russie, il soutint avec empressement l'effort de guerre japonais. Il refusa constamment de participer à l'attribution de prêts à la Russie et usa de son influence pour dissuader d'autres établissements de le faire, tout en accordant une aide financière aux groupes d'autodéfense des Juifs russes». Mais, s'il est vrai que cet argent permettait au Bund et aux Poalei Zion de se fournir en armes, il n'est pas moins vraisemblable qu'en aient également profité d'autres organisations révolutionnaires de Russie (y compris le Le Parti socialiste-révolutionnaires qui, à l'époque, pratiquaient le terrorisme). Il existe un témoignage selon lequel, au cours d'un entretien avec un fonctionnaire du ministère des Finances de Russie, G.A.Vilenkine, qui était aussi un de ses parents éloignés, Schiff aurait « reconnu contribuer au financement du mouvement révolutionnaire en Russie » et que « les choses étaient allées trop loin » pour y mettre un terme.

Cependant, en Russie, le baron G.O.Guinzbourg continuait à intervenir en faveur de l'égalité des droits pour les Juifs. A cette fin, il rendit en 1903 une visite à Witte à la tête d'une délégation juive. Celui-ci (qui s'était déjà occupé de la question juive quand il était secrétaire général du gouvernement) leur répondit alors : l'égalité des droits ne pourra être accordée aux Juifs que progressivement, mais, « pour qu'il puisse soulever la question, les Juifs doivent adopter "un tout autre comportement" », c'est-à-dire renoncer à s'immiscer dans la vie politique du pays. « Ce n'est pas votre affaire, laissez cela à ceux qui sont russes par le sang et l'état civil, ce n'est pas à vous de nous donner des leçons, occupez-vous plutôt de vous-mêmes. » Guinzbourg, Sliosberg et Koulicher acquiescèrent à cette opinion, les autres participants, non, en particulier Winaver, qui objecta : « Le moment est venu d'accorder l'égalité des droits à tous les sujets [de l'empire]... Les Juifs doivent soutenir de toutes leurs forces ceux des Russes qui se battent pour cela, et donc contre le pouvoir en place. »

À partir de la guerre du Japon, dès le début de l'année 1904, le gouvernement russe se mit en quête d'un soutien financier de la part de l'Occident, et, pour l'obtenir, se montra disposé à promettre une extension des droits des Juifs. À la demande de Plehve, de hautes personnalités entrèrent en relation à ce sujet avec le baron Guinzbourg, et Sliosberg fut envoyé en mission à l'étranger pour sonder l'opinion des plus grands financiers juifs. Par principe, J.Schiff « déclina tout marchandage sur le nombre et la nature des droits accordés aux Juifs ». Il ne pouvait « entrer dans des relations financières qu'avec un gouvernement qui reconnaît à tous ses citoyens l'égalité des droits civiques et politiques... "On ne peut entretenir de relations financières qu'avec des pays civilisés" ». A Paris, le baron de Rothschild refusa lui aussi : « Je ne suis pas disposé à monter quelque opération financière que ce soit, même si le gouvernement russe apportait des améliorations au sort des Juifs. »

Witte parvint à obtenir un prêt important sans l'aide des milieux financiers juifs. Entre-temps, en 1903-1904, le gouvernement russe avait entrepris de lever certaines dispositions limitant les droits des Juifs (nous les avons déjà en partie évoquées). Le premier pas dans cette voie, et le plus important, avait été, encore du vivant de Plehve, et par dérogation au Règlement de 1882, la levée de l'interdiction faite aux Juifs de s'installer dans 101 localités fortement peuplées mais pas considérées comme des villes malgré une importante activité industrielle et commerciale, notamment dans le commerce du grain. Ensuite, la décision de promouvoir un groupe de Juifs au rang d'avoués plaidants, ce qui n'avait pas été fait depuis 1889. Après l'assassinat de Plehve et l'ère de la « confiance » inaugurée par l'éphémère ministre de l'Intérieur Sviatopolk-Mirski, ce processus se poursuivit. Ainsi, pour les Juifs diplômés de l'enseignement supérieur, la levée des mesures limitatives prises en 1882, y compris le droit de s'installer dans des régions qui leur étaient jusque-là interdites, comme celles de l'Armée du Don, de Kouban, de Terek. On leva aussi l'interdiction de résidence dans la bande frontalière de 50 verstes ; on rétablit le droit (supprimé sous Alexandre II après 1874) de résider sur tout le territoire de l'empire pour « les gradés de l'armée d'origine juive... aux états de service exemplaires ». Et, à l'occasion de la naissance de l'héritier du trône, en 1904, fut décrétée l'amnistie sur les amendes ayant frappé les Juifs qui s'étaient dérobés à leurs obligations militaires.

Mais toutes ces concessions venaient trop tard. Dans le nœud de la guerre du Japon qui enserrait la Russie, elles n'étaient désormais acceptées ni, comme nous l'avons vu, par les financiers juifs occidentaux, ni par la majorité des hommes politiques juifs en Russie, ni, à plus forte raison, par la jeunesse juive. Et, en réponse aux déclarations faites par Sviatopolk-Mirski lors de son entrée en fonctions - promettant des allégements tant en ce qui concernait la Zone de résidence que le choix d'une activité -, fut divulguée une déclaration de « plus de six mille personnes » (les signatures avaient été collectées par le Groupe démocratique juif) : « Nous considérons comme vaine toute tentative de satisfaire et d'apaiser la population juive par des améliorations partielles de leur condition. Nous considérons comme nulle et non avenue toute politique de levée progressive des interdictions qui pèsent sur nous... Nous attendons l'égalité des droits... nous en faisons une affaire d'honneur et de justice. »

Il était devenu plus facile de peser sur un gouvernement empêtré dans la guerre. Il va de soi que, dans un contexte où la société russe cultivée n'avait que mépris pour le pouvoir, on pouvait difficilement s'attendre que la jeunesse juive manifestât massivement son élan patriotique. Selon les données fournies par le général Kouropatkine, alors ministre de la Guerre, puis commandant en chef du front oriental, « en 1904 le nombre d'insoumis parmi les appelés juifs a doublé par rapport à l'année 1903 ; plus de 20 000 d'entre eux se sont dérobés à leurs obligations militaires sans raisons valables. Sur 1 000 appelés, il en manquait plus de 300, alors que chez les appelés russes ce chiffre tombait à seulement 2 pour 1 000. Quant aux réservistes juifs, ils désertaient en masse sur le chemin du théâtre des opérations militaires ».

Une statistique américaine suggère indirectement qu'à partir du début de la guerre du Japon on assiste à une vague d'émigration massive de Juifs en âge de servir sous les drapeaux. Au cours des deux années de guerre, les chiffres de l'immigration juive aux États-Unis augmentèrent très brutalement pour les personnes en âge de travailler (14-44 ans) et les hommes : les premières furent 29 000 de plus que ce qu'on pouvait attendre (comparativement aux autres catégories d'immigrés) ; les seconds, 28 000 de plus (comparativement aux femmes). Après la guerre, on retrouva les proportions habituelles. (Le journal Le Kiévien affirmait à l'époque que « de 20 000 à 30 000 soldats et réservistes juifs... se sont cachés ou enfuis à l'étranger ».

Dans l'article « Le service militaire en Russie » de l'Encyclopédie juive, on peut voir un tableau comparatif de l'insoumission chez les Juifs et chez les chrétiens ; d'après les chiffres officiels, la proportion des premiers par rapport aux seconds est de 30 pour 1 en 1902, et de 34 pour 1 en 1903. L'Encyclopédie juive indique que ces chiffres peuvent également s'expliquer par l'émigration, les décès non pris en compte, ou des erreurs de calcul. Mais l'absence inexplicable, dans ce tableau, de données statistiques portant justement sur les années 1904 et 1905, ne laisse aucune possibilité de se faire une idée précise de l'ampleur de l'insoumission pendant la guerre".

Pour ce qui est des combattants juifs, l'Encyclopédie juive affirme qu'il y en eut entre 20 000 et 30 000 pendant la guerre, sans compter les 3 000 Juifs servant comme médecins ; et elle signale que même le journal Novoïe Vremia, pourtant hostile aux Juifs, leur reconnaît un comportement courageux au combat. Ces affirmations sont corroborées par le témoignage du général Denikine : « Dans l'armée russe, les soldats juifs, débrouillards et consciencieux, s'adaptaient bien, y compris en temps de paix. Mais, en temps de guerre, toutes les différences s'effaçaient d'elles-mêmes et le courage et l'intelligence individuels étaient également reconnus. » Un fait historique : l'héroïsme de Iossif Troumpeldor qui, ayant perdu une main, demanda à rester dans le rang. Il ne fut d'ailleurs pas le seul à se distinguer. A la fin de cette guerre perdue par la Russie, le président Théodore Roosevelt accepta de jouer le rôle de médiateur dans les pourparlers avec le Japon (à Portsmouth, États-Unis). Witte, qui conduisait la délégation russe, évoque « cette délégation de gros bonnets juifs qui sont venus me voir par deux fois en Amérique pour me parler de la question juive ». Il s'agissait de Jakob Schiff, de l'éminent juriste Louis Marshall et d'Oscar Strauss, entre autres. La position de la Russie était devenue plutôt inconfortable, ce qui imposait au ministre russe un ton plus conciliant qu'en 1903. Les arguments de Witte « soulevèrent de violentes objections de la part de Schiff ». Quinze ans après, Kraus, un des membres de cette délégation, devenu en 1920 président de la loge B'nai B'rith, les évoquait en ces termes : « Si le tsar ne donne pas à son peuple les libertés auxquelles il a droit, la révolution sera capable d'instaurer une république qui permettra l'accès à ces libertés. »

Au cours de ces mêmes semaines, un danger nouveau commença à miner les relations russo-américaines. En raccompagnant Witte, T. Roosevelt lui demanda de faire savoir à l'Empereur que l'accord commercial qui liait depuis longtemps (1832) son pays à la Russie aurait à souffrir si celle-ci appliquait des restrictions confessionnelles aux hommes d'affaires américains se rendant sur son territoire. Cette protestation qui, d'un côté, relevait bien sûr d'une question de principe concernait, dans la pratique, un nombre déjà significatif de Juifs russes émigrés aux États-Unis et devenus citoyens américains. Ils revenaient en Russie - souvent pour se livrer à des menées révolutionnaires - désormais en qualité de commerçants qui ne devaient être soumis à aucune limitation professionnelle ou géographique. Cette mine-là ne pouvait qu'exploser quelques années plus tard.

Depuis plusieurs années paraissait à Stuttgart la revue Osvoboj-denie et la grande masse des Russes cultivés dissimulait à peine ses sympathies pour l'organisation illégale Union pour la libération. À l'automne 1904 se déroula dans toutes les grandes villes de Russie une « campagne de banquets » où l'on prononçait des toasts enflammés et prémonitoires appelant au renversement du « régime ». Des participants venus de l'étranger s'y exprimèrent également en public (comme, par exemple, Tan Bogoraz).

« L'agitation politique avait pénétré toutes les couches de la communauté juive. » Celle-ci s'engouffrait dans ce bouillonnement, sans distinction de classes ou de partis. Ainsi « beaucoup d'hommes publics juifs, même de sensibilité patriotique, faisaient partie de l'Union pour la libération ». Comme tous les libéraux russes, ils se montrèrent « défaitistes » pendant la guerre du Japon. Comme eux, ils applaudirent aux « exécutions » des ministres Bogolépov, Sipiaguine, Plehve. Et toute la Russie « progressiste » poussait même les Juifs dans cette direction, ne pouvait admettre qu'un Juif pût être plus à droite qu'un démocrate de gauche, mais estimait qu'il devait plus naturellement encore être socialiste. Un Juif conservateur ? Pouah ! Même dans un établissement académique comme la Commission historico-ethnographique juive, «en ces années tumultueuses on n'avait plus le temps de se livrer sereinement à la recherche scientifique..., il fallait "faire l'Histoire" ». « Les courants radicaux et révolutionnaires au sein de la communauté juive russe sont toujours partis de l'idée que le problème de l'égalité des droits..., la question historique fondamentale des Juifs de Russie, ne serait résolue que lorsqu'on couperait une fois pour toutes la tête de la Méduse et tous les serpents qui en jaillissent. »

Au cours de ces années, à Pétersbourg, le Bureau de défense des Juifs développa fortement ses activités, avec pour but de « lutter contre la littérature antisémite et de diffuser les informations appropriées sur la situation juridique des Juifs afin d'influencer principalement l'opinion des milieux russes libéraux ». (Sliosberg précise que ces activités étaient largement subventionnées par l'EKO international.) Mais ce n'était pas tant la société russe qu'il s'agissait d'influencer. Le Bureau n'ouvrit pas de filiales en Russie, pas même à Moscou, Kiev ni Odessa : d'un côté, la propagande sioniste absorbait toute l'énergie des Juifs les plus cultivés, de l'autre, « la propagande du Bund mobilisait la plus grande partie de la jeunesse juive instruite ». (Sliosberg insistant pour que l'on condamnât le Bund, Winaver lui objecta qu'il ne fallait pas se brouiller avec celui-ci : « il dispose d'énergie, de force de propagande ». Cependant, le Bureau entretint bientôt des relations solides, faites d'informations réciproques et d'entraide, avec le Comité juif américain (présidé par J. Schiff, puis par Louis Marshall), le Comité Juif anglais (Claude Montefiore, Lucine Woolf), l'Alliance à Paris et le Comité d'aide aux Juifs allemands (Hilfsverein der deutschen Juden : James Simon, Paul Nathan).

Voici le témoignage de M. Krohl : « Le cœur de notre groupe, c'était le "Bureau de presse" [dont la mission était de diffuser] par l'intermédiaire de la presse russe et étrangère des informations sérieuses sur la situation des Juifs en Russie. » Ce fut A.I.Braudo qui se chargea de cette tâche. « Il l'accomplissait à la perfection. Dans les conditions de la Russie d'alors, ce genre de travail exigeait beaucoup de prudence », devait s'effectuer « dans le plus grand secret. Même les membres du Bureau de défense ne savaient ni par quel moyen, ni par quelles voies il était parvenu à organiser telle ou telle campagne de presse... Un grand nombre d'articles parus dans la presse russe ou étrangère de l'époque, avec souvent un grand retentissement, avaient été communiqués aux journaux ou aux revues soit personnellement par Braudo, soit par son intermédiaire ».

« Fournir une information sérieuse » pour lancer « telle ou telle campagne de presse » - cela fait un peu froid dans le dos, surtout à la lumière de ce qu'on a vu se passer au 20e siècle. Dans le langage d'aujourd'hui, on appelle cela une « habile manipulation des médias ».

En mars 1905, le Bureau de défense réunit à Vilnius le Congrès constitutif de l'« Union pour l'obtention de l'égalité des droits pour le peuple juif en Russie », mais celle-ci procéda rapidement à son autodissolution et alla rejoindre la direction de l'Union pour l'intégralité des droits (l'expression « intégralité des droits », parce que plus vigoureuse que celle d'« égalité des droits», avait été proposée par Winaver. Aujourd'hui, on l'évoque sous une forme hybride comme l'« Union pour l'obtention de l'égalité intégrale des droits »).

On voulait que cette nouvelle Union regroupât tous les partis et groupements juifs. Mais le Bund dénonça ce congrès comme bourgeois. Cependant, de nombreux sionistes ne purent se maintenir dans leur splendide isolement. Les prodromes de la révolution russe entraînèrent scission sur scission dans leurs rangs. Et certaines de ces fractions ne résistèrent pas à la tentation de participer aux grandes choses qui se déroulaient sous leurs yeux ! Mais, ce faisant, elles exercèrent une influence sur l'orientation strictement civique de l'ordre du jour du congrès. L'idée faisait son chemin qu'il ne fallait pas se battre seulement pour les droits civiques, mais aussi, avec la même énergie, pour les droits nationaux.

Sliosberg combattait l'influence des sionistes « qui voulaient retirer les Juifs du nombre des citoyens de la Russie » et dont les exigences « n'étaient souvent formulées que pour des raisons démagogiques ». Car la communauté juive de Russie « n'a d'aucune façon été limitée dans l'expression de sa vie nationale... Etait-il opportun de soulever la question de l'autonomie nationale des Juifs alors qu'aucune des nationalités vivant en Russie ne la possédait, alors que le peuple russe lui-même, dans sa partie orthodoxe, était loin d'être libre dans l'expression de sa vie religieuse et nationale ? ». Mais, « en ce temps-là, la démagogie revêtait une signification bien particulière dans la ruelle juive ».

Ainsi, en lieu et place de la notion, limpide aux yeux de tout le monde, d'« égalité des droits », qui, certes, n'était pas encore advenue, mais semblait ne plus être à la traîne de l'évolution politique, on lança le mot d'ordre d'intégralité des droits pour les Juifs. Ce que l'on entendait par là, c'est qu'en sus de l'égalité des droits fût aussi reconnue l'« autonomie nationale ». « Il faut dire que ceux qui formulaient ces exigences n'avaient pas une idée très claire de leur contenu. La création d'écoles juives n'était limitée par aucune loi. L'étude de la langue russe était exigée... dans la mesure où il ne s'agissait pas de heders. Mais d'autres pays plus civilisés imposaient également l'usage de la langue d'État dans les relations avec l'administration tout comme à l'école. » Ainsi, il n'existait aucune « autonomie nationale » pour les Juifs aux États-Unis. Mais les « obtentionnistes » (« Union pour l'obtention... ») réclamaient une «autodétermination nationale et culturelle » sur le territoire de la Russie, ainsi qu'une large autonomie pour les communautés juives (et, dans la foulée : séculariser celles-ci, les arracher à l'influence religieuse du judaïsme - ce qui convenait aussi bien aux sionistes qu'aux socialistes). Plus tard, on appela cela l'« autonomie nationale-personnelle ». (Assortie de l'exigence que les institutions culturelles et sociales juives fussent financées par l'État mais sans que celui-ci s'immisçât dans leur fonctionnement.) Et comment se représenter l'« autogestion » d'une nation disséminée territorialement ? Le IIe Congrès de l'Union, en novembre 1905, prit la décision de convoquer une Assemblée nationale juive de Russie.

Toutes ces idées, y compris l'« autonomie nationale-personnelle » des Juifs de Russie, se sont exprimées et ont perduré sous différentes formes jusqu'en 1917. Toutefois, l'Union pour l'intégralité des droits se révéla éphémère. À la fin de 1906, le Groupe populaire juif, antisioniste, fit sécession (Winaver, Sliosberg, Koulicher, Sternberg) au motif qu'il refusait l'idée d'une Assemblée nationale juive ; peu de temps après, ce fut le tour du Parti populaire juif (S.Doubnov - le nationalisme religieux et culturel, notamment le droit d'utiliser la langue juive dans la vie publique, partout sur le territoire ; bon, mais avec quels moyens, de quelle façon ?) ; puis, ce fut le Groupe démocratique juif (Bramson, Landau), proche du Parti du travail. On accusait aussi l'Union pour l'intégralité des droits de s'être ralliée aux KD et, par voie de conséquence, « de ne plus pouvoir représenter la population juive de Russie » ; les sionistes considéraient les « obtentionnistes » « pour ainsi dire comme des partisans de l'assimilation », et les socialistes, eux, comme des bourgeois. Bref, au début de l'année 1907, l'Union cessa d'exister.

Les sionistes étaient de plus en plus entraînés dans le tourbillon révolutionnaire et, en novembre 1906, lors de leur Congrès panrusse à Helsinfors, il fut déclaré « indispensable non seulement de se tourner vers les besoins quotidiens et les revendications des Juifs de Russie, mais aussi de s'investir à plein dans leur combat politique et social » ; Jabotinski insista pour que figurât dans le programme sioniste l'exigence de l'instauration en Russie de la souveraineté du peuple ; D.Pasmanik lui objecta qu'« une telle exigence ne peut être posée que par ceux qui sont prêts à monter sur les barricades ». A la fin de ses travaux, le Congrès apporta sa « sanction au ralliement des sionistes au Mouvement de libération ». Or celui-ci était justement en train de s'essouffler après l'échec du manifeste de Vyborg.

L'auteur de ce programme, Jabotinski, avançait les arguments suivants : le but que s'est fixé le sionisme ne pourra être atteint que dans plusieurs décennies, mais, en luttant pour obtenir l'intégralité de leurs droits, les Juifs comprendront encore mieux ce qu'est le sionisme. Il précisait cependant : « Nous laissons les premiers rangs aux représentants de la nation majoritaire. Nous ne pouvons prétendre jouer un rôle dirigeant : nous nous rallions. » Autrement dit : la Palestine est une chose ; en attendant, battons-nous en Russie. Trois ans auparavant, Plehve avait indiqué à Herzl qu'il redoutait précisément ce genre de dérive du sionisme. Sliosberg est loin de minimiser le rôle des sionistes : « Après le Congrès d'Helsinfors, ils ont décidé de prendre le contrôle de l'ensemble des activités publiques des Juifs » en s'efforçant d'« imposer leur influence à l'échelon local». (Dans la première Douma, sur les 12 députés juifs, 5 étaient sionistes.) Mais il note également que cette profusion de partis était « l'affaire de petits cercles d'intellectuels », non des masses populaires juives, et leur propagande « ne faisait que semer la confusion dans les esprits ».

C'est vrai, tout cet éparpillement ne contribuait pas à la clarification du débat : on ne voyait plus très bien pour quoi se battaient les Juifs russes, pour quels droits - égaux ou intégraux ? - ni sur quel plan - civil ou national ?

Et, ne l'oublions pas : « Tous ces groupes composés uniquement d'intellectuels... ne comprenaient pas de Juifs orthodoxes, lesquels finirent par comprendre la nécessité de s'organiser pour combattre l'influence antireligieuse grandissante qui s'exerçait sur la jeunesse juive. » Et c'est ainsi que « prit naissance ce qui allait ultérieurement se développer dans T'Agoudat Israël" ». Ce mouvement était préoccupé par le fait que « les éléments juifs révolutionnaires se recrutent parmi la jeunesse juive qui s'est éloignée de la religion », alors que « les Juifs dans leur majorité sont religieux et, tout en demandant la reconnaissance de leurs droits et la levée des interdictions qui pèsent sur eux, restent de loyaux sujets de l'Empereur et sont loin de toute idée de renversement du régime existant ».

Quand on étudie l'histoire des Juifs russes au début du 20e siècle, on trouve peu de mentions des Juifs orthodoxes. Sliosberg déclara un jour, soulevant l'ire du Bund : « Avec les mélameds derrière moi, je m'appuie sur un plus grand nombre de Juifs que les dirigeants du Bund, car il y a plus de mélameds parmi les Juifs que d'ouvriers. » De fait, la sécularisation de la société juive n'affecta en rien l'existence des communautés traditionnelles de la Zone de résidence. Pour elles, toutes les questions ancestrales portant sur l'organisation de leur vie, l'instruction religieuse, le rabbinat, restaient d'actualité. Au cours de l'accalmie temporaire de 1909, la réforme de la communauté juive traditionnelle fut discutée avec beaucoup de sérieux au Congrès de Kovno. « Les travaux du Congrès se révélèrent très fructueux et peu de rassemblements juifs auraient pu l'égaler par le sérieux et la sagesse des résolutions qui y furent adoptées. »

« Le judaïsme orthodoxe s'est toujours trouvé en situation de conflit - pas toujours ouvert, mais plutôt latent -, avec l'intelligentsia juive. Il était clair qu'en condamnant le mouvement de libération des Juifs il comptait s'attirer la bienveillance du gouvernement. » Mais il était trop tard : dès la veille de la révolution de 1905, on a vu que le régime autocratique avait perdu le contrôle du pays. Quant au judaïsme traditionnel, il avait à ce moment-là déjà perdu toute une génération - ce n'était d'ailleurs pas la première - qui s'en était allée vers le sionisme, le libéralisme laïque, rarement le conservatisme éclairé, mais aussi, et avec les conséquences les plus lourdes, vers le mouvement révolutionnaire.

La nouvelle génération de révolutionnaires était apparue au tournant du siècle. Ses dirigeants, Grigori Guerchouny et Mikhaïl Gotz, avaient décidé de renouer avec les méthodes terroristes de La Volonté du Peuple. « Guerchouny prit sur lui la lourde responsabilité de créer en Russie un nouveau parti révolutionnaire appelé à succéder dignement à La Volonté du Peuple », et, « grâce à ses talents d'organisateur comme à ceux d'autres révolutionnaires entièrement dévoués à la cause, ce parti put voir le jour dès la fin de l'année 1901. » « Dans le même temps... fut également constituée sa fraction armée. Son créateur et son inspirateur n'était autre que le même Guerchouny.» Chez les S.-R.*, les Juifs «ont joué d'emblée un rôle de premier plan ». On y trouvait « Shloyme Zanvl Rappoport connu sous le nom de Sh. Anski , K. Jitlovski, Ossip Minor, I. Roubanovitch » et - toujours lui ! - Mark Natanson. La fraction armée comptait parmi ses membres « Abraham Gotz, Dora Brilliant, L. Zilberberg », sans parler du célèbre Azef. C'est parmi les combattants S.-R. que s'est également formé M. Trilisser - qui allait plus tard s'illustrer dans la Tcheka. « Parmi les militants de base du parti S.-R., il y avait aussi pas mal de Juifs », même si, ajoute D. Schub, « ils n'y ont jamais représenté qu'une infime minorité ». Selon lui, c'est même « le plus russe » des partis révolutionnaires. Pour raisons de sécurité, le siège du parti fut transféré à l'étranger (ce dont s'était par exemple abstenu le Bund), à Genève, chez M. Gotz et O. Minor.

Quant à Guerchouny, ce « tigre » indomptable, après être parvenu à tromper la vigilance de Zoubatov, il se mit à sillonner la Russie, à l'instar de B.Savinkov, fomentant des actions terroristes et vérifiant leur bonne exécution. C'est ainsi qu'il était présent place Saint-Isaac lors de l'assassinat de Sipiaguine ; il était à Oufa quand fut tué le gouverneur Bogdanovitch ; et à Kharkov quand ce fut le tour du gouverneur Obolenski ; sur la perspective Nevski lors de l'attentat manqué contre Pobedonostsev. L'exécution était toujours confiée à des « chrétiens » tels P. Karpovitch, S. Balmachov, E. Sozonov, etc. (Les bombes qui servirent à l'assassinat de Plehve, du grand-duc Serge Alexandrovitch et aux attentats planifiés contre le grand-duc Vladimir Alexandrovitch et les ministres de l'Intérieur Boulyguine et Dournovo furent confectionnées par Maximilian Schweitzer qui, en 1905, fut lui-même victime de l'engin qu'il était en train de fabriquer.) Arrêté par hasard, Guerchouny fut condamné à mort, gracié par l'Empereur sans l'avoir demandé ; en 1907, il trouva un moyen ingénieux de s'évader de la prison d'Akatouïsk, en se cachant dans un tonneau à choux, puis gagna par Vladivostok l'Amérique et l'Europe ; le gouvernement russe exigea son extradition d'Italie, mais l'opinion libérale européenne se dressa unanime pour la refuser et Clemenceau usa également de son influence : c'était lui aussi, comme on sait, un « tigre ». Peu de temps après, Guerchouny mourut d'un sarcome au poumon. Parmi les terroristes S.-R. de premier plan, il faut également mentionner Abraham Gotz qui participa activement aux attentats contre Dournovo, Akimov, Chouvalov, Trepov, et joua un rôle dans l'assassinat de Mine, de Rieman. (Mais, pour son malheur, il vécut bien plus longtemps que son frère aîné, mort prématurément - et les bolcheviks lui en firent voir ultérieurement de toutes les couleurs.)

Pour jouer avec l'Histoire, on met désormais moins de gants que la génération révolutionnaire précédente. Moins connu que d'autres, Pinkhous (Piotr) Routenberg n'en est pas moins digne d'intérêt. En 1905, il entraîne des groupes de combattants à Pétersbourg et les fournit en armes. Inspirateur de Gapon, il est à ses côtés le 9 janvier 1905 ; mais c'est aussi lui qui, en 1906, « sur ordre du parti S.-R., organise et supervise son assassinat » (plus tard, il signera un ouvrage sous le titre : L'Assassinat de Gapon). En 1919, il émigré en Palestine où il s'illustre dans l'électrification du pays. Là-bas, il montre qu'il est capable de construire ; mais, dans ses jeunes années, en Russie, il ne fait certes pas œuvre d'ingénieur, il détruit ! On perd par ailleurs la trace de l'« étudiant Zion », instigateur irresponsable de la mutinerie de Sveaborg, qui réchappa pourtant à la boucherie qui s'ensuivit.

Hormis les S.-R., chaque année apportait sa moisson de nouveaux combattants sociaux-démocrates, théoriciens et discoureurs. Certains connurent une éphémère notoriété dans des cercles étroits, telle Alexandre Sokolovskaïa que l'Histoire n'a retenue que parce qu'elle a été la première femme de Trotski et la mère de ses deux filles. D'autre sont injustement tombés dans l'oubli : Zinovi Litvine-Sedoï, le chef d'état-major des détachements du quartier de la Krasnaïa Presnia au cours de l'insurrection armée de Moscou ; Zinovi Dosser, membre de la « troïka » qui dirigea cette insurrection. Parmi ses meneurs, citons encore « Marat » - V. L. Chanzer, Lev Kafenhausen, Loubotski-Zagorski (qui donna pour presque un siècle son pseudonyme au monastère de La Trinité-Saint-Serge) et Martin Mandelstam-Liadov, membre de la Commission executive du POSDR pour l'organisation de l'insurrection armée. D'autres enfin - comme F. Dan ou O. Nakhamkis -devaient jouer un rôle important plus tard, en 1917.

Malgré l'aversion de Bakounine envers les Juifs, on retrouve beaucoup d'entre eux parmi les dirigeants et théoriciens de l'anarchisme. Mais « d'autres anarchistes russes, par exemple Kropotkine, n'éprouvaient pas d'hostilité à l'égard des Juifs et s'efforçaient de les gagner à leur cause ». Parmi ces meneurs, on peut signaler Iakov Novomirski, Alexandre Gué, Léon Tchërny, V. Gordine. L'un d'eux, I. Grossman-Rochtchine, évoque avec le plus grand respect la figure d'Aron Eline, de Bialystok : « un terroriste fameux », mais pas seulement « un spécialiste des opérations sanglantes», «jamais il ne tombe... dans l'"activisme systématique" ». « Les moins patients parmi la masse des Juifs... cherchent un moyen plus rapide de parvenir au socialisme. Et ce recours, cette "ambulance", ils les trouvent dans l'anarchisme. » Ce sont les Juifs de Kiev et de la Russie méridionale qui ont éprouvé le plus d'attirance pour l'anarchisme, et, dans les documents relatifs à l'affaire Bogrov, il est souvent fait mention d'anarchistes de moindre envergure, oubliés par l'Histoire.

Nous avons déjà observé précédemment - mais cela vaut la peine de le rappeler - que ce n'est pas seulement à cause des inégalités dont ils étaient victimes que de nombreux Juifs se sont rués dans la révolution. « La participation des Juifs au mouvement révolutionnaire qui avait gagné toute la Russie ne s'explique qu'en faible partie par leur situation d'inégalité... Les Juifs ne faisaient que partager le sentiment général » d'hostilité envers l'autocratie. Faut-il s'en étonner ? Les jeunes issus de l'intelligentsia, aussi bien russe que juive, n'entendaient parler dans leurs familles, à longueur d'année, que des « crimes perpétrés par le pouvoir », du « gouvernement composé d'assassins », et ils se précipitèrent dans l'action révolutionnaire avec toute l'énergie de leur fureur. Bogrov comme les autres.

En 1905, l'historien juif S.Doubnov accusa tous les révolutionnaires juifs de « trahison nationale ». Dans son article intitulé « L'esclavage dans la révolution », il écrivit : « Toute cette nombreuse armée de jeunes Juifs, qui occupent les positions les plus en vue au sein du parti social-démocrate et y briguent des "postes de commandement", a formellement coupé tout lien avec la communauté juive... Vous ne bâtissez rien de nouveau, vous n'êtes que les valets de la révolution, ou ses commissionnaires. »

Mais, à mesure que le temps passait, l'approbation des adultes à leur progéniture révolutionnaire ne faisait que croître. Ce phénomène s'amplifia chez les « pères » de la nouvelle génération et fut dans l'ensemble plus marqué chez les Juifs que chez les Russes. Meier Bomach, membre de la Douma, déclarera dix ans plus tard (1916) : «Nous ne regrettons pas que les Juifs aient participé au combat pour la libération... Ils luttaient pour votre liberté. » Et, six mois plus tard, dans l'embrasement de la nouvelle révolution, en mars 1917, le célèbre avocat O.O.Grouzenberg tiendra ces propos passionnés mais non dénués de fondement devant les dirigeants du gouvernement provisoire et le soviet des députés des ouvriers et soldats : « Nous avons généreusement offert à la révolution un "pourcentage" énorme de notre peuple - presque toute sa fleur, presque toute sa jeunesse... Et, lors-qu'en 1905 le peuple se souleva, d'innombrables combattants juifs vinrent grossir ses rangs, portés par un élan irrésistible. » D'autres diront la même chose : « Les circonstances historiques firent que les masses juives de Russie ne pouvaient pas ne pas participer de la façon la plus active à la révolution. » « Pour les Juifs, la solution de la question juive en Russie passait par le triomphe dans ce pays des idées progressistes. »

L'effervescence révolutionnaire qui s'était emparée de la Russie fut indubitablement attisée par celle qui régnait parmi les Juifs.

Mais, à elle seule, la jeunesse formée au travail intellectuel ou manuel ne pouvait faire la révolution. L'une des toutes premières priorités était de gagner à la cause révolutionnaire et de mener au combat les ouvriers de l'industrie et, avant tout, ceux de Pétersbourg. Cependant, comme le nota le directeur du département de la Police d'alors, « au stade initial de son développement, le mouvement ouvrier... fut étranger aux aspirations politiques ». Et, même à la veille du 9 janvier, « au cours d'une réunion extraordinaire qu'ils avaient organisée le 27 décembre, les ouvriers chassèrent un Juif qui tentait de faire de la propagande politique et de distribuer des tracts, et trois femmes juives qui cherchaient à propager des idées politiques furent appréhendées ».

Pour parvenir à entraîner les ouvriers de Pétersbourg, il fallut la propagande pseudo-religieuse de Gapon.

Le 9 janvier, avant même que les troupes n'ouvrent le feu, c'est le jeune Simon Rechtzammer (le fils du directeur de la Société des entrepôts et silos à grain) qui prit la tête de la seule barricade dressée ce jour-là (sur la quatrième rue de l'île Saint-Basile), avec destruction des lignes télégraphiques et téléphoniques et attaque du poste de police. Du reste, les ouvriers de ce quartier s'employèrent deux jours plus tard « à copieusement rosser les intellectuels ».

On sait que les révolutionnaires russes émigrés en Europe accueillirent la nouvelle de la fusillade de Pétersbourg avec un mélange d'indignation et d'enthousiasme : ça n'est pas trop tôt !! Maintenant, ça va péter ! ! Quant à la propagation de cet enthousiasme - et de l'insurrection - dans la Zone de résidence, c'est l'infatigable Bund qui s'y attela, lui dont l'hymne (Anski dit de lui que c'était « La Marseillaise des ouvriers juifs ») comportait les paroles suivantes :

Assez aimé nos ennemis, nous voulons les haïr !! ... / / est prêt le bûcher ! On trouvera assez de bûches Pour que ses saintes flammes embrasent la planète !!

(Notons au passage que L'Internationale fut traduite en russe par Arkadi Kotz dès 1912. Plusieurs générations s'imprégnèrent religieusement de ses paroles : Debout ! les damnés de la terre ! et Du passé faisons table rase...)

Le Bund publia immédiatement une proclamation (« à environ deux cent mille exemplaires ») : « La révolution a commencé. Elle s'est embrasée dans la capitale, ses flammes couvriront tout le pays... Aux armes ! Prenez d'assaut les armureries et emparez-vous de toutes les armes... Que toutes les rues deviennent des champs de bataille ! »

Selon la Chronique rouge des débuts du régime soviétique, « les événements du 9 janvier à Pétersbourg eurent un grand écho au sein du mouvement ouvrier juif : ils furent suivis par des manifestations de masse du prolétariat juif dans l'ensemble de la Zone de résidence. A leur tête se trouvait le Bund ». Pour assurer le caractère massif de ces démonstrations, des détachements du Bund se rendirent dans les ateliers, les usines, les fabriques et même au domicile des ouvriers pour appeler à cesser le travail ; ils employèrent la force pour vider les chaudières de leur vapeur, arracher les courroies de transmission ; ils menacèrent les propriétaires des entreprises, çà et là des coups de feu furent tirés, à Vitebsk l'un d'eux reçut un jet d'acide sulfurique. Ce n'était pas « une manifestation de masse spontanée, mais une action soigneusement préparée et organisée ». N.Buchbinder regrette pourtant que « presque partout les grèves ne furent suivies que par les ouvriers juifs... Dans toute une série de villes, les ouvriers russes opposèrent une vive résistance aux tentatives d'arrêter les usines et les fabriques ». Il y eut des grèves d'une semaine à Vilnius, Minsk, Gomel, Riga, de deux semaines à Libava. La police dut naturellement intervenir et, dans plusieurs villes, le Bund constitua des « détachements armés pour lutter contre la terreur policière ». A Krinki (province de Grodno), les grévistes chassèrent à coups de fusil la police, interrompirent les communications télégraphiques et, pendant deux jours, tout le pouvoir se trouva entre les mains du comité de grève. « Le fait que des ouvriers, et, parmi eux, une majorité de Juifs, aient pu ainsi détenir le pouvoir dès le début de 1905, était très significatif de ce qu'était cette révolution, et fit naître nombre d'espoirs. » Il est non moins vrai que l'importante participation du Bund à ces actions « pouvait faire croire que le mécontentement était surtout le fait des Juifs, tandis que les autres nationalités n'étaient pas si révolutionnaires que cela" ».

La force des révolutionnaires se manifestait à travers les actions, menées au grand jour, des détachements armés d'« autodéfense » qui s'étaient illustrés pendant le pogrom de Gomel et qui, depuis lors, s'étaient considérablement renforcés. « L'autodéfense se trouvait le plus souvent en relation étroite avec les détachements armés des organisations politiques... On peut dire que l'ensemble de la Zone de résidence était couvert par tout un réseau de groupes armés d'autodéfense qui jouèrent un rôle militaire important - Seule une armée de métier pouvait leur faire face. » - Au plus fort de la révolution, ils furent rejoints par des groupements sionistes de diverses tendances : [on note ainsi] « la participation particulièrement active des Poalei Zion », ainsi que « des détachements armés des SS [sionistes-socialistes] », mais aussi du SERP. De sorte que « dans les opérations armées qui survinrent pendant la révolution, ces socialistes appartenant à différents courants du sionisme se retrouvèrent à nos côtés », se souvient S.Dimanstein, devenu plus tard un dirigeant bolchevik en vue.

Le Bund allait poursuivre ses opérations militaires tout au long de cette changeante et incertaine année 1905. Il convient de mentionner en particulier les événements d'avril à Jitomir. Selon l'Encyclopédie juive, il s'est agi d'un pogrom contre les Juifs, de surcroît « fomenté par la police'"' ». Quant à Dimanstein, qui se targue d'avoir « participé activement à la révolution de 1905 sur le territoire de la prétendue Zone de résidence », il écrit : « Ce ne fut pas un pogrom, mais un combat contre les troupes de la contre-révolution. » L'ancienne Encyclopédie juive indique que jusqu'à vingt Juifs furent tués ; la nouvelle : « près de cinquante (selon d'autres sources, environ trente-cinq) ». Toujours selon celle-ci, « les désordres commencèrent après que des provocateurs eurent déclaré que des Juifs avaient tiré des coups de feu sur le portrait du tsar à l'extérieur de la ville ». Tandis que Le Messager du gouvernement donne comme un fait avéré que, deux semaines avant le pogrom, « une foule... de près de trois cents personnes s'était rassemblée à l'extérieur de la ville... pour s'entraîner au tir au revolver... en visant le portrait de Sa Majesté l'Empereur ». Après cela, plusieurs rixes éclatèrent, à l'intérieur de la ville, entre Juifs et chrétiens - toujours selon Le Messager du gouvernement, les agresseurs étaient le plus souvent des Juifs. Toujours d'après la nouvelle Encyclopédie juive, le jour même de l'événement, « les détachements juifs d'autodéfense résistèrent héroïquement aux casseurs ». D'une bourgade voisine, un groupe de jeunes Juifs armés se portait à leur secours, quand, en cours de route, « ils furent arrêtés par des paysans ukrainiens » à Troïanovo. « Ils tentèrent de se réfugier chez des habitants juifs du bourg, mais ceux-ci ne les laissèrent pas entrer » et, fait caractéristique, « indiquèrent aux paysans où s'étaient cachés deux d'entre eux » ; « dix membres du détachement furent tués ».

A l'époque, on avait déjà mis au point une manœuvre particulièrement efficace : « Les obsèques des victimes tombées pour la révolution constituaient l'un des moyens de propagande les plus efficaces, capable d'enflammer les masses », ce qui avait pour conséquence que « les combattants avaient conscience du fait que leur mort serait utilisée avec profit pour la révolution, qu'elle éveillerait un désir de vengeance chez les milliers de gens qui allaient assister à leurs funérailles », et qu'en ces occasions « il était relativement plus facile d'organiser des manifestations. Les milieux libéraux considéraient comme de leur devoir de veiller à ce que la police n'intervienne pas au cours d'un enterrement ». C'est ainsi que « les obsèques devinrent une des composantes de la propagande révolutionnaire en 1905 ».

Au cours de l'été de cette année-là, « la terreur policière s'exerça massivement, mais on assista également à bon nombre d'actes de vengeance de la part des ouvriers qui jetaient des bombes sur des patrouilles de soldats ou de cosaques, assassinaient des policiers, gradés ou non ; ces cas étaient loin d'être isolés », car il en allait « du recul ou de l'extension de la révolution dans le secteur juif ». Exemple : les cosaques ont tué un militant du Bund à Gomel ; huit mille personnes assistent à ses funérailles, on y prononce des discours révolutionnaires - et en avant la révolution, toujours en avant ! Et quand fut venu le moment de protester contre la convocation de la Douma consultative, dite de « Boulyguine », la campagne « se déplaça de la Bourse dans le quartier juif, du côté des synagogues... où des orateurs du Parti intervenaient pendant les offices... sous la protection de détachements armés qui bouclaient les issues... Au cours de ces assemblées, il était fréquent que fussent adoptées sans discussion des résolutions préparées à l'avance », - les malheureux fidèles venus pour prier avaient-ils le choix ? Va donc discuter avec ces gaillards ! Pas question d'« arrêter le processus révolutionnaire à cette étape... ».

Dans le projet de convocation de cette Douma consultative, qui resta sans suite du fait des événements de 1905, partant du principe qu'ils ne le possédaient pas pour la désignation des organes d'autogestion municipale, il avait été prévu à l'origine de ne pas accorder aux Juifs le droit de vote. Mais l'élan révolutionnaire ne faisait que s'amplifier, les conseillers municipaux juifs nommés par les autorités provinciales démissionnaient démonstrativement ici et là, et la loi d'août 1905 sur les élections à la Douma prévoyait déjà d'accorder, en fait, le droit de vote aux Juifs. Mais la révolution poursuivait sa course et l'opinion rejeta cette Douma consultative qui ne fut donc pas réunie.

La tension ne retomba pas tout au long de cette malheureuse année 1905 ; le pouvoir était dépassé par les événements. A l'automne, des grèves, notamment dans les chemins de fer, se préparaient partout en Russie. Et, naturellement, la Zone de résidence ne fut pas épargnée. Dans la région du Nord-Ouest, on assiste, début octobre, à « une montée rapide... de l'énergie révolutionnaire des masses », « une nouvelle campagne de meetings se déroule dans les synagogues » (toujours de la même façon, avec des hommes postés aux issues pour intimider les fidèles), « on se prépare fébrilement à la grève générale ». À Vilnius, au cours d'un meeting autorisé par le gouverneur, « on a tiré sur l'immense portrait de l'Empereur qui se trouvait là, et certains le défoncèrent à coups de chaises » ; une heure après, c'est sur le gouverneur en personne que l'on tira - la voilà bien, la frénésie de 1905 ! Mais à Gomel, par exemple, les sociaux-démocrates n'ont pu s'entendre avec le Bund et « ils ont agi dans le désordre » ; quant aux sociaux-révolutionnaires, « ils se sont joints » aux sionistes-socialistes ; et voilà que « l'on jette des bombes sur les cosaques qui ripostent en tirant et en cognant sur tous ceux qui leur tombent sous la main, sans distinction de nationalité », - une bien jolie flambée révolutionnaire ! On se frotte les mains !

Rien d'étonnant à ce qu'«en maints endroits..., on ait pu observer des Juifs aisés et religieux qui combattaient activement la révolution. Ils collaboraient avec la police pour traquer les révolutionnaires juifs, briser les manifestations, les grèves, etc. ». Non qu'il leur fût agréable de se trouver du côté du pouvoir. Mais, ne s'étant pas détachés de Dieu, ils se refusaient à assister à la destruction de la vie. Encore moins acceptaient-ils la loi révolutionnaire : ils vénéraient leur Loi. Tandis qu'à Bialystok et en d'autres endroits les jeunes révolutionnaires assimilaient l'« Union des Juifs », aux « Cents-noirs » à cause de son orientation religieuse.

Selon Dimanstein, la situation après la grève générale d'octobre pouvait se résumer ainsi : « Le Bund, les SS et d'autres partis ouvriers juifs... appelaient à l'insurrection », mais « on percevait une certaine lassitude ». Plus tard, tout comme les bolcheviks, le Bund boycotta au début de 1906 les élections à la première Douma, caressant encore l'espoir d'une explosion révolutionnaire.

Cette attente ayant été déçue, il se résigna à rapprocher ses positions de celles des mencheviks ; en 1907, au 5e Congrès du POSDR, sur les 305 députés, 55 étaient membres du Bund. Et celui-ci devint même « partisan d'un yiddishisme extrême ».

C'est dans cette atmosphère survoltée, fort incertaine pour le pouvoir, que Witte persuada Nicolas II de promulguer le Manifeste du 17 octobre 1905. (Plus exactement, Witte voulait le publier sous forme d'un simple communiqué du gouvernement, mais c'est Nicolas II lui-même qui insista pour que la promulgation du Manifeste, faite au nom du tsar, revêtît un caractère solennel : il croyait toucher ainsi le cœur de ses sujets.) A.D.Obolenski, qui rédigea le projet initial, rapporte que parmi les trois points principaux du Manifeste il y en avait un spécialement consacré aux droits et libertés des Juifs - mais Witte (sans doute à la demande pressante de l'Empereur) en modifia la formulation en traitant de façon générale du respect de la personne et de la liberté de conscience, d'expression et de réunion". La question de l'égalité des droits des Juifs ne fit donc plus l'objet d'une mention particulière. « Ce n'est que dans le discours publié en même temps que le Manifeste... que Witte parla de la nécessité de "rendre égaux devant la loi tous les sujets russes indépendamment de leur confession et de leur nationalité" ».

Mais : on ne doit faire de concessions qu'au bon moment et en position de force - et ce n'était plus le cas. L'opinion libérale et révolutionnaire se gaussa du Manifeste, n'y voyant qu'une capitulation, et le rejeta. L'Empereur tout comme Witte en furent profondément affectés, mais aussi certains représentants de l'intelligentsia juive : « Ce à quoi aspiraient depuis des décennies les meilleurs d'entre les Russes se réalisait enfin... En fait, l'Empereur renonçait de son plein gré au régime autocratique et s'engageait à remettre le pouvoir législatif entre les mains des représentants du peuple... On aurait pu croire que ce changement remplirait tout le monde de joie » - mais la nouvelle fut accueillie avec toujours la même intransigeance révolutionnaire : le combat continue ! Dans les rues, on arrachait le drapeau national, les portraits de l'Empereur et les armoiries de l'Etat.

Le compte rendu de l'entretien que Witte accorda à la presse pétersbourgeoise, le 18 octobre, au lendemain de la promulgation du Manifeste, est à cet égard riche d'enseignements. Witte s'attendait visiblement à des manifestations de reconnaissance et comptait sur le soutien amical de la presse pour calmer les esprits, il le sollicita même ouvertement. Il n'obtint que les répliques cinglantes d'abord du directeur des Nouvelles de la Bourse, S.M.Propper, puis de Notovitch, de Khodski, d'Arabajine, d'Annenski ; tous réclamèrent d'une seule voix : proclamez immédiatement l'amnistie politique !

« Cette exigence est catégorique ! » « Le général Trepov doit être limogé de son poste de gouverneur général de Saint-Pétersbourg. Telle est la décision de la presse unanime. » La décision de la presse unanime ! Et retirer de la capitale les cosaques et l'armée : « Nous ne publierons plus de journaux tant que la troupe sera là ! » L'armée est la cause du désordre... La sécurité de la ville doit être confiée à la « milice populaire » ! (C'est-à-dire aux détachements de révolutionnaires. Cela revenait à créer à Pétersbourg les conditions d'une boucherie, comme il en irait bientôt à Odessa. Ou bien, en se projetant plus loin dans l'avenir, créer à Pétersbourg les conditions favorables à la future révolution de février.) Et Witte d'implorer : « Laissez-moi respirer un peu ! », « Aidez-moi, accordez-moi quelques semaines ! » ; il passe même parmi eux, serrant la main de chacun". (De son côté, il se souviendra plus tard : les exigences de Propper « signifiaient pour moi que la presse avait perdu la tête. ») Malgré cela, le gouvernement eut l'intelligence et le courage de refuser l'instauration de l'anarchie et il ne se passa rien de grave dans la capitale.

(Dans ses Mémoires, Witte raconte que Propper « était arrivé en Russie de l'étranger, Juif sans le sou et maîtrisant mal la langue russe... 11 avait fait son trou dans la presse et était devenu le patron des Nouvelles de la Bourse, courant les antichambres des personnalités influentes... Quand j'étais ministre des Finances, [Propper] quémandait les communiqués officiels, des avantages divers, et finit par obtenir de moi le titre de conseiller commercial ». Or, lors de cette rencontre, il formula non sans une certaine insolence « des exigences, voire des déclarations » comme celle-ci : « Nous n'avons aucune confiance dans le gouvernement. »)

Surnageant parmi la marée de la presse radicale, Le Kiévien publia au cours de ce même mois d'octobre le récit d'un officier de retour à Moscou juste à ce moment-là, après un an et demi de captivité au Japon, et dans un premier temps ému aux larmes par la générosité du Manifeste de l'Empereur qui ouvrait des perspectives favorables pour le pays. A la seule vue de cet officier en tenue de combat, l'accueil que lui réserva la foule moscovite s'exprima en ces termes : « Barbouze ! Fayot ! Larbin du tsar !... » Au cours d'un grand meeting sur la place du Théâtre, « l'orateur appelait à lutter, à détruire » ; un autre orateur entama son discours en criant : « À bas l'autocratie ! » « Son accent trahissait ses origines juives, mais le public russe l'écoutait, et personne ne trouva rien à lui répliquer. » On approuvait de la tête les insultes proférées contre le tsar et sa famille ; quant aux cosaques, aux policiers et aux militaires, à tous sans exception - pas de quartier ! Et tous les journaux moscovites d'appeler à la lutte armée.

À Pétersbourg, comme on sait, fut constitué dès le 13 octobre un « soviet des députés ouvriers » avec à sa tête les incomparables Parvus et Trotski, et avec en prime l'homme de paille Khroustalëv-Nossarëv. Ce soviet misait sur l'anéantissement complet du gouvernement.

Les événements d'octobre eurent des conséquences encore plus importantes - et plus tragiques - à Kiev et à Odessa : deux grands pogroms contre les Juifs, qu'il convient maintenant d'examiner. Il firent l'objet des rapports détaillés de commissions d'enquête sénatoriales - il s'agissait des procédures d'instruction les plus rigoureuses dans la Russie impériale, le Sénat représentant l'institution judiciaire jouissant de la plus haute autorité et de la plus grande indépendance.

C'est le sénateur Tourau qui a rédigé le rapport sur le pogrom de Kiev. Il y écrit que les causes de celui-ci «sont liées aux troubles qui ont gagné l'ensemble de la Russie ces dernières années », et il étaie cette affirmation par une description détaillée de ce qui l'a précédé et du déroulement des faits eux-mêmes.

Rappelons qu'après les événements du 9 janvier à Pétersbourg, après des mois d'agitation sociale, après la défaite infamante contre le Japon, le gouvernement impérial ne trouva rien de mieux à faire pour « calmer les esprits » que de proclamer, le 27 août, l'autonomie administrative complète des établissements d'enseignement supérieur et du territoire sur lequel ils se trouvaient. Cette mesure n'eut d'autre résultat que de faire monter encore la pression révolutionnaire.

C'est ainsi, écrit le sénateur Tourau, que « des individus n'ayant rien à voir avec l'activité scientifique de ces établissements eurent toute liberté d'y accéder », et ils le faisaient « à des fins de propagande politique ». À l'université et à l'Institut polytechnique de Kiev « eut lieu toute une série de réunions organisées par des étudiants, auxquelles participait un public extérieur » et qui furent appelées « meetings populaires » ; un public de jour en jour plus nombreux s'y rendait : fin septembre, jusqu'à « plusieurs milliers de personnes ». Au cours de ces meetings, des drapeaux rouges étaient déployés, « on prononçait des discours enflammés sur les carences du régime politique en place, sur la nécessité de combattre le gouvernement»; «on collectait des fonds pour l'achat d'armement », « on distribuait des tracts et on vendait des brochures de propagande révolutionnaire ». A la mi-octobre, « l'université comme l'Institut polytechnique s'étaient progressivement transformés en arènes pour une propagande antigouvernementale ouverte et sans frein. Les militants révolutionnaires qui, naguère encore, étaient poursuivis par les autorités pour organiser des réunions clandestines dans des lieux privés, se sentaient désormais invulnérables », ils « échafaudaient et discutaient des plans visant à abattre le système politique existant ». Mais même cela ne parut pas suffisant et l'on se mit à élargir l'action révolutionnaire : en attirant à ces meetings les « élèves des établissements d'enseignement secondaire », autrement dit, des lycéens et des lycéennes, et en déplaçant le terrain de l'action révolutionnaire : tantôt, dans les locaux du Cercle des marchands, à un congrès de psychiatrie (un étudiant juif prend la parole pour dénoncer le pogrom de Kichinev, aussitôt des tracts sont répandus dans la salle et des cris fusent : « A bas la police ! A bas l'autocratie ! ») ; tantôt à une réunion de la Société artistique et littéraire (on casse des vitres, « on casse des chaises et des rampes d'escalier pour les lancer sur les gardiens de la paix »). Et il n'existait aucune autorité pour empêcher cela : les universités, autonomes, disposaient désormais de leur propre loi.

La description de ces événements, étayée par les déclarations de plus de cinq cents témoins, alterne tout au long de ce rapport avec des remarques sur les Juifs qui se détachent sur l'arrière-plan de cette foule révolutionnaire. « Au cours des années de la révolution russe de 1905-1907, l'activité révolutionnaire des Juifs a considérablement augmenté. » Sans doute la nouveauté de la chose faisait-elle qu'elle sautait aux yeux. « La jeunesse juive, peut-on lire dans le rapport, dominait par le nombre aussi bien au meeting du 9 septembre, à l'Institut polytechnique, que lors de l'occupation des locaux de la Société artistique et littéraire » ; de même, le 23 septembre, dans la salle des actes de l'université où « se sont rassemblés jusqu'à 5 000 étudiants et personnes extérieures à l'université, avec, parmi celles-ci, plus de 500 femmes ». Le 3 octobre, à l'Institut polytechnique, « près de 5 000 personnes se sont réunies..., avec une majorité juive de sexe féminin ». Le rôle prépondérant des Juifs est mentionné encore à maintes reprises : lors des meetings des 5-9 octobre ; lors du meeting à l'université du 12 octobre, auquel « participèrent des employés de l'administration ferroviaire, des étudiants, des individus de profession indéterminée » ainsi que « des masses de Juifs des deux sexes » ; le 13 octobre à l'université où « près de 10 000 personnes de milieux divers se sont rassemblées » et des discours ont été prononcés par des S.-R. et des militants du Bund. (L'Encyclopédie juive confirme le fait qu'au-delà même de Kiev, au cours des manifestations célébrant les libertés nouvelles, « la plupart des manifestants dans la Zone de résidence étaient des Juifs ». Cependant, elle traite de « mensongères » les informations selon lesquelles, à Iékaterinoslav, « ils collectaient dans la rue de l'argent pour le cercueil de l'Empereur », et à Kiev ils « ont lacéré les portraits de l'Empereur dans les locaux de la Douma municipale ». Pourtant ce dernier fait est justement confirmé par le rapport Tourau.)

À Kiev, en octobre, le mouvement révolutionnaire prenait de plus en plus d'ampleur. Alexandre Schlichter (futur dirigeant bolchevik, spécialiste des réquisitions de farine et « commissaire à l'Agriculture » en Ukraine juste avant la grande famine organisée) fomenta une grève des chemins de fer du Sud-Ouest, paralysant les trains en direction de Poltava, Koursk, Voronej et Moscou. On usa de menaces pour contraindre les ouvriers de l'usine de constructions mécaniques de Kiev à se mettre en grève, le 12 octobre. À l'université, des « collectes exceptionnelles "pour l'armement" eurent lieu : les participants jetaient des pièces d'or, des billets de banque, de l'argenterie, une dame offrit même ses boucles d'oreilles ». Des « détachements volants » furent constitués avec pour mission d'interrompre par la force le travail dans les lycées, les usines, les transports, le commerce, et de « préparer la résistance armée aux forces de l'ordre ». Tout le mouvement «devait descendre dans la rue». Le 14 octobre, les journaux cessèrent de paraître, à l'exception du Kiévien, orienté à droite ; on ne laissa passer que « les télégrammes ayant trait au mouvement de libération. » Les « détachements volants » empêchaient les tramways de rouler, brisaient leurs vitres (certains passagers furent blessés). A la première apparition des agitateurs, tout était fermé, tout s'arrêtait ; le bureau de poste ferma ses portes après une alerte à la bombe ; des flots d'étudiants et de lycéens convergeaient vers l'université à l'appel de Schlichter, ainsi que de «jeunes Juifs de diverses professions ».

C'est alors que les autorités prirent les premières mesures. Interdiction de se réunir dans les rues et sur les places publiques, bouclage par l'armée de l'université et de l'Institut polytechnique afin de n'y laisser pénétrer que les étudiants, « arrestation... de quelques individus pour outrages à la police et à l'armée », de quelques S.-R. et sociaux-démocrates, de l'avocat Ratner qui « avait activement participé aux meetings populaires » (Schlichter, lui, avait pris la tangente). Les tramways se mirent à circuler de nouveau, les magasins rouvrirent leurs portes et, à Kiev, les journées des 16 et 17 octobre se passèrent dans le calme.

C'est dans ce contexte (qui était celui de maints autres endroits en Russie) que l'Empereur, tablant sur la gratitude de la population, lança le 17 octobre le Manifeste instaurant les libertés et un système de gouvernement de type parlementaire. La nouvelle parvint à Kiev par télégramme dans la nuit du 18, et dès le matin le texte du Manifeste était vendu ou distribué dans les rues de la ville (quant au journal Le Kiévien, « la jeunesse étudiante juive se précipitait pour l'acheter et le déchirer aussitôt ostensiblement en morceaux »). Les autorités ordonnèrent ipso facto l'élargissement aussi bien de ceux qui avaient été arrêtés au cours des derniers jours que de ceux qui avaient précédemment été « inculpés d'atteinte à la sûreté de l'Etat », à l'exception toutefois de ceux qui avaient fait usage d'explosifs. La police comme l'armée avaient déserté les rues, d'« importants rassemblements » se formèrent, au début dans le calme. « À proximité de l'université s'aggloméra une foule nombreuse » composée d'étudiants, de lycéens et d'« un nombre important de jeunes Juifs des deux sexes ». Cédant à leurs exigences, le recteur « fit ouvrir le portail du bâtiment principal ». Aussitôt « la grand-salle fut envahie par une partie de la foule qui détruisit les portraits de l'Empereur, déchira les tentures rouges » pour en faire drapeaux et banderoles, et certains « invitèrent bruyamment le public à s'agenouiller devant Schlichter en sa qualité de victime de l'arbitraire ». Si « ceux qui se trouvaient près de lui se mirent effectivement à genoux », une autre partie du public « considéra que tout ce qui venait de se passer offensait leurs sentiments nationaux ». Puis la foule se dirigea vers la Douma municipale, à sa tête Schlichter caracolait sur un cheval, arborant un bandeau rouge, et à chaque halte haranguait la foule, clamant que « la lutte contre le gouvernement n'était pas finie ». Pendant ce temps-là, dans le parc Nicolas, « les Juifs avaient lancé une corde autour de la statue de l'Empereur [Nicolas Ier] et tentaient de la renverser de son piédestal » ; « à un autre endroit, des Juifs arborant des bandeaux rouges commencèrent à insulter quatre soldats qui passaient par là, à cracher sur eux » ; place Sainte-Sophie, la foule jeta des pierres sur une patrouille de soldats, en blessa six, et deux manifestants furent atteints par les tirs de riposte. Cependant, le maire par intérim reçut la visite d'un groupe de citoyens paisibles qui « demanda à ce que l'on ouvrît la salle de réunion du conseil municipal » afin que les manifestants reconnaissants pussent « exprimer leurs sentiments à propos du Manifeste. Leur demande fut satisfaite » et un meeting pacifique se déroula effectivement « sous la présidence du conseiller municipal Scheftel ». Mais une nouvelle vague, grosse de plusieurs milliers de personnes portant des insignes et des rubans rouges, afflua ; « elle était composée d'étudiants, d'individus de classe sociale, d'âge, de sexe et de condition divers, mais les Juifs s'y faisaient particulièrement remarquer » ; une partie fit irruption dans la salle de réunion, les autres occupèrent la place devant la Douma. « En un instant, tous les drapeaux nationaux dont on avait décoré la Douma à l'occasion du Manifeste furent arrachés et remplacés par des étendards rouges et noirs. » À ce moment-là, un nouveau cortège s'approcha, portant à bout de bras l'avocat Ratner qui venait de sortir de prison ; celui-ci appela la foule à libérer tous les autres détenus ; sur le balcon de la Douma, Schlichter lui donna publiquement l'accolade. Pour sa part, ce dernier « exhorta la population à entamer une grève générale... et prononça des paroles injurieuses à l'adresse de la personne du Souverain. Entre-temps, la foule avait déchiré en mille morceaux les portraits de l'Empereur accrochés dans la salle de réunion de la Douma, et brisé les emblèmes du pouvoir impérial qui avaient été placés sur le balcon en vue des festivités » ; « il ne fait pas de doute que ces actes furent perpétrés aussi bien par des Russes que par des Juifs » ; un « ouvrier russe » avait même commencé à briser la couronne, certains exigèrent qu'elle fût remise à sa place, « mais, quelques instants après, elle fut de nouveau jetée à terre, cette fois par un Juif qui cassa ensuite la moitié de la lettre "N" » ; « un autre jeune homme, juif d'aspect », s'en prit alors aux fleurons du diadème. Tout le mobilier de la Douma fut fracassé, les documents administratifs déchirés. Schlichter dirigeait les opérations : dans les couloirs, « on collectait de l'argent à des fins inconnues ». L'excitation devant la Douma ne faisait cependant que grandir ; juchés sur le toit des tramways immobilisés, des orateurs prononçaient des discours enflammés ; mais c'étaient Ratner et Schlichter qui, du haut du balcon de la Douma, remportaient le plus de succès. « Un apprenti de nationalité juive se mit à crier du balcon : "A bas l'autocratie !" ; un autre Juif, correctement vêtu : "Sus à la carne !" » ; « un autre Juif, qui avait découpé la tête du tsar dans le tableau le reproduisant, introduisit la sienne par l'orifice ainsi formé et se mit à hurler du balcon : "C'est moi le tsar !" » ; « le bâtiment de la Douma passa complètement aux mains des extrémistes socialistes révolutionnaires ainsi que de la jeunesse juive qui avait sympathisé avec eux, perdant tout contrôle d'elle-même ».

J'ose dire que quelque chose de bête et méchant s'est révélé dans cette liesse effrénée : l'incapacité de rester dans certaines limites. Qu'est-ce donc qui poussait ces Juifs, au milieu de la plèbe en délire, à bafouer si brutalement ce que le peuple vénérait encore ? Conscients de la situation précaire de leur peuple, de leurs proches, n'auraient-ils pas pu, les 18 et 19 octobre, dans des dizaines de villes, s'abstenir de se lancer dans ces manifestations avec une telle passion, au point d'en devenir l'âme et parfois les acteurs principaux ?

Poursuivons la lecture du rapport Tourau : « Le respect pour le sentiment national et les symboles que vénérait le peuple était oublié. Comme si une partie de la population... ne reculait devant aucun moyen d'exprimer son mépris... » ; « les outrages portés aux portraits de l'Empereur suscitèrent une immense émotion populaire. Des cris fusèrent de la foule massée devant la Douma : "Qui a détrôné le tsar ?", d'autres pleuraient ». « Sans être prophète, on pouvait prévoir que de telles offenses ne seraient pas pardonnées aux Juifs », « des voix s'élevèrent pour exprimer l'étonnement devant l'inaction des autorités ; ici et là, dans la foule..., on se mit à crier : "Il faut casser du youtre !" » A proximité de la Douma, la police et une compagnie d'infanterie restaient là sans rien faire. A ce moment-là, un escadron de dragons apparut brièvement, accueilli par des tirs en provenance des fenêtres et du balcon de la Douma ; on se mit à bombarder la compagnie d'infanterie à coups de pierres et de bouteilles, à la canarder de tous côtés : de la Douma, de la Bourse, de la foule des manifestants. Plusieurs soldats furent blessés, le capitaine donna l'ordre d'ouvrir le feu : il y eut sept morts et cent trente blessés ; la foule se dispersa. Mais, dans la soirée de ce même 18 octobre, « la nouvelle des dégradations commises sur les portraits de l'Empereur, la couronne, les emblèmes de la monarchie, le drapeau national, fit le tour de la ville et se répandit jusque dans les faubourgs. On pouvait voir un peu partout des petits groupes de passants, en majorité des ouvriers, des artisans, des commerçants, qui commentaient les événements avec animation et en rejetaient l'entière responsabilité sur les Juifs qui se détachaient toujours très nettement des autres manifestants » ; « dans le quartier du Podol, la foule des ouvriers décida... de s'emparer de tous les "démocrates"... qui avaient fomenté les troubles et de les placer en état d'arrestation "en attendant les ordres de Sa Majesté l'Empereur" ». Le soir, « un premier groupe de manifestants se rassembla sur la place Alexandre, brandissant le portrait de l'Empereur et chantant l'hymne national. La foule grossit rapidement et, comme de nombreux Juifs revenaient du Krechtchatik avec des insignes rouges à la boutonnière, ils furent pris pour les responsables des désordres perpétrés à la Douma et devinrent la cible d'agressions ; certains furent roués de coups ». C'était déjà le début du pogrom contre les Juifs.

Maintenant, pour comprendre à la fois l'impardonnable inaction des autorités lors du sac de la Douma et de la destruction des emblèmes nationaux, mais aussi leur encore plus impardonnable inaction pendant le pogrom lui-même, il faut jeter un coup d'oeil sur ce qui passait à l'intérieur des organes du pouvoir. Au premier abord, on pourrait croire qu'il s'agit du résultat d'un concours de circonstances. Mais leur accumulation a été telle à Kiev (ainsi qu'en d'autres lieux) qu'on ne peut pas ne pas y déceler cette impéritie de l'administration impériale des dernières années, dont les conséquences furent fatales.

Pour ce qui est du gouverneur de Kiev, il était tout simplement absent. Le vice-gouverneur Rafalski venait tout juste de prendre ses fonctions, il n'avait pas eu le temps de trouver ses repères, et manquait d'autant plus d'assurance dans l'exercice de responsabilités temporaires. Au-dessus de lui, le gouverneur général Kleigels, qui avait autorité sur toute une vaste région, avait, dès le début du mois d'octobre, entamé des démarches pour être libéré de ses fonctions - pour raisons de santé. (Ses motivations véritables restent inconnues ; il n'est pas exclu que sa décision ait été dictée par le bouillonnement révolutionnaire de septembre dont il ne voyait pas comment le maîtriser.) Quoi qu'il en soit, lui aussi se considérait à ce moment-là comme temporaire, tandis qu'au mois d'octobre les directives du ministère de l'Intérieur continuaient à pleuvoir sur lui - 10 octobre : prendre les mesures les plus énergiques « pour prévenir les désordres dans la rue et y mettre fin par tous les moyens au cas où ils surviendraient » ; 12 : « réprimer les manifestations de rue, ne pas hésiter à employer la force armée » ; 13 : « ne tolérer aucun rassemblement ou attroupement dans les rues et, en cas de besoin, les disperser par la force ». Le 14 octobre, comme nous l'avons vu, l'agitation à Kiev a franchi une dangereuse limite. Kleigels réunit ses proches collaborateurs, parmi lesquels mentionnons le chef de la police de Kiev, le colonel Tsikhotski, et l'adjoint au chef de la sécurité (là encore, le chef était absent), Kouliabka, un homme aussi agité qu'inefficace, celui-là même qui, par bêtise, allait bientôt exposer Stolypine aux coups de son assassin. Du rapport paniquant de celui-ci découlait l'éventualité non seulement de manifestations de gens armés dans les rues de Kiev, mais aussi d'une insurrection armée. Alors, renonçant à s'appuyer sur la police, Kleigels mit en œuvre les dispositions prévoyant le « recours aux forces armées pour seconder les autorités civiles » - et, dès ce 14 octobre, remit « ses pleins pouvoirs au commandement militaire », plus précisément au commandant - à titre temporaire une fois de plus (le commandant lui-même est absent, mais il faut dire que la situation, n'est-ce pas, est tout sauf préoccupante !) - de la région militaire de Kiev, le général Karass. La responsabilité de la sécurité dans la ville fut confiée au général Drake. (N'est-ce pas assez comique : lequel des patronymes qui viennent d'être énumérés permet de supposer que l'action se passe en Russie ?) Le général Karass « se trouva placé dans une situation particulièrement difficile » dans la mesure où il ne connaissait pas les « données de la situation ni le personnel de l'administration et de la police » ; « en lui remettant ses pouvoirs, le général Kleigels ne jugea pas nécessaire de faciliter le travail de son successeur : il se borna à respecter les formes et cessa aussitôt de s'occuper de quoi que se soit ».

Il est temps maintenant de parler du chef de la police, Tsikhotski. Dès 1902, une inspection administrative avait révélé qu'il couvrait la pratique de l'extorsion de fonds auprès des Juifs, en échange du droit de résidence. On découvrit également qu'il vivait « au-dessus de ses moyens », qu'il s'était acheté - ainsi qu'à son gendre - des propriétés pour une valeur de 100 000 roubles. On en était à envisager de le traduire en justice lorsque Kleigels fut nommé gouverneur général ; très vite (et, bien sûr, non sans avoir reçu un important pot-de-vin), celui-ci intervint pour que Tsikhotski fût maintenu à son poste et obtînt même une promotion ainsi que le titre de général. Pour la promotion, ça ne marcha pas, mais il n'y eut pas non plus de sanctions, bien que le général Trepov eût œuvré en ce sens depuis Pétersbourg. (Plus tard, on devait apprendre qu'il se faisait également payer les promotions au sein de la police.) Sans doute Tsikhotski apprit-il dès le début du mois d'octobre que Kleigels avait demandé à quitter ses fonctions - son moral tomba au plus bas, il se voyait déjà condamné. Et, dans la nuit du 18 octobre, en même temps que le Manifeste impérial, parvint de Pétersbourg la confirmation officielle de la mise à la retraite de Kleigels. Tsikhotski n'avait désormais plus rien à perdre. (Un détail encore : alors que la période était si troublée, Kleigels quitta ses fonctions avant même l'arrivée de son successeur, lequel n'était autre que la perle de l'administration impériale, le général Soukhomlinov, futur ministre de la Défense qui sabordera les préparatifs de la guerre contre l'Allemagne; quant aux fonctions de gouverneur général, elles étaient assumées à titre temporaire par le susmentionné général Karass.) Et c'est ainsi qu'« il ne fut pas mis un terme rapide à la confusion qui s'était installée au sein de la police après la passation des pouvoirs à l'armée, mais qu'elle ne fit que croître pour se manifester avec la plus grande acuité durant les désordres ».

Le fait que Kleigels eût « renoncé à ses "pleins-pouvoirs"... et que ceux-ci eussent été remis pour une période indéterminée aux autorités militaires de la ville de Kiev est principalement à l'origine des relations mutuelles incertaines qui s'instaurèrent ultérieurement entre autorités civiles et autorités militaires » ; « l'étendue et les limites des pouvoirs [de l'armée] n'étaient connues de personne » et ce flou «devait entraîner une désorganisation générale des services ». Celle-ci se manifesta dès le début du pogrom contre les Juifs. « De nombreux fonctionnaires de police étaient convaincus que le pouvoir était entièrement passé entre les mains du commandement militaire et que seule l'armée avait compétence pour agir et réprimer les désordres » ; c'est pourquoi ils « ne se sentaient pas concernés par les désordres qui avaient lieu en leur présence. Quant à l'armée, se référant à un article des dispositions sur le recours aux forces armées pour seconder les autorités civiles, elle attendait des indications de la part de la police, considérant avec raison qu'il ne lui incombait pas de remplir les missions de celle-ci » : ces dispositions « stipulaient précisément » que les autorités civiles « présentes sur le lieu des désordres devaient orienter l'action conjointe de la police et de l'armée en vue de leur répression ». C'est également aux autorités civiles qu'il revenait de déterminer à quel moment recourir à la force. Par ailleurs, « Kleigels n'avait pas jugé utile d'informer le commandement militaire sur la situation régnant dans la ville, pas plus qu'il ne lui avait fait part de ce qu'il savait sur le mouvement révolutionnaire à Kiev. Et voilà ce qui fait que des unités de l'armée se mirent à parcourir la ville sans but ».

Ainsi donc, le pogrom contre les Juifs a commencé le 18 octobre au soir. « À son stade initial, le pogrom a incontestablement revêtu le caractère de représailles contre l'offense portée au sentiment national. Les voies de fait à rencontre des Juifs croisés dans la rue, les destructions de magasins et des marchandises qui s'y trouvaient étaient accompagnées de propos comme : "La voilà, ta liberté ! La voilà, ta Constitution et ta révolution ! Et ça, c'est pour les portraits du tsar et la couronne !" » Le lendemain matin, 19 octobre, une foule nombreuse se rendit de la Douma à la cathédrale Sainte-Sophie, portant les cadres vides des portraits du tsar et les emblèmes brisés du pouvoir impérial. Elle fit halte à l'université pour faire remettre en état les portraits endommagés ; une messe fut célébrée et « le métropolite Flavien exhorta le peuple à ne pas se livrer à des excès et à rentrer chez soi ». « Mais, alors que les personnes qui constituaient le cœur de la manifestation patriotique... y maintenaient un ordre exemplaire, des individus qui s'y étaient joints en cours de route se laissèrent aller à toutes sortes de violences à rencontre des passants juifs, ainsi que des lycéens ou étudiants en uniforme. » Ils furent ensuite rejoints par « des ouvriers, des sans-abri du marché aux puces, des clochards » ; « des groupes de casseurs saccagèrent les maisons et les magasins des Juifs, jetèrent dans la rue leurs biens et leurs marchandises qui étaient pour partie détruits sur place, pour partie pillés » ; « les domestiques, les gardiens d'immeuble, les petits boutiquiers ne voyaient apparemment rien de mal à profiter du bien d'autrui » ; « d'autres, au contraire, restèrent étrangers à tous buts intéressés jusqu'au dernier jour des désordres », « ils arrachaient des mains de leurs compagnons les objets que ceux-ci avaient volés et, sans prêter cas à leur valeur, les détruisaient sur place ». Les casseurs ne touchaient pas aux boutiques des karaïtes ni aux « maisons où on leur présentait des portraits de l'Empereur ». « Mais, dans l'ensemble, quelques heures à peine après qu'il eut débuté, le pogrom prit la forme d'un impitoyable saccage. » Le 18, il se prolongea tard dans la nuit, puis s'arrêta de lui-même, pour reprendre le 19 au matin et ne cesser que le 20 au soir. (Il n'y eut pas d'incendies, sauf un dans le quartier du Podol.) Le 19, « des magasins de luxe appartenant à des Juifs furent mis à sac jusque dans le centre ville, sur le Krechtchatik. Les lourds rideaux métalliques et les serrures furent forcés après une demi-heure d'un travail acharné » ; « des tissus de prix, des pièces de velours étaient jetés dans la rue et déployés dans la boue, sous la pluie, comme des chiffons sans valeur. Devant le magasin du joaillier Markisch, sur le Krechtchatik, le trottoir était jonché d'objets précieux » - et de même pour les boutiques de mode, les merceries ; la chaussée était semée de livres de comptes, de factures. A Lipki (le quartier chic) « furent saccagés les hôtels particuliers de Juifs - du baron Guinzbourg, de Halperine, d'Alexandre et de Léon Brodksi, de Landau, d'autres encore. Toute la luxueuse décoration de ces demeures fut détruite, les meubles brisés et jetés dans la rue » ; de même « fut dévasté un établissement d'enseignement secondaire modèle pour les Juifs, l'école Brodski », « il ne resta rien des escaliers de marbre et des rampes de fer forgé ». En tout, ce furent « près de quinze cents appartements et locaux commerciaux appartenant à des Juifs qui furent pillés ». Partant du fait que « près des deux tiers du commerce de la ville étaient entre les mains de Juifs », Tourau évalue les pertes - en y incluant les hôtels particuliers des plus riches - à « plusieurs millions de roubles ». On avait projeté de mettre à sac non seulement les maisons juives, mais également celles de personnalités libérales connues. Le 19, l'évêque Platon « conduisit une procession à travers les rues du Podol où le pogrom avait été particulièrement violent, exhortant le peuple à mettre fin aux exactions. Implorant la foule d'épargner la vie et les biens des Juifs, l'évêque s'agenouilla à plusieurs reprises devant elle... Un casseur sortit de la foule et lui cria d'un air menaçant : "Toi aussi, t'es pour les Juifs ?" ».

Nous avons déjà vu le laisser-aller qui régnait parmi les autorités. « Le général Drake ne prit pas les mesures appropriées en vue d'assurer correctement l'organisation de la sécurité. » Les troupes « n'auraient pas dû être éparpillées en petits détachements », « il y avait trop de patrouilles » et « les hommes restaient souvent sans rien faire ». Et voilà : « Ce qui frappa tout le monde, pendant le pogrom, ce fut l'inaction manifeste, proche de la complaisance, dont firent montre aussi bien l'armée que les responsables de la police... Celle-ci était pour ainsi dire absente et les troupes se déplaçaient avec lenteur, se contentant de répliquer aux coups de feu tirés de certaines maisons cependant que, de part et d'autre de la rue, les boutiques et appartements des Juifs étaient impunément saccagés. » Un procureur demanda à une patrouille de cosaques d'intervenir pour protéger des magasins qui étaient pillés non loin de là ; « les cosaques répondirent qu'ils n'iraient pas, que ce n'était pas leur secteur ».

Plus grave encore : toute une série de témoins eurent « l'impression que la police et l'armée avaient été dépêchées non pour disperser les casseurs, mais pour les protéger». Ici, les soldats déclarèrent qu'on leur « avait donné l'ordre de veiller à ce qu'il n'y ait pas de d'affrontements et que les Russes ne soient pas agressés ». Ailleurs, ils dirent que s'ils « avaient prêté serment à Dieu et au tsar », ce n'était pas pour protéger « ceux qui avaient lacéré et conspué les portraits du tsar ». Quant aux officiers, « ils s'estimaient impuissants à empêcher les désordres et ne se sentaient en droit d'employer la force qu'au cas où les violences seraient dirigées contre leurs hommes ». Exemple : d'une maison « sortit en courant un Juif couvert de sang, poursuivi par la foule. Une compagnie d'infanterie se trouvait justement là, mais elle n'accorda aucune attention à ce qui se passait et se mit tranquillement à remonter la rue ». Ailleurs, « les pillards étaient en train de massacrer deux Juifs à coups de pieds de table ; un détachement de cavalerie posté à dix pas contemplait placidement la scène ». Il ne faut pas s'étonner que l'homme de la rue ait pu comprendre les choses ainsi : « Le tsar nous a gracieusement accordé le droit de casser du youtre pendant six jours » ; et les soldats : « Vous voyez bien, tout cela est-il concevable sans l'aval des autorités ? » De leur côté, les fonctionnaires de police, « quand on exigeait d'eux qu'ils missent fin aux désordres, objectaient qu'ils ne pouvaient rien faire dans la mesure où les pleins pouvoirs avaient été transférés au commandement militaire ». Mais on a pu voir aussi toute une foule de casseurs mise en fuite « par un commissaire de police qui brandissait son revolver, assisté d'un seul gardien de la paix », et « l'officier de police Ostromenski, avec trois gardiens de la paix et quelques soldats, réussit à empêcher les actes de pillage dans son quartier sans même recourir à la force ».

Les casseurs ne disposaient pas d'armes à feu, tandis que les jeunes Juifs, eux, en avaient. Cependant, à la différence de ce qui s'était passé à Gomel, ici, les Juifs n'avaient pas bien organisé leur autodéfense, même si « des coups de feu furent tirés depuis de nombreuses maisons » par des membres de groupes d'autodéfense qui comptaient dans leurs rangs « aussi bien des Juifs que des Russes qui avaient pris leur parti » ; « il est indéniable que, dans certains cas, ces tirs étaient dirigés contre les troupes et constituaient des actes de représailles pour les coups de feu tirés sur la foule au cours des manifestations » des jours précédents ; « parfois, des Juifs tirèrent sur les défilés patriotiques organisés en réponse aux manifestations révolutionnaires qui avaient eu lieu auparavant ». Or ces tirs « eurent des conséquences déplorables. Sans produire aucun effet sur les casseurs, ils donnèrent aux troupes prétexte à appliquer à la lettre leurs instructions » ; « dès que des coups de feu partaient d'une maison, les troupes qui se trouvaient là, sans même chercher à savoir s'ils étaient dirigés contre elles ou contre les casseurs, envoyaient une salve dans ses fenêtres, après quoi la foule » s'y précipitait et la saccageait. « On vit des cas où l'on tirait sur une maison uniquement parce que quelqu'un avait prétendu que des coups de feu en étaient partis » ; « il arriva aussi que des casseurs escaladassent l'escalier d'une maison et tirassent des coups de feu en direction de la rue pour provoquer la riposte des troupes » et pouvoir se livrer ensuite au pillage.

Et les choses allèrent en empirant. « Certains, parmi les policiers et les soldats, ne dédaignaient pas les marchandises jetées dans la rue par les casseurs, les ramassaient et les dissimulaient dans leurs poches ou sous leur capote. » Et, bien que ces cas « aient été exceptionnels et ponctuels », on vit tout de même un agent de police en train de démonter lui-même la porte d'un magasin, et un caporal l'imiter. (Les fausses rumeurs concernant des pillages perpétrés par l'armée commencèrent à circuler dès lors que le général Evert eut ordonné dans son secteur de confisquer aux casseurs les biens et marchandises volés et de les transporter dans les entrepôts de l'armée pour les restituer ultérieurement à leurs propriétaires sur présentation d'un récépissé. C'est ainsi que furent sauvés des biens dont la valeur s'élevait à plusieurs dizaines de milliers de roubles.)

Rien d'étonnant à ce que ce gredin de Tsikhotski, voyant sa carrière brisée, non seulement n'ait pris aucune mesure concernant l'action de la police (ayant appris le début du pogrom au soir du 18, il ne communiqua par télégramme la nouvelle aux commissariats de quartier que tard dans la soirée du 19), non seulement n'ait transmis aucune information aux généraux de la sécurité militaire, mais lui-même, parcourant la ville, ait « considéré ce qui se passait avec calme et indifférence », se contentant de dire aux pillards : « Circulez, messieurs » (et ceux-là de s'encourager mutuellement : « Faut pas avoir peur, il plaisante ! ») ; et quand, du haut du balcon de la Douma, on se mit à crier : « Cognez les youtres, pillez, cassez ! » et que la foule porta ensuite en triomphe le chef de la police, celui-ci « adressa des saluts en réponse aux hourras des manifestants ». Ce n'est que le 20, après que le général Karass lui eut adressé un avertissement sévère (quant au directeur de la chancellerie du gouverneur général, il déclara que Tsikhovski n'échapperait pas au bagne), qu'il ordonna à la police de prendre toute mesure pour mettre fin au pogrom. Le sénateur Tourau devait effectivement le faire traduire en justice.

Un autre responsable de la sécurité mécontent de sa carrière, le général Bessonov, « se trouvait au milieu de la foule des casseurs et parlementait paisiblement avec eux : "On a le droit de démolir, mais il ne convient pas de voler." La foule criait : "Hourra !" » À un autre moment, il se comporta « en témoin indifférent du pillage. Et quand un des casseurs hurla : "Cognez les youtres !" [Bessonov] réagit par un rire approbateur ». Il aurait déclaré à un médecin que « s'il l'avait voulu, il aurait mis fin au pogrom en une demi-heure, mais la participation des Juifs au mouvement révolutionnaire ayant été trop forte, ils devaient en payer le prix ». Après le pogrom, sommé de s'expliquer par les autorités militaires, il nia avoir tenu des propos favorables au pogrom et déclara au contraire avoir ainsi exhorté les gens à revenir au calme : « Ayez pitié de nous, n'obligez pas les troupes à utiliser leurs armes... à verser le sang russe, notre propre sang ! »

Des délégations se rendaient les unes après les autres chez le général Karass, demandant pour les unes de faire sortir les troupes de la ville, pour d'autres d'employer la force, et pour d'autres encore de prendre des mesures afin de protéger leurs biens. Cependant, pendant toute la journée du 19, la police ne fit rien et les militaires exécutèrent mal les ordres. Le 20 octobre, Karass commanda d'« encercler et appréhender les casseurs ». On procéda à de nombreuses arrestations ; une fois, l'armée ouvrit le feu sur les casseurs, en tuant cinq et en blessant plusieurs autres. Au soir du 20, le pogrom était définitivement terminé, mais, tard dans la soirée, « la rumeur selon laquelle les Juifs assassinaient des Russes sema le désarroi parmi la population » ; on redoutait des représailles.

Au cours du pogrom, selon les estimations de la police (mais un certain nombre de victimes avaient été emmenées par la foule), on a dénombré en tout 47 morts, dont 12 Juifs, et 205 blessés, dont un tiers de Juifs.

Tourau conclut son rapport en expliquant que « la cause profonde du pogrom de Kiev réside dans l'inimitié traditionnelle entre la population petite-russienne et la population juive, motivée par des divergences d'opinion. Quant à sa cause immédiate, elle réside dans l'outrage porté au sentiment national par les manifestations révolutionnaires auxquelles la jeunesse juive avait pris une part active ». Les couches populaires «n'imputèrent qu'aux seuls Juifs» la responsabilité des « blasphèmes proférés à rencontre de ce qu'il y avait de plus sacré pour elles. Elles ne pouvaient comprendre, après la grâce accordée par l'Empereur, l'existence même du mouvement révolutionnaire, et l'expliquaient par le désir des Juifs d'obtenir "leurs propres libertés" ». « Les revers de la guerre à propos desquels la jeunesse juive avait toujours exprimé ouvertement sa plus vive satisfaction, son refus de remplir ses obligations militaires, sa participation au mouvement révolutionnaire, à des actes de violence et à des assassinats d'agents de l'État, son attitude insultante à l'égard des forces armées..., tout cela a incontestablement provoqué de l'exaspération envers les Juifs au sein des couches populaires », et « c'est pourquoi on a observé à Kiev plusieurs cas où de nombreux Russes donnèrent ouvertement asile à d'infortunés Juifs qui fuyaient les violences, mais le refusèrent catégoriquement à la jeunesse juive ».

Quant au journal Le Kiévien, il écrivit : « Pauvres Juifs ! Où est la faute de ces milliers de familles ?.. Pour leur malheur, ces pauvres Juifs n'ont pu contrôler leurs jeunes écervelés... Mais de jeunes écervelés, il y en a aussi parmi nous, les Russes, et nous n'avons pas pu les contrôler non plus ! »

La jeunesse révolutionnaire battait la campagne, mais ce sont les paisibles Juifs adultes qui durent payer les pots cassés. C'est ainsi que, des deux côtés, nous avons creusé un abîme sans fond.

Pour ce qui est du pogrom d'Odessa, nous disposons d'un rapport analogue et tout aussi détaillé, celui du sénateur Kouzminski. A Odessa, où un vif sentiment révolutionnaire existait depuis toujours, les secousses s'étaient fait sentir des le mois de janvier ; la déflagration eut lieu le 13 juin (indépendamment, donc, de l'arrivée dans la rade d'Odessa, le 14, du cuirassé Potemkine). Toute la journée du 14 juin se passa dans l'effervescence, surtout chez les jeunes, mais cette fois également chez les ouvriers dont « des foules nombreuses commencèrent à imposer par la force l'arrêt du travail dans les usines et les fabriques ». Une foule « d'environ trois cents personnes tenta de faire irruption dans un comptoir [de thé]..., plusieurs coups de feu furent tirés sur le chef du poste de police local qui empêchait la foule d'entrer, mais celle-ci fut dispersée » par une salve tirée par un détachement de policiers. « Cependant, l'attroupement se reforma bientôt » et se dirigea vers le poste de police ; des coups de feu furent alors échangés, certains tirés de la maison de Doks : « des fenêtres et du balcon, plusieurs coups furent tirés sur les fonctionnaires de police ». Un autre groupe « dressa une barricade avec des matériaux de construction qui se trouvaient dans la rue, puis se mit à tirer sur un détachement de police ». Dans une autre rue, une foule du même genre « renversa plusieurs wagons du tramway à cheval ». « Un groupe assez important de Juifs fit irruption dans une fabrique de ferblanterie, jeta du tabac dans les yeux [d'un agent de police]..., se dispersa à l'apparition d'un détachement de police tout en ouvrant le feu avec des revolvers ; parmi eux, quatre Juifs [suivent leurs noms] furent interpellés sur place » ; à un carrefour, « un attroupement de Juifs se forma, [deux d'entre eux] tirèrent des coups de revolver sur un garde monté » ; « d'une façon générale, tout au long de la journée du 14 juin, presque toutes les rues de la ville furent le théâtre d'affrontements entre Juifs et forces de l'ordre, au cours desquels ceux-là firent usage d'armes à feu et de projectiles », blessant plusieurs agents de police. « Une dizaine de Juifs furent également blessés », que la foule emmena pour les cacher. Comme il tentait de s'échapper, un certain Tsipkine jeta une bombe, provoquant sa propre mort ainsi que celle de l'agent de police Pavlovski.

C'est sur ces entrefaites que le Potemkine fit son entrée dans la rade d'Odessa ! Une foule de près de cinq mille personnes se rassembla, « beaucoup d'hommes et de femmes prononcèrent des harangues appelant le peuple à l'insurrection contre le gouvernement » ; parmi les étudiants qui s'introduisirent à bord du cuirassé, on remarqua notamment Konstantin Feldman (qui exhorta à soutenir le mouvement en ville en canonnant celle-ci, mais « la majorité de l'équipage s'y opposa »).

Et les autorités dans tout cela ? Le gouverneur d'Odessa - autrement dit, le responsable de la police -, Neudhart, était déjà complètement affolé le jour de l'arrivée du Potemkine ; il estimait (comme à Kiev) que « les autorités civiles étaient dans l'incapacité de rétablir l'ordre, et c'est pourquoi il avait remis toutes les décisions ultérieures visant à la cessation des désordres au commandement militaire », c'est-à-dire au commandant de la garnison d'Odessa, le général Kakhanov. (Existait-il encore une autorité supérieure à celle-là à Odessa ? Bien sûr que oui, et c'était le gouverneur général Karangozov, lequel, le lecteur l'aura deviné, occupait ses fonctions à titre temporaire et se sentait fort peu rassuré.) Le général Kakhanov ne trouva rien de mieux que de faire boucler le port par l'armée et d'y enfermer les milliers d'« éléments peu sûrs » qui s'y étaient rassemblés afin de les couper du reste - pas encore contaminé - de la ville.

Le 15 juin, le soulèvement d'Odessa et la mutinerie du Potemkine se fondirent en un seul et même mouvement : les habitants de la ville, « parmi lesquels beaucoup d'étudiants, d'étudiantes et d'ouvriers », montèrent à bord du cuirassé, exhortant « l'équipage à des actions communes ». La foule bouclée dans le port se rua pour « piller les marchandises qui y étaient entreposées », en commençant par les caisses de vin ; puis elle prit d'assaut les entrepôts auxquels elle mit feu (plus de 8 millions de roubles de pertes). L'incendie menaçait le port de quarantaine où mouillaient des navires étrangers et où des marchandises d'importation étaient stockées. Kakhanov ne se décidait toujours pas à mettre fin au désordre par la force, craignant que le Potemkine ne riposte en bombardant la ville. La situation resta tout aussi explosive le 15. Le lendemain, le Potemkine tira cinq salves sur la ville, dont trois à blanc, et appela le commandant des forces armées à monter à bord afin d'exiger de lui le retrait des « troupes de la ville et la libération de tous les prisonniers politiques ». Le même jour, 16 juin, lors des funérailles du seul marin tué, « à peine le cortège fut-il entré en ville qu'il fut rejoint par toutes sortes d'individus qui formèrent bientôt une foule de plusieurs milliers de personnes, composée majoritairement de jeunes Juifs », et sur la tombe un orateur, « après avoir crié : "À bas l'autocratie !", appela ses camarades à agir avec plus de détermination, sans craindre la police ».

Mais, ce même jour, et pour longtemps, l'état de siège fut proclamé dans la ville. Le Potemkine dut prendre le large pour échapper à l'escadre venue le capturer. Et bien que les quatre jours qu'il avait mouillé en rade d'Odessa « et les nombreux contacts qui s'étaient noués entre la population et lui eussent remonté sensiblement le moral des révolutionnaires » et « fait naître l'espoir d'un possible soutien ultérieur des forces armées », malgré cela l'été allait se terminer dans le calme, peut-être même qu'aucun bouleversement ne se serait produit à Odessa si, le 27 août, n'avait été promulguée l'incomparable loi sur l'autonomie des établissements d'enseignement supérieur ! Aussitôt « un "soviet de coalition" fut constitué par les étudiants », lequel, « par sa détermination et son audace, parvint à soumettre complètement à son influence non seulement la communauté étudiante, mais aussi le corps enseignant » (les professeurs craignaient « des affrontements désagréables avec les étudiants, comme le boycott des cours, l'expulsion de tel ou tel professeur de l'amphi, etc. »). De vastes rassemblements eurent lieu à l'université, « des collectes de fonds pour armer les ouvriers et le prolétariat, pour l'insurrection militaire, pour l'achat d'armement en vue de constituer des milices et des groupes d'autodéfense », « on discuta... de la conduite à tenir à l'heure de l'insurrection », à ces réunions prenait une part active le « collège des professeurs », « parfois avec le recteur Zantchcvski à sa tête », lequel promettait de « mettre à la disposition des étudiants tous les moyens dont il disposait pour faciliter leur participation au mouvement de libération ».

Le 17 septembre, le premier meeting à l'université se déroula « en présence d'un public extérieur si nombreux qu'il fallut le scinder en deux groupes » ; le S.-R. Teper « et deux étudiants juifs prononcèrent des discours appelant le public à mener la lutte pour libérer le pays de l'oppression politique et d'une autocratie délétère ». Le 30 septembre, l'état de siège fut levé à Odessa et accoururent désormais en masse à ces meetings « les élèves de tous les établissements d'enseignement, dont certains n'avaient pas plus de quatorze ans » ; les Juifs « étaient les orateurs principaux, appelant à l'insurrection ouverte et à la lutte armée ».

Les 12 et 13 octobre, avant tous les autres établissements d'enseignement secondaire, « les élèves de deux écoles de commerce, celle de l'empereur Nicolas Ier et celle de Feig, cessèrent de fréquenter les cours, étant les plus sensibles à la propagande révolutionnaire » ; le 14, il fut décidé d'arrêter le travail dans tous les autres établissements secondaires, et les élèves des de commerce et les étudiants se rendirent dans tous les lycées de la ville pour forcer les élèves à faire la grève des cours. Le bruit courut que devant le lycée Berezina, trois étudiants et trois lycéennes avaient été blessés à coups de sabre par des policiers. Certes, « l'enquête devait établir avec certitude qu'aucun des jeunes n'avait été touché et que les élèves n'avaient d'ailleurs pas encore eu le temps de sortir de l'établissement ». Mais ce genre d'incident, quelle aubaine pour faire monter la pression révolutionnaire ! Le même jour, les cours cessèrent à l'université, quarante-huit heures après la rentrée ; les étudiants en grève firent irruption dans la Douma municipale en criant : « Mort à Neudhart ! » et en réclamant qu'on arrêtât de verser leur salaire aux policiers.

Après l'épisode du Potemkine, Neudhart avait repris le pouvoir entre ses mains, mais, jusqu'au milieu d'octobre, il n'édicta aucune mesure contre les meetings révolutionnaires - d'ailleurs, pouvait-il faire grand-chose alors que l'autonomie des universités avait été instaurée ? Le 15, il reçut ordre du ministère de l'Intérieur d'interdire l'entrée de l'université aux personnes extérieures, et dès le lendemain il fit encercler celle-ci par l'armée tout en ordonnant que fussent retirées des armureries les cartouches de revolver jusque-là en vente libre. « La fermeture de l'université aux personnes extérieures provoqua une grande agitation parmi les étudiants et la jeunesse juive », une foule immense se mit en marche, fermant les magasins sur son passage (l'armurerie américaine, elle, fut pillée), renversant les tramways et les omnibus, sciant les arbres pour en faire des barricades, coupant les fils télégraphiques et téléphoniques dans le même but, démontant les grilles des parcs. Neudhart demanda à Kakhanov de faire occuper la ville par les troupes. Alors, « des barricades derrière lesquelles s'étaient regroupés les manifestants - en majorité des Juifs avec, parmi eux, des femmes et des adolescents -, on commença à tirer sur la troupe ; des coups de feu partirent aussi des toits des maisons, des balcons, des fenêtres » ; l'armée ouvrit à son tour le feu, les manifestants furent dispersés et les barricades démontées. « Il est impossible d'évaluer avec précision le nombre de morts et de blessés qu'il y eut ce jour-là, car l'équipe sanitaire - composée pour l'essentiel d'étudiants juifs en blouses blanches à croix rouge - dépêchée sur place se hâta d'enlever les blessés et les morts pour les conduire à l'infirmerie de l'université » - donc en zone autonome et inaccessible -, « à l'hôpital juif ou vers les postes de secours qui se trouvaient à proximité des barricades, ainsi que dans presque toutes les pharmacies ». (Celles-ci avaient cessé de délivrer des médicaments avant même les événements.) Selon le gouverneur de la ville, il y eut 9 morts, près de 80 blessés, dont quelques policiers. « Parmi les participants aux désordres furent appréhendés ce jour-là 214 personnes, dont 197 Juifs, un grand nombre de femmes et 13 enfants âgés de 12 à 14 ans. »

Et tout cela, vingt-quatre heures encore avant que ne se fasse sentir l'effet incendiaire du Manifeste.

On pourrait penser qu'en mettant si fréquemment en évidence le rôle des Juifs dans les agissements révolutionnaires le rapport du sénateur faisait preuve de partialité. Mais il faut tenir compte du fait qu'à Odessa les Juifs représentaient le tiers de la population, et, comme nous l'avons vu plus haut, une proportion très significative de la population étudiante ; il faut également tenir compte du fait que les Juifs avaient pris une part active au mouvement révolutionnaire russe, en particulier dans la Zone de résidence. Par ailleurs, le rapport du sénateur Kouzminski donne en maints endroits des preuves de son objectivité.

Le 16 octobre encore, « à leur arrivée au poste de police, les personnes interpellées furent victimes de voies de fait de la part des policiers et des soldats » ; toutefois, « ni le gouverneur de la ville, ni les responsables de la police ne réagirent à cela en temps utile... et aucune enquête ne fut diligentée » ; ce n'est qu'ultérieurement que plus d'une vingtaine de ceux qui s'étaient trouvés dans ce poste déclarèrent que « les personnes arrêtées y avaient été systématiquement passées à tabac ; on les poussait d'abord en bas d'un escalier conduisant au sous-sol..., beaucoup d'entre elles tombaient à terre et c'est alors que policiers et soldats, disposés en rang, leur portaient des coups avec le plat de leurs sabres, des matraques en caoutchouc, ou simplement leurs pieds et leurs poings » ; les femmes n'étaient pas épargnées. (Il est vrai que, le soir même, des conseillers municipaux et des juges de paix se rendirent sur place et recueillirent les plaintes des victimes. Quant au sénateur, il identifia plusieurs coupables au cours son enquête, au mois de novembre, et les fit traduire en justice.)

« Le 17 octobre, toute la ville était occupée par l'armée, des patrouilles sillonnaient les rues et l'ordre public ne fut pas troublé de toute la journée. » Cependant, la Douma municipale s'était réunie pour examiner les mesures d'urgence à adopter, notamment, comment s'y prendre pour remplacer la police d'État par une milice urbaine. Ce même jour, le comité local du Bund décida d'organiser des funérailles solennelles aux victimes tombées la veille sur les barricades, mais Neudhart, comprenant qu'une telle manifestation provoquerait comme toujours une nouvelle explosion révolutionnaire, « donna l'ordre d'enlever en secret, de l'hôpital juif » où ils se trouvaient, les cinq cadavres et « de les enterrer avant la date prévue», ce qui fut fait dans la nuit du 18. (Le lendemain, les organisateurs exigèrent que les cadavres fussent déterrés et ramenés à l'hôpital. Les événements se précipitant, les corps y furent embaumés et restèrent longtemps en l'état.) Et c'est à ce moment-là que la nouvelle du Manifeste impérial se répandit, poussant Odessa vers de nouvelles tempêtes.

Citons d'abord le témoignage de membres d'un détachement juif d'autodéfense : « Pendant le pogrom, il y eut un certain centre de coordination qui fonctionna tout à fait correctement... Les universités ont joué un rôle énorme dans la préparation des événements d'octobre... Le soviet de coalition de l'université [d'Odessa] comprenait » un bolchevik, un menchevik, un S.-R., un représentant du Bund, des sionistes-socialistes, des communautés arménienne, géorgienne et polonaise. « Des détachements étudiants furent constitués avant même le pogrom » ; au cours d'« immenses meetings à l'université », on collectait de l'argent pour acheter des armes, « bien sûr pas seulement pour se défendre, mais en vue d'une éventuelle insurrection ». « Le soviet de coalition collecta de son côté des fonds pour armer les étudiants » ; « quand le pogrom éclata, il y avait deux cents revolvers à l'université » et « un professeur... s'en procura encore cent cinquante autres ». Un « dictateur » fut nommé à la tête de chaque détachement « sans que fût prise en compte sa couleur politique », et « il arriva qu'un détachement majoritairement composé de membres du Bund fût commandé par un sioniste-socialiste, ou inversement » ; « le mercredi [19 octobre], on distribua une grande quantité d'armes dans une synagogue pro-sioniste » ; « les détachements étaient composés d'étudiants juifs et russes, d'ouvriers juifs, de jeunes Juifs de toutes tendances, et d'un très petit nombre d'ouvriers russes ».

Quelques années plus tard, Jabotinski écrira qu'au cours des pogroms de l'année 1905 « la nouvelle âme juive avait déjà atteint sa maturité». Et dans l'ambiance encore teintée de rose de la révolution de février, un grand journal russe donnera de ces événements la description suivante : « Lorsque, pendant les pogroms de Neudhart, en 1905, les jeunes miliciens de l'autodéfense parcouraient Odessa l'arme au poing, ils suscitaient l'émotion et l'admiration, on en avait le cœur serré, on était attendri et plein de compassion... »

Et voici ce qu'écrit un de nos contemporains : « Le courage dont ont fait preuve les combattants de Gomel enflamme des dizaines de milliers de cœurs. A Kiev, quinze cents personnes s'engagent dans les détachements d'autodéfense, à Odessa plusieurs milliers.» Mais, à Odessa, le nombre des combattants comme leur état d'esprit - et, en réponse, la brutalité des forces de police - donnèrent aux événements une tournure bien différente de celle qu'ils avaient connue à Kiev.

Revenons au rapport Kouzminski. Après la proclamation du Manifeste, dès le matin du 18, le général Kaoulbars, commandant le district militaire d'Odessa, afin « de donner à la population la possibilité de jouir sans restrictions de la liberté sous toutes ses formes accordée par le Manifeste », ordonna aux troupes de ne point se montrer dans les rues, «en sorte de ne pas troubler l'humeur joyeuse de la population ». Toutefois, « ladite humeur joyeuse ne dura pas ». De tous côtés « commencèrent à affluer vers le centre ville des groupes composés essentiellement de Juifs et d'étudiants », brandissant des drapeaux rouges et criant : « A bas l'autocratie ! », tandis que des orateurs appelaient à faire la révolution. Sur la façade de la Douma, on cassa deux des mots formant l'inscription en lettres métalliques « Dieu sauve le Tsar » ; la salle du Conseil fut envahie, « un grand portrait de Sa Majesté l'Empereur fut mis en lambeaux », le drapeau national qui flottait sur la Douma fut remplacé par un drapeau rouge. On fit voler les couvre-chefs de trois ecclésiastiques qui se rendaient en fiacre à un enterrement ; plus tard, le cortège mortuaire qu'ils conduisaient fut arrêté à diverses reprises, « les chants religieux interrompus par des "hourras" ». « On montrait un épouvantail sans tête arborant l'inscription "Voilà l'Autocratie", et on exhibait un chat crevé en collectant de l'argent "pour démolir le tsar" ou pour "la mort de Nicolas". » « Les jeunes, tout particulièrement les Juifs, visiblement conscients de leur supériorité, faisaient la leçon aux Russes, leur expliquant que leur liberté ne leur avait pas été librement accordée, qu'elle avait été arrachée au gouvernement par les Juifs... Ils déclaraient ouvertement aux Russes : "Désormais, c'est nous qui allons vous gouverner" », mais aussi : « Nous vous avons donné Dieu, nous vous donnerons un tsar. » « Une foule nombreuse de Juifs brandissant des drapeaux rouges poursuivit » longtemps deux gardiens de la paix, l'un d'entre eux parvint à s'enfuir par les toits, quant à l'autre, un dénommé Goubiy, la foule « armée de revolvers, de haches, de pieux et de barres de fer le dénicha dans un grenier et le mit tellement à mal qu'il mourut pendant son transport à l'hôpital; le concierge de l'immeuble retrouva deux de ses doigts coupés à la hache ». Plus tard, trois fonctionnaires de police furent battus et blessés, et les revolvers de cinq gardiens de la paix confisqués. Puis on procéda à la libération des détenus dans un, deux, trois postes de police (où, deux jours auparavant, le 16, il y avait eu des passages à tabac, mais les détenus avaient déjà été remis en liberté sur ordre de Neudhart ; dans l'un de ces postes, la libération des prisonniers fut négociée en échange du corps de Goubiy) ; parfois il n'y avait d'ailleurs personne derrière les barreaux. Quant au recteur de l'université, il participait activement à tout cela, transmettant au procureur les exigences d'« une foule de cinq mille personnes », tandis que « les étudiants allaient jusqu'à menacer de pendaison les fonctionnaires de police ».

Neudhart sollicita les conseils du maire de la ville, Kryjanovski, et d'un professeur de l'université, Chtchepkine, mais ceux-ci ne firent qu'exiger de lui qu'il « désarme la police sur-le-champ et la rende invisible », sinon, ajouta Chtchepkine, « on ne pourra faire l'économie de victimes de la vengeance populaire et... la police sera légitimement désarmée par la force ». (Interrogé plus tard par le sénateur, il nia avoir tenu des propos aussi violents, mais on peut douter de sa sincérité compte tenu du fait que, le jour même, il avait distribué cent cinquante revolvers aux étudiants et qu'au cours de l'enquête il refusa de dire où il se les était procurés.) A la suite de cet entretien, Neudhart donna l'ordre (sans même en avertir le chef de la police) de retirer de faction tous les gardiens de la paix, « de sorte qu'à partir de ce moment-là l'ensemble de la ville fut privée de toute présence policière visible » - ce qu'on aurait pu encore comprendre si la mesure avait été destinée à protéger la vie des agents, mais, dans le même temps, les rues avaient été désertées par l'armée, ce qui, pour le coup, relevait de la plus pure débilité. (Mais on se rappelle qu'à Pétersbourg c'est précisément cela qu'exigeaient de Witte les patrons de presse, et il avait eu bien du mal à leur résister.)

« Après le départ de la police, deux types de groupes armés firent leur apparition : la milice étudiante et les détachements juifs d'autodéfense. La première avait été mise sur pied par le "soviet de coalition" qui... avait procuré les armes. » Désormais, « la milice municipale, constituée d'étudiants armés et d'autres individus, se plaça en faction » en lieu et place des policiers. Cela se fit avec l'assentiment du général-baron Kaoulbars et du gouverneur de la ville, Neudhart, tandis que le chef de la police, Golovine, offrait sa démission en signe de protestation et fut remplacé par son adjoint, von Hobsberg. Un comité provisoire fut constitué auprès de la Douma municipale ; dans l'une de ses premières déclarations, il exprima sa reconnaissance aux étudiants de l'université « pour leur façon d'assurer la sécurité de la ville avec énergie, intelligence et dévouement ». Le comité lui-même s'attribua des fonctions assez vagues. (Au cours de ce mois de novembre, la presse s'intéressa à l'un des membres de ce comité, également membre de la Douma d'Empire, O.I.Pergament ; à la deuxième Douma, quelqu'un devait rappeler qu'il s'était proclamé président « de la république du Danube et de la mer Noire », ou « président de la république de la Russie du Sud », - dans l'ivresse de ces journées, cela n'avait rien d'invraisemblable.)

Et que pouvait-il se passer après que les rues eurent été désertées, en ces jours de fièvre, tant par l'armée que par la police, et que le pouvoir eut passé entre les mains d'une milice étudiante sans expérience et des groupes d'autodéfense ? « La milice arrêta des personnes qui lui semblaient suspectes et les fit convoyer à l'université pour qu'on y examinât leur cas » ; ici un étudiant « marchait à la tête d'un groupe de Juifs d'une soixantaine de personnes qui tiraient des coups de revolver au hasard » ; « la milice étudiante et les groupes juifs d'autodéfense... perpétrèrent eux-mêmes des actes de violence dirigés contre l'armée et les éléments pacifiques de la population russe, usant d'armes à feu et tuant des innocents ».

L'affrontement « était inévitable, compte tenu de la cristallisation de deux camps antagonistes au sein de la population ». Au soir du 18, « une foule de manifestants brandissant des drapeaux rouges et composée majoritairement de Juifs tenta d'imposer l'arrêt du travail à l'usine de Guen... Les ouvriers refusèrent de donner suite à cette exigence ; après quoi, cette même foule, croisant des ouvriers russes dans la... rue, exigea qu'ils se découvrissent devant les drapeaux rouges. Comme ceux-ci refusaient » - le voilà bien, le prolétariat ! -, de la foule « partirent des coups de feu ; les ouvriers, quoique sans armes, parvinrent à la disperser » et la poursuivirent jusqu'à ce qu'« elle fût rejointe par une autre foule de Juifs armés, jusqu'à mille personnes, laquelle se mit à tirer sur les ouvriers... ; quatre d'entre eux furent tués ». C'est ainsi que « se déclenchèrent en divers points de la ville des rixes et des affrontements armés entre Russes et Juifs ; des ouvriers russes et des individus sans occupation définie, appelés également hooligans, commencèrent à pourchasser les Juifs et à les rouer de coups, pour passer ensuite au saccage et à la destruction de maisons, d'appartements et de boutiques appartenant à des Juifs ». C'est alors qu'un commissaire de police fit venir « une compagnie d'infanterie qui mit fin aux affrontements ».

Le lendemain, 19 octobre, « vers 10, 11 heures du matin, on vit se former dans les rues... des attroupements d'ouvriers russes et de personnes de professions diverses portant des icônes, des portraits de Sa Majesté l'Empereur, ainsi que le drapeau national, et chantant des hymnes religieux. Ces manifestations patriotiques composées exclusivement de Russes se formèrent simultanément en plusieurs points de la ville, mais leur départ fut donné dans le port d'où partit une première manifestation d'ouvriers, particulièrement nombreuse ». Il existe « des raisons d'affirmer que la colère provoquée par l'attitude offensante des Juifs au cours de toute la journée précédente, leur arrogance et leur mépris du sentiment national partagé par la population russe devaient, d'une façon ou d'une autre, entraîner une réaction de protestation ». Neudhart n'ignorait pas qu'une manifestation se préparait et il l'autorisa, et elle passa sous les fenêtres du commandant du district militaire et du gouverneur de la ville, pour se diriger ensuite vers la cathédrale. « Au fur et à mesure qu'elle avançait, la foule était grossie par des passants, parmi lesquels un grand nombre de hooligans, de va-nu-pieds, de femmes et d'adolescents. » (Mais il convient ici de mettre en parallèle le récit d'un membre des Poalei Zion : « Le pogrom d'Odessa ne fut pas l'œuvre de hooligans... Au cours de ces journées, la police ne laissa pas entrer dans la ville les va-nu-pieds du port » ; « ce sont les petits artisans et les petits commerçants qui donnèrent libre cours à leur exaspération, les ouvriers et les apprentis de divers ateliers, usines ou fabriques », « des ouvriers russes dépourvus de conscience politique » ; « je m'étais rendu à Odessa uniquement pour voir un pogrom organisé par provocation, mais, hélas, je ne l'ai pas trouvé ! ». Et il l'explique par la haine entre nationalités.)

« Non loin de la place de la cathédrale..., plusieurs coups de feu furent tirés en direction de la foule des manifestants, l'un d'entre eux tua un petit garçon qui portait une icône » ; « la compagnie d'infanterie arrivée sur place fut également accueillie par des tirs de revolver ». On tirait aussi des fenêtres de la rédaction du journal Ioujnoïe Obozrenie, et « sur tout le trajet de la procession des coups de feu partaient des fenêtres, des balcons, des toits » ; « par ailleurs, des engins explosifs furent lancés en plusieurs endroits sur les manifestants », « six personnes furent tuées » par l'un d'eux ; en plein centre d'Odessa, « au coin des rues Deribassov et Richelieu, trois bombes furent jetées sur un escadron de cosaques ». « Il y eut beaucoup de morts et de blessés dans les rangs des manifestants », « non sans raison les Russes en rendaient responsables les Juifs et c'est pourquoi des cris fusèrent vite de la foule des manifestants : "Cassez du youtre !", "Mort aux youpins !" », et « en divers points de la ville la foule se précipita sur les magasins juifs pour les saccager » ; « ces actes isolés se transformèrent rapidement en pogrom généralisé : toutes les boutiques, les maisons et les appartements des Juifs situés sur le parcours de la manifestation furent entièrement dévastés, la totalité de leurs biens détruits, et ce qui avait échappé aux casseurs fut dérobé par les cohortes de hooligans et de mendiants qui avaient emboîté le pas aux manifestants » ; « il n'était pas rare que les scènes de pillage se déroulassent sous les yeux des manifestants portant des icônes et chantant des hymnes religieux ». Au soir du 19, « la haine que se vouaient les camps antagonistes atteignit son paroxysme : chacun frappait et torturait sans merci, parfois avec une exceptionnelle cruauté, et sans distinction de sexe ou d'âge, ceux qui lui tombaient entre les mains ». Selon le témoignage d'un médecin de la clinique universitaire, « les hooligans jetaient des enfants du premier ou du deuxième étage sur la chaussée ; l'un d'eux saisit un enfant par les pieds et lui fracassa le crâne contre le mur. De leur côté, les Juifs n'épargnaient pas les Russes, tuant ceux qu'ils pouvaient à la première occasion ; pendant le jour, ils ne se montraient pas à découvert dans les rues mais tiraient sur les passants de derrière les portes, par les fenêtres, etc., mais, le soir venu, ils se réunissaient en groupes nombreux » et allaient jusqu'à « assiéger les postes de police ». « Les Juifs se montraient particulièrement cruels avec les fonctionnaires de police quand ils parvenaient à les attraper. » (Voici maintenant le point de vue des Poalei Zion : « La presse répandit une légende selon laquelle l'autodéfense avait fait prisonniers une foule énorme de hooligans et les avait enfermés dans les locaux de l'université. On a cité des chiffres de l'ordre de 800 à 900 individus ; il convient en réalité de diviser ce nombre par dix. Ce n'est qu'au début du pogrom que les casseurs furent conduits à l'université, après quoi les choses prirent une tout autre tournure. » On trouve également des descriptions du pogrom d'Odessa dans les numéros de novembre 1905 du journal Le Kiévien.)

Et la police, dans tout cela? Conformément aux dispositions stupides de Neudhart, « le 19 octobre... comme les jours suivants, la police fut totalement absente des rues d'Odessa» : quelques patrouilles, et seulement de temps en temps. « Le flou qui régnait dans les relations entre autorités civiles et autorités militaires, qui allait à rencontre des... dispositions légales », eut pour conséquence que « les fonctionnaires de police n'avaient pas une idée très claire des obligations qui étaient les leurs » ; davantage encore, « tous les fonctionnaires de police, considérant que la responsabilité des troubles politiques incombait aux Juifs » et que « ceux-ci étaient des révolutionnaires, éprouvaient la plus grande sympathie pour le pogrom qui se déroulait sous leurs yeux et jugeaient même superflu de s'en dissimuler ». Pis : « Dans de nombreux cas, les fonctionnaires de police eux-mêmes incitaient les hooligans au saccage et au pillage des maisons, appartements et boutiques des Juifs » ; et le comble : « en tenue civile, sans leurs insignes », eux-mêmes « participaient à ces saccages », « dirigeaient la foule », et il y eut même des « cas où des agents de police tirèrent par terre ou en l'air pour faire croire aux forces militaires que ces coups de feu provenaient des fenêtres de maisons appartenant à des Juifs ». Et c'est la police qui faisait cela !

Le sénateur Kouzminski fit traduire en justice quarante-deux policiers, dont vingt-trois gradés.

Et l'armée - « éparpillée sur l'immense territoire de la ville » et supposée « agir de façon autonome » ? « Les militaires non plus n'accordèrent aucune attention aux fauteurs de pogrom dans la mesure où, d'un côté, ils n'avaient pas connaissance des obligations exactes qui leur incombaient, et, ne recevant aucune indication de la part des fonctionnaires de police », ils « ne savaient pas contre qui ni selon quel ordre ils devaient user de la force armée ; d'un autre côté, constatant que les casseurs bénéficiaient de la protection des fonctionnaires de police, les militaires pouvaient supposer que le pogrom avait été organisé avec l'aval de la police ». Par conséquent, « l'armée ne prit aucune mesure à rencontre des casseurs ». Pis encore : « Il existe des preuves que des soldats et des cosaques prirent également part au pillage des boutiques et des maisons. » «Certains témoins ont affirmé que des soldats et des cosaques ont massacré, sans raison aucune, des personnes parfaitement innocentes. »

Là encore, ce sont des innocents qui ont payé pour les autres.

«Les 20 et 21 octobre, loin de s'apaiser, le pogrom prit une ampleur effrayante » ; « le pillage et la destruction de biens juifs, les actes de violence et les meurtres étaient ouvertement perpétrés, et en toute impunité, de jour comme de nuit ». (Point de vue des Poalei Zion : le 20 au soir, « l'université fut bouclée par l'armée » tandis qu'« à l'intérieur, on s'était barricadé dans l'éventualité d'un assaut des troupes. Les détachements d'autodéfense n'allaient plus en ville ». Dans celle-ci, en revanche, « l'autodéfense s'était organisée spontanément », « de puissants détachements de citadins », « équipés d'un armement de fortune : haches, coutelas, limons », « se défendaient avec une détermination et une hargne égales à celles dont ils étaient victimes, et parvinrent à protéger presque complètement leur périmètre ».

Le 20, un groupe de conseillers municipaux avec à leur tête le nouveau maire (le précédent, Kryjanovski, constatant son impuissance face à ce qui se passait à l'université, où l'on amassait même des armes, avait démissionné dès le 18) se rendit auprès du général Kaoulbars, « l'adjurant de prendre tout le pouvoir entre ses mains dans la mesure où le commandement militaire... est seul capable de sauver la ville ». Celui-ci leur expliqua « qu'avant la déclaration de l'état de siège, le commandement militaire n'avait pas le droit de s'immiscer dans les décisions de l'administration civile et n'avait pas d'autre obligation » que de lui venir en aide lorsqu'elle en faisait la demande. « Sans compter que les tirs que doivent essuyer les troupes ainsi que les bombes qui sont jetées sur elles rendent extrêmement difficile le rétablissement de l'ordre. » Il finit pourtant par accepter d'intervenir. - Le 21 octobre, il donna l'ordre « de prendre les mesures les plus énergiques à rencontre des bâtiments d'où sont tirés des coups de feu et lancées des bombes » ; le 22 : « ordre d'abattre sur place tous ceux qui se sont rendus coupables d'atteintes aux bâtiments, aux commerces ou aux personnes ». Dès le 21, le calme commença à revenir en différents quartiers de la ville ; à partir du 22, « la police assura la surveillance des rues » avec le renfort de l'année ; « les tramways se remirent à circuler et dans la soirée, on pouvait considérer que l'ordre était rétabli en ville ».

Le nombre des victimes fut difficile à préciser et varie selon les sources. Le rapport Kouzminski indique que « d'après les informations fournies par la police, le nombre des tués s'élève à plus de 500 personnes, parmi lesquelles plus de 400 Juifs ; quant au nombre de blessés recensés par la police, il est de 289..., dont 237 Juifs. Selon les données recueillies auprès des gardiens de cimetières, 86 entenements furent célébrés au cimetière chrétien, 298 au cimetière juif ». Dans les hôpitaux furent admis « 608 blessés, dont 392 Juifs ». (Cependant, nombreux durent être ceux qui s'abstinrent de se rendre dans les hôpitaux, craignant de faire ultérieurement l'objet de poursuites judiciaires.) - L'Encyclopédie juive parle de 400 morts parmi les Juifs. - Selon les Poalei Zion : d'après la liste publiée par le rabbinat d'Odessa, « 302 Juifs ont été tués, dont 55 membres des détachements d'autodéfense, ainsi que 15 chrétiens membres de ces mêmes détachements » ; « parmi les autres morts, 45 n'ont pu être identifiés ; on a identifié 179 hommes et 23 femmes ». « Beaucoup de morts parmi les casseurs ; personne ne les a comptés ni ne s'est soucié d'en connaître le nombre ; en tout état de cause, on dit qu'il n'y en eut pas moins d'une centaine.» - Quant à l'ouvrage soviétique déjà cité, il n'hésite pas à avancer les chiffres suivants : « plus de 500 morts et 900 blessés parmi les Juifs ».

On doit aussi évoquer, à titre d'illustration, les réactions à chaud de la presse étrangère. On put ainsi lire dans le Berliner Tageblatt, avant même le 21 octobre : « Des milliers et des milliers de Juifs sont massacrés dans le sud de la Russie ; plus de mille jeunes filles et enfants juifs ont été violés et étranglés. »

Par contre, c'est sans nulle exagération que Kouzminski résume les événements : « Par son ampleur et sa violence, ce pogrom a dépassé tous ceux qui l'ont précédé. » - Il considère que le principal responsable en est le gouverneur de la ville, Neudhart. Celui-ci a fait « une concession indigne » en cédant aux exigences du professeur Chtchepkine, en retirant la police de la ville et en remettant celle-ci entre les mains d'une milice étudiante qui n'existait pas encore. Le 18, «il n'a pris aucune mesure... pour disperser la foule révolutionnaire qui s'était rassemblée dans les rues », il a toléré que le pouvoir passe à « des ramassis de Juifs et de révolutionnaires » (ne comprenait-il donc pas que des représailles sous la forme d'un pogrom allaient s'ensuivre ?). Son incurie aurait pu s'expliquer s'il avait remis le pouvoir entre les mains de l'armée, mais il n'en fut rien « pendant toute la durée des troubles ». Cela ne l'empêcha cependant pas de diffuser pendant les événements des déclarations plutôt équivoques et, plus tard, pendant l'instruction, de mentir pour tenter de se justifier. Ayant établi « les preuves d'actes de nature criminelle commis dans l'exercice de ses fonctions », le sénateur Kouzminski fit traduire Neudhart en justice.

Vis-à-vis du commandement militaire, le sénateur n'avait pas le pouvoir de le faire. Mais il indique qu'il était criminel, de la part de Kaulbars, de céder, le 18 octobre, aux exigences de la Douma municipale et de retirer l'armée des rues de la ville. Le 21, Kaulbars emploie également des arguments équivoques en s'adressant aux responsables de la police réunis chez le gouverneur de la ville : « Appelons les choses par leur nom. Il faut reconnaître que dans notre for intérieur, nous approuvons tous ce pogrom. Mais, dans l'exercice de nos fonctions, nous ne devons pas laisser transpirer la haine que nous éprouvons peut-être à l'égard des Juifs. Il est de notre devoir de maintenir l'ordre et d'empêcher les pogroms et les meurtres. »

Le sénateur conclut son rapport en indiquant que « les troubles et désordres du mois d'octobre ont été provoqués par des causes de caractère indéniablement révolutionnaire, et ont trouvé leur aboutissement dans un pogrom antijuif uniquement en raison du fait que c'est justement les représentants de cette nationalité qui avaient pris une part prépondérante au mouvement révolutionnaire ». Mais ne pourrait-on pas ajouter que c'est également en raison du laxisme manifesté de longue date par les autorités à l'égard des excès dont les révolutionnaires se rendaient coupables ?

Mais, comme « s'était forgée la conviction que les événements d'octobre avaient pour seule et unique cause la façon d'agir... de Neudhart », « ses provocations », sitôt après la fin des désordres « plusieurs commissions se constituèrent à Odessa, y compris à l'université, à la Douma municipale et au Conseil de l'ordre des avocats » ; elles s'employèrent activement à réunir des documents prouvant que « le pogrom était le résultat d'une provocation ». Mais, après avoir examiné ceux-ci, le sénateur « n'y découvrit... aucun élément de preuve » et l'enquête « ne mit au jour aucun fait démontrant la participation ne serait-ce que d'un seul fonctionnaire de police à l'organisation de la manifestation patriotique ».

Le rapport du sénateur met également en lumière d'autres aspects de cette année 1905 et de l'époque en général.

Le 21 octobre, « comme la rumeur se répandait en ville que des bombes étaient fabriquées et des armes entreposées en grande quantité dans l'enceinte de l'université », le commandant du district militaire proposa de faire procéder à une inspection des bâtiments par une commission composée d'officiers et de professeurs. Le recteur lui répondit qu'« une telle intrusion constituerait une violation de l'autonomie de l'université ». Depuis le jour de la proclamation de celle-ci, au mois d'août, l'université était gérée par une commission composée de « douze professeurs d'orientation extrémiste ». (Chtchepkine, par exemple, déclara lors d'un meeting, le 7 octobre : « Quand l'heure sonnera et que vous frapperez à notre porte, nous vous rejoindrons sur votre Potemkine ! »), - mais cette commission elle-même était en fait sous contrôle du « soviet de coalition » étudiant qui dictait ses ordres au recteur. Après le rejet de la demande de Kaulbars, l'« inspection » fut effectuée par une commission composée de professeurs et de trois conseillers municipaux, et, bien entendu, « rien de suspect » ne fut découvert. - « Des faits de même nature purent également être observés à la Douma municipale. Là, ce sont les employés municipaux qui manifestèrent des prétentions à exercer influence et autorité » ; leur comité présenta à la Douma, composée d'élus, des revendications « de caractère essentiellement politique » ; dès le 17, jour du Manifeste, ils concoctèrent une résolution : « Enfin l'Autocratie est tombée dans le précipice ! », - comme l'écrit le sénateur, « il n'est pas exclu qu'à l'origine des troubles il y ait eu des velléités de prise de l'ensemble du pouvoir ».

(Après cela, ce fut la vague révolutionnaire de décembre, le ton comminatoire du soviet des députés ouvriers - « nous exigeons » la grève générale -, l'interruption de l'éclairage électrique à Odessa, la paralysie du commerce, des transports, l'activité du port en sommeil, des bombes volant à nouveau, « la destruction par liasses entières du nouveau journal d'orientation patriotique, Rousskaïa retch, « la collecte [sous la menace] d'argent pour financer la révolution », les cohortes de lycéens désœuvrés et la population apeurée « sous le joug du mouvement révolutionnaire ».)

« La Parole russe. »

Cet esprit de 1905 (l'esprit de l'ensemble du « mouvement de libération »), qui s'était manifesté de façon si violente à Odessa, fit également irruption, en ces «journées constitutionnelles», dans de nombreuses autres villes de Russie ; aussi bien dans la Zone de résidence qu'en dehors d'elle, les pogroms « éclatèrent partout... le jour même où parvenait sur place la nouvelle de la proclamation » du Manifeste.

À l'intérieur de la Zone de résidence, des pogroms eurent lieu à Krementchoug, Tchemigov, Vinnitsa, Kichinev, Balta, Iékateri-noslav, Elizabethgrad, Ouman et pas mal d'autres villes et bourgades ; les biens des Juifs étaient le plus souvent détruits mais non pillés. « Là où la police et l'armée prenaient des mesures énergiques, les pogroms restèrent très limités et durèrent peu de temps. Ainsi à Kamenets-Podolsk, grâce à l'action efficace et rapide de la police et de l'armée, toutes les tentatives de provoquer un pogrom furent étouffées dans l'œuf » ; « à Chersonèse et Nikolaïev, le pogrom fut enrayé dès le début ». (Et, « dans une ville du Sud-Ouest, le pogrom n'eut pas lieu pour la bonne raison que des Juifs d'âge adulte administrèrent une correction aux jeunes gens qui avaient organisé une manifestation antigouvernementale après la proclamation du Manifeste impérial du 17 octobre ».)

Là où, dans la Zone de résidence, on n'assista pas à un seul pogrom, c'est dans la région du Nord-Ouest où les Juifs étaient les plus nombreux, et ce fait aurait pu paraître incompréhensible si les pogroms avaient été organisés par les autorités et « s'étaient déroulés en général selon le même scénario ». « Vingt-quatre pogroms eurent lieu hors de la Zone de résidence, mais ils étaient dirigés contre l'ensemble des éléments progressistes de la société » et non pas exclusivement contre les Juifs, - cette circonstance qui met en évidence ce qui poussait les gens à organiser des pogroms : l'effet de choc provoqué par le Manifeste et un élan spontané pour défendre le trône contre ceux qui voulaient mettre à bas le Tsar. Des pogroms de ce type éclatèrent à Rostov-sur-lc-Don, Toula, Koursk, Kalouga, Voronèje, Riazan, Iaroslav, Viazma, Simféropol ; « les Tatars participèrent activement aux pogroms à Kazan et Féodossia ». - A Tver, c'est le bâtiment du Conseil du zemstvo qui fut mis à sac ; à Tomsk, la foule incendia le théâtre où avait lieu une réunion de la gauche : deux cents personnes périrent dans le sinistre ! A Saratov, des troubles eurent lieu, mais sans faire de victimes (le gouverneur local n'était autre que Stolypine).

Sur la nature de tous ces pogroms et le nombre de leurs victimes, les avis divergent fortement selon les auteurs. Les estimations qui sont faites aujourd'hui sont parfois très fantaisistes. Ainsi, dans une publication de 1987 : « au cours des pogroms, on dénombre un millier de tués et des dizaines de milliers de blessés et de mutilés » - et, comme en écho à ce qu'écrivait la presse de l'époque : « des milliers de femmes furent violées, très souvent sous les yeux de leurs mères et de leurs enfants ».

Inversement, G.Sliosberg, contemporain des événements et disposant de toutes les informations, écrivit : « Par bonheur, ces centaines de pogroms n'ont pas entraîné de violences importantes sur la personne des Juifs, et dans l'écrasante majorité des cas les pogroms n'ont pas été accompagnés de meurtres. » Pour ce qui est des femmes et des personnes âgées, la réfutation vient du combattant bolchevique Dimanstein qui déclare non sans fierté : « Les Juifs qui ont été tués ou blessés faisaient pour la plupart partie des meilleurs éléments de l'autodéfense, ils étaient jeunes et combatifs et préféraient mourir plutôt que de se rendre. »

Quant aux origines des pogroms, la communauté juive puis l'opinion publique russe ont été dès 1881 sous l'emprise tenace d'une hypnose : indubitablement et indéniablement, les pogroms étaient manigancés par le gouvernement ! Téléguidés de Pétersbourg par le Département de la Police ! Après les événements de 1905, toute la presse a présenté les choses ainsi. Et Sliosberg lui-même, en proie à cette hypnose, d'abonder dans ce sens : « Pendant trois jours, la vague des pogroms a déferlé sur la Zone de résidence [nous venons de voir que ladite zone ne fut pas touchée en totalité et qu'inversement, d'autres régions de la Russie le furent, - A. S.], et selon un scénario parfaitement identique, comme prévu d'avance. »

Et cette étrange absence, chez tant et tant d'auteurs, ne serait-ce que d'une tentative d'expliquer les choses autrement ! (Bien des années plus tard, I.Froumkine reconnaît tout de même : les pogroms de 1905 « étaient non seulement anti-juifs, mais également contre-révolutionnaires ».) Et personne ne se pose même la question : et si les causes premières étaient les mêmes et devaient être recherchées dans les événements politiques, l'état d'esprit de la population ? Ne sont-ce pas les mêmes préoccupations qui s'exprimèrent de la sorte ? Rappelons que la foule avait ici et là manifesté contre les grévistes avant la proclamation du Manifeste. Rappelons aussi qu'une grève générale des chemins de fer eut lieu en octobre et que les communications avaient été interrompues partout dans le pays - et, malgré cela, tant de pogroms d'éclater en même temps ? Notons également que les autorités ordonnèrent des enquêtes dans toute une série de villes et que des sanctions furent prises contre des policiers reconnus coupables de manquements dans l'exercice de leurs fonctions. Rappelons enfin qu'au cours de la même période, les paysans organisèrent un peu partout des pogroms contre les propriétaires terriens et qu'ils se déroulaient tous de même façon. Sans doute n'allons-nous pas affirmer pour autant que ces pogroms-là étaient aussi ourdis par le Département de la police et qu'ils ne reflétaient pas un malaise identique chez tous les paysans.

Il semble qu'une preuve - une seule - de l'existence d'une manigance existe malgré tout, mais elle non plus ne pointe pas en direction du pouvoir. Le ministre de l'Intérieur RN. Dournovo découvrit en 1906 qu'un fonctionnaire chargé de missions spéciales, M. S. Komissarov, avait utilisé les locaux du Département de la police pour imprimer en secret des tracts appelant à combattre les Juifs et les révolutionnaires. Soulignons cependant qu'il ne s'agit pas là d'une initiative du Département, mais d'une conspiration tramée par un aventurier, ancien gradé de la gendarmerie, qui fut par la suite chargé de « missions spéciales » par les bolcheviks, travailla à la Tcheka, au Guépéou, et fut envoyé dans les Balkans pour infiltrer ce qui restait de l'armée Wrangel.

Les versions falsifiées des événements ne s'en sont pas moins incrustées solidement dans les consciences, surtout dans les lointaines contrées d'Occident où la Russie a toujours été perçue à travers un épais brouillard, tandis que la propagande antirusse, elle, s'y faisait entendre distinctement. Lénine avait tout intérêt à inventer la fable selon laquelle le tsarisme « s'employait à diriger contre les Juifs la haine que les ouvriers et les paysans accablés par la misère vouaient aux nobles et aux capitalistes » ; et son homme de main, Lourié-Larine, s'évertuait à expliquer cela par la lutte des classes : seuls les Juifs riches auraient été visés - alors que les faits prouvent tout le contraire : c'est justement eux qui bénéficiaient de la protection de la police. Mais, aujourd'hui encore, c'est partout la même version des faits - prenons ainsi par exemple l'Encyclopaedia Judaica : « Dès l'origine, ces pogroms ont été inspirés par les cercles gouvernementaux. Les autorités locales ont reçu instruction de donner toute liberté d'action aux casseurs et de les protéger contre les détachements juifs d'autodéfense. » Prenons encore l'Encyclopédie juive éditée en Israël en langue russe : « En organisant les pogroms, les autorités russes cherchaient à... » ; « le pouvoir voulait éliminer physiquement le plus grand nombre possible de Juifs» (les italiques sont partout de moi - A. S.). Tous ces événements n'auraient donc pas été l'effet du laxisme criminel des autorités locales, mais le fruit d'une machination soigneusement ourdie par le pouvoir central ?

Cependant, Léon Tolstoï lui-même, qui était à l'époque particulièrement remonté contre le gouvernement et ne manquait pas une occasion de dire du mal de lui, déclara à ce moment-là : « Je ne crois pas que la police pousse le peuple [aux pogroms]. On a dit cela pour Kichinev comme pour Bakou... C'est la manifestation brutale de la volonté populaire... Le peuple voit la violence de la jeunesse révolutionnaire, et lui résiste. »

A la tribune de la Douma, Choulguine proposa une explication proche de celle de Tolstoï : « La justice sommaire est très répandue en Russie comme en d'autres pays... Ce qui se passe en Amérique est à cet égard riche d'enseignements... : la justice sommaire y porte le nom de lynchage... Mais ce qui est advenu récemment en Russie est encore plus terrible - c'est la forme de justice sommaire qu'on appelle pogrom ! Quand le pouvoir s'est mis en grève, quand les atteintes les plus inadmissibles au sentiment national et aux valeurs les plus sacrées pour le peuple sont restées totalement impunies, alors celui-ci, sous l'empire d'une colère irraisonnée, a commencé à se faire justice lui-même. Cela va sans dire, en de telles circonstances, le peuple est incapable de faire la différence entre coupables et innocents et - c'est en tout cas ce qui s'est passé chez nous - il a rejeté toute la faute sur les Juifs. Parmi ceux-ci, peu de coupables ont eu à souffrir, car ils ont été assez malins pour filer à l'étranger ; ce sont les innocents qui ont massivement payé pour eux.» (Le dirigeant cadet F. Roditchev a eu quant à lui cette formule : « L'antisémitisme, c'est le patriotisme des gens déboussolés » - disons : là où il y a des Juifs.)

Le Tsar s'était montré trop faible pour défendre son pouvoir par la loi, et le gouvernement faisait la preuve de sa pusillanimité ; alors les petits-bourgeois, les petits commerçants et même les ouvriers, ceux des chemins de fer, des usines, ceux-là mêmes qui avaient organisé la grève générale, se sont révoltés, se sont dressés dans un élan spontané pour défendre leurs valeurs les plus sacrées, blessés par les contorsions de ceux qui les dénigraient. Incontrôlable, abandonnée, désespérée, cette masse donna libre cours à sa rage dans la violence barbare des pogroms.

Et chez un auteur juif contemporain qui manque par ailleurs de sagacité quand il s'obstine à affirmer que, « sans nul doute, le pouvoir tsariste a joué un grand rôle dans l'organisation des pogroms antijuifs », on trouve au détour d'un paragraphe : « Nous sommes absolument persuadé que le Département de la Police n'était pas suffisamment organisé pour mettre en œuvre, la même semaine, des pogroms simultanés en six cent soixante endroits différents. » La responsabilité de ces pogroms « n'incombe pas uniquement et pas tellement à l'administration, mais bien davantage à la population russe et ukrainienne de la Zone de résidence ».

Sur ce dernier point, je suis d'accord moi aussi. Mais avec une réserve, et elle est de taille : la jeunesse juive de cette époque porte elle aussi une lourde part de responsabilité dans ce qui s'est passé.

Ici s'est manifesté tragiquement un trait du caractère russo-ukrainien (sans chercher à distinguer qui, des Russes ou des Ukrainiens, participa aux pogroms) : sous l'emprise de la colère, nous cédons aveuglément au besoin de « nous défouler un bon coup » sans faire la différence entre bons et mauvais ; après quoi, nous ne sommes pas capables de prendre le temps - patiemment, méthodiquement, pendant des années, s'il le faut - de réparer les dégâts. La faiblesse spirituelle de nos deux peuples se révèle dans ce déchaînement soudain de brutalité vindicative après une longue somnolence.

L'on retrouve la même impuissance dans le camp des patriotes, hésitant entre l'indifférence et la semi-approbation, incapables de faire entendre leur voix clairement et fermement, d'orienter l'opinion, de s'appuyer sur des organisations culturelles. (Notons au passage que lors de la fameuse réunion chez Witte, il y avait aussi des représentants de la presse de droite, mais ils ne pipèrent mot, ils acquiescèrent même parfois aux impertinences de Propper.)

Un autre péché séculaire de l'Empire russe fit tragiquement sentir ses effets durant cette période : écrasée depuis longtemps par l'État, privée de toute influence sur la société, l'Église orthodoxe n'exerçait plus aucun ascendant sur les masses populaires (une autorité dont elle avait disposé dans l'ancienne Russie et pendant le temps des Troubles, et qui fera tant défaut, bientôt, pendant la guerre civile !). Les plus hauts hiérarques eurent beau exhorter le bon peuple chrétien, des mois et des années durant, ils ne purent même pas empêcher la foule d'arborer des crucifix et des icônes en tête des pogroms.

On a également dit que les pogroms d'octobre 1905 avaient été organisés par l'Union du Peuple Russe. Ce n'est pas exact : celle-ci n'a fait son apparition qu'en novembre 1905, en réaction instinctive à l'humiliation ressentie par le peuple. Son programme de l'époque avait effectivement des orientations globalement antijuives : « L'action destructrice, antigouvernementale des masses juives, solidaires dans leur haine pour tout ce qui est russe et indifférentes aux moyens à utiliser. »

En décembre, ses militants appelèrent le régiment Semiénovski à écraser l'insurrection armée de Moscou. Et pourtant, cette Union du Peuple Russe que rumeurs et peurs finirent par rendre légendaire, ne constituait en réalité qu'un petit parti minable et dépourvu de moyens dont la seule raison d'être était d'apporter son soutien au monarque autocrate, lequel, dès le printemps 1906, était d'ailleurs devenu un monarque constitutionnel. Quant au gouvernement, il se sentait gêné d'avoir pour soutien un tel parti. De sorte que celui-ci, fort de ses deux ou trois mille « soviets » locaux composés d'illettrés et d'incapables, se retrouva dans l'opposition au gouvernement de la monarchie constitutionnelle, et tout particulièrement à Stolypine. - De la tribune de la Douma, Pourichkévitch interrogea en ces termes les députés : « Depuis l'apparition des organisations monarchistes, avez-vous vu beaucoup de pogroms dans la Zone de résidence ?... Pas un seul, parce que les organisations monarchistes ont lutté et luttent contre la prédominance juive par des mesures économiques, des mesures culturelles, et non à coups de poing. » - Ces mesures étaient-elles si culturelles, on peut se le demander, mais on ne connaît, de fait, aucun pogrom provoqué par l'Union du Peuple Russe, et ceux qui ont précédé étaient bien le résultat d'une explosion populaire spontanée.

Quelques années plus tard, l'Union du Peuple Russe - qui, dès le départ, n'était qu'une mascarade - disparut dans l'indifférence générale. (On peut juger du flou qui entourait ce parti par l'étonnante caractéristique qui en est donnée dans l'Encyclopédie juive : l'antisémitisme de l'Union du Peuple Russe « est très caractéristique de la noblesse et du grand capital » !)

Il existe une autre marque d'infamie, d'autant plus indélébile que ses contours sont vagues : « les Cent noirs ».

D'où vient cette appellation ? difficile à dire : selon certains, c'est ainsi que les Polonais auraient désigné par dépit les moines russes qui résistèrent victorieusement à l'assaut de la Trinité-Saint-Serge en 1608-1609. Par des voies historiques obscures, elle atteignit le 20e siècle et fut alors utilisée comme une étiquette très commode pour stigmatiser le mouvement patriotique populaire qui s'était spontanément formé. C'est justement son caractère à la fois imprécis et injurieux qui fit son succès. (Ainsi, par exemple, les quatres KD qui s'enhardirent au point d'entamer des pourparlers avec Stolypine furent dénoncés comme des « KD-Cent-noirs ». En 1909, le recueil des Jalons fut accusé de « propager sous une forme masquée l'idéologie des Cent-noirs ».) Et l'« expression » entra dans l'usage courant pour un siècle, bien que les populations slaves, plongées dans le désarroi et le découragement, ne se soient jamais comptées par centaines, mais par millions.

En 1908-1912, l'Encyclopédie juive éditée en Russie, à son honneur, ne se mêla pas de donner une définition des « Cent-noirs » : l'élite intellectuelle juive de Russie comptait dans ses rangs suffisamment d'esprits pondérés, pénétrants et sensés. Mais, au cours de la même période, avant la Première Guerre mondiale, l'Encyclopédie Brockhaus-Efron, elle, en proposa une définition dans l'un de ses suppléments : « Les "Cent-noirs" est l'appellation courante depuis quelques années des rebuts de la société portés sur les pogroms contre les Juifs et les intellectuels. » Plus loin, l'article élargit le propos : « Ce phénomène n'est pas spécifiquement russe ; il est apparu sur la scène de l'histoire... en différents pays et à différentes époques. » Et c'est vrai que, dans la presse d'après la révolution de Février, j'ai rencontré l'expression « les Cent-noirs suédois » !...

Un auteur juif contemporain avisé indique à juste titre que « le phénomène que l'on a désigné par l'expression "Cent-noirs"... n'a pas été suffisamment étudié ».

Mais ce genre de scrupule est totalement étranger à la fameuse Encyclopaedia Britannica dont l'autorité s'étend à la planète entière : « Les Cent-noirs ou Union du Peuple Russe ou organisation de groupes réactionnaires et antisémites en Russie, constituée pendant la révolution de 1905. Officieusement encouragés par le pouvoir, les Cent-noirs recrutaient pour l'essentiel leurs troupes parmi les propriétaires terriens, les paysans riches, les bureaucrates, la police et le clergé ; ils soutenaient l'Église orthodoxe, l'Autocratie et le nationalisme russe. Particulièrement actifs entre 1906 et 1911...»

On reste pantois devant tant de science ! Et c'est cela que l'on donne à lire à toute l'humanité cultivée : « recrutaient pour l'essentiel leurs troupes parmi les propriétaires terriens, les paysans riches, les bureaucrates, la police et le clergé » ! C'est donc ces gens-là qui fracassaient à coups de bâton les vitrines des magasins juifs ! Et ils étaient « particulièrement actifs » après 1905... quand le calme fut revenu !

C'est vrai, il y eut en 1905-1907 des actions contre les propriétaires terriens, il y en eut même plus que de pogroms contre les Juifs. C'était toujours cette même foule ignorante et brutale qui saccageait et pillait maisons et biens, massacrait les gens (y compris des enfants) et même le bétail ; mais ces massacres-là n'ont jamais entraîné de condamnation de la part de l'intelligentsia progressiste, tandis que le député à la Douma Herzenstein, dans un discours où il prenait avec passion et raison la défense des petites exploitations paysannes, alertant les parlementaires sur le danger d'une extension des incendies de propriétés rurales, s'exclamait : « Les illuminations du mois de mai de l'année dernière ne vous suffisent donc pas, quand, dans la région de Saratov, cent cinquante propriétés furent détruites pratiquement en un seul jour ? » On ne lui pardonna jamais ces « illuminations » là. Il s'agissait bien sûr d'une bourde de sa part, dont il ne faudrait pas déduire qu'il se réjouissait d'une telle situation. Aurait-il néanmoins employé ce mot à propos des pogroms contre les Juifs de l'automne précédent ?

Il fallut attendre la Grande, la vraie révolution pour entendre dire que les violences contre les nobles terriens « ne furent pas moins barbares et inacceptables que les pogroms contre les Juifs... Il existe cependant, dans les milieux de gauche, une tendance à les considérer... comme une destruction, positive en soi, de l'ancien système politique et social ».

Oui, encore une similitude effrayante entre ces deux formes de pogroms : la foule sanguinaire avait le sentiment d'être dans son bon droit.

Les derniers pogroms contre les Juifs eurent lieu en 1906 à Sedlets, en Pologne - ce qui sort du cadre de notre propos - et à Bialystok, pendant l'été. (Peu après, la police étouffa dans l'œuf un pogrom qui se préparait à Odessa après la dissolution de la première Douma.)

À Bialystok s'était constitué le plus puissant des groupements anarchistes de Russie. Ici, « d'importantes bandes d'anarchistes avaient fait leur apparition ; ils perpétraient des actes terroristes contre des propriétaires, des fonctionnaires de police, des cosaques, des militaires». Les souvenirs laissés par certains d'entre eux permettent de se représenter très nettement l'atmosphère de la ville en 1905-1906 : attaques répétées des anarchistes qui s'étaient installés rue de Souraje, où la police n'osait plus aller. « Il était très fréquent que des policiers en faction fussent assassinés en plein jour ; c'est pourquoi on en vit de moins en moins... » Voici l'anarchiste Nissel Farber : « il a jeté une bombe sur le poste de police », blessant deux gardiens de la paix, un secrétaire, tuant « deux bourgeois qui se trouvaient là par hasard », et, manque de chance, périssant lui-même dans l'explosion. Voici Guélinker (alias Aron Eline) : il lance lui aussi une bombe qui blesse grièvement l'adjoint du chef de la police, un commissaire, deux inspecteurs et trois agents. Voici encore un anarchiste dont la bombe « blesse un officier et trois soldats », le blesse lui-même, d'ailleurs, « et, par malheur, tue une militante du Bund ». Ici c'est un commissaire et un gardien de la paix qui sont tués, là ce sont deux gendarmes, là encore le même « Guélinker tue un gardien d'immeuble ». (Hormis les attentats, on pratiquait aussi l'« expropriation des produits de consommation » - fallait bien se nourrir.) « Les autorités vivaient dans la crainte d'un "soulèvement" des anarchistes de la rue de Souraje », les policiers avaient pris l'habitude de « s'attendre à un tel soulèvement pour aujourd'hui, demain ou après-demain ». « La majorité... des anarchistes... penchaient vers une action armée résolue afin d'entretenir en permanence, autant que faire se pouvait, une atmosphère de guerre des classes. »

Dans ce but, la terreur fut également étendue aux « bourgeois » juifs. Le même Farber s'en prit au patron d'un atelier, un certain Kagan, « à la sortie de la synagogue... il le blessa grièvement d'un coup de couteau dans le cou » ; un autre petit patron, Lifchitz, subit le même sort ; de même « le riche Weinreich fut attaqué à la synagogue », mais « le revolver était de piètre qualité et s'enraya à trois reprises ». On exigeait une série « d'actions d'envergure "gratuites" contre les bourgeois » : « il faut que le bourgeois se sente en danger de mort à chaque instant de son existence ». On eut même l'idée « de disposer tout au long [de la rue principale de Bialystok] des machines infernales pour faire sauter tous les grands bourgeois » en une seule fois. Mais « comment faire passer le "message" anarchiste ? ». Deux courants virent le jour à Bialystok : les partisans de la terreur « gratuite » et les « communards » qui considéraient que le terrorisme était une méthode « terne » et médiocre, mais tendaient vers l'insurrection armée « au nom d'un communisme sans Etat » : « investir la ville, armer les masses, résister à plusieurs assauts de l'armée puis la chasser hors de la cité », et, « parallèlement, investir les usines, les manufactures et les magasins ». C'est en ces termes que, « lors de meetings rassemblant de quinze à vingt mille personnes, nos orateurs appelaient au soulèvement armé ». Hélas, « les masses laborieuses de Bialystok s'étant éloignées de l'avant-garde révolutionnaire qu'elles avaient elles-mêmes allaitée », il était impératif de « venir à bout... de la passivité des masses ». Les anarchistes de Bialystok préparèrent donc bel et bien une insurrection en 1906. Son déroulement et ses conséquences sont connus sous le nom de « pogrom de Bialystok ».

Tout a commencé avec l'assassinat du chef de la police qui eut lieu précisément dans cette « rue de Souraje où se trouvait concentrée l'organisation anarchiste juive » ; ensuite, quelqu'un a tiré ou lancé une bombe sur une procession religieuse. Après quoi, une commission d'enquête fut dépêchée par la Douma, mais, hélas, trois fois hélas, elle ne parvint pas à déterminer « s'il s'agissait de coups de feu ou d'une sorte de sifflement : les témoins n'ont pas été en mesure de le dire ». Cela étant, le communiste Dimanstein écrit très clairement, vingt ans plus tard, qu'« un pétard fut lancé sur une procession orthodoxe en guise de provocation ».

On ne peut pas non plus exclure la participation du Bund qui, pendant les « meilleurs » mois de la révolution de 1905, avait brûlé du désir de passer à l'action armée, mais en vain, et dépérissait maintenant au point qu'il lui fallait envisager de faire à nouveau allégeance aux sociaux-démocrates. Mais ce sont bien sûr les anarchistes de Bialystok eux-mêmes qui se manifestèrent avec le plus d'éclat. Leur chef, Judas Grossman-Rochtchine, a raconté après 1917 ce qu'était ce nid d'anarchistes : par-dessus tout, ils craignaient de « céder à l'attentisme et au bon sens ». Ayant échoué dans l'organisation de deux ou trois grèves du fait de l'absence de soutien de la population, ils décidèrent, justement en juin 1906, « qu'il fallait prendre la ville en main » et exproprier les outils de production. « On considérait qu'il n'y avait aucune raison de se retirer de Bialystok sans avoir livré un dernier combat de classe, que cela serait revenu à capituler devant un problème complexe de type supérieur » ; si « nous ne passons pas au stade suprême de la lutte, les masses perdront confiance [en nous] ». Cependant, on manquait d'hommes et d'armes pour prendre la ville, et Grossman courut à Varsovie demander de l'aide à la fraction armée du PPS (les socialistes polonais). Et c'est là-bas qu'il entendit un marchand de journaux crier : « "Pogrom sanglant à Bialystok !... des milliers de victimes !"... Tout devint clair : la réaction nous avait devancés ! »

Et c'est là, dans le passage « au stade suprême de la lutte », que se trouve sans doute l'explication du « pogrom ». Cet élan révolutionnaire des anarchistes de Bialystok s'exprima ultérieurement. lors du procès, dans la plaidoirie de l'avocat Gillerson qui « appela à renverser le gouvernement et le système politique et social existant en Russie », et qui, pour cela même, fit à son tour l'objet de poursuites judiciaires. Quant à la commission de la Douma, elle considéra que « les conditions d'un pogrom avaient également été créées par divers éléments de la société qui s'imaginaient que combattre les Juifs revenait à combattre le mouvement de libération ».

Mais, après ce « pétard lancé par provocation » que la commission de la Douma n'avait pas été capable de déceler, quel avait été le déroulement des événements ? D'après les conclusions de ladite commission, on procéda à « l'exécution systématique de Juifs innocents, y compris de femmes et d'enfants, sous prétexte de répression des révolutionnaires ». Il y eut « plus de soixante-dix morts et environ quatre-vingts blessés » parmi les Juifs. Inversement, « l'acte d'accusation tendit à expliquer le pogrom par l'activité révolutionnaire des Juifs, qui avait provoqué la colère du reste de la population ». La commission de la Douma rejeta cette version des faits : « Il n'existait à Bialystok aucun antagonisme de type racial, religieux ou économique entre Juifs et chrétiens. »

Et voici maintenant ce qu'on écrit aujourd'hui : « Cette fois, le pogrom fut purement militaire. Les soldats se transformèrent en casseurs » et firent la chasse aux révolutionnaires. Dans le même temps, on dit de ces soldats qu'ils craignaient les détachements des anarchistes juifs de la rue de Souraje, car « la guerre du Japon... avait appris [aux soldats russes] à se méfier des coups de feu » - telles furent les paroles prononcées à la Douma municipale par un conseiller juif. Contre les détachements juifs d'autodéfense on fait donner l'infanterie et la cavalerie, mais, en face, il y a des bombes et des armes à feu.

En cette période de forte agitation sociale, la commission de la Douma conclut à « un mitraillage de la population », mais, vingt ans plus tard, nous pouvons lire dans un ouvrage soviétique (de toute façon, l'« ancien régime » ne reviendra pas, ne pourra pas se justifier, alors on peut y aller !) : « On massacra des familles entières à l'aide de clous, on creva des yeux, on coupa des langues, on fracassa le crâne des enfants, etc. » Et un livre de luxe édité à l'étranger, un livre à sensation, dénonciateur, un in-folio richement illustré, imprimé sur papier couché, intitulé Le Dernier Autocrate (décrétant donc par avance que Nicolas II serait bien le « dernier »), proposait la version suivante : le pogrom « avait été l'objet d'une telle mise en scène qu'il parut possible de décrire le programme du premier jour dans les journaux berlinois ; ainsi, deux heures avant le début du pogrom de Bialystok, les Berlinois purent être informés de l'événement ». (Mais s'il parut quelque chose dans la presse berlinoise, n'était-ce pas simplement un écho des manigances de Grossman-Rochtchine ?)

Du reste, il eût été plutôt absurde, de la part du gouvernement russe, de susciter des pogroms contre les Juifs alors même que les ministres russes faisaient antichambre chez les financiers occidentaux dans l'espoir d'en obtenir des prêts. Rappelons-nous que Witte avait bien de la peine à en obtenir des Rothschild, mal disposés envers la Russie à cause de la situation des Juifs et des pogroms, « de même que d'autres établissements juifs importants », exception faite du banquier berlinois Mendelssohn. Dès le mois de décembre 1905, l'ambassadeur de Russie à Londres, Benkendorf, avertissait son ministre : « Les Rothschild répètent partout... que le crédit de la Russie est actuellement au plus bas, mais qu'il se rétablira immédiatement si la question juive est réglée. »

Et Witte de diffuser, au début de 1906, un communiqué du gouvernement disant que « trouver une solution radicale au problème juif est pour le peuple russe une affaire de conscience, et cela sera fait par la Douma, mais, avant même que celle-ci ne se réunisse, seront abrogées les dispositions les plus contraignantes dans la mesure où elles ne se justifient plus dans la situation actuelle». Il supplia les représentants les plus éminents de la communauté juive de Pétersbourg de se rendre en délégation auprès du tsar, il leur promit l'accueil le plus bienveillant. Cette proposition fut discutée au congrès de l'Union pour l'Intégralité des droits - et, après le discours enflammé de I.B.Bak (éditeur du journal Retch), il fut décidé de la rejeter et de se contenter d'envoyer une délégation de moindre importance auprès de Witte, non pour apporter des réponses, mais pour porter des accusations : lui dire « clairement et sans ambiguïté » que la vague des pogroms a été organisée « à l'initiative et avec le soutien du gouvernement ».

Après deux années de séisme révolutionnaire, les dirigeants de la communauté juive de Russie qui avaient pris le dessus n'envisageaient pas une seconde d'accepter un règlement progressif de la question de l'égalité des droits. Ils avaient le sentiment d'être portés par la vague de la victoire et n'avaient nul besoin de se rendre auprès du tsar en position de quémandeurs et de loyaux sujets. Ils étaient fiers de l'audace qu'avait montrée la jeunesse révolutionnaire juive. (Il faut se replacer dans le contexte de l'époque, où l'on croyait inébranlable la vieille armée impériale, pour percevoir la signification de l'épisode au cours duquel, devant le régiment des grenadiers de Rostov au garde-à-vous, son commandant, le colonel Simanski, avait été arrêté par un Juif engagé volontaire !) Après tout, peut-être ces révolutionnaires ne s'étaient-ils pas rendus coupables de « trahison nationale », ainsi que les en accusait Doubnov, peut-être étaient-ce eux qui se trouvaient dans le vrai ? - Après 1905, il ne restait plus que les Juifs fortunés et prudents pour en douter.

Quel fut donc le bilan de l'année 1905 pour l'ensemble de la communauté juive de Russie ? D'un côté, « la révolution de 1905 a eu des résultats globalement positifs..., elle a apporté aux Juifs l'égalité politique alors qu'ils ne jouissaient même pas de l'égalité civile... Jamais comme après le "Mouvement de libération" la question juive n'a bénéficié d'un climat plus favorable dans l'opinion publique ». Mais, d'un autre côté, la forte participation des Juifs à la révolution contribua à ce qu'ils fussent désormais tous identifiés à celle-ci. A la tribune de la Douma, en 1907, V.Choulguine proposa de voter une résolution pour constater que « ... la moitié occidentale de la Russie, de la Bessarabie à Varsovie, grouille de haine envers les Juifs qu'elle considère comme les grands responsables de tous les malheurs... »

Ce qui se trouve indirectement confirmé par l'augmentation de l'émigration juive hors de Russie. Si, en 1904-1905 encore, on constatait une croissance de l'émigration chez les hommes d'âge mûr, c'est toute la pyramide des âges qui est concernée à partir de 1906. Le phénomène n'est donc pas dû aux pogroms de 1881-1882, mais bel et bien à ceux de 1905-1906. Désormais, rien qu'à destination des États-Unis, les effectifs de l'émigration s'élèvent à 125 000 personnes en 1905-1906 et à 115 000 en 1906-1907.

Mais, dans le même temps, écrit B.I.Goldman, « au cours des brèves années où l'agitation a régné, les établissements d'enseignement supérieur n'ont pas appliqué avec rigueur le numerus clausus frappant les Juifs, ce qui a entraîné l'apparition d'un nombre relativement important de cadres professionnels juifs, et, comme ceux-ci se sont montrés plus habiles que les Russes à se placer sur le marché, sans toujours se distinguer par une grande rigueur morale dans leur activité, on s'est mis à parler d'une "mainmise des Juifs" sur les professions intellectuelles». Et, « dans le "Projet pour les universités" préparé en 1906 par le ministère de l'Instruction publique, il n'était plus fait aucune mention du numerus clausus ». En 1905, on comptait 2 247 (9,2 %) étudiants juifs en Russie ; en 1906, 3 702 (11,6 %) ; en 1907, 4 266 (12%).

Dans le programme de réformes annoncé le 25 août 1906 par le gouvernement, celui-ci s'engageait à réexaminer, parmi les limitations auxquelles les Juifs étaient soumis, celles qui pouvaient être immédiatement levées « dans la mesure où elles ne font que provoquer le mécontentement et sont manifestement caduques ».

Mais, dans le même temps, le gouvernement russe était on ne peut plus affecté à la fois par la révolution (qui se prolongea encore deux ans par une vague de terrorisme difficilement contenue par Stolypine) et par la participation très visible des Juifs à cette révolution.

A ces sujets de mécontentement s'ajoutait la défaite humiliante face au Japon, et les cercles dirigeants de Pétersbourg cédèrent à la tentation d'une explication simpliste : la Russie est foncièrement saine, et toute la révolution, du début à la fin, n'est qu'une sombre machination ourdie par les Juifs, un épisode du complot judéo-maçonnique. Tout expliquer par une seule et unique cause : les Juifs ! La Russie serait depuis longtemps au zénith de la gloire et de la puissance universelle s'il n'y avait pas les Juifs !

Et, en s'accrochant à cette explication courte mais commode, les hautes sphères ne faisaient que rendre l'heure de leur chute encore plus proche. La croyance superstitieuse en la force historique des complots (quand bien même ils existeraient, de type individuel ou collectif) laisse complètement de côté la cause principale des échecs subis aussi bien par les individus que par les Etats : les faiblesses humaines.

Ce sont nos faiblesses russes qui ont déterminé le cours de notre triste histoire - l'absurdité du schisme religieux provoqué par Nikon, les violences insensées de Pierre le Grand et l'incroyable série de contrechocs qui s'ensuivit, l'habitude séculaire de gaspiller nos forces pour des causes qui ne sont pas les nôtres, la suffisance invétérée de la noblesse et la pétrification bureaucratique tout au long du 19e siècle. Ce n'est pas par l'effet d'un complot ourdi de l'extérieur que nous avons abandonné nos paysans à leur misère. Ce n'est pas un complot qui a conduit la grandiose et cruelle Pétersbourg à étouffer la douce culture ukrainienne. Ce n'est pas du fait d'un complot que quatre ministères n'étaient pas capables de se mettre d'accord sur l'attribution de tel ou tel dossier à l'un ou l'autre d'entre eux, et qu'ils passaient des années en chicanes épuisantes mobilisant tous les niveaux de la hiérarchie. Ce n'est pas le résultat d'un complot si nos empereurs, les uns après les autres, se sont révélés incapables de comprendre l'évolution du monde et de définir les vraies priorités. Si nous avions conservé la pureté et la force qui nous furent insufflées jadis par Saint-Serge de Radonèje, nous ne redouterions aucun complot au monde.

Non, on ne peut dire en aucun cas que ce sont les Juifs qui ont « organisé » les révolutions de 1905 ou de 1917, tout comme on ne peut pas dire que c'est telle ou telle nation prise dans son ensemble qui les a fomentées. De la même manière, ce ne sont pas les Russes ni les Ukrainiens, pris dans leur ensemble en tant que nations, qui ont organisé les pogroms.

Il nous serait à tous facile de jeter un regard rétrospectif sur cette révolution et de condamner nos « renégats ». Les uns étaient « des Juifs non juifs », les autres « des internationalistes et non des Russes ». Mais toute nation doit répondre de ses membres en ce qu'elle a contribué à les former. Du côté de la jeunesse révolutionnaire juive (mais aussi, de ceux qui l'avaient formée) ainsi que de ceux des Juifs qui « constituèrent une force révolutionnaire importante », il semble qu'on ait oublié le sage conseil qu'adressait Jérémie aux Juifs déportés à Babylone : « Recherchez la paix pour la ville où je vous ai déportés ; priez Yahvé en sa faveur, car de sa paix dépend la vôtre. » (Jérémie, 29-7.)

Alors que les Juifs de Russie qui rallièrent la révolution ne songeaient, eux, qu'à faire tomber cette même ville sans penser aux conséquences.

Dans la longue et chaotique histoire humaine, le rôle joué par le peuple juif - peu nombreux mais énergique - est indéniable, considérable même. Cela vaut aussi pour l'histoire de la Russie. Mais, pour nous tous, ce rôle demeure une énigme historique. Pour les Juifs aussi. Cette étrange mission leur a tout apporté sauf le bonheur.

Chapitre 10 - Le temps de la Douma

Le Manifeste du 17 octobre marqua le début d'une période qualitativement nouvelle de l'histoire russe, consolidée ensuite par une année de gouvernement Stolypine : la période de la Douma ou de l'Autocratie limitée, au cours de laquelle les principes de gouvernement antérieurs - pouvoir absolu du tsar, opacité des ministères, immuabilité de la hiérarchie - furent rapidement et sensiblement restreints. Cette période fut très difficile pour l'ensemble des hautes sphères, et seuls les hommes doués d'un caractère solide et d'un tempérament actif purent s'inscrire dignement dans l'époque nouvelle. Mais l'opinion publique eut elle aussi du mal à s'habituer aux nouvelles pratiques électorales, à la publicité des débats à la Douma (et plus encore à la responsabilité de celle-ci) ; et, sur son aile gauche, les enragés léninistes tout comme les enragés du Bund boycottèrent purement et simplement les élections à la première Douma : nous n'avons rien à faire de vos parlements, nous arriverons à nos fins par les bombes, le sang, les convulsions ! Et donc « l'attitude du Bund à l'égard des députés juifs de la Douma fut violemment hostile ».

Mais les Juifs de Russie, conduits par l'Union pour l'intégralité des droits, ne s'y trompèrent pas et, manifestant leur sympathie pour la nouvelle institution, « participèrent très activement aux élections, votant le plus souvent pour les représentants du parti [Cadet] qui avait placé l'égalité des droits pour les Juifs en exergue de son programme ». Certains révolutionnaires qui avaient recouvré leurs esprits partageaient les mêmes dispositions. Ainsi Isaac Gourvitch, qui avait émigré en 1889 - militant actif de la gauche marxiste, il fut le cofondateur du parti social-démocrate américain -, revint en 1905 en Russie où il fut élu au collège des grands électeurs à la Douma. - Pas de limitations pour les Juifs aux élections, et douze d'entre eux siégèrent à la première Douma ; il est vrai qu'ils venaient pour la plupart de la Zone de résidence, tandis que les leaders juifs de la capitale, ne disposant pas du cens électoral, ne purent être élus : seuls siégèrent à la Douma M. Winaver, L. Bramson' et le Juif converti M. Herzenstein (auquel le prince P. Dolgoroukov avait cédé sa place).

Comme le nombre des Juifs siégeant à la Douma était significatif, les députés sionistes proposèrent de former « un groupe juif indépendant » se pliant à « la discipline d'un vrai parti politique », mais les députés non sionistes rejetèrent cette idée, se contentant « de se réunir de temps à autre pour discuter des questions concernant directement les intérêts juifs », acceptant toutefois de se plier déjà à « une véritable discipline au sens où ils se conformaient rigoureusement aux décisions d'un collège composé des membres de la Douma et de ceux du Comité pour l'intégralité des droits » (le « Bureau politique »).

Dans le même temps se formait une alliance solide entre les Juifs et le parti Cadet. « Il n'était pas rare que les sections locales de l'Union [pour l'intégralité des droits] et du parti constitutionnel-démocrate fussent composées des mêmes personnes. » (On taquinait Winaver en le surnommant le « Cadet mosaïque ».) « Dans la Zone de résidence, l'écrasante majorité des membres du parti [Cadet] était composée de Juifs ; dans les provinces de l'intérieur, ils y représentaient en nombre la deuxième nationalité... Comme l'écrivit Witte, "presque tous les Juifs diplômés de l'enseignement supérieur rejoignirent le parti de la Liberté du peuple [c'est-à-dire les Cadets]... qui leur promettait l'obtention immédiate de l'égalité des droits". Ce parti doit beaucoup de son influence aux Juifs qui lui apportaient leur soutien tant intellectuel que matériel. » - Les Juifs « ont introduit de la cohérence et de la rigueur... dans le "Mouvement de libération" russe de 1905 ».

Cependant, A.Tyrkova, figure importante du parti Cadet, note dans ses souvenirs que « les principaux fondateurs et dirigeants du parti Cadet n'étaient pas des Juifs. Il ne se trouva pas, parmi ceux-ci, de personnalité ayant suffisamment d'envergure pour entraîner derrière soi les libéraux russes comme, au milieu du 19e siècle, le Juif Disraeli l'avait fait pour les conservateurs anglais... Les gens qui comptaient le plus au sein du parti Cadet étaient des Russes. Cela ne veut pas dire que je nie l'influence de ces Juifs qui se sont fondus dans notre masse. Ils ne pouvaient pas ne pas agir sur nous, ne serait-ce que par leur inépuisable énergie. Leur présence même, leur activité ne nous permettaient pas de les oublier, d'oublier leur situation, d'oublier qu'il fallait leur venir en aide. » Et, plus loin : « En réfléchissant sur tous ces réseaux d'influence des Juifs [au sein du parti Cadet], on ne peut passer sous silence le cas de Milioukov. Dès le départ, il devint leur chouchou, entouré d'un cercle d'admirateurs, plus précisément d'admiratrices... qui le berçaient en sourdine de leurs mélodies, le cajolaient, le couvraient sans retenue d'éloges si excessifs qu'ils en étaient comiques. »

V.A.Obolenski, lui aussi membre du parti, décrit un club Cadet du temps de la Première Douma, au coin des rues Serguievskaïa et Potëmkinskaïa. Là se mêlaient l'élite de la société juive sécularisée et l'élite de l'intelligentsia russe politisée : «Il y avait toujours beaucoup de monde et le public, composé en majorité de riches Juifs pétersbourgeois, était fort élégant : les dames arboraient des robes en soie, des broches et des bagues à brillants, les messieurs avaient des airs de bourgeois bien nourris et contents d'eux-mêmes. Malgré nos convictions démocratiques, nous étions quelque peu choqués par l'atmosphère qui régnait dans ce "club Cadet". On peut imaginer l'embarras éprouvé par les paysans qui venaient assister aux réunions de notre groupe parlementaire... Un "parti de messieurs", voilà ce qu'ils se disaient en cessant de fréquenter nos réunions. »

Au plan local, la coopération entre l'Union pour l'intégralité des droits et le parti Cadet ne se manifestait pas seulement par la présence « du plus grand nombre possible de candidats juifs », mais aussi par le fait que « les sections locales de l'Union [pour l'intégralité des droits] avaient pour instruction de soutenir [les non-Juifs] qui promettaient de contribuer à l'émancipation des Juifs ». Comme l'expliquait en 1907 le journal cadet Retch en réponse à des questions maintes fois posées par d'autres journaux : « Retch a, en son temps, formulé très précisément les conditions de l'accord passé avec le groupe juif... Celui-ci a le droit de récuser des grands électeurs et de s'opposer à des candidatures à la Douma. »

Au cours des débats parlementaires, la Douma, suivant en cela la logique du Manifeste impérial, posa la question de l'égalité des droits pour les Juifs dans le cadre général de l'octroi des mêmes droits à l'ensemble des citoyens. « La Douma d'État a promis de préparer une "loi sur l'égalisation complète en droits de tous les citoyens et l'abrogation de toutes limitations ou tous privilèges liés à l'appartenance à une classe sociale, une nationalité, une religion ou un sexe". » Après avoir adopté les principales orientations de cette loi, la Douma se perdit en débats pendant encore un mois, multipliant « les déclarations tonitruantes suivies d'aucun effet », pour être finalement dissoute. Et la loi sur l'égalité civile, notamment pour les Juifs, resta en suspens.

Comme la plupart des Cadets, les députés juifs de la Première Douma signèrent l'appel de Vyborg, ce qui entraîna pour eux l'impossibilité de se présenter désormais à des élections ; la carrière de Winaver eut particulièrement à en pâtir. (A la Première Douma, il avait tenu des propos violents, alors qu'il allait déconseiller plus tard aux Juifs de se mettre trop en avant pour éviter que ne se reproduise ce qui était advenu lors de la révolution de 1905.)

« La participation des Juifs aux élections à la deuxième Douma fut encore plus marquée qu'au cours de la première campagne électorale... Les populations juives de la Zone de résidence manifestèrent l'intérêt le plus vif pour ce scrutin. Le débat politique gagna toutes les couches de la société. » Cependant, comme l'indique l'Encyclopédie juive publiée avant la révolution, on observa également une importante propagande antijuive menée par des cercles monarchistes de droite, particulièrement actifs dans les provinces de l'Ouest ; « on persuada les paysans que tous les partis progressistes se battaient pour l'égalité des droits des Juifs au détriment des intérêts de la population de souche » ; que, « derrière la mascarade de la représentation populaire, le pays était gouverné par un syndicat judéo-maçonnique de spoliateurs du peuple et de traîtres à la patrie » ; que le paysan devrait s'inquiéter du « nombre inouï de maîtres nouveaux, inconnus des anciens du village, et qu'il devait désormais nourrir de son labeur» ; que la Constitution « promettait de remplacer le joug tatar par celui, infamant, du kahal international ». Et l'on dressait une liste des droits existants appelés à être abrogés : non seulement il ne fallait pas élire de Juifs à la Douma, mais il fallait les reléguer tous dans la Zone de résidence ; leur interdire de vendre du blé, du grain et du bois, de travailler dans les banques ou les établissements commerciaux ; confisquer leurs propriétés ; leur interdire de changer de nom ; d'exercer les fonctions d'éditeur ou de rédacteur d'organes de presse ; réduire la Zone de résidence elle-même en en excluant les régions fertiles, ne pas concéder de terres aux Juifs en deçà de la province de Yakoutsk ; d'une façon générale, les considérer comme des étrangers, remplacer pour eux le service militaire par un impôt, etc. «Le résultat de cette propagande antisémite, répandue aussi bien par voie orale que par écrit, fut l'effondrement des candidats progressistes à la deuxième Douma dans toute la Zone de résidence16. » il n'y eut que quatre députés juifs à la deuxième Douma (dont trois Cadets).

Mais, avant même ces élections, le gouvernement s'était penché sur la question de l'égalité des droits pour les Juifs. Six mois après avoir pris ses fonctions de Premier ministre, en décembre 1906, Stolypine avait fait adopter par le gouvernement une résolution (qu'on a appelée « Journal du Conseil des ministres ») sur la poursuite de la levée des restrictions imposées aux Juifs, et ce, dans des domaines essentiels, s'orientant ainsi vers l'égalité intégrale. « On envisageait de supprimer : l'interdiction faite aux Juifs de résider dans les régions rurales à l'intérieur de la Zone de résidence ; l'interdiction de résider dans les régions rurales sur le territoire de tout l'Empire pour les personnes bénéficiant du droit de résidence universel » ; « l'interdiction d'inclure les Juifs dans le directoire des sociétés par actions détentrices de biens fonciers. »

Mais l'empereur répondit par une lettre datée du 10 décembre : « Malgré les arguments les plus convaincants en faveur de l'adoption de ces mesures..., une voix intérieure me dicte avec de plus en plus d'insistance de ne pas prendre sur moi cette décision. »

Comme s'il ne comprenait pas - ou plutôt voulait l'oublier - que la résolution proposée dans le Journal était la conséquence directe et inéluctable du Manifeste qu'il avait lui-même signé un an auparavant...

Or, même dans le monde bureaucratique le plus fermé, il se trouve toujours des fonctionnaires avec des yeux et des mains. Et si la rumeur d'une décision prise en Conseil des ministres s'était déjà répandue dans l'opinion ? Et voilà : on saura que les ministres veulent émanciper les Juifs tandis que le souverain, lui, y fait obstacle...

Le même jour, 10 décembre, Stolypine se hâte donc d'écrire à l'Empereur une lettre pleine d'inquiétude, reprenant tous ses arguments un à un, et surtout : « Le renvoi du Journal n'est pour l'instant connu de personne », il est par conséquent encore loisible de dissimuler les tergiversations du monarque. « Votre Majesté, nous n'avons pas le droit de vous mettre dans cette position et de nous abriter derrière vous. » Stolypine aurait voulu que les avantages accordés aux Juifs apparussent comme une faveur accordée par le tsar. Mais, puisque tel n'était pas le cas, il lui proposait maintenant d'adopter une autre résolution : l'Empereur ne formule pas d'objections sur le fond, mais ne veut pas que la loi soit promulguée par-dessus la tête de la Douma ; il faut que ce soit la Douma qui s'en charge.

Le secrétaire d'Etat S.E.Kryjanovski raconte que l'empereur adopta alors une résolution qui allait justement dans ce sens : que les représentants du peuple prennent sur eux la responsabilité aussi bien de soulever cette question que de la résoudre. Mais, on ne sait pourquoi, cette résolution reçut peu de publicité, et, « du côté de la Douma, il ne se passa strictement rien ».

Largement à gauche, pénétrée d'idées progressistes et si véhémente envers le gouvernement, la deuxième Douma avait le champ libre ! Eh bien, pourtant, « dans la deuxième Douma, il fut encore bien moins question de la privation de droits dont pâtissaient les Juifs que dans la première ». La loi sur l'égalité des droits pour les Juifs ne fut pas même discutée, alors, que dire de son adoption... !

Pourquoi donc la deuxième Douma n'a-t-elle pas profité des occasions qui lui étaient offertes ? Pourquoi ne les a-t-elle pas saisies ? Elle avait trois mois entiers pour le faire. Et pourquoi les débats, les empoignades n'ont-ils porté que sur des questions secondaires, accessoires ? L'égalité des Juifs - partielle encore, mais déjà bien avancée -, on l'a abandonnée. Pourquoi, oui, pourquoi ? Quant à la « Commission extraordinaire extra-parlementaire », elle n'a pas même abordé l'examen du projet d'abrogation des restrictions imposées aux Juifs, elle a contourné le problème en se polarisant sur l'égalité intégrale, « aussi vite que possible ».

Difficile d'expliquer cela autrement que par un calcul politique : le but étant de combattre l'Autocratie, on avait intérêt, encore et toujours, à faire monter la pression sur la question juive, à ne surtout pas lui apporter de solution : on gardait ainsi des munitions en réserve. Ces preux de la liberté raisonnaient en ces termes : éviter que la levée des restrictions imposées aux Juifs ne diminue leur ardeur au combat. Pour ces chevaliers sans peur et sans reproche, le plus important, c'était bel et bien le combat contre le pouvoir.

Tout cela, on commençait à le voir et le comprendre. Berdiaïev, par exemple, adressa à tout le spectre du radicalisme russe les reproches suivants : « Vous êtes très sensibles à la question juive, vous luttez pour leurs droits. Mais sentez-vous le "Juif, sentez-vous l'âme du peuple juif ?... Non, votre combat en faveur des Juifs ne veut pas connaître les Juifs. »

Puis, dans la troisième Douma, les Cadets n'eurent plus la majorité ; ils « ne prirent plus d'initiatives sur la question juive, craignant d'être mis en échec... Cela suscita un grand mécontentement parmi les masses juives, et la presse juive ne se priva pas d'attaquer le parti de la Liberté du Peuple. » Bien que « les Juifs eussent participé à la campagne électorale avec la plus grande ardeur et que le nombre des grands électeurs juifs eût dépassé celui des chrétiens dans toutes les villes de la Zone de résidence », ils furent battus par la partie adverse, et au sein de la troisième Douma ne siégèrent que deux députés juifs : Nissélovitch et Friedman. (Ce dernier réussit à se maintenir jusque dans la quatrième Douma.) - À partir de 1915, le Conseil d'État compta parmi ses membres un Juif, G.E.Weinstein, d'Odessa. (Juste avant la révolution, il y eut aussi Salomon Samoïlovitch Krym, un Karaïme.)

Quant aux octobristes dont le parti était devenu majoritaire à la troisième Douma, d'un côté ils cédèrent, non sans hésitations, à la pression de l'opinion qui réclamait l'égalité des droits pour les Juifs, ce qui leur valut les reproches des députés nationalistes russes : « Nous pensions que les octobristes restaient attachés à la défense des intérêts nationaux » - or voilà que, sans crier gare, ils avaient relégué au second plan aussi bien la question « de l'octroi de l'égalité des droits aux Russes de Finlande » (ce qui signifiait que cette égalité n'existait pas dans cette « colonie de la Russie »...) que celle de l'annexion par la Russie de la région de Kholm, en Pologne, avec tous les Russes qui la peuplaient - mais « ils ont préparé un projet de loi portant suppression de la Zone de résidence ». Et, d'un autre côté, on leur prêtait des déclarations « de caractère manifestement antisémite » : ainsi la troisième Douma, à l'initiative de Gouchkov, émit en 1906 « le souhait... que les médecins juifs ne soient pas admis à travailler dans le service de santé de l'armée » ; de même, « on proposa de remplacer le service militaire des Juifs par un impôt ». (Au cours des années qui précédèrent la guerre, le projet de dispenser les Juifs du service militaire fut encore largement et sérieusement débattu ; I.V.Hessen publia là-dessus un livre intitulé La Guerre et les Juifs.)

Bref, c'est ainsi que ni la deuxième, ni la troisième, ni la quatrième Doumas ne prirent sur elles de faire passer la loi sur l'égalité intégrale des droits pour les Juifs. Et à chaque fois qu'il fallut entériner la loi sur l'égalité des droits pour les paysans (promulguée par Stolypine dès le 5 octobre 1906), celle-ci fut bloquée par les mêmes Doumas, sous la pression de la gauche, au motif qu'on ne pouvait accorder l'égalité des droits aux paysans avant de l'accorder aux Juifs (et aux Polonais) !

Et c'est ainsi que la pression exercée sur ce gouvernement tsariste exécré ne se relâcha pas, mais redoubla, quintupla. Et non seulement cette pression exercée sur le gouvernement ne se relâcha pas, non seulement ces lois ne furent pas votées par la Douma, mais cela allait durer jusqu'à la révolution de Février.

Tandis que Stolypine, après sa tentative malheureuse de décembre 1906, prenait sans faire de bruit des mesures administratives levant partiellement les restrictions imposées aux Juifs.

Un éditorialiste de Novoïe Vremia, M.Menchikov, condamna cette méthode : « Sous Stolypine, la Zone de résidence est devenue une fiction. » Les Juifs « sont en train de vaincre le pouvoir russe en lui retirant progressivement toute sa capacité d'intervention... Le gouvernement se conduit comme s'il était juif ».

Tel est le destin de la voie médiane.

Cette levée de boucliers des partis de gauche contre une politique de mesures progressives, ce refus tactique d'une évolution en douceur vers l'égalité des droits, furent puissamment épaulés par la presse russe. Depuis la fin de l'année 1905, celle-ci n'était plus assujettie à la censure préalable. Mais ce n'était plus seulement une presse devenue libre, c'était une presse qui se considérait comme un acteur à part entière sur la scène politique, une presse, comme on l'a vu, qui pouvait formuler des exigences, comme de retirer la police des rues de la ville ! Witte disait d'elle qu'elle avait perdu la raison.

Dans le cas de la Douma, la façon dont la Russie, jusque dans ses provinces les plus reculées, était informée de ce qui s'y passait et de ce qui s'y disait, dépendait entièrement des journalistes. Les comptes rendus sténographiques des débats paraissaient avec retard et à des tirages très faibles, il n'existait donc pas d'autre source d'information que la presse quotidienne, et c'est à partir de ce qu'ils y lisaient que les gens se formaient une opinion. Or les journaux déformaient systématiquement les débats à la Douma, ouvrant largement leurs colonnes aux députés de gauche et les couvrant de compliments, tandis qu'aux députés de droite ils ne laissaient que la portion congrue.

A. Tyrkova raconte que dans la deuxième Douma, « les journalistes accrédités constituèrent leur propre bureau de presse » dont « dépendait la répartition des places » entre les correspondants. Les membres de ce bureau « refusèrent de donner sa carte d'accréditation » au correspondant du Journal le Kolokol (journal préféré des curés de campagne). Tyrkova intervint, faisant observer qu'« il ne fallait pas priver ces lecteurs de la possibilité d'être informés sur les débats à la Douma par un journal auquel ils faisaient plus confiance qu'à ceux de l'opposition » ; mais « mes collègues, parmi lesquels les Juifs étaient les plus nombreux..., s'emportèrent, se mirent à vociférer, expliquant que personne ne lisait le Kolokol, que ce journal ne servait à rien ».

Pour les cercles nationalistes russes, la responsabilité de cette conduite de la presse incombait simplement et uniquement aux Juifs : ils en voulaient pour preuve que presque tous les journalistes accrédités à la Douma étaient juifs. Et ils publiaient des listes « dénonciatrices » énumérant les noms de ces correspondants. Plus révélateur est cet épisode comique de la vie parlementaire : répondant un jour aux attaques dont il était l'objet, Pourichkévitch pointa du doigt, au beau milieu de son discours, la loge de la presse, située près de la tribune et délimitée par une barrière circulaire, et dit : « Mais voyez-donc cette Zone de résidence des Juifs ! » - Tout le monde de se tourner involontairement vers les représentants de la presse, et ce fut un éclat de rire général que même la gauche ne put réprimer. Cette « Zone de résidence de la Douma » devint désormais une formule consacrée.

Parmi les éditeurs juifs en vue, nous avons déjà parlé de S.M.Propper, propriétaire des Nouvelles de la Bourse et indéfectible sympathisant de la « démocratie révolutionnaire ». Sliosberg évoque avec plus de chaleur celui qui fonda et finança dans une large mesure le journal cadet Retch, I.B.Bak : « Un homme très obligeant, très cultivé, d'orientation radicalement libérale. » C'est son intervention passionnée au congrès des Comités juifs d'entraide, au début de 1906, qui empêcha une démarche de conciliation auprès du tsar. « Il n'existait pas d'organisation juive se consacrant à l'action culturelle ou à la bienfaisance dont I.Back ne fît pas partie » ; il se distingua particulièrement par son travail au sein du Comité juif pour la libération. Quant au journal Retch et à son rédacteur en chef I.V.Hessen, ils étaient loin de se limiter aux seules questions juives et leur orientation était plus généralement libérale (Hessen en apporta ultérieurement la preuve dans l'émigration avec le Roui et les Archives de la révolution russe). Les très sérieuses Rousskie Vedomosti publiaient des auteurs juifs de différentes tendances, aussi bien V.Jabotinski que le futur inventeur du communisme de guerre, Lourié-Larine. S.Melgounov a noté que la publication dans cet organe d'articles favorables aux Juifs s'expliquait « non seulement par le souci de prendre la défense des opprimés, mais aussi par la composition de la rédaction du journal ». « il y avait des Juifs même parmi les collaborateurs du Novoïe Vremia de Souvorine ; l'Encyclopédie juive cite les noms de cinq d'entre eux.

Le journal Rousskie Vedomosti fut longtemps dominé par la personnalité de G.B.Iollos, appelé là par Guerzenstein qui y travaillait depuis les années 80. Tous deux furent députés à la Première Douma. Leur vie eut cruellement à pâtir de l'atmosphère de violences engendrée par les assassinats politiques - ceux-ci constituant l'essence même de la révolution - « répétition générale » de 1905-06. Selon l'Encyclopédie juive israélienne, la responsabilité de leur assassinat incomberait à l'Union du Peuple russe. Pour l'Encyclopédie juive russe, si celle-ci porterait la responsabilité de l'assassinat de Guerzenstein (1906), Iollos, lui, aurait été tué (1907) par des « terroristes Cent-noirs ».

Les éditeurs et journalistes juifs ne limitaient pas leurs activités à la capitale ni aux publications hautement intellectuelles, mais intervenaient aussi dans la presse populaire comme, par exemple, la Kopeïka, lecture favorite des concierges - tirée à un quart de million d'exemplaires, elle «joua un grand rôle dans la lutte contre les campagnes de dénigrement antisémites. » (Elle avait été créée et était dirigée par M.B.Gorodetski.) La très influente Kievskaïa Mysl (à la gauche des Cadets) avait pour rédacteur en chef Iona Kugel (ils étaient quatre frères, tous journalistes), et parmi ses collaborateurs on trouvait D. Zaslavski, un fieffé coquin, et, ce qui nous paraît bien émouvant, Léon Trotski ! Le plus grand journal de Saratov était édité par Averbakh-père (beau-frère de Sverdlov). À Odessa parut pendant quelque temps le Novorossiïskiï telegraf, aux fortes convictions de droite, mais des mesures d'étouffement économique furent prises à son encontre - avec succès.

La presse russe compta aussi des étoiles « migrantes ». Ainsi L.I.Goldstein, journaliste inspiré qui écrivit dans les journaux les plus divers pendant trente-cinq ans, y compris dans le Syn Otetchestva, et c'est lui aussi qui fonda et dirigea la Rossia, journal on ne peut plus patriotique. Lequel fut fermé à cause d'une chronique particulièrement virulente dirigée contre la famille impériale : « Ces messieurs Obmanovy ».) La presse devait célébrer le jubilé de Goldstein au printemps 1917. - Ou bien encore le discret Garveï-Altus qui connut un moment de gloire pour sa chronique « Le Saut de la panthère amoureuse », dans laquelle il déversait un torrent de calomnies sur le ministre de l'Intérieur, N.A. Maklakov. (Mais tout cela n'était rien à côté de l'insolence inouïe des « feuilles humoristiques » des années 1905-1907 qui couvraient de boue, en des termes inimaginables, toutes les sphères du pouvoir et de l'État. Il faut mentionner ici le caméléon Zinovi Grjebine : en 1905, il édita une feuille satirique délirante, le Joupel; en 1914-1915, il dirigea le bien-pensant Otetchestvo, et en 1920 il monta une maison d'édition russe à Berlin en collaboration avec les éditions d'État soviétiques.)

Mais si la presse reflétait toutes sortes de courants de pensée, du libéralisme au socialisme, et, pour ce qui est de la thématique juive, du sionisme à l'autonomisme, il était une position jugée incompatible avec la respectabilité journalistique : c'était celle qui consistait à adopter une attitude compréhensive à l'égard du pouvoir. Dans les années 70, Dostoïevski déjà avait noté à plusieurs reprises que « la presse russe est déchaînée ». On avait même pu le constater à l'occasion de la réunion du 8 mars 1881 chez Alexandre III, tout juste intronisé empereur, et souvent encore par la suite : les journalistes se comportaient en représentants autoproclamés de la société.

On prête à Napoléon le propos suivant : « Trois journaux d'opposition sont plus dangereux que cent mille soldats ennemis. » Cette phrase s'applique largement à la guerre russo-japonaise. La presse russe se montra ouvertement défaitiste pendant toute la durée du conflit et à chacune de ses batailles. Plus grave encore : elle ne dissimulait pas ses sympathies pour le terrorisme et la révolution.

Cette presse, totalement déchaînée en 1905, fut considérée pendant la période de la Douma, si l'on en croit Witte, comme essentiellement «juive» ou «semi-juive»; ou, pour être plus précis, comme une presse dominée par des Juifs de gauche ou radicaux qui y occupaient les postes clés. En novembre 1905, D.I.Pikhno, rédacteur en chef depuis vingt-cinq ans du journal russe Le Kiévien et fin connaisseur de la presse de son temps, écrivait ceci : « Les Juifs... ont énormément misé sur la carte de la révolution... Ceux, parmi les Russes, qui réfléchissent sérieusement ont compris que dans ces moments-là, la presse représente une force et que cette force n'est pas entre leurs mains, mais entre celles de leurs adversaires ; que ceux-ci se sont exprimés en leur nom à travers toute la Russie et ont forcé les gens à les lire parce qu'il n'y avait rien d'autre à lire ; et comme on ne peut lancer une publication en un jour..., [l'opinion] a été noyée sous cette masse de mensonges, incapable de s'y retrouver. »

L. Tikhomirov ne voyait pas la dimension nationale de ce phénomène, mais il émit en 1910 les remarques suivantes sur la presse russe : « Ils jouent sur les nerfs... Ils ne supportent pas la contradiction... Ils ne veulent pas de la courtoisie, du fair-play... Ils n'ont pas d'idéal, ils ne savent pas ce que c'est. » Quant au public formé par cette presse, il « veut de l'agressivité, de la brutalité, il ne respecte pas le savoir et se laisse berner par l'ignorance ».

À l'autre extrémité de l'échiquier politique, voici le jugement que le bolchevik M.Lemke portait sur la presse russe : « A notre époque, les idées ne valent pas cher et l'information à sensation, l'ignorance sûre d'elle-même et autoritaire remplissent les colonnes des journaux. »

Plus spécifiquement, dans la sphère de la culture, André Biély - qui était tout sauf un homme de droite ou un « chauvin » - écrit en 1909 ces lignes pleines d'amertume : « Notre culture nationale est dominée par des gens qui lui sont étrangers... Voyez les noms de ceux qui écrivent dans les journaux et les revues de Russie, les critiques littéraires, les critiques musicaux : ce ne sont pratiquement que des Juifs ; il y a parmi eux des gens qui ont du talent et de la sensibilité, et certains, peu nombreux, comprennent notre culture nationale peut-être mieux que les Russes eux-mêmes ; mais ils sont l'exception. La masse des critiques juifs est totalement étrangère à l'art russe, elle s'exprime dans un jargon qui ressemble à de l'espéranto et fait régner la terreur parmi ceux qui tentent d'approfondir et d'enrichir la langue russe. »

A la même époque, V.Jabotinski, sioniste perspicace, se plaignait des « journaux progressistes financés par des fonds juifs et bourrés de collaborateurs juifs », et lançait cet avertissement : « Lorsque les Juifs se sont rués en masse dans la politique russe, nous leur avons prédit que rien de bon n'en sortirait ni pour la politique russe, ni pour les Juifs. »

La presse russe joua un rôle décisif dans l'assaut que les Cadets et l'intelligentsia menèrent contre le gouvernement avant la révolution ; le député à la Douma A.I.Chingariov exprime bien l'état d'esprit qui y régnait : « Ce gouvernement n'a qu'à couler ! À un pouvoir comme celui-ci nous ne pouvons jeter même le plus petit bout de corde ! » À ce propos, on peut rappeler que la Première Douma avait observé une minute de silence à la mémoire des victimes du pogrom de Bialystok (refusant d'admettre, comme nous l'avons vu, qu'il s'était agi d'un affrontement armé entre des anarchistes et l'armée) ; la deuxième Douma avait de même rendu hommage à Iollos, assassiné par un terroriste ; mais quand Pourichkévitch proposa d'observer une minute de silence à la mémoire des policiers et des soldats morts en accomplissant leur devoir, on lui retira la parole et il fut expulsé de la séance : les parlementaires étaient alors tellement surchauffés qu'il leur semblait impensable de plaindre ceux qui assuraient la sécurité dans le pays, cette sécurité élémentaire dont eux-mêmes avaient tous besoin.

A. Koulicher a dressé un bilan fort juste de cette époque, mais trop tard, en 1923, dans l'émigration : « Il y avait effectivement, avant la révolution, parmi les Juifs de Russie, des individus et des groupes d'individus dont l'activité pouvait être caractérisée... précisément par l'absence de sens des responsabilités face à la confusion qui régnait dans l'esprit des Juifs..., [par] la propagation d'un "esprit révolutionnaire" aussi vague que superficiel... Toute leur action politique consistait à être plus à gauche que les autres. Cantonnés dans le rôle de critiques irresponsables, n'allant jamais jusqu'au bout des choses, ils considéraient que leur mission consistait à dire toujours : "Ce n'est pas assez !"... Ces gens étaient des "démocrates"... mais il y avait aussi une catégorie particulière de démocrates - ils se désignaient d'ailleurs eux-mêmes comme le "Groupe démocratique juif - qui accolaient cet adjectif à n'importe quel substantif, inventant un imbuvable talmud de la démocratie... à seule fin de démontrer que les autres n'étaient pas encore suffisamment démocrates... Ils entretenaient autour d'eux une atmosphère d'irresponsabilité, de maximalisme sans contenu, de revendication insatiable. Tout cela eut des conséquences funestes lorsque vint la révolution. » L'influence destructrice de cette presse représente incontestablement l'un des points faibles, de grande vulnérabilité, de la vie publique russe aux alentours des années 1914-1917.

Mais que devenait dans tout cela la « presse reptilienne », celle qui se couchait devant le pouvoir, la presse des nationalistes russes ? Le Rousskoïe Znamia de Doubrovine - on a dit qu'il vous tombait des mains tant il était grossier et mauvais. (Notons au passage qu'on en avait interdit la diffusion dans l'armée à la demande de certains généraux.) La Zemchtchina ne devait guère valoir mieux - je n'en sais rien, je n'ai lu aucun de ces journaux. Quant aux Moskovskie Vedomosti, à bout de souffle, elles n'eurent plus de lecteurs après 1905.

Mais où étaient passées les intelligences fortes et les plumes acérées parmi les conservateurs, ceux qui se préoccupaient du sort des Russes ? Pourquoi n'y avait-il pas de journaux de bon niveau pour faire contrepoids au tourbillon dévastateur ?

Il faut dire que, face à l'agilité de pensée et d'écriture de la presse libérale et radicale, si redevable pour son dynamisme à ses collaborateurs juifs, les nationalistes russes ne pouvaient aligner que des esprits lents et plutôt mous, qui, à l'époque, n'étaient absolument pas préparés à livrer ce genre de combat (mais que dire de ce qu'il en est aujourd'hui !). On ne trouvait que quelques plumitifs exaspérés par la presse de gauche, mais totalement dépourvus de talent. Ajoutons encore que les publications de droite connaissaient de graves difficultés financières. Tandis que les journaux financés par l'« argent juif » - comme disait Jabotinski - offraient, eux, de très bons salaires, d'où la profusion de bonnes plumes ; et, surtout, tous ces journaux sans exception étaient intéressants. Enfin, la presse de gauche et la Douma exigeaient la fermeture des « journaux subventionnés », c'est-à-dire soutenus en secret et plutôt mollement par le gouvernement.

Le secrétaire d'État S. E. Kryjanovski reconnut que le gouvernement apportait son soutien financier à plus de trente journaux en diverses régions de Russie, mais sans le moindre succès, à la fois parce que la droite manquait de gens instruits, préparés à l'activité journalistique, et parce que le pouvoir lui-même ne savait pas non plus s'y prendre. Plus doué que les autres fut I,I.Gourland - un Juif du ministère de l'Intérieur, cas unique - qui, sous le pseudonyme de « Vassiliev », rédigeait des brochures envoyées sous pli cacheté aux personnalités en vue de la vie publique.

Ainsi le gouvernement ne disposait que d'un organe qui ne faisait qu'énumérer les nouvelles sur un ton sec et bureaucratique, le Pravitelstvennyï Vestnik. Mais créer quelque chose de fort, de brillant, de convaincant, pour partir ouvertement à la conquête de l'opinion publique ne serait-ce qu'en Russie - ne parlons pas même de l'Europe ! -, cela, le gouvernement impérial soit n'en comprenait pas la nécessité, soit en était incapable, l'entreprise étant au-dessus de ses moyens ou de son intelligence.

Le Novoïe Vremia de Souvorine garda longtemps une orientation pro-gouvernementale ; c'était un journal très vivant, brillant et énergique (mais, il faut dire, également changeant - tantôt favorable à l'alliance avec l'Allemagne, tantôt violemment hostile à celle-ci), et, hélas, ne sachant pas toujours faire la différence entre la renaissance nationale et les attaques visant les Juifs. (Son fondateur, le vieux Souvorine, partageant ses biens entre ses trois fils avant de mourir, leur posa comme condition de ne céder aucune de leurs parts à des Juifs.) Witte rangeait Novoïe Vremia parmi les journaux qui, en 1905, « avaient intérêt à être de gauche..., puis virèrent à droite pour devenir à présent ultraréactionnaires. Ce journal très intéressant et influent offre un exemple frappant de cette orientation. » Quoique très commercial, « il compte tout de même parmi les meilleurs. » Il dispensait beaucoup d'informations et bénéficiait d'une large diffusion - c'était peut-être le plus dynamique des journaux russes et, à coup sûr, le plus intelligent des organes de la droite.

Et les dirigeants de droite ? Et les députés de droite à la Douma ? Le plus souvent, ils agissaient sans tenir compte du véritable rapport entre leurs forces et leurs faiblesses, se montrant tout à la fois brutaux et inefficaces, ne voyant d'autre moyen de « défendre l'intégrité de l'État russe » qu'en appelant à multiplier les interdictions frappant les Juifs. En 1911, le député Balachov élabora un programme qui allait à contre-courant de l'époque et de l'air du temps : renforcer la Zone de résidence, écarter les Juifs de l'édition, de la justice et de l'école russe. Le député Zamyslovski protestait parce qu'au sein des universités, les Juifs, les S.-R., les sociaux-démocrates bénéficiaient d'une « sympathie secrète » - comme si on pouvait venir à bout par décret d'une « sympathie secrète » ! -En 1913, le congrès de l'Union de la noblesse réclama (tout comme cela avait déjà été fait en 1908 sous la troisième Douma) que l'on prît davantage de Juifs dans l'armée, mais qu'on les écartât symétriquement de la fonction publique, de l'administration territoriale et municipale, de la justice.

Au printemps 1911, Pourichkévitch, s'acharnant avec les autres contre un Stolypine déjà affaibli, proposa à la Douma ces mesures extrêmes : « Interdire formellement aux Juifs d'oc